Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom

Chapter 3

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--Jarnibieu!... s'écria-t-il, pris d'inquiétude, les coquins sont capables d'avoir bâti tout cela avec les pierres de notre château!...

Mais la berline longeait alors la place de l'Église, et Martial observait les groupes qui s'y agitaient.

--Que pensez-vous de tous ces paysans, monsieur le duc? demanda-t-il à son père, leur trouvez-vous la mine de gens qui préparent une triomphante réception à leur ancien maître?

M. de Sairmeuse haussa les épaules. Il n'était pas homme à renoncer pour si peu à une illusion.

--Ils ne savent pas que je suis dans cette chaise de poste, répondit-il. Quand ils le sauront....

Des cris de «Vive M. le duc de Sairmeuse!» lui coupèrent la parole.

--Vous entendez, marquis? fit-il.

Et tout heureux des cris qui lui donnaient raison, il se pencha à la portière de la voiture, saluant de la main l'honnête famille Chupin, qui courait et criait.

Le vieux maraudeur, sa femme et ses fils, avaient des voix formidables, et il ne tint qu'à M. de Sairmeuse de croire que le pays entier l'acclamait. Il le crut, et lorsque la berline s'arrêta devant la porte du presbytère, il était bien persuadé que le prestige de la noblesse était plus grand que jamais.

Sur le seuil de la cure, Bibiane, la vieille gouvernante, se tenait debout. Elle savait déjà quels hôtes arrivaient à son maître, car la servante du curé est toujours et partout la mieux informée.

--Monsieur le curé n'est pas revenu de l'église, répondit-elle aux questions du duc; mais si ces messieurs veulent entrer l'attendre, il ne tardera pas à arriver, car il n'a pas déjeuné le pauvre cher homme...

--Entrons!... dit le duc à son fils.

Et guidés par la gouvernante, ils pénétrèrent dans une sorte de salon, où une table était dressée.

D'un coup d'œil, M. de Sairmeuse inventoria cette pièce. Les habitudes de la maison devaient lui dire celles du maître. Elle était propre, pauvre et nue. Les murs étaient blanchis à la chaux; une douzaine de chaises composaient tout le mobilier; sur la table, d'une simplicité monastique, il n'y avait que des couverts d'étain.

Ce logis était celui d'un ambitieux ou d'un saint.

--Ces messieurs prendraient peut-être quelque chose? demanda Bibiane.

--Ma foi! répondit Martial, j'avoue que la route m'a singulièrement aiguisé l'appétit.

--Doux Jésus!... s'écria la vieille gouvernante, d'un air désespéré, et moi qui n'ai rien!... C'est-à-dire, si, il me reste encore un poulet en mue, le temps de lui tordre le cou, de le plumer, de le vider...

Elle s'interrompit prêtant l'oreille, et on entendit un pas dans le corridor.

--Ah!... dit-elle, voici monsieur le curé.

Fils d'un pauvre métayer des environs de Montaignac, le curé de Sairmeuse devait aux privations de sa famille son latin et sa tonsure.

À le voir, on reconnaissait bien l'homme annoncé par le presbytère.

Grand, sec, solennel, il était plus froid que les pierres tombales de son église.

Par quels prodiges de volonté, au prix de quelles tortures avait-il ainsi façonné ses dehors? On s'en faisait une idée en regardant ses yeux, où, par moments, brillaient les éclairs d'une âme ardente.

Bien des colères domptées avaient dû crisper ses lèvres involontairement ironiques, désormais assouplies par la prière.

Était-il vieux ou jeune? Le plus subtil observateur eût hésité à mettre un âge sur son visage émacié et pâli, coupé en deux par un nez immense, en bec d'aigle, mince comme la lame d'un rasoir.

Il portait une soutane blanchie aux coutures, usée et rapiécée, mais d'une propreté miraculeuse, et elle pendait le long de son corps maigre aussi misérablement que les voiles d'un navire en pantenne.

On l'appelait l'abbé Midon.

À la vue de deux étrangers assis dans son salon, il parut légèrement surpris.

La berline arrêtée à sa porte lui avait bien annoncé une visite, mais il s'attendait à trouver quelqu'un de ses paroissiens.

Personne ne l'ayant prévenu, ni à la sacristie, ni en chemin, il se demandait à qui il avait affaire, et ce qu'on lui voulait.

Machinalement, il se retourna vers Bibiane, mais la vieille servante venait de s'esquiver.

