Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom
Chapter 26
Il était comme foudroyé par la grandeur d'âme de ce paysan qui, après lui avoir sauvé la vie à la Croix-d'Arcy, avait arraché le baron d'Escorval aux exécuteurs, qui mourait pour n'avoir pu être aimé, qui jamais n'avait laissé échapper une plainte ni un reproche, et dont la protection s'étendait par delà le tombeau sur la femme qu'il avait adorée.
Se comparant à ce héros obscur, Maurice se trouvait petit, médiocre, indigne...
Qu'adviendrait-il, grand Dieu! si cette comparaison se présentait jamais à l'esprit de Marie-Anne!... Comment lutter, comment écarter ce souvenir écrasant, on ne se mesure pas contre une ombre...
Chanlouineau s'était trompé: on peut être jaloux des morts!...
Mais cette poignante jalousie, ces pensées douloureuses, Maurice sut les ensevelir au plus profond de son âme, et les jours qui suivirent, il se montra avec un visage calme dans la chambre de Marie-Anne.
Car elle ne se rétablissait toujours pas, l'infortunée...
Elle avait repris la pleine possession de son intelligence, mais les forces ne lui revenaient pas. Il lui était impossible de se lever, et Maurice ne pouvait songer à quitter Saliente, encore qu'il sentît que le terrain y brûlait sous les pieds.
Même, cette faiblesse persistante commençait à étonner la vieille garde-malade. Sa foi en ses herbes cueillies au clair de la lune en était presque ébranlée.
L'honnête caporal Bavois parla le premier de consulter «un major», s'il s'en trouvait un, toutefois, ajoutait-il «dans ce pays de sauvages.»
Oui, il se trouvait un médecin aux environs, et même un homme d'une expérience supérieure. Attaché autrefois à la cour si brillante du prince Eugène, il avait tout à coup quitté Milan et était venu cacher, en cette contrée perdue, un désespoir d'amour, prétendaient les uns, les déceptions de son ambition, assuraient les autres.
C'est à ce médecin que Maurice eut recours, non sans de longues indécisions, après une conférence avec Marie-Anne.
Il vint un matin, monté sur un petit bidet, et avant de se faire conduire à la chambre de la malade, il s'entretint assez longtemps avec Maurice, dans la cour de l'hôtellerie, tout en marchant.
C'était un de ces hommes auxquels on ne saurait assigner d'âge, qui semblent vieillis plutôt que vieux.
Il était grand, maigre et un peu voûté. Son passé, quel qu'il fût, avait creusé sur son front des rides profondes, et ses regards, quand il fixait son interlocuteur, étaient plus aigus et plus tranchants que des bistouris.
Il resta près d'un quart d'heure enfermé avec Marie-Anne, et quand il sortit, il attira Maurice à part.
--Cette jeune dame est enceinte, prononça-t-il.
Là était le secret des hésitations de Maurice. Il ne répondit pas, et alors le médecin ajouta:
--Cette jeune dame est-elle véritablement votre femme, monsieur... Dubois?
Il insistait d'une façon si étrange sur ce nom: Dubois; ses yeux avaient un éclat si insoutenable, que Maurice se sentit rougir jusqu'au blanc des yeux.
--Je ne m'explique pas votre question, monsieur!... dit-il avec un accent irrité.
Le médecin haussa légèrement les épaules.
--Je vous ferai des excuses, si vous le voulez, reprit-il... seulement, je vous ferai remarquer que vous êtes bien jeune pour un mari; que vous avez les mains bien douces pour un maquignon en tournée!... Quand on parle à la jeune dame de son mari, elle devient cramoisie!... L'homme qui vous accompagne a de terribles moustaches pour un fermier!... Après cela, vous me direz qu'il y a eu des troubles, de l'autre côté de la frontière, à Montaignac.
De pourpre qu'il était, Maurice était devenu blême.
Il se sentait découvert; il se voyait aux mains de ce médecin.
Que faire?... Nier! À quoi bon!
Il songea que s'abandonner est parfois la suprême prudence, que l'extrême confiance force souvent la discrétion... et d'une voix émue:
--Vous ne vous êtes pas trompé, monsieur, dit-il... L'homme qui m'accompagne et moi, sommes des réfugiés, sans doute condamnés à mort en France à cette heure.
