Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom

Chapter 27

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Cet appartement, autrefois, était celui de Jean Lacheneur lorsqu'il venait passer les vacances près de son père, et rien n'y avait été changé. Il reconnaissait les rideaux à ramages, les grandes rosaces du tapis et jusqu'au vieux fauteuil où il avait lu tant de romans en cachette.

Dès qu'ils furent entrés, Martial courut à un petit secrétaire resté dans un angle, le brisa plutôt qu'il ne l'ouvrit et prit dans un tiroir un papier plié fort menu qu'il glissa dans sa poche.

Bien qu'il parût agir dans la plénitude de sa volonté, un observateur eût été effrayé de ses mouvements saccadés, de sa pâleur et de l'éclat de ses yeux. Les fous, quand ils paraissent se conduire le plus raisonnablement, se trahissent par un extérieur pareil.

--Maintenant, dit-il, partons... Il faut éviter une scène; mon père et... ma femme me cherchent sans doute... Nous nous expliquerons dehors.

Ils descendirent en toute hâte, sortirent par les jardins et eurent bientôt atteint la longue avenue de Sairmeuse.

Alors Jean Lacheneur s'arrêta court.

--Venir si loin pour un oui ou un non, était je crois inutile, dit-il. Enfin, vous l'avez voulu. Que dois-je répondre à Maurice d'Escorval?

--Rien! Vous allez me conduire près de lui.

--Vous?...

--Oui, moi!... Il faut que je le voie, que je lui parle, que je me justifie... Marchons!

Mais Jean Lacheneur ne bougea pas.

--Ce que vous me demandez est impossible, prononça-t-il.

--Pourquoi?

--Parce que Maurice est poursuivi. S'il était pris, il serait traduit devant la Cour prévôtale et sans doute condamné a mort. Il se cache, il a trouvé une retraite sûre, je n'ai pas le droit de la faire connaître.

En fait de retraite sûre, Maurice n'avait alors que la bois voisin, où, en compagnie du caporal Bavois, il attendait le retour de Jean.

Mais Jean n'avait pu résister à la tentation de prononcer cette réponse, plus insultante que s'il eût dit simplement:

--Nous craignons les délateurs!...

La preuve que Martial n'était pas soi, c'est que lui si fier, si violent, il ne releva pas l'outrage.

--Vous vous défiez de moi!... fit-il tristement.

Jean Lacheneur se tut, nouvelle offense.

--Cependant, insista Martial, après ce que vous venez de voir et d'entendre, vous ne pouvez plus me soupçonner d'avoir coupé les cordes que j'ai portées au baron d'Escorval.

--Non... Je suis persuadé que vous êtes innocent de cette atroce lâcheté.

--Vous avez vu comment j'ai puni celui qui a osé compromettre l'honneur du nom de Sairmeuse... Et celui-là, cependant, est le père de la jeune fille que j'ai épousée aujourd'hui même...

--J'ai vu!... mais je vous répondrai quand même: impossible!

Véritablement, Jean était stupéfait de la patience,--il faut dire plus,--de l'humble résignation de Martial.

Au lieu de se révolter, Martial tira de sa poche le papier qu'il était allé prendre à son appartement, et le tendant à Jean:

--Ceux qui m'infligent cette honte qu'on doute de ma parole, seront châtiés, dit-il d'une voix sourde... Vous ne croyez pas à ma sincérité, Jean, en voici une preuve que je comptais remettre a Maurice et qui vous rassurera...

--Qu'est-ce que cette preuve?...

--Le brouillon écrit de ma main, en échange duquel mon père a favorisé l'évasion du baron d'Escorval... Un inexplicable pressentiment m'a empêché de brûler cette pièce compromettante... je m'en réjouis aujourd'hui. Reprenez cette lettre, elle me remet à votre discrétion.

Tout autre que Jean Lacheneur eût été touché de cette grandeur d'âme, que d'aucuns eussent taxée d'héroïque niaiserie.

Jean demeura implacable. Il avait au cœur une de ces haines que rien ne désarme, qui circulent dans les veines comme le sang, que nulles satisfactions n'assouvissent, qui loin de s'affaiblir avec les années, grandissent et deviennent plus terribles.

Il eût tout sacrifié, il sacrifia tout en ce moment, le malheureux! à l'ineffable jouissance de voir à ses pieds ce fier marquis qu'il exécrait.

--Bien, dit-il, je remettrai cela à Maurice.