Le duc comprit l'étonnement de son hôte.

--Par ma foi!... l'abbé, fit-il avec l'aisance impertinente d'un grand seigneur qui se croit partout chez soi, nous avons pris sans façon votre cure d'assaut, et nous y tenons garnison, comme vous voyez... Je suis le duc de Sairmeuse, et voici mon fils, le marquis.

Le curé s'inclina, mais il ne parut pas qu'il fût fort touché de la qualité de ses visiteurs.

--Ce m'est un grand honneur, prononça-t-il d'un ton plus que réservé, de recevoir chez moi les anciens maîtres de ce pays.

Il souligna ce mot: anciens, de telle façon qu'il était impossible de se méprendre sur sa pensée et ses intentions.

--Malheureusement, continua-t-il, vous ne trouverez pas ici, messieurs, les aises de la vie auxquelles vous êtes accoutumés, et je crains...

--Bast!... interrompit le duc, à la guerre comme à la guerre, ce qui vous suffit nous suffira, l'abbé... Et comptez que nous saurons reconnaître de façon ou d'autre le dérangement que nous allons vous causer.

L'œil du curé brilla. Ce sans-gêne, cette familiarité choquante, cette dernière phrase outrageante atteignirent la fierté de l'homme violent caché sous le prêtre.

--D'ailleurs, ajouta gaiement Martial, que les angoisses de Bibiane avaient beaucoup amusé, d'ailleurs nous savons qu'il y a un poulet en mue...

--C'est-à-dire qu'il y avait, monsieur le marquis...

La vieille servante, qui reparut soudain, expliqua la réponse de son maître. Elle semblait au désespoir.

--Doux Jésus!... monsieur, clamait-elle, comment faire?... Le poulet a disparu... On nous l'a volé pour sûr, car la mue est bien fermée.

--Attendez, avant d'accuser votre prochain, interrompit le curé, on ne nous a rien volé... La Bertrande est venue ce matin me demander quelques secours au nom de sa fille qui se meurt; je n'avais pas d'argent, je lui ai donné cette volaille dont elle fera un bon bouillon...

Cette explication changea en fureur la consternation de Bibiane.

Elle se campa au milieu du salon, un poing sur la hanche, gesticulant de l'autre main.

--Voilà pourtant comme il est, s'écria-t-elle en montrant son maître, moins raisonnable qu'un enfant, et sans plus de défense qu'un innocent... Il n'y a pas de paysanne bête qui ne lui fasse accroire tout ce qu'elle veut... Un bon gros mensonge arrosé de larmes, et on a de lui tout ce qu'on veut... On lui tire ainsi jusqu'aux souliers qu'il a aux pieds, jusqu'au pain qu'il porte à sa bouche. La fille à la Bertrande, messieurs, une malade comme vous et moi!...

--Assez!... disait sévèrement le prêtre, assez!...

Puis, sachant par expérience que sa voix n'avait pas le pouvoir d'arrêter le flot des récriminations de la vieille gouvernante, il la prit par le bras et l'entraîna jusque dans le corridor.

M. de Sairmeuse et son fils se regardaient d'un air consterné.

Était-ce là une comédie préparée à leur intention? Évidemment non, puisqu'ils étaient arrivés à l'improviste.

Or, le prêtre que révélait cette querelle domestique, n'était pas leur fait.

Ce n'était pas là, il s'en fallait du tout au tout, l'homme qu'ils espéraient rencontrer, l'auxiliaire dont ils jugeaient le concours indispensable à la réussite de leurs projets.

Cependant ils n'échangèrent pas un mot, ils écoutaient.

On entendait comme une discussion dans le corridor. Le maître parlait bas, avec l'accent du commandement; la servante s'exclamait comme si elle eût été stupéfiée. Cependant on ne distinguait pas les paroles.

Bientôt le prêtre rentra.

--J'espère, messieurs, dit-il avec une dignité qui ne laissait aucune prise à la raillerie, que vous voudrez bien excuser la scène ridicule de cette fille... La cure de Sairmeuse, Dieu merci! n'est pas si pauvre qu'elle le dit.

Ni le duc ni Martial ne répondirent.

Leur surprenante assurance se trouvait même si bien démontée, que M. de Sairmeuse, ajournant toute explication directe, entama le récit des événements dont il venait d'être témoin à Paris, insistant sur l'enthousiasme et les transports d'amour qui avaient accueilli Sa Majesté Louis XVIII...