Et sans laisser au docteur le temps de répondre, il lui dit quels terribles événements l'avaient amené à Saliente, et l'histoire navrante de ses amours. Il n'omit rien. Il ne cacha ni son nom, ni celui de Marie-Anne.
Le médecin, quand il eut terminé, lui serra la main...
--C'est bien quelque chose comme cela que je devinais, dit-il. Croyez-moi, monsieur... Dubois, ne vous attardez pas ici. Ce que j'ai vu, d'autres peuvent le voir. Et surtout ne prévenez pas votre hôtelier de votre départ. Il n'a pas été dupe de vos explications. L'intérêt seul lui a fermé la bouche. Il vous a vu de l'or, tant que vous en dépenserez chez lui, il se taira... s'il vous savait à la veille de lui échapper, il parlerait peut-être...
--Eh!... monsieur, comment partir?...
--Dans deux jours la jeune dame sera sur pied, interrompit le docteur.
Il parut se recueillir, ses yeux se voilèrent comme si la situation de Maurice lui eût rappelé de cruels souvenirs, et d'une voix profonde il ajouta:
--Et croyez-moi... Au prochain village arrêtez-vous et donnez votre nom à Mlle Lacheneur.
Une telle surprise se peignit sur les traits de Maurice, que le médecin dut supposer qu'il s'expliquait mal.
--Je veux dire, insista-t-il, avec une certaine amertume, qu'un honnête homme ne peut hésiter à épouser au plus tôt cette malheureuse jeune fille.
Le conseil avait paru presque ridicule à Maurice; la leçon l'irrita.
--Eh! monsieur, s'écria-t-il, avez-vous réfléchi à ce que vous me conseillez! Comment voulez-vous que moi, proscrit, condamné à mort peut-être, je me procure les pièces qu'on exige pour un mariage!...
Le médecin hochait la tête.
--Permettez!... Vous n'êtes plus en France, monsieur d'Escorval, vous êtes en Piémont...
--Raison de plus...
--Non, parce qu'en ce pays on se marie encore, on peut se marier du moins, sans toutes les formalités qui vous préoccupent.
Maurice était devenu attentif.
--Est-ce possible!... exclama-t-il.
--Oui!... qu'un prêtre se trouve, qui consente à votre union, à vous inscrire sur le registre de sa paroisse et à vous donner un certificat, et vous serez unis si indissolublement, Mlle Lacheneur et vous, que jamais la cour de Rome ne vous accorderait le divorce...
Suspecter la vérité de ces affirmations était difficile, et cependant Maurice doutait encore.
--Ainsi, monsieur, fit-il, tout hésitant, je trouverais un prêtre qui consentirait...
Le médecin se taisait, on eût dit qu'il se reprochait de s'être tant avancé, et de s'occuper ainsi d'une affaire qui n'était pas sienne.
Puis, tout à coup, d'un ton brusque, il reprit:
--Écoutez-moi bien, monsieur d'Escorval. Je vais me retirer; mais avant j'aurai soin de recommander à la malade beaucoup d'exercice... Je le lui ordonnerai devant vos hôtes. En conséquence, après-demain, mercredi, vous louerez des mules et vous partirez, Mlle Lacheneur, le vieux soldat et vous, comme pour vous promener... Vous pousserez jusqu'à Vigano, à trois lieues d'ici, c'est là que je demeure... Je vous conduirai à un prêtre qui est mon ami, et qui, sur ma recommandation, fera ce que vous lui demanderez... Réfléchissez. Dois-je vous attendre mercredi?...
--Oh! oui, monsieur, oui!... Et comment vous remercier?...
--En ne me remerciant pas!... Allons, voici l'hôtelier, redevenez M. Dubois.
Maurice était ivre de joie. Il comprenait fort bien toute l'irrégularité d'un tel mariage, mais il était persuadé qu'il rassurerait la conscience troublée de Marie-Anne. Pauvre fille!... Le sentiment de sa faute la tuait.
Il ne lui parla de rien; cependant redoutant un événement imprévu qui peut-être anéantirait ses projets.
--La bercer d'espérances qui ne se réaliseraient pas serait cruel, pensait-il.
Mais le vieux médecin ne s'était pas avancé à la légère, et tout devait se passer comme il l'avait promis.
Un prêtre de Vigano bénit le mariage de Maurice d'Escorval et de Marie-Anne Lacheneur, et après les avoir inscrits sur le registre de son église, leur délivra un certificat que signèrent comme témoins le médecin et le caporal Bavois...
