Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom

Chapter 30

Chapter 303,779 wordsPublic domain

--J'ai besoin de causer avec lui, ajouta-t-elle. Toi, pendant ce temps, tante Médie, tu vas te tenir un peu à l'écart... Regarde bien de tous les côtés... Si tu apercevais quelqu'un, n'importe qui, tu m'appellerais... Allons, va, tante, fais cela pour moi.

La parente pauvre, comme toujours, se résigna et obéit, et Mme Blanche s'avança vers le vieux braconnier qui était resté en place, aussi immobile que les troncs d'arbres qui l'entouraient...

--Eh bien!... mon brave père Chupin, commença-t-elle dès qu'elle fut à quatre pas de lui, vous voici donc en chasse...

--Qu'est-ce que vous me voulez!... interrompit-il brusquement, car vous me voulez quelque chose, n'est-ce pas, vous avez besoin de moi?...

Il fallut à Mme Blanche un effort pour dominer un mouvement d'effroi et de dégoût; ce qui n'empêche que c'est du ton le plus résolu qu'elle dit:

--Eh bien! oui, j'ai un service à vous demander...

--Ah! ah!...

--Un très-léger service, du reste, qui vous coûtera peu de peine et qui vous sera bien payé.

Elle disait cela d'un petit air détaché, comme si véritablement il ne se fût agi que de la moindre des choses. Mais si bien que fût joué son insouciance le vieux maraudeur n'en parut pas dupe.

--On ne demande pas des services si légers que cela à un homme comme moi, fit-il brutalement. Depuis que j'ai servi la bonne cause d'après mes moyens, selon qu'on le demandait sur les affiches, et au péril de ma vie, tout un chacun se croit le droit de venir, argent en main, me marchander des infamies... C'est vrai que les autres m'ont payé; mais tout l'or qu'ils m'ont donné, je voudrais pouvoir le faire fondre et le leur couler brûlant dans le ventre!... Allez!... je sais ce qu'il en coûte aux petits d'écouter les paroles des gros! Passez votre chemin, et si vous avez des abominations en tête, faites-les vous-même!...

Il remit son fusil sur l'épaule, et il allait s'éloigner, quand une inspiration soudaine, véritable éclair de la haine, illumina l'esprit de Mme Blanche.

--C'est parce que je sais votre histoire, prononça-t-elle froidement, que je vous ai arrêté. J'imaginais que vous me serviriez volontiers, moi qui hais les Sairmeuse.

Cet aveu cloua sur place le vieux braconnier.

--Je crois bien, en effet, dit-il, que vous haïssez les Sairmeuse en ce moment... Ils vous ont plantée là, sans gêne, tout comme moi; seulement...

--Eh bien?

--Avant un mois, vous serez réconciliés... Et qui payera les frais de la guerre et de la paix? Toujours Chupin, le vieil imbécile...

--Jamais.

Le traître cherchait des objections, mais il était ébranlé.

--Hum!... grommela-t-il, jamais il ne faut dire: «Fontaine je ne boirai pas de ton eau.» Enfin, si je vous aidais, que m'en reviendrait-il?

--Je vous donnerai ce que vous me demanderez, de l'argent, de la terre, une maison...

--Grand merci!... Je veux autre chose.

--Quoi? Faites vos conditions.

Chupin se recueillit un moment, puis d'un air grave:

--Voici la chose, répondit-il. J'ai des ennemis, un surtout... bref, je ne me sens pas en sûreté dans ma masure; mes fils me cognent quand j'ai bu, pour me voler; ma femme est bien capable d'empoisonner mon vin; je tremble pour ma peau et pour mon argent... Cette existence ne peut durer. Promettez-moi un asile au château de Courtomieu après l'affaire, et je suis à vous... Chez vous, je serai gardé, et j'oserai boire à ma soif et autrement que d'un œil. Mais, entendons-nous, je ne veux pas être maltraité par les domestiques comme à Sairmeuse...

--Il sera fait ainsi que vous le désirez.

--Jurez-moi cela sur votre part de paradis.

--Je le jure!

Tel était l'accent de sincérité de la jeune femme, que Chupin en fut rassuré. Il se pencha vers elle, et d'une voix sourde:

--Maintenant, fit-il, contez-moi votre affaire.

Ses petits yeux étincelaient d'une infernale audace, ses lèvres minces se serraient sur ses dents aiguës, il s'attendait à quelque proposition de meurtre, et il était prêt.

