Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom

Chapter 28

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Sa fille lui apporta vivement de l'encre et des plumes, et tant bien que mal, car ses mains tremblaient, il minuta des instructions pour le colonel de la légion de Montaignac.

Mme Blanche descendit elle-même cette lettre à un domestique, elle lui commanda de monter à cheval, et c'est seulement quand elle l'eût vu partir au galop qu'elle gagna les appartements qui avaient été préparés pour elle, ces appartements où Martial avait réuni les plus délicates merveilles du luxe, et que devait éclairer la plus radieuse des lunes de miel.

Mais là tout était fait pour raviver le désespoir de la pauvre abandonnée, pour attirer sa haine et exaspérer ses colères...

Ses femmes voulaient la déshabiller, elle les renvoya durement et courut s'enfermer avec la tante Médie dans la chambre nuptiale où l'époux seul manquait...

Affaissée sur un fauteuil, elle se rappelait avec une sorte de rage les flatteries excessives dont elle avait été l'objet quand elle était l'élève des Dames du Sacré-Cœur.

Alors, on s'étudiait à lui persuader qu'en raison de tous ses avantages de naissance, de fortune, d'esprit et de beauté, elle devait être plus heureuse que les autres...

Et c'était à elle, que par une étrange dérive de la destinée, ce malheur arrivait, incroyable, inouï, d'être abandonnée la première nuit de ses noces...

Car elle était abandonnée, elle n'en doutait pas... Elle était sûre que son mari ne rentrerait pas, elle ne l'attendait pas...

Le duc de Sairmeuse battait les environs avec quelques domestiques; mais elle savait bien que c'était peine perdue, qu'ils ne rencontreraient pas Martial...

Où pouvait-il être? Près de Marie-Anne, certainement... Mme Blanche ne pouvait l'imaginer ailleurs...

Et à cette pensée atroce, qui l'obsédait, elle sentait la folie envahir son cerveau; elle comprenait le crime; elle rêvait la vengeance qu'on demande au fer ou au poison...

Martial, à Montaignac, avait fini par s'endormir...

Mme Blanche, quand vint le jour, changea pour des vêtements noirs sa robe blanche de mariée, et on la vit errer comme une ombre dans les jardins de Sairmeuse... Elle n'était plus, véritablement, que l'ombre d'elle-même; cette nuit d'indicibles tortures avait pesé sur sa tête plus que toutes les années qu'elle avait vécues...

Elle passa la journée enfermée dans son appartement, refusant d'ouvrir au duc de Sairmeuse et même à son père...

Dans la soirée seulement, vers les huit heures, on eut des nouvelles...

Un domestique apportait les lettres adressées par Martial à son père et à sa femme.

Pendant plus d'une minute, Mme Blanche hésita à ouvrir celle qui lui était destinée: son sort allait être fixé, elle avait peur...

Enfin elle rompit le cachet et lut:

«Madame la marquise,

«Entre vous et moi, tout est fini, et il n'est pas de rapprochement possible...

«De ce moment, reprenez votre liberté... Je vous estime assez pour espérer que vous saurez respecter le nom de Sairmeuse que je ne puis vous enlever.

«Vous trouverez comme moi, je pense, une séparation amiable préférable au scandale d'un procès.

«Quand mes hommes d'affaires règleront vos intérêts, souvenez-vous que j'ai trois cent mille livres de rentes...

«MARTIAL DE SAIRMEUSE.»

Mme Blanche chancela sous le coup terrible... c'en était fait, elle était abandonnée, et abandonnée, pensait-elle, pour une autre. Mais elle se roidit, et d'une voix stridente:

--Oh! cette Marie-Anne! s'écria-t-elle, cette créature! je la tuerai!...

XL

Les vingt-quatre mortelles heures passées par Mme Blanche à mesurer l'étendue de son horrible malheur, le duc de Sairmeuse les avait employées à tempêter et à jurer à faire crouler les plafonds.

Lui non plus, il ne s'était pas couché.

Après des recherches inutiles aux environs, il était revenu à la grande galerie du château, et il l'arpentait d'un pied furieux.

Il tombait de lassitude, après un accès de colère qui avait duré une nuit et un jour, quand on lui apporta la lettre de son fils...

Elle était brève...

Martial ne donnait à son père aucune explication; il ne mentionnait même pas la rupture qu'il venait de signifier à sa femme.