Heureusement, la vieille gouvernante l'interrompit de nouveau.

Elle arrivait chargée de vaisselle, d'argenterie et de bouteilles, et derrière elle venait un gros homme en tablier blanc qui portait fort adroitement trois ou quatre plats.

C'est l'ordre d'aller quérir ce repas à l'auberge du _Bœuf couronné_, qui avait arraché à Bibiane tant de: Doux Jésus!

L'instant d'après le curé et ses hôtes se mettaient à table.

Le poulet eût été «court,» la digne servante se l'avoua, en voyant le terrible appétit de M. de Sairmeuse et de son fils.

--On eût juré qu'ils n'avaient pas mangé de quinze jours, disait-elle le lendemain aux dévotes, ses amies.

L'abbé Midon n'avait pas faim, lui, bien qu'il fût près de deux heures et qu'il n'eût rien pris depuis la veille.

L'arrivée soudaine des anciens maîtres de Sairmeuse l'avait bouleversé. Elle présageait, pensait-il, les plus effroyables malheurs.

Aussi, ne remuait-il son couteau et sa fourchette que pour se donner une contenance; en réalité, il observait ses hôtes, il appliquait à les étudier toute la pénétration du prêtre, bien supérieure à celle du médecin et du magistrat.

Le duc de Sairmeuse ne paraissait pas les cinquante-sept ans qu'il venait d'avoir.

Les orages de la jeunesse, les luttes de son âge mûr, des excès exorbitants en tout genre, n'avaient pu entamer sa constitution de fer.

Taillé en hercule, il tirait vanité de sa force et étalait avec complaisance ses mains, d'un dessin correct, mais larges, épaisses, puissantes, ornées aux phalanges de bouquets de poils roux, véritables mains de gentilhomme dont les ancêtres ont donné les grands coups d'épée des croisades.

Sa physionomie disait bien son caractère. Des courtisans de l'ancienne monarchie il avait tous les travers, les rares qualités et les vices.

Il était à la fois spirituel et ignorant, sceptique et infatué jusqu'au délire des préjugés de sa race. Affectant pour les intérêts sérieux la plus noble insouciance, il devenait âpre, rude, implacable, dès que son ambition ou sa vanité étaient en jeu.

Pour être moins robuste que son père, Martial n'en était pas moins un fort remarquable cavalier. Les femmes devaient raffoler de ses grands yeux bleus et des admirables cheveux blonds qu'il tenait de sa mère.

De son père, il avait l'énergie, la bravoure et, il faut bien le dire aussi, la corruption. Mais il avait, de plus, une éducation solide et des idées politiques. S'il partageait les préjugés de son père, il les avait raisonnés. Ce que le vieillard eût fait dans un moment d'emportement, le fils était capable de le faire froidement.

C'est bien ainsi que l'abbé Midon, avec une rare sagacité, jugea ses deux hôtes.

Aussi, est-ce avec une grande douleur, mais sans surprise, qu'il entendit le duc de Sairmeuse exposer, au sujet des biens nationaux, des idées impossibles, que partageaient cependant tous les anciens émigrés.

Connaissant le pays, renseigné quant à l'état des esprits, le curé de Sairmeuse entreprit d'attaquer les illusions de cet obstiné vieillard.

Mais le duc, sur ce chapitre, n'entendait pas raillerie, et il commençait à jurer des jarnibieu à ébranler le presbytère, lorsque Bibiane se montra à la porte du salon.

--Monsieur le duc, dit-elle, il y a là M. Lacheneur et sa demoiselle qui désireraient vous parler.

IV

Ce nom de Lacheneur n'éveillait aucun souvenir dans l'esprit du duc.

D'abord, il n'avait jamais habité Sairmeuse...

Puis, quand même!... Est-ce que jamais courtisan de l'ancien régime daigna s'inquiéter des noms qui distinguaient entre eux ces paysans qu'il confondait dans sa profonde indifférence!

Ces gens-là, on les appelait: holà!... hé!... l'ami!... mon brave!...

C'est donc de l'air d'un homme qui fait un effort de mémoire, que le duc de Sairmeuse répétait:

--Lacheneur... M. Lacheneur....

Mais Martial, observateur plus attentif et plus pénétrant que son père, avait vu le regard du curé vaciller à ce nom, jeté à l'improviste par Bibiane.