Cela ressortait si clairement de son attitude, que Mme Blanche en frissonna.

--Véritablement, reprit-elle, ce que j'attends de vous n'est rien. Il ne s'agit que d'épier, de surveiller adroitement le marquis de Sairmeuse, Martial...

--Votre mari?

--Oui... mon mari. Je veux savoir ce qu'il devient, ce qu'il fait, où il va, quelles personnes il voit. Il me faut l'emploi de son temps, de tout son temps, minute par minute.

On eût dit, à voir la figure étonnée de Chupin, qu'il tombait des nues.

--Quoi!... bégaya-t-il, sérieusement, franchement, c'est tout ce que vous demandez?

--Pour l'instant, oui, mon plan n'est pas fait. Plus tard, selon ce que vous me rapporterez, j'agirai...

La jeune femme ne mentait qu'à demi.

Entre tous les projets de vengeance qui s'étaient présentés à son esprit, elle hésitait encore.

Ce qu'elle taisait, c'est qu'elle ne faisait épier Martial que pour arriver à Marie-Anne. Elle n'avait pas osé prononcer devant le traître le nom de la fille de Lacheneur. Ayant livré le père au bourreau, n'hésiterait-il pas à s'attaquer à la fille. Mme Blanche le craignait.

--Une fois qu'il sera engagé, pensait-elle, ce sera tout différent.

Cependant le vieux maraudeur était remis de sa surprise.

--Vous pouvez compter sur moi, dit-il, mais il me faut un peu de temps...

--Je le comprends... Nous sommes aujourd'hui samedi, jeudi saurez-vous quelque chose?...

--Dans cinq jours?... Oui, probablement.

--En ce cas, soyez ici jeudi; à cette heure-ci, vous m'y trouverez...

Un cri de tante Médie l'interrompit.

--Quelqu'un!... dit-elle à Chupin. Il ne faut pas qu'on nous voie ensemble, vite, sauvez-vous.

D'un bond, l'ancien braconnier franchit l'allée et disparut dans un taillis.

Il était temps, un domestique de Courtomieu venait d'arriver près de tante Médie, et Mme Blanche le voyait, de loin, parler avec une grande animation.

Rapidement elle s'avança.

--Ah! mada... c'est-à-dire mademoiselle, s'écria le domestique, voici plus de trois heures qu'on vous cherche partout... votre père, M. le marquis, mon Dieu! quel malheur!... on est allé quérir le médecin.

--Mon père est mort!...

--Non, mademoiselle, non, seulement... comment vous dire cela!... Quand M. le marquis est parti, ce matin, pour surveiller les façons de ses vignes, il était tout chose, n'est-ce pas, tout drôle... Eh bien!... quand il est revenu...

Du bout de l'index, tout en parlant, le domestique se touchait le front.

--Vous m'entendez bien, n'est-ce pas, quand il est rentré, la raison n'y était plus... partie... envolée!...

--Courons!... interrompit Mme Blanche.

Et sans attendre tante Médie terrifiée, elle s'élança dans la direction du château.

--M. le marquis? demanda-t-elle au premier valet qu'elle aperçut sous le vestibule.

--Il est dans sa chambre, mademoiselle; on l'a couché, il est un peu plus tranquille, maintenant.

Déjà la jeune femme arrivait à la chambre du marquis.

Il était assis sur son lit, les manches de sa chemise arrachées, et deux domestiques guettaient ses mouvements.

Sa face était livide, avec de larges marbrures bleuâtres aux joues... Ses yeux roulaient égarés sous leurs paupières bouffies, et une écume blanchâtre frangeait ses lèvres. Des mèches de cheveux rares collées sur son front ajoutaient encore à l'effrayante expression de sa physionomie.

La sueur, à grosses gouttes, coulait de son visage, et cependant il grelottait. Par moment, un spasme le tordait et le secouait plus rudement que le vent de décembre ne tord et ne secoue les branches mortes.

Il gesticulait furieusement, en criant des paroles incohérentes, d'une voix tour à tour sourde ou éclatante.

Cependant, il reconnut sa fille.

--Te voilà, fit-il, je t'attendais.

Elle restait sur le seuil, toute saisie, quoiqu'elle ne fût certes, ni tendre, ni impressionnable.

--Mon père!... balbutiait-elle, mon Dieu! que vous est-il arrivé?