«Je ne puis me rendre à Sairmeuse, Monsieur le duc, écrivait-il, et cependant, nous voir est de la dernière importance.

«Vous approuverez, je l'espère, mes déterminations, quand je vous aurai exposé les raisons qui les ont dictées.

«Venez donc à Montaignac, le plus tôt sera le mieux, je vous attends.»

S'il n'eût écouté que les suggestions de son impatience, le duc de Sairmeuse eût fait atteler à l'instant même, et se fût mis en route.

Mais pouvait-il, décemment, abandonner ainsi brusquement le marquis de Courtomieu, qui avait accepté son hospitalité, et Mme Blanche, la femme de son fils, en définitive.

S'il eût pu les voir encore, leur parler, les prévenir...

Il l'essaya en vain... Mme Blanche s'était enfermée et refusait d'ouvrir; le marquis s'était mis au lit, avait envoyé chercher un médecin qui l'avait saigné, et il se déclarait à la mort.

Le duc de Sairmeuse se résigna donc à une nuit encore d'incertitudes, vraiment intolérables, pour un caractère comme le sien.

--Attendons, se disait-il, demain à l'issue du déjeuner, je saurai bien trouver un prétexte pour m'esquiver quelques heures sans dire que je vais rejoindre Martial...

Il n'eut pas cette peine...

Le lendemain, sur les neuf heures du matin, comme il finissait de s'habiller, on vint lui annoncer que M. de Courtomieu et sa fille l'attendaient au salon.

Surpris, il se hâta de descendre.

Quand il entra, le marquis de Courtomieu, qui était assis dans un fauteuil, se dressa tout d'une pièce, s'appuyant sur l'épaule de tante Médie...

Et Mme Blanche s'avança d'un pas raide, pâle et défaite, autant que si on lui eût tiré des veines la dernière goutte de sang.

--Nous partons, monsieur le duc, dit-elle froidement, et nous venons vous faire nos adieux.

--Comment, vous partez, vous ne voulez pas...

D'un geste doux la jeune femme l'interrompit, et tirant de son corsage la lettre de rupture, elle la tendit à M. de Sairmeuse en disant:

--Veuillez prendre connaissance de ceci, monsieur le duc.

D'un seul coup d'œil il lut, et son saisissement fut tel qu'il ne trouva même pas un juron.

--Incompréhensible!... balbutia-t-il; inimaginable!...

--Inimaginable, en effet!... répéta la jeune femme d'un ton triste, mais sans amertume... Je suis mariée d'hier et me voici abandonnée... Il eût été généreux de réfléchir la veille et non le lendemain... Dites pourtant à Martial que je lui pardonne d'avoir brisé ma vie, d'avoir fait de moi la plus misérable des créatures... Je lui pardonne aussi cette insulte suprême de me parler de sa fortune... Je souhaite qu'il soit heureux. Allons... Adieu, monsieur le duc, nous ne nous reverrons plus... Adieu!...

Elle prit le bras de son père et ils allaient se retirer... M. de Sairmeuse, qui s'était un peu remis, n'eut que le temps de se jeter devant la porte.

--Vous ne partirez pas ainsi!... s'écria-t-il, je ne le souffrirai pas... Attendez au moins que j'aie vu Martial, il n'est peut-être pas coupable autant que vous le croyez...

--Oh! assez!... interrompit le marquis, assez!...

Il dégagea de son bras, le bras de sa fille, et d'une voix affaiblie:

--À quoi bon des explications!... poursuivit-il. Hélas!... il est de ces outrages qui ne se réparent pas... Puisse votre conscience vous pardonner comme je vous pardonne moi-même... Adieu!...

Cela fut dit si parfaitement, avec une intonation si juste et un tel accord de gestes, que M. de Sairmeuse en fut ébloui.

C'est d'un air absolument ahuri qu'il regarda s'éloigner le marquis et sa fille, et ils étaient déjà loin quand il s'écria:

--Cafard!... me croit-il sa dupe!...

Dupe!... M. de Sairmeuse l'était si peu que sa seconde pensée fut celle-ci:

--Où veut-il en venir, avec cette comédie? Il dit qu'il nous pardonne... c'est donc qu'il nous réserve quelque coup de jarnac!...