Le soir même, les mules étaient renvoyées à Saliente, et les fugitifs qui avaient à redouter les bavardages de l'hôtelier se remettaient en route.
L'abbé Midon, au moment de quitter Maurice, lui avait expressément recommandé de gagner Turin le plus tôt possible.
--C'est une grande ville, lui avait-il dit, vous y serez perdu comme dans la foule. J'y ai de plus un ami, dont voici le nom et l'adresse; vous irez le voir, et j'espère, par lui, vous faire passer des nouvelles de votre père.
C'est donc vers Turin que Maurice, Marie-Anne et le caporal Bavois se dirigeaient.
Mais ils n'avançaient que lentement, obligés qu'ils étaient d'éviter les routes fréquentées et de renoncer aux moyens ordinaires de transport.
Selon le hasard des localités, ils louaient une mauvaise charrette, des chevaux le plus souvent, et du lever du soleil à la nuit, ils marchaient.
Ces fatigues qui, en apparence, eussent dû achever Marie-Anne, la remirent... Après cinq ou six jours, les forces lui revenaient et le sang remontait à ses joues pâlies.
--Le sort se lasserait-il donc? lui disait Maurice. Qui sait quelles récompenses nous garde l'avenir!...
Non, le sort ne se lassait pas, ce n'était qu'un répit de la destinée...
Par une belle matinée d'avril, les proscrits s'étaient arrêtés, pour déjeuner, dans une auberge à l'entrée d'un gros bourg...
Maurice, le repas fini, venait de quitter la table pour payer l'hôtesse, quand un cri déchirant le ramena...
Marie-Anne, pâle et les yeux égarés agitait un journal, et d'une voix rauque disait:
--La!... Maurice... Regarde!
C'était un journal français, vieux de quinze jours, oublié sans doute par quelque voyageur, et qui depuis traînait sur les tables...
Maurice le prit et lut:
«Hier, a été exécuté Lacheneur, le chef des révoltés de Montaignac. Ce misérable perturbateur a conservé jusque sur l'échafaud l'audace coupable dont il avait donné tant de preuves...»
Tout le reste de l'article, écrit sous l'empire des idées de M. de Sairmeuse et du marquis de Courtomieu, était sur ce ton.
--Mon père a été exécuté! reprit Marie-Anne d'un air sombre, et je n'étais pas là, moi, sa fille, pour recueillir sa volonté suprême et son dernier regard...
Elle se leva, et d'un ton bref et impérieux:
--Je n'irai pas plus loin, déclara-t-elle; il faut revenir sur nos pas, à l'instant, sans perdre une minute! je veux rentrer en France...
Rentrer en France... s'exposer à des périls mortels!... À quoi bon!... Le malheur affreux n'était-il pas irréparable?...
C'est ce que fit remarquer le caporal Bavois; bien timidement, par exemple!... Il tremblait, ce vieux soldat, qu'on ne le soupçonnât d'avoir peur...
Mais Maurice ne l'écouta pas.
Il frissonnait!... Il lui semblait que le baron d'Escorval avait dû être atteint et frappé en même temps que M. Lacheneur.
--Oui, partons, s'écria-t-il, rentrons!...
Et comme il ne devait plus être question de prudence, jusqu'au moment où ils fouleraient le sol français, ils se procurèrent une voiture pour les conduire, par la grande route, jusqu'au point le plus rapproché de la frontière.
Mais une grave question, terrible, contenant tout leur avenir, préoccupait Maurice et Marie-Anne pendant que les chevaux les emportaient.
Marie-Anne avouerait-elle sa grossesse?
Elle le voulait, disant que qui a commis la faute doit se résigner au châtiment et à l'humiliation...
Maurice frémissait à l'idée seule des mépris qui attendent une pauvre jeune fille séduite, la suppliait, la conjurait, les larmes aux yeux, de dissimuler, de se cacher...
--Notre certificat de mariage, disait-il, n'imposerait pas silence aux méchants... Que de misères alors!... Il faut cacher ce qui est, il le faut!... Nous ne rentrons en France que pour quelques jours, sans doute.
Malheureusement, Marie-Anne céda.
--Vous le voulez, dit-elle, j'obéirai, personne ne saura rien...