Le marquis riait d'un rire strident:

--Ah! ah!... répondit-il, je l'ai rencontré, voilà!... Il fallait bien que cela finît ainsi!... Hein! tu doutes! Puisque je te dis que je l'ai vu, le misérable!... Je le connais bien, peut-être, moi qui depuis un mois ai continuellement devant les yeux sa figure maudite... car elle ne me quitte pas, elle ne me quitte jamais. Je l'ai vu... C'était en forêt, près des roches de Sanguille, tu sais, là où il fait toujours sombre, à cause des grands arbres... Je revenais, lentement, pensant à lui, quand tout à coup, brusquement, il s'est dressé devant moi, étendant les bras, pour me barrer le passage:

--«Allons!... m'a-t-il crié, il faut venir me rejoindre!» Il était armé d'un fusil, il m'a couché en joue et il a fait feu...

Le marquis s'interrompant, Mme Blanche réussit enfin à prendre sur soi de s'approcher de lui.

Durant plus d'une minute, elle attacha sur lui ce regard froid et persistant qui, dit-on, dompte les fous, puis lui secouant violemment le bras:

--Revenez à vous, mon père!... dit-elle d'une voix rude, comprenez que vous êtes le jouet d'une hallucination!... Il est impossible que vous ayez vu... l'homme que vous dites.

Quel homme croyait avoir aperçu M. de Courtomieu, la jeune femme ne le devinait que trop, mais elle n'osait, elle ne pouvait prononcer son nom.

Le marquis, cependant, continuait, en phrases haletantes:

--Ai-je donc rêvé!... Non, c'est bien Lacheneur qui m'est apparu. J'en suis sûr, et la preuve, c'est qu'il m'a rappelé une circonstance de notre jeunesse, connue seulement de lui et de moi... C'était pendant la Terreur, en 93, il était tout-puissant à Montaignac, moi, j'étais poursuivi pour avoir correspondu avec les émigrés. Mes biens allaient être confisqués, je croyais déjà sentir la main du bourreau sur mon épaule, quand Lacheneur, le brigand, me recueillit chez lui. Il me cacha, le misérable, il me fournit un passeport, il sauva ma fortune et il sauva ma tête... Moi, je lui ai fait couper le cou. Voilà pourquoi je l'ai revu. Je dois le rejoindre, il me l'a dit, je suis un homme mort!...

Il se laissa retomber sur ses oreillers, releva le drap par dessus sa tête, et demeura tellement immobile et roide, que véritablement on eût pu croire que c'était un cadavre, dont la toile dessinait vaguement les contours.

Muets d'horreur, les domestiques échangeaient des regards effarés.

Tant d'infamie devait les confondre, incapables qu'ils étaient de soupçonner quels calculs atroces pour faire éclore l'ambition dans une âme de boue.

Pouvaient-ils se douter que jamais M. de Courtomieu n'avait pardonné à Lacheneur de l'avoir sauvé? Cela était cependant!...

Seule, Mme Blanche conservait sa présence d'esprit au milieu de tous ces gens éperdus.

Elle fit signe au valet de chambre de M. de Courtomieu de s'avancer, et à voix basse:

--Il est impossible qu'on ait tiré sur mon père, dit-elle.

--Je vous demande pardon, mademoiselle, et même peu s'en est fallu qu'on ne l'ait tué.

--Comment le savez-vous?

--En déshabillant M. le marquis, j'ai remarqué qu'il avait à la tête une éraflure qui saignait... J'ai aussitôt examiné sa casquette, et j'y ai constaté deux trous qui ne peuvent avoir été faits que par des chevrotines.

Le digne valet de chambre était certes bien plus ému que la jeune femme.

--On aurait donc tenté d'assassiner mon père, murmura-t-elle, et la frayeur expliquerait cet accès de délire... Comment savoir qui a osé ce crime?

Le domestique hocha la tête:

--Je soupçonne, dit-il, ce vieux maraudeur qui vient tuer nos chevreuils en plein jour jusque sous nos fenêtres, mademoiselle le connaît... Chupin...

--Non, ce ne peut être lui.

--Ah! j'en mettrais pourtant la main au feu!... Il n'y a que lui dans la commune capable de ce mauvais coup.

Mme Blanche ne pouvait dire quelles raisons lui affirmaient l'innocence du vieux maraudeur. Pour rien au monde, elle n'eût avoué qu'elle l'avait rencontré à plus d'une lieue du théâtre du crime, qu'elle l'avait arrêté, qu'elle avait causé avec lui plus d'une demi-heure, enfin qu'elle le quittait à l'instant...