Cette conviction l'emplit d'inquiétude. En vérité il ne se sentait pas de force à lutter de perfidie contre le marquis de Courtomieu.

--Mais Martial lui damera le pion... s'écria-t-il... Oui, il faut voir Martial!...

Si grande était son anxiété et telle son impatience, que de sa main il aida à atteler la voiture qu'il avait commandée, et que, prenant le fouet, il voulut conduire lui-même.

Tout en poussant furieusement ses chevaux il s'efforçait de réfléchir, mais les idées les plus contradictoires tourbillonnaient dans sa tête, il n'y voyait plus clair, et la rapidité de la course fouettant son sang ravivait sa colère.

Il entra comme un ouragan dans la chambre de Martial, à Montaignac.

--J'imagine que vous êtes devenu fou, marquis! s'écria-t-il dès le seuil. C'est, jarnibieu! la seule excuse valable que vous puissiez présenter...

Mais Martial, qui attendait la visite de son père, avait eu le temps de se préparer.

--Jamais, au contraire, je ne me suis senti si sain d'esprit, répondit-il... Daignez me permettre une question: Est-ce vous qui avez envoyé des soldats au rendez-vous que Maurice d'Escorval m'avait loyalement assigné?...

--Marquis!...

--Bien!... c'est donc encore une infamie du marquis de Courtomieu?...

Le duc ne répondit pas. En dépit de ses travers, de ses défauts et de ses vices, cet homme orgueilleux avait conservé les qualités essentielles de la vieille noblesse française: la fidélité à la parole jurée et une admirable bravoure.

Il trouvait tout naturel que Martial se battît avec Maurice... Il jugeait ignoble ce fait d'envoyer des soldats saisir un ennemi loyal et confiant.

--C'est la seconde fois, poursuivit Martial, que ce misérable essaie de déshonorer le nom de Sairmeuse... Pour qu'on me croie, quand je l'affirmerai, il faut que je rompe avec sa fille... j'ai rompu. Je ne le regrette pas, puisque je ne l'avais vraiment épousée que par condescendance pour vous, par faiblesse, parce qu'il faut se marier et que toutes les femmes, hormis une seule que je ne puis avoir, ne me sont rien...

Mais cela ne rassurait pas le duc de Sairmeuse.

--C'est fort joli ce galimatias sentimental, dit-il; vous n'en avez pas moins perdu la fortune politique de notre maison.

Un fin sourire glissa sur les lèvres de Martial:

--Je crois au contraire que je la sauve, dit-il. Ne nous abusons pas, toute cette affaire du soulèvement de Montaignac est abominable, et vous devez bénir l'occasion qui vous est offerte de dégager votre responsabilité. Avec un peu d'adresse, vous pouvez rejeter tout l'odieux des représailles sur le marquis de Courtomieu et ne garder pour vous que le prestige du service rendu...

Le duc se déridait, il entrevoyait le plan de son fils.

--Jarnibieu!... marquis, s'écria-t-il, savez-vous que c'est une idée cela!... Savez-vous que dès maintenant, je crains infiniment moins le Courtomieu?...

Martial était devenu pensif.

--Ce n'est pas lui que je crains, murmura-t-il, mais sa fille... ma femme.

XLI

Il faut avoir vécu au fond des campagnes pour savoir au juste avec quelle prestigieuse rapidité une nouvelle s'y propage et vole de bouche en bouche. Parfois, c'est à confondre l'esprit.

Ainsi, le soir même des scènes du château de Sairmeuse, la rumeur en arrivait aux infortunés cachés à la ferme du père Poignot.

Il n'y avait pas trois heures que Maurice, Jean Lacheneur et le caporal Bavois s'étaient éloignés en promettant de repasser la frontière cette nuit même.

Après mûres réflexions, l'abbé Midon avait décidé qu'on ne dirait rien à M. d'Escorval de la brusque apparition de son fils et qu'on lui dissimulerait même la présence de Marie-Anne.

Son état était si alarmant encore, que la moindre émotion pouvait décider quelque complication mortelle.

Vers les dix heures, le baron s'étant assoupi, l'abbé Midon et Mme d'Escorval étaient descendus dans une salle basse de la ferme, pour causer librement avec Marie-Anne, quand l'aîné des fils Poignot parut la figure bouleversée.