--C'est un gage d'alliance, ce me semble?

Jean Lacheneur eut un geste terrible d'ironie et de menace.

--Un gage d'alliance! s'écria-t-il, comme vous y allez, monsieur le marquis!... Avez-vous donc oublié tout le sang qui a coulé entre nous? Vous n'avez pas coupé les cordes, soit!... Mais qui donc a condamné à mort le baron d'Escorval innocent? N'est-ce pas le duc de Sairmeuse? Une alliance!... Vous oubliez donc que vous et les vôtres vous avez conduit mon père à l'échafaud!... Comment avez-vous remercié cet homme dont l'héroïque probité vous a rendu une fortune!... Vous avez essayé de séduire sa fille, ma pauvre Marie-Anne... Vous ne l'avez pas séduite, mais vous l'avez bien perdue de réputation.

--J'ai offert mon nom et ma fortune à votre sœur.

--Je l'eusse tuée de ma main si elle eût accepté!... C'est que je n'oublie pas, moi, et je vous le prouverai... Si jamais quelque grand malheur atteint la noble famille de Sairmeuse, pensez à Jean Lacheneur... Sa main y sera pour quelque chose...

Il s'emportait, il s'oubliait; une violente secousse de sa volonté lui rendit sa froideur, et d'un ton posé il ajouta:

--Et si vous tenez tant à voir Maurice, soyez demain à la lande de la Rèche à midi, il y sera. Au revoir!...

Ayant dit, il se jeta brusquement de côté, franchit d'un bond le talus de l'avenue, et disparut dans les ténèbres...

--Jean!... cria Martial d'une voix presque suppliante; Jean! revenez; écoutez-moi!

Pas de réponse...

Et bientôt, le bruit des souliers ferrés du frère de Marie-Anne s'éteignit sur la terre labourée...

Une sorte d'étourdissement, comme après une chute, s'était emparé du jeune marquis de Sairmeuse, et il restait debout à la même place au milieu de l'avenue, immobile, sans projets et sans pensées...

Un cheval qui passait à fond de train, lancé du côté de Montaignac, et qui en passant faillit l'écraser, le tira de cet anéantissement.

Il tressaillit comme un homme éveillé en sursaut, et la conscience de ses actes qu'il avait perdue en lisant la provocation de Maurice lui revint.

Maintenant, il pouvait juger sa conduite, comme l'ivrogne qui, l'ivresse dissipée, constate avec épouvante ses extravagances.

Était-ce vraiment lui, Martial, le flegmatique railleur, l'homme qui vantait son sang-froid et son insensibilité parfaite, qui s'était laissé emporter ainsi!

Hélas! oui. Et quand Blanche de Courtomieu, désormais la marquise de Sairmeuse, accusait Marie-Anne, la clairvoyance de sa jalousie ne la trompait pas absolument...

Martial, qui eût dédaigné l'opinion du monde entier, fut comme frappé de vertige, à l'idée que Marie-Anne le méprisait sans doute, et qu'elle le tenait pour un traître et pour un lâche...

C'est pour elle que, dans un accès de rage, il avait voulu une éclatante justification.

S'il suppliait Jean de le conduire près de Maurice d'Escorval, c'est que près de Maurice il espérait trouver Marie-Anne pour lui dire:

--Les apparences étaient contre moi, mais je suis innocent, et je l'ai prouvé en démasquant le coupable.

C'est à Marie-Anne qu'il eût voulu remettre le brouillon qu'il avait conservé, se disant qu'à tout le moins il l'étonnerait à force de générosité...

Son attente avait été trompée, et il n'apercevait plus de réel qu'un scandale inouï.

--Ce sera le diable à arranger, cet esclandre... se dit-il; mais bast!... personne n'y pensera plus dans un mois. Le plus court est d'aller au devant des commentaires... Rentrons!...

Il disait cela: «rentrons,» du ton le plus délibéré. Le fait est qu'à mesure qu'il approchait du château, sa résolution chancelait.

La fête de ses noces, qui devait être si magnifique, était déjà terminée; les invités ne se retiraient pas, ils s'enfuyaient...

Martial réfléchissait qu'il allait se trouver seul entre sa jeune femme, son père et le marquis de Courtomieu. Que de reproches alors, de cris, de larmes, de colère et de menaces!... Et il affronterait tout cela...

--Ma foi! non!... prononça-t-il à demi-voix, pas si bête... Laissons-leur la nuit pour se calmer, je reparaîtrai demain...