Le lendemain, qui était le 17 avril, à la tombée de la nuit, les fugitifs arrivaient à la ferme du père Poignet.
Maurice et le caporal Bavois étaient déguisés en paysans...
Le vieux soldat avait fait à la sûreté commune un sacrifice qui lui avait tiré une larme:
Il avait coupé sa moustache.
XXXVII
C'est entre l'abbé Midon et Martial de Sairmeuse, le soir, sur la place d'Armes de Montaignac, qu'avaient été discutées et arrêtées les conditions de l'évasion du baron d'Escorval.
Une difficulté tout d'abord s'était présentée qui avait failli rompre la négociation:
--Rendez-moi ma lettre, disait Martial, et je sauve le baron.
--Sauvez le baron, répondait l'abbé, et votre lettre vous sera rendue.
Mais Martial était de ces natures que l'ombre seule de la contrainte exaspère.
L'idée qu'il paraîtrait se rendre à des menaces, quand en réalité il ne se rendait qu'aux larmes de Marie-Anne, lui fit horreur.
--Voici mon dernier mot, monsieur le curé, prononça-t-il. Remettez-moi à l'instant ce brouillon que m'a arraché une ruse de Chanlouineau, et je vous jure sur l'honneur de mon nom, que tout ce qu'il est humainement possible de faire pour sauver le baron, je le ferai... Sinon si vous vous défiez de ma parole, bonsoir.
La situation était désespérée, le danger pressant, le temps mesuré... Le ton de Martial annonçait une résolution inébranlable.
L'abbé pouvait-il hésiter?
Il tira la lettre de sa poche, et la tendant à Martial:
--Voici, monsieur! prononça-t-il d'une voix solennelle, souvenez-vous que vous venez d'engager l'honneur de votre nom.
--Je me souviendrai, monsieur le curé... Allez chercher les cordes.
C'est ainsi que les choses s'étaient passées.
C'est dire la douleur de l'abbé Midon quand eut lieu l'épouvantable chute du baron, et sa stupeur quand Maurice s'écria que la corde avait été coupée.
--C'est ma confiance qui tue le baron!... dit-il.
Et cependant il ne pouvait se résoudre à charger Martial de cette exécrable action. Elle trahissait une profondeur de scélératesse et d'hypocrisie qu'on ne rencontre guère chez les hommes de moins de vingt-cinq ans.
Mais il avait sur ses émotions la puissance du prêtre. Nul ne put soupçonner le secret de ses pensées. Il resta maître de soi, et c'est avec les apparences du plus inaltérable sang-froid qu'il donna sur place les premiers soins au baron et qu'il régla les détails de la fuite.
Quand il vit M. d'Escorval installé chez Poignot, quand il eût vu s'éloigner le cortège destiné à donner le change, il respira.
Ce seul fait que le baron avait pu supporter le transport, trahissait dans ce pauvre corps brisé une intensité de vie qu'on n'y eût pas soupçonnée.
L'important, à cette heure, était de se procurer les instruments de chirurgie et les médicaments qu'exigeait l'état du blessé.
Mais où, mais comment se les procurer?
La police du marquis de Courtomieu épiait les médecins et les pharmaciens de Montaignac, espérant arriver par eux, et à leur insu, jusqu'aux blessés du soulèvement.
Le passé de l'abbé Midon sauva le présent.
Lui qui s'était fait la Providence des malheureux de sa paroisse, lui qui, pendant dix ans, avait été le médecin et le chirurgien des pauvres, il avait à sa cure une trousse presque complète, et cette grande boîte de médicaments qu'il portait sur le dos dans ses tournées.
--Ce soir, dit-il à Mme d'Escorval, j'irai chercher tout cela.
L'obscurité venue, en effet, il passa une longue blouse bleue, rabattit sur son visage un large chapeau de feutre, et se dirigea vers le village de Sairmeuse.
Pas une lumière ne brillait aux fenêtres du presbytère. Bibiane, la vieille gouvernante, devait être à bavarder chez les voisins.
L'abbé pénétra dans cette maison, qui avait été la sienne, en forçant la porte du petit jardin; il trouva à tâtons ce qu'il voulait, et se retira sans avoir été aperçu...
Et cette nuit-là même, si quelque espion eût rôdé autour de la ferme du père Poignot, il eût entendu deux ou trois cris effrayants, sinistres comme ceux de la bête qu'on égorge.
