Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom
Chapter 29
--Vous seriez peut-être vue, dit-il, et qui sait?... arrêtée. On vous interrogerait... quelles explications plausibles donner? Sans compter que les scellés doivent avoir été mis partout. Les briser, ce serait donner l'idée qu'un vol a été commis, c'est-à-dire éveiller l'attention.
--Que faire, alors!
--Agir au grand jour. Vous n'êtes nullement compromise, vous; reparaissez demain comme si vous reveniez du Piémont, allez trouver le notaire de Sairmeuse, faites-vous mettre en possession de votre héritage, et installez-vous à la Borderie...
Marie-Anne frissonnait...
--Habiter la maison de Chanlouineau, bégaya-t-elle, moi... toute seule!...
Si le prêtre aperçut le trouble de la malheureuse, il n'en tint compte.
--Visiblement le ciel nous protège, ma chère enfant, reprit-il. Je ne vois que des avantages à votre installation à la Borderie, et pas un inconvénient. Nos communications seront faciles, et avec quelques précautions, sans danger. Nous choisirons avant votre départ un point de rendez-vous, et deux ou trois fois par semaine, vous vous y rencontrerez avec le père Poignot...
L'espérance brillait dans ses yeux, et plus vite, il poursuivit:
--Et dans l'avenir, dans deux ou trois mois, vous nous serez plus utile encore... Dès qu'on sera accoutumé dans le pays à votre séjour à la Borderie, nous y transporterons le baron. Sa convalescence y sera bien plus rapide que dans le grenier étroit et bas où nous le cachons et où il souffre véritablement du manque d'air et d'espace...
Il parlait si vite, que Marie-Anne n'avait pu seulement ouvrir la bouche. Comme il s'arrêtait, elle hasarda une objection:
--Que pensera-t-on de moi, balbutia-t elle, en me voyant m'établir comme cela, tout à coup, dans les biens d'un homme qui n'était pas mon parent?...
Le prêtre ne voulut pas comprendre l'appréhension de Marie-Anne.
--Que voulez-vous qu'on pense, fit-il, que vous importe l'opinion?...
Et après une pause:
--Pour vous-même, ma pauvre enfant, prononça-t-il, sortir d'ici où vous vivez enfermée est indispensable... ce vous sera un bienfait, de vous retrouver au grand air, libre, seule...
Le ton de l'abbé, l'expression de son visage, ses regards parurent si étranges à Marie-Anne, qu'elle devint plus blanche que la muraille contre laquelle elle s'appuya toute défaillante.
--Je ne m'étais pas trompée, se dit-elle, il sait!...
--D'ailleurs, insista l'abbé d'un ton péremptoire, il n'y a pas à hésiter.
La détermination prise, restait à en régler l'exécution avec assez d'habileté pour n'éveiller aucun soupçon, et ne laisser au hasard que le moins de prise possible.
Il fut convenu que, dans la nuit même, le père Poignot conduirait Marie-Anne jusqu'à la frontière où elle prendrait la diligence qui fait le service entre le Piémont et Montaignac, et qui traverse le village de Sairmeuse.
C'est avec le plus grand soin que l'abbé Midon avait dicté à Marie-Anne la version qu'elle donnerait de son séjour à l'étranger.
Toutes les réponses aux questions qu'on ne manquerait pas de lui adresser devaient tendre à ce but de bien persuader à tout le monde que le baron d'Escorval était caché dans les environs de Turin.
Ce qui avait été convenu fut exécuté de point en point, et le lendemain, sur les huit heures, les habitants du village de Sairmeuse virent avec une stupeur profonde Marie-Anne descendre de la diligence qui relayait.
--La fille à M. Lacheneur est ici!...
Ce mot, qui vola de maison en maison, avec une foudroyante rapidité, mit tout le village aux portes et aux fenêtres.
On vit la pauvre fille payer le prix de sa place au conducteur, remonter la grande rue suivie d'un garçon d'écurie qui portait une petite malle, et entrer à l'auberge du _Bœuf couronné_.
À la ville, l'indiscrétion a quelque pudeur; on se cache pour épier. À la campagne, la curiosité, effrontément naïve, se montre sans vergogne et obsède avec une inconsciente cruauté ceux qui en sont l'objet.