Mais où passer la nuit?... Il était en costume de cérémonie, nu-tête, et il commençait à avoir froid... La maison occupée par le duc à Montaignac était une ressource.

--J'y trouverai un lit, songea-t-il, des domestiques, d'autres habits, du feu, et demain un cheval pour revenir.

C'était une longue traite à faire à pied, mais dans sa disposition d'esprit cela ne lui déplut pas.

Le domestique qui vint lui ouvrir, quand il frappa, faillit tomber de son haut en le reconnaissant...

--Vous, monsieur le marquis!...

--Oui, moi!... Allume-moi un grand feu dans le salon et apporte-m'y des vêtements pour me changer...

Le valet obéit, et bientôt Martial se trouva seul, étendu sur un canapé devant la cheminée.

--Il serait beau de dormir, se disait-il, car le railleur reprenait le dessus.

Il essaya, mais il n'était pas de cette force.

Sa pensée lui échappait pour s'envoler à Sairmeuse, dans cette chambre nuptiale où il avait prodigué les plus exquises recherches du luxe.

Il eut dû y être à cette heure, près de Blanche, cette jeune femme si jolie qui était la sienne, qu'il n'aimait pas, mais dont il était passionnément aimé...

Pourquoi l'avoir abandonnée?... Était-elle donc responsable de l'infamie du marquis de Courtomieu?

--Pauvre fille!... pensait-il, quelle nuit de noces!...

Au jour, cependant, il s'endormit d'un sommeil fiévreux, et il était plus de neuf heures quand il s'éveilla.

Il se fit servir à déjeuner, décidé à rentrer à Sairmeuse, et il mangeait de bon appétit, quand tout à coup:

--Qu'on me selle un cheval, s'écria-t-il. Vite!... très-vite!...

Il venait de se rappeler le rendez-vous de Maurice... Pourquoi ne pas s'y rendre!...

Il s'y rendit, et, grâce à la rapidité de son cheval, il mettait pied à terre à la Rèche comme sonnait la demie de onze heures.

Les autres ne devant pas être arrivés encore; il attacha son cheval à un arbre du petit bois de sapins, et lestement il gagna le point culminant de la lande.

Là avait été autrefois la masure de Lacheneur... Il n'en restait que les quatre murs, noircis par l'incendie et à demi-éboulés...

Depuis un moment, Martial contemplait ces ruines, non sans une violente émotion, quand il entendit un grand froissement dans les ajoncs.

Il se retourna: Maurice, Jean et le caporal Bavois arrivaient...

Le vieux soldat portait sous le bras un long et étroit paquet enveloppé de serge: c'était des épées que, pendant la nuit, Jean Lacheneur était allé chercher à Montaignac, chez un officier à demi-solde.

--Nous sommes fâchés, monsieur, commença Maurice, de vous avoir fait attendre. Remarquez toutefois qu'il n'est pas midi... Puis nous comptions peu sur vous...

--Je tenais trop à me... justifier, interrompit Martial, pour n'être pas exact.

Maurice haussa dédaigneusement les épaules.

--Il ne s'agit pas de se justifier, monsieur, dit-il d'un ton rude jusqu'à la grossièreté, mais de se battre.

Si insultants que fussent le geste et le ton, Martial ne sourcilla pas.

--Ou le malheur vous rend injuste, dit-il doucement, ou M. Lacheneur ici présent ne vous a rien dit.

--Jean m'a tout raconté...

--Eh bien, alors?...

Le sang-froid de Martial devait jeter Maurice hors de soi.

--Alors, répondit-il, avec une violence inouïe, ma haine est pareille, si mon mépris a diminué... Vous me devez une rencontre, monsieur, depuis le jour où nos regards se sont croisés sur la place de Sairmeuse, en présence de Mlle Lacheneur... Vous m'avez dit ce jour-là: «Nous nous retrouverons!» Nous voici face à face... Quelle insulte vous faut-il pour vous décider à vous battre?...

Un flot de sang empourpra le visage du marquis de Sairmeuse; il saisit une des épées que lui présentait le caporal Bavois, et tombant en garde:

--Vous l'aurez voulu, dit-il d'une voix stridente... Le souvenir de Marie-Anne ne peut plus vous sauver...

Mais les fers étaient à peine croisés, qu'un cri de Jean et du caporal Bavois arrêta le combat.