L'abbé hasardait une cruelle, mais indispensable opération.
Son cœur tremblait, mais non la main qui tenait le bistouri, quoique jamais il n'eût rien tenté de si difficile.
--Ce n'est point sur ma faible science que je compte, avait-il dit, j'ai mis mon espoir plus haut.
Cet espoir ne fut pas déçu, car à trois jours de là, le blessé, après une nuit relativement paisible, parut reprendre connaissance.
Son premier regard fut pour sa vaillante femme, assise à son chevet, sa première parole fut pour son fils.
--Maurice?... demanda-t-il.
--En sûreté!... répondit l'abbé Midon. Il doit être sur la route de Turin.
Les lèvres de M. d'Escorval s'agitèrent comme s'il eût murmuré une prière, et d'une voix faible:
--Nous vous devrons tous la vie, curé, dit-il, car je crois bien que je m'en tirerai.
Tout faisait supposer qu'il s'en tirerait, en effet, non sans souffrances atroces cependant, non sans des complications qui parfois faisaient trembler ceux qui l'entouraient.
Plus heureux, Jean Lacheneur fut sur pied à la fin de la semaine.
En ces circonstances périlleuses, le père Poignot et ses fils, ces braves gens dont on avait mis le courage en doute, furent héroïques. Pour que personne ne soupçonnât la présence de leurs hôtes, ils surent déployer cette finesse de paysan près de laquelle la rouerie des plus subtils diplomates n'est que simplicité.
Ainsi s'étaient écoulés quarante jours, quand un soir, c'était le 17 avril, pendant que l'abbé Midon lisait un journal au baron d'Escorval, la porte du grenier s'entrebâilla doucement, et un des fils Poignot se montra et disparut aussitôt...
Sans affectation, le prêtre acheva sa phrase, posa son journal et sortit.
--Qu'est-ce? demanda-t-il au jeune gars.
--Eh! monsieur le curé, M. Maurice, Mlle Lacheneur et le vieux caporal viennent d'arriver; ils voudraient monter.
En trois bonds, l'abbé Midon descendit le roide escalier.
--Malheureux!... s'écria-t-il en marchant sur les trois imprudents, que voulez-vous?...
Et s'adressant à Maurice:
--C'est par vous et pour vous que votre père a failli mourir!... Craignez-vous donc qu'il en réchappe, que vous revenez, au risque de montrer aux délateurs le chemin de sa retraite!... Partez.
Le pauvre garçon, atterré, balbutiait des excuses inintelligibles. L'incertitude lui avait paru pire que la mort; il avait appris le supplice de M. Lacheneur; il n'avait pas réfléchi; il allait s'éloigner; il ne demandait qu'à voir son père; il voulait seulement embrasser sa mère...
Le prêtre fut inflexible.
--Une émotion peut tuer votre père, déclara-t-il; apprendre à votre mère votre retour et à quels dangers vous vous êtes follement exposé, serait lui enlever toute sécurité... Retirez-vous... Repassez la frontière cette nuit même.
Jean Lacheneur, témoin de cette scène, s'approcha.
--Je m'éloignerai aussi, monsieur le curé, dit-il, et je vous prierai de garder ma sœur... La place de Marie-Anne est ici et non sur les grands chemins...
L'abbé Midon se tut, évaluant les chances bonnes ou mauvaises, puis brusquement:
--Soit, dit-il, partez; je n'ai vu votre nom sur aucune liste; on ne vous poursuit pas...
Ainsi séparé tout à coup de celle qui était sa femme, après tout, Maurice eût voulu se concerter avec elle, lui adresser ses dernières recommandations, l'abbé ne le permit pas.
--Fuyez!... dit-il encore en entraînant Marie-Anne... Adieu!
Le prêtre s'était trop hâté.
Lorsque Maurice avait tant besoin des conseils de sa sagesse, il le livrait aux inspirations de la haine furieuse de Jean Lacheneur.
Dès qu'ils furent dehors:
--Voilà donc, s'écria Jean, l'œuvre des Sairmeuse et du marquis de Courtomieu!... Je ne sais, moi, où ils ont jeté le corps de mon père exécuté; vous ne pouvez, vous, embrasser votre père, lâchement, traîtreusement assassiné par eux!...