Ce grave gars était sorti après souper avec plusieurs de ses camarades, pour aller admirer de loin les splendeurs des fêtes de Sairmeuse, et il revenait en toute hâte apprendre aux hôtes de son père les étranges événements de la soirée.

--C'est inconcevable!... murmurait l'abbé Midon abasourdi.

Pas si inconcevable, le prêtre l'eût bien compris, si l'idée lui fût venue d'observer Marie-Anne.

Elle était devenue plus rouge que le feu, elle baissait la tête, et autant que possible s'écartait du cercle de la lumière.

C'est qu'il ne lui était pas possible de méconnaître un trait de cette grande passion que le jeune marquis de Sairmeuse lui avait déclaré, le soir où il lui avait offert son nom en même temps qu'il lui avouait son aversion pour sa fiancée.

Ce qui s'était passé dans l'âme de Martial, il lui semblait qu'elle le devinait.

Mais l'abbé Midon était trop préoccupé pour rien voir. Son premier étonnement dissipé, il était devenu sombre, et le froncement de ses sourcils trahissait l'effort de sa pensée.

Il ne sentait que trop, et les autres comprenaient comme lui, que ces étranges événements rendaient leur situation plus périlleuse que jamais.

--Il est inouï, murmurait-il, que Maurice ait osé cette folie, après ce que je venais de lui dire; l'ennemi le plus cruel du baron d'Escorval n'agirait pas autrement que son fils... Enfin, attendons à demain avant de rien décider.

Le lendemain, on apprit la rencontre de la Rèche. Un paysan, qui avait assisté de loin aux préliminaires de ce duel qui ne devait pas finir, put donner les détails les plus circonstanciés.

Il avait vu les deux adversaires tomber en garde, puis les soldats accourir et se mettre à la poursuite de Maurice, de Jean et de Bavois.

Mais il était sûr aussi que les soldats en avaient été pour leurs peines. Il les avait rencontrés sur les cinq heures, harassés et furieux.

Le sous-officier disait que l'expédition avait manqué par la faute de Martial qui l'avait retenu une minute...

Ce même jour, le père Poignot vint conter à l'abbé Midon que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu étaient brouillés... C'était le bruit du pays. Le marquis était rentré au château de Courtomieu avec sa fille, et le duc était parti pour Montaignac...

Cette dernière nouvelle devait rassurer l'abbé Midou; mais ses transes avaient été trop poignantes pour échapper au baron d'Escorval.

--Vous avez quelque chose, curé, lui dit-il.

--Rien, monsieur le baron, rien absolument.

--Aucun péril nouveau ne nous menace?

--Aucun, je vous jure.

L'assurance du prêtre et ses protestations ne semblèrent pas convaincre M. d'Escorval.

--Oh!... ne jurez pas, curé... Avant-hier soir, tenez, quand vous êtes remonté ici, à mon réveil, vous étiez plus pâle que la mort, et ma femme, certainement, venait de pleurer... pourquoi?...

D'ordinaire, quand l'abbé Midon ne voulait pas répondre à certaines questions de son malade, il lui imposait silence, en lui disant, ce qui était vrai d'ailleurs, que s'agiter et parler, c'était retarder sa guérison...

Habituellement, le baron obéissait, cette fois il résista.

--Il dépend de vous, curé, poursuivit-il, de me rendre ma tranquillité... Avouez-le, vous tremblez qu'on ne découvre ma retraite... Cette crainte me torture aussi... Eh bien!... jurez-moi que vous ne me laisserez pas reprendre vivant, et vous me rendez la paix...

--Je ne puis jurer cela! murmura l'abbé en pâlissant.

Le regard de M. d'Escorval se voila:

--Et pourquoi donc? insista-t-il... Si j'étais repris, qu'arriverait-il? On me soignerait, et dès que je pourrais me tenir debout, on me fusillerait... Serait-ce donc un crime que de m'épargner l'horreur du supplice... Voyons, curé, vous êtes mon meilleur ami, n'est-ce pas? jurez-moi de me rendre ce suprême service... Voulez-vous que je vous maudisse de m'avoir sauvé la vie...

L'abbé ne répondit pas, mais son œil, volontairement ou non, s'arrêta avec une expression étrange sur la boîte de médicaments posée sur la table.

Voulait-il donc dire:

--Je ne ferai rien; mais là vous trouveriez du poison...