--Qu'est-ce que cet individu, l'abbé? demanda le duc d'un ton léger.

Si maître de soi que fût le prêtre, si habitué qu'il fût depuis des années, à garder le secret de ses impressions, il dissimulait mal une cruelle inquiétude.

--M. Lacheneur, répondit-il avec une visible hésitation, est le possesseur actuel du château de Sairmeuse.

Martial, ce précoce diplomate, ne put se retenir de sourire à cette réponse qu'il avait presque prévue. Mais le duc bondit sur sa chaise.

--Ah!... s'écria-t-il, c'est le drôle qui a eu l'impudence de.... Faites-le entrer, la vieille, qu'il vienne.

Bibiane sortie, le malaise de l'abbé Midon redoubla.

--Permettez-moi, monsieur le duc, dit-il fort vite, de vous faire remarquer que M. Lacheneur jouit d'une grande influence dans le pays... se l'aliéner serait impolitique....

--J'entends... vous me conseillez des ménagements. C'est parler en pur Jacobin, l'abbé. Si Sa Majesté, qui n'y est que trop portée, écoute des donneurs d'avis de votre sorte, les ventes seront ratifiées... Jarnibieu! nos intérêts sont cependant les mêmes... Si la Révolution s'est emparée des propriétés de la noblesse, elle a pris aussi les biens du clergé... entre nous, pourquoi faire la petite bouche?

--Les biens d'un prêtre ne sont pas de ce monde, monsieur, prononça froidement le curé.

M. de Sairmeuse allait probablement répondre quelque grosse impertinence, mais M. Lacheneur parut suivi de sa fille.

L'infortuné était livide, de grosses gouttes de sueur perlaient sur ses tempes, et l'égarement de ses yeux disait la détresse de sa pensée.

Aussi pâle que son père était Marie-Anne, mais son attitude et la flamme de son regard, disaient sa virile énergie.

--Eh bien!... l'ami, fit le duc, nous sommes donc le châtelain de Sairmeuse?

Ceci fut dit avec une si choquante familiarité que le curé en rougit. C'était chez lui, en somme, qu'on traitait ainsi un homme qu'il jugeait son égal.

Il se leva, et avançant deux chaises:

--Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lacheneur, dit-il avec une politesse qui voulait être une leçon, et vous aussi, mademoiselle, faites-moi cet honneur...

Mais le père et la fille refusèrent d'un signe de tête pareil.

--Monsieur le duc, continua Lacheneur, je suis un ancien serviteur de votre maison....

--Ah! Ah!...

--Mademoiselle Armande, votre tante, avait accordé à ma pauvre mère la faveur d'être ma marraine....

--Parbleu!... mon garçon, interrompit le duc, je me souviens de toi maintenant. En effet, notre famille a eu de grandes bontés pour les tiens. Et c'est pour nous prouver ta reconnaissance que tu t'es empressé d'acheter nos biens!...

L'ancien valet de charrue était parti de bien bas, mais son cœur et son caractère se haussant avec sa fortune, il avait l'exacte notion de sa dignité et de sa valeur.

Beaucoup le jalousaient dans le pays, quelques-uns le détestaient, mais tout le monde le respectait.

Et voici que cet homme le traitait avec le plus écrasant mépris et se permettait de le tutoyer... Pourquoi? De quel droit!...

Indigné de l'outrage, il fit un mouvement comme pour se retirer.

Personne, hormis sa fille, ne connaissait la vérité, il n'avait qu'à se taire et Sairmeuse lui restait.

Oui, il était maître encore de garder Sairmeuse, et il le savait, car il ne partageait pas les craintes des paysans, trop éclairé pour ignorer qu'entre les espérances des anciens émigrés et le possible, il y avait cet abîme qui sépare le rêve de la réalité.

Un mot suppliant, prononcé à demi-voix par sa fille, le ramena.

--Si j'ai acheté Sairmeuse, poursuivit-il d'une voix sourde, c'est sur l'ordre de ma marraine mourante, et avec l'argent qu'elle m'avait laissé à l'insu de tous. Si vous me voyez ici, c'est que je viens vous restituer le dépôt confié à mon honneur.

Tout autre qu'un de ces tristes fous comme les alliés n'en ramenèrent que trop, eût été profondément ému.

Le duc, lui, trouva tout simple et tout naturel ce grand acte de probité.