Il eut un éclat de rire nerveux, strident, terrible, et d'une voix rauque poursuivit:
--Et cependant, si nous gravissions cette éminence, nous apercevrions, dans le lointain, le château de Sairmeuse illuminé... Ce soir, on fête le mariage de Martial et de Mlle Blanche... Nous errons à l'aventure, nous, sans amis, sans asile; là-bas, ils tiennent table, ils rient, les verres se choquent.
Il n'en fallait pas tant pour rallumer toutes les colères de Maurice. Tout son sang afflua à son cerveau. Il oublia tout pour se dire que troubler cette fête de sa présence serait une vengeance digne de lui.
--Je vais aller provoquer Martial, s'écria-t-il, à l'instant, chez lui...
Mais Jean l'interrompit.
--Non, dit-il, pas cela!... Ils sont lâches, ils vous feraient arrêter. Il faut écrire, je porterai la lettre.
Le caporal Bavois les entendait, il eût pu s'opposer à leur folie...
Mais non... il trouvait toute naturelle et on ne peut plus logique leur fureur de vengeance, et jugeant qu'ils «n'avaient pas froid aux yeux» il les estimait davantage...
À tous risques, ils entrèrent donc dans le premier bouchon qu'ils rencontrèrent sur leur route, et la provocation fut écrite et confiée à Jean Lacheneur....
XXXVIII
Troubler la fête du château de Sairmeuse, changer en tristesse la joie d'un premier jour de mariage, épouvanter de sinistres présages l'union de Martial et de Mlle Blanche de Courtomieu...
Voilà, en vérité, tout ce qu'espérait Jean Lacheneur.
Quant à croire que Martial triomphant et heureux accepterait le cartel de Maurice, misérable et proscrit... il ne le croyait pas.
Même, tout en attendant Martial dans le vestibule du château, il s'armait contre les mépris et les railleries dont ne manquerait pas de l'accabler tout d'abord, présumait-il, ce froid et hautain gentilhomme qu'il venait défier.
L'accueil évidemment bienveillant de Martial le déconcerta un peu...
Il se remit, en voyant le prodigieux effet que produisait la provocation mortellement offensante de Maurice.
--Nous avons frappé juste!... pensait-il.
Martial lui ayant pris la main pour l'entraîner, il ne résista pas...
Et pendant qu'il traversait les salons ruisselants de lumière, tout en fendant les groupes d'invités surpris, Jean ne songeait ni à ses gros souliers ferrés ni a ses habits de paysan.
Tout palpitant d'anxiété, il se demandait;
--Que va-t-il se passer?...
Il le sut bientôt.
Appuyé au chambranle doré de la porte de la galerie, il assista à la terrible scène du petit salon.
Il vit Martial de Sairmeuse, ivre de colère, jeter à la face du marquis de Courtomieu la lettre de Maurice d'Escorval.
On eût cru que rien de tout cela ne le touchait, tant il restait froid et immobile, pâle, les lèvres pincées, les yeux baissés... Mais ces apparences mentaient. Son cœur se dilatait en une espèce de jouissance, et s'il baissait les yeux, c'est qu'il ne voulait pas qu'on pût voir quelle joie immense y éclatait.
Jamais il n'eût osé souhaiter une vengeance si prompte ni surtout si terrible.
Et cependant ce n'était rien encore...
Après avoir écarté brutalement Blanche, sa jeune femme, qui s'opposait à sa sortie, qui s'accrochait désespérément à ses vêtements, Martial reprit le bras de Jean Lacheneur.
--Arrivez!... lui dit-il d'une voix frémissante. Suivez-moi!...
Jean le suivit.
Ils traversèrent de nouveau la grande galerie, au milieu des invités pétrifiés; mais, au lieu de gagner le vestibule, Martial s'empara d'un candélabre allumé sur une console et ouvrit une petite porte qui donnait sur un escalier de service.
--Où me conduisez-vous?... demanda Jean Lacheneur.
Martial, qui avait déjà gravi deux ou trois marches, se retourna:
--Avez-vous donc peur? fit-il.
L'autre haussa les épaules, et froidement:
--Si vous le prenez ainsi, prononça-t-il, montons.
Ils montèrent au second étage du château et arrivèrent à un appartement à demi démeublé, où tout était en désordre.
C'était l'appartement de garçon de Martial. La veille au soir, il avait bien cru qu'il y couchait pour la dernière fois.