Quand Marie-Anne sortit de son auberge, elle trouva devant la porte un rassemblement qui l'attendait bouche béante, les yeux largement écarquillés.
Et plus de vingt personnes la suivirent avec toutes sortes de réflexions qui bourdonnaient à ses oreilles, jusqu'à la porte du notaire où elle alla frapper.
C'était un homme considérable, ce notaire, par sa corpulence, sa fortune et la quantité d'actes qu'il faisait. Il avait la face plate et rougeaude, une façon de s'exprimer melliflue, une barbe bien taillée et des prétentions au bel esprit. On le disait à la fois pieux et gaillard.
Il accueillit Marie-Anne avec la déférence due à une héritière qui va palper une succession liquide d'une cinquantaine de mille francs...
Mais jaloux d'étaler sa perspicacité, il donna fort clairement à entendre que lui, homme d'expérience, il devinait que l'amour avait seul dicté le testament de Chanlouineau...
La résignation de Marie-Anne se révolta.
--Vous oubliez ce qui m'amène, monsieur, prononça-t-elle, vous ne me dites rien de ce que j'ai à faire?
Le notaire, interdit du ton, s'arrêta.
--Peste! pensa-t-il, elle est pressée de tâter les espèces, la commère!...
Et à haute voix:
--Tout sera vite terminé, dit-il; justement le juge de paix n'a pas d'audience aujourd'hui, il sera à notre disposition pour la levée des scellés.
Pauvre Chanlouineau!... le génie des nobles passions l'avait inspiré quand il avait pris ses dispositions dernières...
Un avoué retors n'eût pas imaginé des précautions plus ingénieuses pour écarter toutes ces infinies et irritantes difficultés qui se dressent comme des buissons d'épines autour des successions.
Le soir même, les scellés étaient levés et Marie-Anne était mise en possession de la Borderie.
Elle était seule dans la maison de Chanlouineau, seule!... La nuit tombait, un grand frisson la prit. Il lui semblait qu'une des portes allait s'ouvrir, que cet homme qui l'avait tant aimée allait paraître, et qu'elle entendrait sa voix comme elle l'avait entendue pour la dernière fois, dans son cachot.
Elle se redressa, chassant ces folles terreurs, alluma une lumière, et, avec un indicible attendrissement, elle parcourut cette maison, la sienne désormais, et où palpitait encore, pour ainsi dire, celui qui l'avait habitée.
Lentement, elle traversa toutes les pièces du rez-de-chaussée, elle reconnut le fourneau récemment réparé, et enfin elle monta dans cette chambre du premier étage dont Chanlouineau avait fait comme le tabernacle de sa passion.
Là, tout était magnifique, encore plus qu'il ne l'avait dit.
L'âpre paysan qui déjeunait d'une croûte frottée d'oignon avait dépensé une douzaine de mille francs pour parer ce sanctuaire destiné à son idole.
--Comme il m'aimait! murmurait Marie-Anne, émue de cette émotion dont l'idée seule avait enflammé la jalousie de Maurice, comme il m'aimait!
Mais elle n'avait pas le droit de s'abandonner à ses sensations... Le père Poignot l'attendait sans doute au rendez-vous.
Elle souleva la pierre du foyer et trouva bien exactement la somme annoncée par Chanlouineau... les approches de la mort ne lui avaient pas fait oublier son compte...
Le lendemain, à son réveil, l'abbé Midon eut de l'argent...
Dès lors, Marie-Anne respira, et cet apaisement, après tant d'épreuves et de si cruelles agitations, lui paraissait presque le bonheur.
Fidèle aux recommandations de l'abbé, elle vivait seule, mais par ses fréquentes sorties, elle accoutumait à sa présence les gens des environs... Dans la journée, elle vaquait aux occupations de son modeste ménage, et le soir, elle courait au rendez-vous où le père Poignot lui donnait des nouvelles du baron ou la chargeait, de la part de l'abbé, de quelque commission qu'il ne pouvait faire.
Oui, elle se fût trouvée presque heureuse, si elle eût pu avoir des nouvelles de Maurice... Qu'était-il devenu?... Comment ne donnait-il pas signe de vie?... Que n'eût-elle pas donné pour un conseil de lui...