M. d'Escorval le comprit ainsi, car c'est avec l'accent de la reconnaissance qu'il murmura:

--Merci!...

Persuadé que désormais il était le maître de sa vie, qu'il aurait du poison sous la main s'il était découvert, le baron respirait librement.

De ce moment, sa situation, si longtemps désespérée, s'améliora visiblement et d'une façon soutenue.

--Je me moque à cette heure de tous les Sairmeuse du monde, disait-il avec une gaieté qui certes n'était pas feinte, je puis attendre paisiblement mon rétablissement.

De son côté, l'abbé Midon reprenait confiance. Les jours s'écoulaient et ses sinistres appréhensions ne se réalisaient pas.

Loin de provoquer un redoublement de sévérités, l'imprudence affreuse de Maurice et de Jean Lacheneur avait été comme le point de départ d'une indulgence universelle.

On eût dit un parti pris des autorités de Montaignac d'oublier et de faire oublier, s'il était possible, la conspiration de Lacheneur et les abominables représailles dont elle avait été le prétexte.

Maintenant, toutes les nouvelles qui parvenaient à la ferme, calmaient une inquiétude, ou étaient une garantie de sécurité.

On sut d'abord, par un colporteur, que Maurice et le brave caporal Bavois avaient réussi à gagner le Piémont.

De Jean Lacheneur, il n'en était pas question, on supposait qu'il n'avait pas quitté le pays, mais on n'avait aucune raison de craindre pour lui, puisqu'il n'était porté sur aucune des listes de poursuites...

Plus tard, on apprit que M. de Courtomieu venait de tomber malade, qu'il ne sortait plus de chez lui et que Mme Blanche ne quittait pas son chevet.

Une autre fois, le père Poignot raconta en revenant de Montaignac que le duc de Sairmeuse était allé passer huit jours à Paris, qu'il était de retour avec une décoration de plus, signe évident de faveur, et qu'il avait fait à tous les conjurés condamnés à la prison la remise de leur peine.

Douter n'était pas possible, car le journal de Montaignac mentionnait le surlendemain toutes ces circonstances.

L'abbé Midon n'en revenait pas.

--Voilà qui prouve bien l'inanité des prévisions humaines, disait-il à Mme d'Escorval, ce qui devait nous perdre nous sauvera.

C'est que ce changement si heureux, ce brusque revirement, l'abbé Midon l'attribuait uniquement à la rupture du marquis de Courtomieu et du duc de Sairmeuse.

Si grande que fût sa perspicacité, il fut comme tout le monde dupe des apparences.

Il pensait ce qui se disait tout haut dans le pays, ce que les officiers à demi-solde de Montaignac eux-mêmes répétaient:

--Décidément, ce duc de Sairmeuse vaut mieux que sa réputation, et s'il s'est montré implacable c'est qu'il était conseillé par l'odieux marquis de Courtomieu.

Seule, Marie-Anne soupçonnait la vérité.

Il lui semblait qu'elle reconnaissait le génie de Martial, cet esprit souple, se plaisant aux coups de théâtre, toujours épris de l'impossible.

Un secret pressentiment lui disait que c'était lui qui, secouant son apathie habituelle, dirigeait avec une habileté souveraine les événements et usait et abusait de son ascendant sur l'esprit du duc de Sairmeuse.

--Et c'est pour toi, Marie-Anne, lui disait une voix au dedans d'elle-même, c'est pour toi que Martial agit ainsi!... Qu'importent à cet insoucieux égoïste tous ces conjurés obscurs qu'il ne connaît pas!... S'il les protège c'est pour avoir le droit de te protéger, toi et ceux que tu aimes!... s'il a fait remettre les prisonniers en liberté, n'est-ce pas qu'il se propose de faire réformer le jugement injuste qui a condamné à mort le baron d'Escorval innocent!...

Elle sentait diminuer son aversion pour Martial lorsqu'elle songeait à cela.

Et dans le fait, n'était-ce pas de l'héroïsme de la part d'un homme dont elle avait repoussé les offres éblouissantes!...

Pouvait-elle méconnaître tout ce qu'il y avait de réelle grandeur dans la façon dont Martial, plutôt que d'être soupçonné d'une lâcheté, avait révélé un secret qui pouvait renverser la fortune politique du duc de Sairmeuse!...