Elle se tut. Aussi bien le médecin arrivait.

Il découvrit--il dut presque employer la force--le visage de M. de Courtomieu, l'examina longtemps, les sourcils froncés; puis, brusquement, coup sur coup, ordonna des sinapismes, des applications de glace sur le crâne, des sangsues, une potion qu'il fallait vite et vite courir chercher à Montaignac. Tout le monde perdait la tête.

Quand le médecin se retira, Mme Blanche le suivit sur l'escalier:

--Eh bien! docteur, interrogea-t-elle.

Il eut un geste équivoque, et d'une voix hésitante:

--On se remet de cela, répondit-il.

Mais qu'importait à cette jeune femme, que son père se rétablit ou mourût! Elle devait suivre d'un œil sec toutes les phases de cette maladie, la plus affreuse qui puisse terrasser un homme.

Ce qui n'empêche que sa conduite fut citée.

Elle avait senti que si elle voulait mettre Martial dans son tort, elle devait ramener l'opinion et s'improviser une réputation toute différente de l'ancienne. Se faire un piédestal où elle poserait en victime résignée lui souriait. L'occasion était admirable; elle la saisit.

Jamais fille dévouée ne prodigua à un père plus de soins touchants, plus de délicates attentions. Impossible de la décider à s'éloigner une minute du chevet du malade. C'est à peine si la nuit elle consentait à dormir une couple d'heures, sur un fauteuil, dans la chambre même.

Mais pendant qu'elle restait là, jouant ce rôle de sœur de charité qu'elle s'était imposé, sa pensée suivait Chupin. Que faisait-il à Montaignac? Épiait-il Martial, ainsi qu'il l'avait promis?... Comme le jour qu'elle lui avait fixé était lent à venir!...

Il vint enfin, ce jeudi tant attendu, et sur les deux heures, après avoir bien recommandé son père à tante Médie, Mme Blanche s'échappa, et d'un pied fiévreux courut au rendez-vous.

Le vieux maraudeur l'attendait, assis sur un arbre renversé. Il avait presque sa physionomie d'autrefois. Depuis cinq jours qu'il avait une préoccupation, il avait presque cessé de boire, et son intelligence se dégageait des brouillards de l'ivresse.

--Parlez!... lui dit Mme Blanche.

--Volontiers! Seulement, je n'ai rien à vous conter.

--Ah!... vous n'avez pas surveillé le marquis de Sairmeuse.

--Votre mari?... faites excuse, je l'ai suivi comme son ombre. Mais que voulez-vous que je vous en dise? Depuis le voyage du duc de Sairmeuse à Paris c'est M. Martial qui commande. Ah! vous ne le reconnaîtriez plus. Toujours en affaires, maintenant. Dès le potron-minet il est debout, et il se couche comme les poules. Toute la matinée, il écrit des lettres. Dans l'après-midi, il reçoit tous ceux qui se présentent. Lui qui était haut comme le temps, autrefois, il fait le pas fier, le bon enfant, le câlin, il donne des poignées de main au premier venu. Les officiers à demi-solde sont à pot et à feu avec lui; il en a déjà replacé cinq ou six, il a fait rendre la pension à deux autres, jamais il ne sort, jamais il ne va en soirée...

Il s'arrêta, et pendant un bon moment, la jeune femme garda le silence, émue et confuse de la question qui lui montait aux lèvres. Quelle humiliation!... Mais elle surmonta sa honte, et plus rouge que le feu, détournant un peu la tête:

--Il est impossible qu'il n'ait pas une maîtresse!... dit-elle.

Chupin éclata de rire.

--Nous y voici donc!... fit-il avec une si outrageante familiarité que la jeune femme en fut révoltée, vous voulez parler de la fille de ce scélérat de Lacheneur, n'est-ce pas, de cette coquine effrontée de Marie-Anne?

À l'accent haineux de Chupin, Mme Blanche comprit l'inutilité de ses ménagements.

Elle ignorait encore que l'assassin exècre sa victime, uniquement parce qu'il l'a tuée.

--Oui, répondit-elle, c'est bien de Marie-Anne que j'entendais parler.

--Eh bien!... ni vu ni connu, il faut qu'elle ait filé, la gueuse, avec un autre de ses amants, Maurice d'Escorval.

--Vous vous trompez...