C'est que le moment approchait où il allait lui falloir un confident, des secours, des soins... et elle ne savait à qui se confier.
En cette extrémité, et lorsque véritablement elle perdait la tête, elle se souvint de ce vieux médecin qui avait reconnu son état à Saliente, qui lui avait témoigné un si paternel intérêt, et qui avait été un des témoins de son mariage à Vigano.
--Celui-là me sauverait, s'écria-t-elle, s'il savait, s'il était prévenu!...
Elle n'avait ni à temporiser ni à réfléchir; elle écrivit sur-le-champ au vieux médecin et chargea un jeune gars des environs de porter sa lettre à Vigano.
--Le monsieur a dit que vous pouviez compter sur lui, dit à son retour le jeune commissionnaire.
Ce soir-là, en effet, Marie-Anne entendit frapper à sa porte. C'était bien cet ami inconnu qui venait à son secours...
Cet honnête homme resta quinze jours caché à la Borderie...
Quand il partit un matin, avant le jour, il emportait sous son grand manteau, un enfant,--un garçon,--dont il avait juré les larmes aux yeux de prendre soin comme de son enfant à lui...
Marie-Anne avait repris son train de vie...
Personne, dans le pays, n'eut seulement un soupçon.
XLII
Pour quitter Sairmeuse sans violences, noblement et froidement, il avait fallu à Mme Blanche des efforts surhumains et toute l'énergie de sa volonté.
La plus épouvantable colère grondait en elle, pendant que, drapée de dignité mélancolique, elle murmurait des paroles de mansuétude et de pardon.
Ah! si elle n'eût écouté que les inspirations de ses ressentiments!...
Mais son indomptable vanité l'enflammait de l'héroïsme du gladiateur mourant dans l'arène, le sourire aux lèvres...
Tombant, elle prétendait tomber avec grâce.
--Nul ne me verra pleurer, personne ne m'entendra me plaindre, disait-elle à son père, plus abattu qu'elle, sachez m'imiter.
Et dans le fait, elle fut stoïque, à son retour au château de Courtomieu.
Son visage, pâli, resta de marbre sous les regards des domestiques ébahis, qui semblaient attendre l'explication de cette catastrophe inouïe.
--On m'appellera «Mademoiselle» comme par le passé, dit-elle d'un ton impérieux. Quiconque oublierait cet ordre serait renvoyé.
Une femme de chambre l'oublia le soir même et prononça le mot défendu: «Madame...» La pauvre fille fut chassée sur l'heure, sans miséricorde, malgré ses protestations et ses larmes.
Tous les gens du château étaient indignés.
--Espère-t-elle donc, disaient-ils, nous faire oublier qu'elle est mariée et que son mari l'a plantée là!...
Hélas! elle eût voulu l'oublier elle-même.
Elle eût voulu anéantir jusqu'au souvenir de cette fatale journée du 17 avril, qui l'avait vue jeune fille, épouse et veuve, entre le lever et le coucher du soleil.
Veuve!... ne l'était-elle pas, par le fait?...
Seulement ce n'était pas la mort qui lui avait ravi son mari; c'était, pensait-elle, une autre femme, une rivale, une infâme et perfide créature, une fille perdue d'honneur, Marie-Anne enfin.
Et elle, cependant, ignominieusement abandonnée, dédaignée, repoussée, elle ne s'appartenait plus.
Elle appartenait à l'homme dont elle portait le nom comme une livrée de servitude, qui ne voulait pas d'elle, qui la fuyait...
Elle n'avait pas vingt ans et c'en était fait de sa jeunesse, de sa vie, de ses espérances, de ses rêves même.
Le monde la condamnait sans appel ni recours à vivre seule, désolée... pendant que Martial, lui, libre de par les préjugés, étalerait au grand jour ses amours adultères.
Alors elle connut l'horreur de l'isolement. Pas une âme à qui se confier en sa détresse. Pas une voix attendrie pour la plaindre!...
Elle avait deux amies préférées, autrefois; elles étaient inséparables au Sacré-Cœur, mais sortie du couvent elle les avait éloignées par ses hauteurs, ne les trouvant ni assez nobles ni assez riches pour elle...