Et cependant jamais l'idée de cette grande passion d'un homme vraiment supérieur ne fit battre son cœur plus vite. Jamais elle n'en éprouva un mouvement d'orgueil...

Hélas!... Rien n'était plus capable de la toucher; rien ne pouvait plus la distraire de la noire tristesse qui l'envahissait.

Deux mois après son arrivée à la ferme du père Poignot, elle n'était plus que l'ombre de cette belle et radieuse Marie-Anne, qui, jadis sur son passage, recueillait tant de murmures d'admiration...

Elle maigrissait et dépérissait à vue d'œil, pour ainsi dire, ses joues se creusaient. Chaque matin elle se levait plus pâle que la veille, chaque jour élargissait le cercle bleuâtre qui cernait ses grands yeux noirs.

Vive et active autrefois, elle était devenue paresseuse et lente. Elle ne marchait plus, elle se traînait. Souvent elle restait des journées entières immobile sur une chaise, les lèvres contractées comme par un spasme, le regard perdu dans le vide. Parfois de grosses larmes roulaient silencieuses le long de ses joues.

Les gens de la ferme--et Dieu sait cependant si les campagnards sont durs!--ne pouvaient se défendre d'émotion en la regardant, et ils la plaignaient.

--Pauvre fille! répétaient-ils entre eux, ce qu'elle mange ne lui profite guère!... il est vrai qu'elle ne mange, autant dire, rien.

--Dame! disait le père Poignot, faut être juste: elle n'a pas de chance... Elle a été élevée comme une reine, et maintenant la voilà à la charité... Son père a été guillotiné, elle ne sait ce qu'est devenu son frère... On se ferait du chagrin à moins.

À maintes reprises, l'abbé Midon, inquiet, l'avait questionnée.

--Vous souffrez, mon enfant, lui disait-il de sa bonne voix grave, qu'avez-vous?...

--Je ne souffre pas, monsieur le curé.

--Pourquoi ne pas vous confier à moi? Ne suis-je pas votre ami? Que craignez-vous?

Elle secouait tristement la tête et répondait:

--Je n'ai rien à confier!...

Elle disait: rien. Et, cependant elle se mourait de douleur et d'angoisses.

Fidèle à la promesse que lui avait arrachée Maurice, elle n'avait rien dit, ni de sa position, ni de ce mariage à la fois nul et indissoluble, contracté dans la petite église de Vigano.

Et elle voyait approcher avec une inexprimable terreur le moment où il lui serait impossible de dissimuler sa grossesse.

Déjà elle n'y parvenait qu'au prix de tortures de tous les instants, et qu'en risquant sa vie et celle de son enfant.

Et encore réussissait-elle véritablement?

Deux ou trois fois, l'abbé Midon avait arrêté sur elle un regard si perspicace, qu'elle en avait perdu contenance. Était-il sûr qu'il ne doutât de rien?

Les autres ne savaient rien, elle en était certaine. Toute autre qu'elle eût peut-être été soupçonnée, mais elle!... Sa réputation seule la mettait à l'abri de tout soupçon.... Et nature droite et loyale, elle se révoltait de ce continuel mensonge; elle s'indignait de voler ainsi son renom de sagesse et de vertu.

--La honte, pensait-elle, n'en sera que plus grande quand tout se découvrira!...

Ses angoisses étaient affreuses. Que faire?... Avouer! Elle l'eût osé les premiers jours; maintenant, elle ne s'en sentait pas le courage.

Fuir?... mais où aller?... Quel prétexte donner ensuite?... Ne perdrait-elle pas ainsi cet avenir avec Maurice dont l'espoir seul la soutenait!

Elle songeait à fuir cependant, quand un événement lui vint en aide, qui lui sembla le salut.

L'argent manquait à la ferme... Les proscrits ne pouvaient rien tirer du dehors, sous peine de se livrer, et le père Poignot était à bout de ressources...

L'abbé Midon se demandait comment sortir d'embarras, quand Marie-Anne lui parla du testament de Chanlouineau en sa faveur, et de l'argent caché sous la pierre de la cheminée de la belle chambre.

--Je puis sortir de nuit, disait Marie-Anne, courir à la Borderie, m'y introduire, prendre l'argent et l'apporter ici... Il est bien à moi, n'est-ce pas?

Mais le prêtre, après un moment de réflexion, jugea cette démarche impossible.