--Oh!... pas du tout!... De tous ces Lacheneur, il n'est resté ici que le fils Jean, qui vit comme un vagabond qu'il est, de pillage et de vol... Nuit et jour, il erre dans les bois, le fusil sur l'épaule. Il est effrayant à voir, maigre autant qu'un squelette, avec des yeux qui brillent comme des charbons... S'il me rencontrait jamais, celui-là, mon compte serait vite réglé...

Mme Blanche avait pâli... C'était Jean Lacheneur qui avait tiré sur le marquis de Courtomieu... elle n'en doutait pas...

--Eh bien! moi, dit-elle, je suis sûre que Marie-Anne est dans le pays, à Montaignac probablement... Il me la faut, je la veux! Tâchez d'avoir découvert sa retraite lundi, nous nous retrouverons ici.

--Je chercherai, répondit Chupin.

Il chercha en effet; et avec ardeur, déployant toute son adresse: en vain.

D'abord toutes ses démarches étaient paralysées par les précautions qu'il prenait contre Balstain et contre Jean Lacheneur. D'un autre côté, personne dans le pays n'eût consenti à lui donner le moindre renseignement.

--Toujours rien! disait-il à Mme Blanche à chaque entrevue.

Mais elle ne se rendait pas... La jalousie ne se rend jamais, même à l'évidence.

Mme Blanche s'était dit que Marie-Anne lui avait enlevé son mari, que Martial et elle s'aimaient, qu'ils cachaient leur bonheur aux environs, qu'ils la raillaient et la bravaient... Donc cela devait être, encore que tout lui démontrât le contraire...

Un matin, cependant, elle trouva son espion radieux.

--Bonne nouvelle!... lui cria-t-il dès qu'il l'aperçut, nous tenons enfin la coquine!

XLIII

C'était le surlendemain du jour où, sur l'ordre formel de l'abbé Midon, Marie-Anne était allée s'établir à la Borderie.

On ne s'entretenait que de cette prise de possession dans le pays, et le testament de Chanlouineau était le texte de commentaires infinis.

--Voilà la fille de M. Lacheneur avec plus de deux cents pistoles de rentes, faisaient les vieux d'un air grave, sans compter encore la maison...

--Une honnête fille n'aurait pas tant de chance que ça! murmuraient quelques filles laides qui ne trouvaient pas de mari.

Jusqu'alors on n'était pas parfaitement sûr que Marie-Anne eût été la «bonne amie» de Chanlouineau. Même après la chute de M. Lacheneur on apercevait entre eux une distance difficile à franchir. La donation leva tous les doutes. Comment expliquer autrement cette magnificence posthume?

Voilà cependant quelles grandes nouvelles Chupin apportait à Mme Blanche et pourquoi, lui, toujours sombre, il paraissait si joyeux.

Elle l'écoutait, frémissante de colère, les poings si convulsivement serrés que les ongles lui entraient dans les chairs.

--Quelle audace!... répétait-elle d'une voix étranglée, quelle impudence!...

Le vieux maraudeur semblait de cet avis.

--Le fait est, grommela-t-il d'un air de dégoût, qu'elle eût pu attendre que le lit de Chanlouineau fût refroidi, avant de s'en emparer.

Il branla la tête, et comme en à-parte:

--Que chacun de ses amants lui en donne autant, et elle sera plus riche qu'une reine, elle aura de quoi acheter Sairmeuse et Courtomieu.

Si Chupin avait eu l'intention de tisonner la rage de Mme Blanche, il dut être satisfait.

--Et c'est une telle femme qui m'a enlevé le cœur de Martial!... s'écria-t-elle. C'est pour cette misérable qu'il m'abandonne!... Quels philtres ces créatures font-elles donc boire à leurs dupes!...

L'indignité prétendue de cette infortunée, en qui sa jalousie lui montrait une rivale, transportait Mme Blanche à ce point qu'elle oubliait la présence de Chupin; elle cessait de se contraindre, elle livrait sans restrictions le secret de ses souffrances.

--Au moins, reprit-elle, êtes-vous bien sûr de ce que vous me dites, père Chupin?

--Comme je suis sûr que vous êtes là.

--Qui vous a dit tout cela?

--Personne... on a des yeux. J'ai poussé hier jusqu'à la Borderie, et j'ai vu tous les volets ouverts. Marie-Anne se carrait à une fenêtre. Elle n'est seulement pas en deuil, la gueuse!...

C'est qu'en effet, jusqu'à ce jour, la pauvre Marie-Anne en avait été réduite à la robe que Mme d'Escorval lui avait prêtée le soir du soulèvement, pour qu'elle pût quitter ses habits d'homme.