--Voilà qui est fort bien pour le principal, dit-il. Parlons maintenant des intérêts... Sairmeuse, si j'ai bonne mémoire, rendait autrefois un millier de louis bon an mal an... Ces revenus entassés doivent produire une belle somme, où est-elle?...

Cette réclamation, ainsi formulée, à ce moment, avait un caractère si odieux que Martial, révolté, fit à son père un signe que celui-ci ne vit pas.

Mais le curé, lui, protesta, essayant de rappeler cet insensé à la pudeur.

--Monsieur le duc!... fit-il, oh! monsieur le duc! Lacheneur haussa les épaules d'un air résigné.

--Les revenus, dit-il, je les ai employés à vivre et à élever mes enfants... mais surtout à améliorer Sairmeuse qui rapporte aujourd'hui le double d'autrefois....

--C'est-à-dire que depuis vingt ans, messire Lacheneur joue au châtelain... La comédie est plaisante. Enfin, tu es riche, n'est-ce pas?...

--Je ne possède rien! Mais j'espère que vous m'autoriserez à prendre dix mille livres que votre tante m'avait données...

--Ah! elle t'avait donné mille pistoles!... Et quand cela?...

--Le soir où elle me remit les quatre-vingt mille francs destinés au rachat de ses terres...

--Parfait!... Quelle preuve as-tu à me fournir de ce legs?

Lacheneur demeura confondu... Il voulut répondre, il ne le put... Il ne trouvait au service de sa rage que les plus épouvantables menaces ou un torrent d'injures...

Marie-Anne, alors, s'avança vivement.

--La preuve, monsieur le duc, dit-elle d'une voix vibrante, est la parole de cet homme, qui, d'un mot librement prononcé, vient de vous rendre... de vous donner une fortune...

Dans son brusque mouvement, ses beaux cheveux noirs s'étaient à demi-dénoués, le sang affluait à ses joues, ses yeux d'un bleu sombre lançaient des flammes; et la douleur, la colère, l'horreur de l'humiliation, donnaient à son visage une expression sublime.

Elle était si belle que Martial en fut remué.

--Admirable!... murmura-t-il en anglais, belle comme l'ange de l'insurrection.

Cette phrase, qu'elle comprit, interrompit Marie-Anne. Mais elle en avait dit assez, son père se sentit vengé.

Il tira de sa poche un rouleau de papiers, et le jetant sur la table:

--Voici vos titres, dit-il au duc, d'un ton où éclatait une haine implacable, gardez le legs que me fit votre tante, je ne veux rien de vous... Je ne remettrai plus les pieds à Sairmeuse... Misérable j'y suis entré, misérable j'en sors...

Il quitta le salon la tête haute, et une fois dehors, il ne dit à sa fille qu'un seul mot:

--Eh bien!...

--Vous avez fait votre devoir; répondit-elle, c'est ceux qui ne le font pas qui sont à plaindre!...

Elle n'en put dire davantage. Martial accourait, ne songeant qu'à se ménager une occasion de revoir cette jeune fille dont la beauté l'avait si fortement impressionné.

--Je me suis esquivé, dit-il en s'adressant plutôt à Marie-Anne qu'à M. Lacheneur, pour vous rassurer... Tout s'arrangera, mademoiselle, des yeux si beaux ne doivent pas verser de larmes... Je serai votre avocat près de mon père...

--Mlle Lacheneur n'a pas besoin d'avocat, interrompit une voix rude.

Martial se retourna et se trouva en présence de ce jeune homme qui, le matin, était allé prévenir M. Lacheneur.

--Je suis le marquis de Sairmeuse, lui dit-il, du ton le plus impertinent.

--Moi, fit simplement l'autre, je suis Maurice d'Escorval.

Ils se toisèrent un moment en silence, chacun attendant peut-être une insulte de l'autre. Instinctivement ils se devinaient ennemis, et leurs regards étaient chargés d'une haine atroce. Peut-être eurent-ils ce pressentiment qu'ils n'étaient pas deux rivaux, mais deux principes, en présence.

Martial, préoccupé de son père, céda.

--Nous nous retrouverons, monsieur d'Escorval! prononça-t-il en se retirant.

Maurice, à cette menace, haussa les épaules, et dit:

--Ne le souhaitez pas.

V

L'habitation du baron d'Escorval, cette construction de briques à saillies de pierres blanches, qu'on apercevait de l'avenue superbe de Sairmeuse, était petite et modeste.