--Les soldats!... crièrent-ils, fuyons!...

Une douzaine de soldats, en effet, approchaient courant de toutes leurs forces.

--Ah! je l'avais bien dit!... s'écria Maurice, le lâche est venu, mais il avait prévenu les gendarmes!...

Il bondit en arrière, et brisant son épée sur son genou, il en lança les tronçons à la face de Martial en disant:

--Voilà ton salaire, misérable!...

--Misérable!... répétèrent Jean et le caporal Bavois, traître!... infâme!...

Et ils s'enfuirent laissant Martial foudroyé...

Un prodigieux effort le remit. Les soldats arrivaient; il courut au sous-officier qui les commandait, et d'une voix brève:

--Me reconnaissez-vous?...

--Oui, répondit le sergent, vous êtes le fils du duc de Sairmeuse.

--Eh bien, je vous défends de poursuivre ces gens qui fuient!...

Le sergent hésita d'abord, puis d'un ton décidé:

--Je ne puis vous obéir, monsieur, j'ai ma consigne.

Et s'adressant à ses hommes:

--Allons, vous autres, haut le pied!

Il allait donner l'exemple, Martial le retint par le bras.

--Du moins, fit-il, vous ne refuserez pas de me dire qui vous envoie...

--Qui?... le colonel, parbleu! d'après les ordres que le grand prévôt, M. de Courtomieu, lui a envoyés hier soir par un homme à cheval... Nous sommes en embuscade en bas, dans le bois, depuis le point du jour... Mais lâchez-moi, sacré tonnerre!... vous allez me faire manquer mon expédition...

Il s'échappa, et Martial, plus trébuchant qu'un homme ivre, descendit la lande et alla reprendre son cheval.

Mais il ne rentra pas au château de Sairmeuse... Il revint à Montaignac, et passa le reste de l'après-midi enfermé dans sa chambre.

Et le soir même il expédiait à Sairmeuse deux lettres...

L'une à son père, l'autre à sa jeune femme.

XXXIX

Si abominable que Martial imaginât le scandale de ses emportements, l'idée qu'il s'en faisait restait encore au-dessous de la réalité.

La foudre tombant au milieu de la galerie, n'eût pas impressionné les hôtes de Sairmeuse si terriblement que la lecture de la provocation de Maurice d'Escorval.

Un frisson courut par l'assemblée, quand Martial, effrayant de colère, lança la lettre froissée au visage de son beau-père, le marquis de Courtomieu.

Et quand le marquis s'affaissa sur un fauteuil, quelques jeunes femmes, plus sensibles que les autres, ne purent retenir un cri d'effroi...

Il y avait bien vingt secondes que Martial était sorti avec Jean Lacheneur et les invités restaient encore immobiles comme des statues, pâles, muets, stupéfaits et comme pétrifiés.

Ce fut Mme Blanche, la mariée, qui rompit le charme.

Pendant que le marquis de Courtomieu se pâmait sans que personne encore songeât à le secourir, pendant que le duc de Sairmeuse trépignait et se mordait les poings de colère, la jeune marquise essaya de sauver la situation...

Le poignet meurtri de l'étreinte brutale de Martial, le cœur tout gonflé de haine et de rage, plus blanche que son voile de mariée, elle eut la force de retenir ses larmes prêtes à jaillir, elle sut contraindre ses lèvres à sourire.

--C'est vraiment donner trop d'importance à un petit malentendu qui s'expliquera demain, dit-elle, presque gaiement, aux personnes les plus rapprochées d'elle.

Et aussitôt, s'avançant jusqu'au milieu de la galerie, elle fit signe à l'orchestre de commencer une contre-danse.

Mais aux premières mesures de l'orchestre, éclatant soudainement, tous les invités, d'un mouvement unanime, se précipitèrent vers la porte.

On eût dit que le feu venait de prendre au château... On ne se retirait pas, on fuyait...

Une heure plus tôt, le marquis de Courtomieu et le duc de Sairmeuse étaient excédés d'empressements serviles et de plates adulations...

En ce moment, ils n'eussent pas trouvé dans toute cette foule si noble un homme assez hardi pour leur tendre ouvertement la main.

C'est que l'instant d'avant on les croyait tout-puissants... Ils venaient, pensait-on, de rendre un grand service, en étouffant la conspiration... On les savait bien en cour et amis du roi... On leur supposait sur l'esprit des ministres une influence qui devait tourner au profit de leurs amis...