Elle en était réduite aux irritantes consolations de tante Médie, une brave et digne personne, certes, mais dont l'intelligence avait fléchi sous les mauvais traitements, et dont les larmes banales coulaient aussi abondantes pour la perte d'un chat que pour la mort d'un parent.
Vaillante, cependant, Mme Blanche se jura qu'elle renfermerait en son cœur le secret de ses désespoirs.
Elle se montra, comme au temps où elle était jeune fille, elle porta audacieusement les plus belles robes de sa corbeille, elle sut se contraindre à paraître gaie et insouciante.
Mais le dimanche suivant, ayant osé aller à la grand'messe au village de Sairmeuse, elle comprit l'inanité de ses efforts.
On ne la regardait pas d'un air surpris ni haineux, mais on tournait la tête sur son passage pour rire aux éclats. Elle put même entendre sur son état de demoiselle-veuve, des quolibets qui lui entrèrent dans l'esprit comme des pointes de fer rouge.
On se moquait... Elle était ridicule!... Ce fut le comble.
--Oh!... Il faudra qu'on me paye tout cela, répétait-elle.
Mais Mme Blanche n'avait pas attendu cette suprême injure pour songer à se venger, et elle avait trouvé son père prêt à la seconder.
Pour la première fois, le père et la fille avaient été d'accord.
--Le duc de Sairmeuse saura ce qu'il en coûte, disait M. de Courtomieu, de prêter les mains à l'évasion d'un condamné et d'insulter ensuite un homme comme moi!... Fortune politique, position, faveur, tout y passera!... Je veux le voir ruiné, déconsidéré, à mes pieds!... Tu verras... tu verras!...
Malheureusement pour lui, le marquis de Courtomieu avait été malade trois jours, après les scènes de Sairmeuse, et il avait perdu trois autres jours à composer et à écrire un rapport qui devait écraser son ancien allié.
Ce retard devait le perdre, car il permit à Martial de prendre les devants, de bien mûrir son plan, et de faire partir pour Paris le duc de Sairmeuse, habilement endoctriné...
Que raconta le duc à Paris?... Que dit-il au roi qui daigna le recevoir?...
Il démentit sans doute ses premiers rapports, il réduisit le soulèvement de Montaignac à ses proportions réelles, il présenta Lacheneur comme un fou et les paysans qui l'avaient suivi comme des niais inoffensifs.
Peut-être donna-t-il à entendre que le marquis de Courtomieu pouvait fort bien avoir provoqué ce soulèvement de Montaignac... Il avait servi Buonaparte, il tenait à montrer son zèle; on savait des exemples...
Il déplora, quant à lui, d'avoir été trompé par ce coupable ambitieux, rejeta sur le marquis tout le sang versé et se porta fort de faire oublier ces tristes représailles...
Il résulta de ce voyage, que le jour où le rapport du marquis arriva à Paris, on lui répondit en le destituant de ses fonctions de grand prévôt.
Ce coup imprévu devait atterrer M. de Courtomieu.
Lui, si perspicace et si fin, si souple et si adroit, qui avait sauvé les apparences de son honneur de tous les naufrages, qui avait traversé les époques les plus troublées comme une anguille ses bourbes natales, qui avait su établir sa colossale fortune sur trois mariages successifs, qui avait servi d'un même visage obséquieux tous les maîtres qui avaient voulu de ses services, lui, Courtomieu, être joué ainsi!...
Car il était joué, il n'en pouvait douter, il était sacrifié, perdu...
--Ce ne peut être ce vieil imbécile de duc de Sairmeuse qui a manœuvré si vivement, et avec tant d'adresse, répétait-il... Quelqu'un l'a conseillé, mais qui? je ne vois personne...
Qui? Mme Blanche ne le devinait que trop.
De même que Marie-Anne, elle reconnaissait le génie de Martial.
--Ah!... je ne m'étais pas trompée, pensait-elle: celui-là est bien l'homme supérieur que je rêvais... À son âge, jouer mon père, ce politique de tant d'expérience et d'astuce!
Mais cette idée exaspérait sa douleur et attisait sa haine.
Devinant Martial, elle pénétrait ses projets.
Elle comprenait que s'il était sorti de son insouciance hautaine et railleuse, ce n'était pas pour la mesquine satisfaction d'abattre le marquis de Courtomieu.