Le vieux maraudeur voulait continuer à scarifier Mme Blanche de ses observations méchantes, elle l'interrompit d'un geste.

--Ainsi, demanda-t-elle, vous connaissez la Borderie?

--Pardienne!

--Où est-ce?

--Juste en face des moulins de l'Oiselle, de ce côté de la rivière, à une lieue et demie d'ici, à peu près...

--C'est juste. Je me rappelle maintenant. Y êtes-vous entré quelquefois?...

--Plus de cent fois, du vivant de Chanlouineau.

--Alors il faut me donner la topographie de l'habitation.

Les yeux de Chupin s'écarquillèrent prodigieusement.

--Vous dites?... interrogea-t-il, ne comprenant pas.

--Je veux dire: expliquez-moi comment la maison est bâtie.

--Ah!... comme cela, j'entends... Pour lors, elle est construite en plein champ, à une demi-portée de fusil de la grande route. Devant, il y a une manière de jardin, et derrière un grand verger qui n'est pas clos de murs, mais seulement entouré d'une petite haie vive. Tout autour sont des vignes, excepté à gauche, où se trouve un bocage qui ombrage un cours d'eau.

Il s'arrêta tout à coup, et clignant de l'œil.

--Mais à quoi peuvent vous servir tous ces renseignements? demanda-t-il.

--Que vous importe!... Comment est l'intérieur?

--Comme partout: trois grandes chambres carrelées qui se commandent, une cuisine, une autre petite pièce noire...

--Voilà pour le rez-de-chaussée. Passons à l'étage supérieur.

--C'est que... dame!... je n'y suis jamais monté.

--Tant pis. Comment sont meublées les pièces que vous avez visitées?...

--Comme celles de tous les paysans d'ici.

Personne, assurément, ne soupçonnait l'existence de cette chambre magnifique du premier étage, que Chanlouineau, dans sa folie, destinait à Marie-Anne. Jamais il n'en avait parlé, même il avait pris les plus grandes précautions pour qu'on ne vît pas apporter les meubles.

--Combien de portes à la maison? poursuivit madame Blanche.

--Trois: une sur le jardin, une sur le verger; la troisième communique avec l'écurie. L'escalier qui mène au premier étage se trouve dans la pièce du milieu.

--Et Marie-Anne est seule à la Borderie?...

--Toute seule pour le moment. Mais je suppose que son brigand de frère ne tardera pas à aller demeurer avec elle...

Au lieu de répondre, Mme Blanche s'absorba dans une sorte de rêverie si profonde et si prolongée, que le vieux maraudeur, à la fin, s'en impatienta.

Il osa lui toucher le bras, et de cette voix étouffée de complices méditant un mauvais coup:

--Eh bien! fit-il, que décidons-nous?...

La jeune femme tressaillit et frissonna, comme le malade qui tout à coup, dans l'engourdissement de la douleur, entend le cliquetis des terribles instruments du chirurgien...

--Mon parti n'est pas encore pris, répondit-elle, je réfléchirai, je verrai...

Et remarquant la mine décontenancée du vieux maraudeur:

--Je ne veux pas m'aventurer à la légère, ajouta-t-elle vivement. Ne perdez plus Martial de vue... S'il va à la Borderie, et il ira, j'en dois être informée... S'il écrit, et il écrira, tâchez de vous procurer une de ses lettres... Désormais je veux vous voir tous les deux jours... Ne vous endormez pas!... Songez à gagner la bonne place que je vous réserve à Courtomieu... Allez!...

Il s'éloigna, sans souffler mot, mais aussi sans prendre la peine de dissimuler son désappointement et son mécontentement.

--Fiez-vous donc à toutes ces mijaurées! grommela-t-il. Celle-là jetait les hauts cris, elle voulait tout tuer, tout brûler, tout détruire, elle ne demandait qu'une occasion... L'occasion se présente, le cœur lui manque, elle recule... elle a peur!...

Le vieux maraudeur jugeait mal Mme Blanche.

Le mouvement d'horreur qu'elle venait de laisser voir était une instinctive révolte de la chair et non pas une défaillance de son inflexible volonté.

Ses réflexions n'étaient pas de nature à désarmer sa haine.

Quoi que lui eût dit Chupin, lequel, avec tout Sairmeuse, était persuadé que la fille à Lacheneur revenait du Piémont, Mme Blanche s'entêtait à considérer ce voyage comme une fable ridicule.