Son seul luxe était un joli parterre dont les gazons se déroulaient jusqu'à l'Oiselle, et un parc assez vaste délicieusement ombragé.

Dans le pays on disait: «le château d'Escorval,» mais c'était pure flatterie. Le moindre manufacturier enrichi d'un coup de hausse eût voulu mieux, plus grand, plus beau, plus brillant et plus voyant surtout.

C'est que M. d'Escorval--et ce lui sera dans l'histoire un éternel honneur--n'était pas riche.

Après avoir été chargé de nombre de ces missions d'où généraux et administrateurs revenaient lourds de millions à crever les chevaux de poste le long de la route, M. d'Escorval restait avec le seul patrimoine que lui avait légué son père: vingt à vingt-cinq mille livres de rentes au plus.

Cette simple maison, à trois quarts de lieues de Sairmeuse, représentait ses économies de dix années.

Lui-même l'avait fait bâtir vers 1806, sur un plan tracé de sa main, et elle était devenue son séjour de prédilection.

Il se hâtait d'y accourir dès que ses travaux lui laissaient quelques journées, heureux de la solitude et des ombrages de son parc.

Mais cette fois il n'était pas venu à Escorval de son plein gré.

Il venait d'y être exilé par la liste de mort et de proscription du 24 juillet, cette même liste fatale qui envoyait devant un conseil de guerre l'enthousiaste Labédoyère et l'intègre et vertueux Drouot.

Cependant, en cette solitude même des campagnes de Montaignac, sa situation n'était pas exempte de périls.

Il était de ceux qui, quelques jours avant le désastre de Waterloo, avaient le plus vivement pressé l'Empereur de faire fusiller Fouché, l'ancien ministre de la police.

Or, Fouché savait ce conseil et il était tout-puissant.

--Gardez-vous!... écrivaient à M. d'Escorval ses amis de Paris.

Lui s'en remettait à la Providence, envisageant l'avenir, si menaçant qu'il dût paraître, avec l'inaltérable sérénité d'une conscience pure.

Le baron d'Escorval était un homme jeune encore, il n'avait pas cinquante ans; mais les soucis, les travaux, les nuits passées aux prises avec les difficultés les plus ardues de la politique impériale l'avaient vieilli avant l'âge.

Il était grand, légèrement chargé d'embonpoint et un peu voûté.

Ses yeux calmes malgré tout, sa bouche sérieuse, son large front dépouillé, ses manières austères inspiraient le respect.

--Il doit être dur et inflexible, disaient ceux qui le voyaient pour la première fois.

Ils se trompaient.

Si, dans l'exercice de ses fonctions, ce grand homme ignoré sut résister à tous les entraînements et aux plus furieuses passions, s'il restait de fer dès qu'il s'agissait du devoir, il redevenait dans la vie privée simple comme l'enfant, doux et bon jusqu'à la faiblesse.

À ce beau caractère, noblement apprécié, il dut la félicité de sa vie.

Il lui dut ce bonheur du ménage, que n'envie pas le vulgaire qui l'ignore, bonheur rare et précieux, si pénétrant et si doux, qui emplit la vie et l'embaume comme un céleste parfum.

À l'époque la plus sanglante de la Terreur, M. d'Escorval avait arraché au bourreau une jeune ci-devant, Victoire-Laure de l'Alleu, arrière-cousine des Rhéteau de Commarin, belle comme un ange et moins âgée que lui de trois ans seulement.

Il l'aima... et bien qu'elle fût orpheline et qu'elle n'eût rien, il l'épousa, estimant que les trésors de son cœur vierge valaient la dot la plus magnifique.

Celle-là fut une honnête femme, comme son mari était un honnête homme, dans le sens strict et rigoureux du mot.

On la vit peu aux Tuileries, dont le rang de M. d'Escorval lui ouvrit les portes. Les splendeurs de la cour impériale, qui dépassaient alors les pompes de Louis XIV, n'avaient pas d'attraits pour elle.

Grâces, beauté, jeunesse, elle réservait pour l'intimité du foyer les qualités exquises de son esprit et de son cœur.

Son mari fut son Dieu, elle vécut en lui et par lui, et jamais elle n'eut une pensée qui ne lui appartint.

Les quelques heures qu'il dérobait pour elle à ses labeurs opiniâtres étaient ses heures de fête.