--C'est pour plaire à Marie-Anne, pensait-elle avec des convulsions de rage. C'est un premier pas vers la grâce des amis de cette créature... Ah! elle peut tout sur son esprit, et tant qu'elle vivra, j'espérerais en vain... Mais patience...
Elle patientait en effet, sachant bien que qui veut se venger sûrement doit attendre, dissimuler, préparer l'occasion mais ne pas violenter...
Comment elle se vengerait, elle l'ignorait, mais elle savait qu'elle se vengerait, et déjà elle avait jeté les yeux sur un homme qui serait, croyait-elle, l'instrument docile de ses desseins, et capable de tout pour de l'argent: Chupin.
Comment le traître qui avait livré Lacheneur pour vingt mille francs, se trouva-t-il sur le chemin de Mme Blanche?...
Ce fut le résultat d'une de ces simples combinaisons des événements que les imbéciles admirent sous le nom de hasard.
Bourrelé de remords, honni, conspué, maudit, pourchassé à coups de pierres quand il s'aventurait par les rues, suant de peur quand il songeait aux terribles menaces de Balstain, l'aubergiste piémontais, Chupin avait quitté Montaignac et était venu demander asile au château de Sairmeuse.
Il pensait, dans la naïveté de son ignominie, que le grand seigneur qui l'avait employé, qui l'avait convié au crime, qui avait profité de sa trahison, lui devait, outre la récompense promise, aide et protection.
Les domestiques le reçurent comme une bête galeuse dont on redoute la contagion. Il n'y eut plus de place pour lui aux tables des cuisines et les palefreniers refusaient de le laisser coucher dans les écuries. On lui jetait la pâtée comme à un chien et il dormait au hasard dans les greniers à foin.
Il supportait tout sans se plaindre, courbant le dos sous les injures, s'estimant encore heureux de pouvoir acheter à ce prix une certaine sécurité.
Mais le duc de Sairmeuse, revenant de Paris avec une politique d'oubli et de conciliation en poche, ne pouvait tolérer la présence d'un tel homme, si compromettant et chargé de l'exécration de tout le pays.
Il ordonna de congédier Chupin.
Le vieux braconnier résista, croyant deviner un complot de ses ennemis les domestiques.
Il déclara d'un ton farouche qu'il ne sortirait de Sairmeuse que de force ou sur un ordre formel, de la bouche même du duc.
Cette résistance obstinée, rapportée à M. de Sairmeuse, le fit presque hésiter.
Il tenait peu à se faire un implacable ennemi d'un homme qui passait pour le plus rancunier et le plus dangereux qu'il y eût à dix lieues à la ronde.
La nécessité du moment et les observations de Martial le décidèrent.
Ayant mandé son ancien espion, il lui déclara qu'il ne voulait plus, sous aucun prétexte, le revoir à Sairmeuse, adoucissant toutefois la brutalité de l'expulsion par l'offre d'une petite somme.
Mais Chupin, d'un air sombre, refusa l'argent. Il alla prendre ses quelques hardes et s'éloigna en montrant le poing au château, jurant que si jamais un Sairmeuse se trouvait au bout de son fusil, à la brune, il lui ferait passer le goût du pain.
Il est sûr qu'il tint ce propos, plusieurs domestiques l'entendirent.
Ainsi expulsé, le vieux braconnier se retira dans sa masure, où habitaient toujours sa femme et ses deux fils.
Il n'en sortait guère, et jamais que pour satisfaire son ancienne passion pour la chasse, qui survivait à tout.
Seulement, il ne perdait plus son temps à s'entourer de précautions comme autrefois, pour tirer un lièvre ou quelques perdreaux.
Sûr de l'impunité, il alla droit aux bois de Sairmeuse ou de Courtomieu, tuait un chevreuil, le chargeait sur ses épaules et rentrait chez lui en plein jour à la barbe des gardes intimidés.
Le reste du temps, il vivait plongé dans le somnambulisme d'une demi-ivresse. Car il buvait toujours et de plus en plus, encore que le vin, loin de lui procurer l'oubli qu'il cherchait, ne fit que donner une réalité plus terrifiante aux fantômes qui peuplaient son perpétuel cauchemar.
Parfois, à la tombée de la nuit, les paysans qui passaient près de la masure, entendaient comme un trépignement de lutte, des voix rauques, des blasphèmes et des cris aigus de femme.