Tandis que maintenant, à la suite de la lettre si explicite de Maurice, après les aveux de Martial, on voyait le duc et le marquis précipités du faîte de leurs grandeurs, disgraciés, punis peut-être...

Or, le grand art consiste à pressentir les disgrâces...

Héroïque jusqu'au bout, «la mariée» fit, pour arrêter cette déroute, d'incroyables efforts.

Debout près de la porte de la galerie, son plus attrayant sourire aux lèvres, Mme Blanche prodiguait les plus encourageantes et les plus flatteuses paroles, s'épuisant en arguments pour rassurer ces déserteurs.

Elle essayait de piquer les amours-propres. Elle faisait honte aux danseurs, elle s'adressait aux jeunes filles...

Efforts vains!... sacrifices inutiles!... Beaucoup de femmes, sans doute, ce soir-là, se donnèrent la délicate jouissance de faire payer à la jeune marquise de Sairmeuse les dédains et les épigrammes de Blanche de Courtomieu...

Enfin, le moment arriva où de tous ces hôtes si empressés à accourir, le matin, il ne resta plus qu'un vieux gentilhomme, lequel, prudemment, à cause de sa goutte, avait laissé s'écouler la foule.

Il s'inclina en passant devant la jeune marquise de Sairmeuse, et rougissant de cette insulte à une femme, il sortit comme les autres...

Mme Blanche était seule!... Elle n'avait plus besoin de se contraindre... Il n'y avait plus là de témoins pour épier ses horribles souffrances et en jouir...

D'un geste furieux, elle arracha son voile de mariée et sa couronne de fleurs d'oranger, et dans un transport de rage folle, elle les foula aux pieds...

Un valet de pied traversant la galerie, elle l'arrêta.

--Éteignez partout!... lui dit-elle comme si elle eût été chez son père, à Courtomieu et non pas à Sairmeuse.

On lui obéit, et alors, pâle et échevelée, les yeux hagards, elle courut au petit salon où avait eu lieu la scène...

Des domestiques s'empressaient autour du marquis de Courtomieu qui gisait sur une causeuse.

On avait, quand il s'était affaissé, prononcé le terrible mot d'apoplexie.

Mais le duc de Sairmeuse avait haussé les épaules.

--Tout le sang de ses veines affluerait à son cerveau, qu'il ne lui donnerait pas seulement un étourdissement, dit-il.

C'est que M. de Sairmeuse était furieux contre son ancien ami.

Même, en y réfléchissant, il ne savait trop si c'était à Martial ou au marquis de Courtomieu qu'il devait en vouloir le plus...

Martial, par ses aveux publics, venait certainement de renverser l'échafaudage de sa fortune politique.

Mais, d'un autre côté, le marquis de Courtomieu n'était-il pas cause qu'on accusait un Sairmeuse d'une trahison dont l'idée seule soulevait le cœur de dégoût?...

Enfoncé dans un fauteuil, les traits contractés par la colère, il suivait les mouvements des domestiques, quand Mme Blanche entra.

Elle se posa devant lui, croisant les bras, et d'une voix sourde:

--Qui donc vous retenait ici, monsieur le duc, prononça-t-elle, pendant que je restais seule, exposée aux dernières humiliations... Ah!... si j'étais un homme!... Tous vos hôtes se sont enfuis, monsieur, tous!...

Brusquement M. de Sairmeuse se dressa:

--Eh bien, s'écria-t-il, qu'ils aillent au diable!...

C'est que de tous ces hôtes qui venaient de quitter ses salons, rompant ainsi violemment avec lui, il n'en était pas un seul que le duc de Sairmeuse regrettât.

Il savait bien qu'il n'avait pas un ami, lui dont l'étonnant orgueil ne reconnaissait pas un égal.

Donnant une fête pour le mariage de son fils, il y avait convié tous les gentilshommes de la contrée. Ils étaient venus... bien! Ils s'enfuyaient... bon voyage!

Si le duc enrageait de cette désertion, c'est qu'elle lui présageait avec une terrible éloquence la disgrâce tant redoutée.

Cependant, il essaya de se mentir à lui-même.

--Ils reviendront, dit-il à Mme Blanche, nous les reverrons repentants et humbles! Fiez-vous à moi!... Mais où donc peut être Martial?

Les yeux de la jeune femme flamboyèrent, mais elle ne répondit pas.

--Serait-il sorti avec le fils de ce scélérat de Lacheneur? reprit le duc.

--Je le crois...

--Il ne saurait tarder à rentrer...

--Qui sait!...

M. de Sairmeuse donna sur la cheminée un coup de poing à briser le marbre.

--Jarnibieu!... s'écria-t-il, ce serait combler la mesure...

La jeune mariée dut croire que le duc s'inquiétait et s'irritait pour elle... Mais elle se trompait. Il ne songeait qu'aux calculs de son ambition déçue.

Quoi qu'il en dit, il s'avouait, à part soi, la supériorité de son fils; il avait confiance en son génie d'intrigue, et avant de rien résoudre, il voulait le consulter.

--C'est lui qui a fait le mal, murmurait-il, c'est à lui de le réparer!... Et, Jarnibieu! il en est bien capable, s'il le veut!...

Et tout haut il reprit:

--Il faut retrouver Martial, il faut...

D'un geste terrible de douleur et de colère, Mme Blanche l'interrompit:

--Il faut chercher Marie-Anne, dit-elle, si vous voulez retrouver... mon mari.

Le duc avait eu une pensée pareille, il n'osa l'avouer.

--Le ressentiment vous égare, marquise, fit-il.

--Je sais ce que je sais!...

--Non!... et la preuve c'est que Martial va reparaître... S'il est sorti, il ne peut être loin... On va le chercher, je le chercherai moi-même...

Il s'éloigna en jurant entre ses dents, et alors seulement la jeune femme s'approcha de son père qui ne semblait point reprendre connaissance.

Elle lui secoua le bras, rudement, et de son accent le plus impérieux:

--Mon père!... appela-t-elle: mon père!

Cette voix, qui tant de fois l'avait fait trembler, agit sur M. de Courtomieu plus efficacement que l'eau de Cologne des domestiques. Il entr'ouvrit languissamment un œil, qu'il referma aussitôt, mais non si vite que sa fille ne s'en aperçût:

--J'ai à vous parler, insista-t-elle, relevez-vous!...

Il n'osa désobéir, et péniblement il se redressa sur la causeuse, la cravate dénouée, le visage marbré de grandes plaques rouges.

--Ah!... que je souffre!... geignait-il, que je souffre!

Sa fille l'écrasa d'un regard méprisant, et d'un ton d'ironie amère:

--Pensez-vous que je suis aux anges?... prononça-t-elle.

--Parle donc, soupira M. de Courtomieu, parle, puisque tu le veux...

Mais la jeune femme ne pouvait se livrer ainsi.

--Retirez-vous! dit-elle aux domestiques.

Ils se retirèrent, et après qu'elle eût poussé le verrou de la porte:

--Parlons de Martial... commença-t-elle.

À ce nom, M. de Courtomieu bondit et ses poings se crispèrent.

--Ah! le misérable!... s'écria-t-il.

--Martial est mon mari, mon père.

--Quoi!... après ce qu'il a fait, vous osez le défendre!...

--Je ne le défends pas, mais je ne veux pas qu'on me le tue.

Qui eût, en ce moment, annoncé la mort de Martial, n'eût pas désespéré M. de Courtomieu.

--Vous l'avez entendu, mon père, poursuivit Mme Blanche, on assigne pour demain, à midi, un rendez-vous à Martial, à la lande de la Rèche... Je le connais, il a été insulté, il s'y rendra... Y rencontrera-t-il un adversaire loyal?... Non. Il y trouvera des assassins... Vous pouvez l'empêcher d'être assassiné.

--Moi, mon Dieu!... et comment?

--En envoyant à la Rèche des soldats qui se cacheront dans le bois, et qui, le moment venu, arrêteront les scélérats qui en veulent aux jours de Martial...

Le marquis hocha gravement la tête:

--Si je faisais cela, dit-il, Martial est capable...

--De tout!... oui, je le sais. Mais que vous importe, si je prends tout sur moi?

Quelle était la véritable intention de «la mariée?» M. de Courtomieu essaya vainement de la pénétrer.

--Il faut expédier des ordres à Montaignac, insista-t-elle...

Moins émue, elle eût vu l'ombre d'une pensée mauvaise voiler les yeux de son père. Il songeait que faire ce que désirait sa fille, c'était se venger de Martial et de la façon la plus cruelle, et le déshonorer, lui qui se souciait si peu de l'honneur des autres.

--Soit!... fit-il. Tu l'exiges, je vais écrire...