C'est que Chupin était plus ivre que de coutume, et que sa femme et ses deux fils le battaient pour lui arracher de l'argent.
Car il n'avait rien donné aux siens du prix de la trahison. Qu'avait-il fait des vingt mille francs qu'il avait reçus en bel or? On ne savait. Ses fils supposaient bien qu'il les avait enterrés quelque part; mais ils avaient beau se relayer pour épier leur père, l'ivrogne, plus rusé qu'eux, savait garder le secret de sa cachette. À grand peine, à force de coups, se décidait-il à lâcher quelques louis.
On savait ces détails dans le pays, et on voulait y reconnaître un juste châtiment du ciel.
--Le sang de Lacheneur étouffera Chupin et les siens, disaient les paysans.
Ce fut par un des jardiniers de Courtomieu que Mme Blanche connut d'abord toute cette histoire.
Ne se sachant pas écouté par la fille de l'homme qui avait suscité et payé la trahison, ce jardinier racontait librement ce qu'il savait à deux de ses aides, et, tout en parlant, il s'animait et rougissait d'indignation.
--Ah!... c'est une fière canaille que ce vieux, répétait-il, qui devrait être aux galères et non en liberté dans un pays de braves gens!...
De ces imprécations, une bonne part retombait sur le marquis de Courtomieu, mais Mme Blanche ne le remarquait seulement pas.
Elle se recueillait, comprenant d'instinct une des lois immuables qui régissent les individus et que ne sauraient changer les plus habiles transactions sociales.
Le crime, fatalement attire le mépris, qui provoque la révolte et un nouveau crime.
--Voilà bien l'homme qu'il te faudrait... murmurait à l'oreille de Mme Blanche la voix de la haine...
Certes!... Mais comment arriver jusqu'à lui? comment entrer en pourparlers?
Aller chez Chupin, c'était s'exposer à être aperçue entrant dans sa maison ou en sortant. Mme Blanche était trop prudente pour avoir seulement l'idée de courir un tel risque.
Mais elle songea que du moment où le vieux braconnier chassait quelquefois dans les bois de Courtomieu, il ne devait pas être impossible de l'y rencontrer... par hasard.
--Ce sera, se dit-elle déjà toute decidée, l'affaire d'un peu de persévérance et de quelques promenades adroitement dirigées.
Ce fut l'affaire de deux grandes semaines et de tant de courses, que tante Médie, l'inévitable chaperon de la jeune femme, en était sur les dents.
--Encore une nouvelle lubie!... gémissait la parente pauvre, rendue de fatigue, ma pauvre nièce est décidément folle.
Pas si folle, car par une belle après-midi du mois de mai, dans les derniers jours, Mme Blanche aperçut enfin celui qu'elle cherchait.
C'était dans la partie réservée du bois de Courtomieu, tout près des étangs.
Chupin s'avançait au milieu d'une large allée de chasse, le doigt sur la détente de son fusil.
Il s'avançait à la manière des bêtes traquées, d'un pas muet et inquiet, tout ramassé sur lui-même comme pour prendre son élan, l'oreille au guet, le regard défiant... Ce n'est pas qu'il craignit les gardes, mon Dieu! ni un procès-verbal; seulement, dès qu'il sortait, il lui semblait voir Balstain marchant dans son ombre, son couteau ouvert à la main...
Reconnaissant Mme Blanche de loin, il voulut se jeter sous bois, mais elle le prévint, et enflant la voix à cause de la distance.
--Père Chupin!... cria-t-elle.
Le vieux maraudeur parut hésiter, mais il s'arrêta, laissant glisser jusqu'à terre la crosse de son fusil, et il attendit.
Tante Médie était devenue toute pâle de saisissement.
--Doux Jésus! murmura-t-elle en serrant le bras de sa nièce, pourquoi appeler ce vilain homme!...
--Je veux lui parler.
--Comment, toi, Blanche, tu oserais...
--Il le faut.
--Non, je ne puis souffrir cela, je ne dois pas...
--Oh!... assez, interrompit là jeune femme, avec un de ces regards impérieux qui fondaient comme cire les volontés de la parente pauvre, assez, n'est-ce pas...
Et plus doucement: