Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom
Chapter 22
Il se jeta sur un grabat, dans la seconde pièce de l'auberge, et s'endormit...
C'était, depuis qu'ils avaient rencontré Lacheneur, la première fois que les deux métayers se trouvaient seuls et pouvaient échanger leurs impressions.
La même idée leur était venue.
Ils avaient pensé qu'en livrant Lacheneur ils obtiendraient leur grâce.
Certes, ils n'eussent, pour rien au monde, consenti à accepter un sou de l'argent promis au traître, mais échanger leur liberté et leur vie contre la vie et la liberté de Lacheneur ne leur semblait pas une trahison...
--D'ailleurs, il nous a trompés, se disaient-ils.
Ils décidèrent donc que dès qu'ils auraient soupé ils iraient à Saint-Jean-de-Coche, prévenir les gendarmes piémontais.
Mais ils devaient être devancés.
Ils avaient parlé assez haut, et un homme les avait entendus, qui avait appris dans la journée quelle prime splendide était promise à la délation.
Cet homme était l'aubergiste Balstain.
En apprenant le nom de l'hôte qui dormait sans défiance sous son toit, le vertige de l'or le saisit. Il ne dit qu'un mot à sa femme et s'échappa par une fenêtre pour courir aux gendarmes.
Depuis une demi-heure il était parti, quand les métayers sortirent.
Pour monter leur courage jusqu'à l'abominable action qu'ils allaient commettre, les malheureux avaient beaucoup bu en soupant.
Ils fermèrent si violemment la porte, que Lacheneur, réveillé par la secousse, se leva.
La femme de l'aubergiste était seule dans la première pièce.
--Où sont mes amis?... demanda-t-il vivement, où est votre mari?...
Troublée, émue, cette femme essaya de balbutier quelques excuses... N'en trouvant pas, elle se laissa tomber à genoux, en criant:
--Sauvez-vous, monsieur, sauvez-vous... vous êtes trahi!...
Brusquement, Lacheneur se rejeta en arrière, cherchant de l'œil une arme pour se défendre, une issue pour fuir.
Il avait pu se croire abandonné; mais trahi... non, jamais.
--Qui donc m'a vendu?... fit-il d'une voix étranglée.
--Vos amis, ces deux hommes qui soupaient là, à cette table.
--Impossible, madame, impossible!...
C'est qu'il était à mille lieues de soupçonner les calculs et les espérances des deux métayers, et il ne pouvait pas, il ne voulait pas les croire capables de le livrer ignoblement pour de l'argent.
--Cependant, poursuivait la femme de l'aubergiste, toujours à genoux, ils viennent de partir pour Saint-Jean-de-Coche où ils vont vous dénoncer... Je les ai entendus dire comme cela que votre vie rachèterait la leur... Ils vont pour sûr ramener les gendarmes!... Pourquoi faut-il que j'aie encore cette honte d'avouer que mon mari, lui aussi, est allé vous vendre...
Lacheneur comprenait maintenant!... Et ce suprême malheur, après tant de misères, brisa les derniers ressorts de son énergie.
De grosses larmes jaillirent de ses yeux et il s'affaissa sur une chaise en murmurant:
--Qu'ils viennent donc, je les attends... Non, je ne bougerai pas d'ici!... C'est trop disputer une misérable existence.
Mais la femme du traître s'était relevée, et elle s'attachait obstinément aux vêtements du malheureux, elle le secouait, elle le tirait, elle l'eût porté si elle en eût eu la force.
--Vous ne resterez pas, disait-elle avec une véhémence extraordinaire... Partez, sauvez-vous!... Je ne veux pas que vous soyez pris ici, cela nous porterait malheur!
Ébranlé par ces adjurations violentes, l'instinct de la conservation reprenant le dessus, Lacheneur se leva et s'avança jusque sur le seuil de l'auberge.
La nuit était noire, et un brouillard glacé épaississait encore les ténèbres.
--Voyez, madame! fit doucement le pauvre fugitif. Comment me guider à travers ce pays de montagnes que je ne connais pas, où il n'y a point de routes, où les sentiers sont à peine frayés...
D'un geste rapide, la femme de Balstain poussa Lacheneur dehors, et le tournant comme un aveugle qu'on remet en son chemin:
--Marchez droit devant vous, dit-elle, toujours contre le vent... Dieu vous protège!... Adieu!
Il se retourna pour demander quelques explications encore, mais la femme était rentrée dans l'auberge et avait refermé la porte.
Il s'éloigna donc, soutenu par l'excitation d'une fièvre terrible, et durant de longues heures il marcha... Il n'avait pas tardé à perdre la direction, et il errait au hasard, à travers les montagnes de la frontière, transi de froid, buttant à chaque pas contre des roches, tombant parfois et se relevant meurtri...
Comment il ne roula pas au fond de quelque précipice, c'est ce qu'il est difficile d'expliquer.
Ce qui est sûr, c'est qu'il s'égara complètement, et le soleil était déjà bien haut sur l'horizon, quand enfin il aperçut au milieu de ces mornes solitudes un être humain à qui demander où il se trouvait.
C'était un petit berger qui s'en allait, chassant quatre chèvres, et qui, effrayé de l'aspect de cet étranger qui lui apparaissait, refusa d'abord d'approcher.
Une pièce de monnaie l'attira pourtant.
--Vous êtes, monsieur, dit-il en mauvais patois, tout au sommet de la chaîne, et juste sur la ligne de la frontière... Ici est la France, là c'est la Savoie...
--Et quel est le village le plus proche?...
--Du côté de la Savoie, Saint-Jean-de-Coche; du côté de la France, Saint-Pavin...
Ainsi, après tant de prodigieux efforts, Lacheneur ne s'était pas éloigné d'une lieue de l'auberge de Balstain...
Consterné par cette découverte, il demeura un moment indécis, délibérant...
À quoi bon!... Les infortunés voués à la mort choisissent-ils?... Toutes les routes ne les mènent-elles pas fatalement à l'abîme où ils doivent rouler!...
Il se souvint des carabiniers royaux dont l'avait menacé la femme de l'aubergiste, et lentement, avec des difficultés inouïes, il descendit les pentes roides qui le ramenaient en France.
Il venait d'entrer sur le territoire de Saint-Pavin, quand, devant une cabane isolée, il aperçut une jeune femme, fraîche et jolie, qui filait assise au soleil.
Péniblement il se traîna jusqu'à elle, et d'une voix expirante il lui demanda l'hospitalité.
À la vue de ce malheureux hâve et pâle, aux vêtements souillés de boue et de sang, la jolie paysanne s'était levée, plus surprise évidemment qu'effrayée.
Elle l'examinait et elle reconnaissait que son âge, sa taille et ses traits se rapportaient à un signalement publié au tambour et répandu à profusion sur toute cette frontière...
--Vous êtes, dit-elle, celui qui a conspiré, qu'on cherche partout et dont on promet deux mille pistoles!...
Lacheneur tressaillit.
--Eh bien! oui, répondit-il après un moment de silence, je suis Lacheneur... Livrez-moi si vous voulez... mais, par pitié, donnez-moi un morceau de pain et laissez-moi prendre un peu de repos...
À ce mot: livrez-moi, la jolie jeune femme avait eu un geste d'horreur et de dégoût.
--Nous, vous vendre, monsieur, dit-elle... Ah! vous ne connaissez pas les Antoine!... Entrez chez nous, monsieur, et jetez-vous sur notre lit, pendant que je préparerai des œufs au lard... Quand mon mari sera rentré, nous aviserons...
La journée était bien avancée, quand parut le maître de la maison, un robuste montagnard à l'œil ouvert et franc...
En apercevant cet étranger, assis devant son âtre, il pâlit affreusement.
--Malheureuse!... dit-il à sa femme, tu ne sais donc pas que l'homme chez qui celui-ci sera trouvé sera fusillé et que sa maison sera rasée!...
Lacheneur se leva frissonnant.
Il ne savait pas cela, lui! Il connaissait le chiffre de la prime promise à l'infamie, il ignorait de quelles terribles peines on menaçait les gens d'honneur.
--Je me retire, monsieur, prononça-t-il.
Mais le paysan, laissant retomber sa large main sur l'épaule de son hôte, le força à se rasseoir.
--Ce n'est point pour vous chasser que j'ai parlé, monsieur, dit-il. Vous êtes chez moi, vous y resterez jusqu'à ce que je trouve un moyen de pourvoir à votre sûreté...
La jolie paysanne sauta au cou de son mari, et avec l'accent de la passion la plus vive:
--Ah! tu es un brave homme, Antoine! s'écria-t-elle.
Il sourit, embrassa tendrement sa femme, puis lui montrant la porte restée ouverte:
--Veille, dit-il.
M. Lacheneur put croire que la destinée enfin se lassait.
--Je dois vous avouer, monsieur, reprit l'honnête montagnard, que vous sauver ne sera pas facile... Les promesses d'argent ont mis en mouvement tous les mauvais gueux du pays... On vous sait aux environs... Un gredin d'aubergiste a passé la frontière tout exprès pour vous dénoncer aux gendarmes français...
--Balstain.
--Oui, Balstain, et il vous cherche... Ce n'est pas tout. Comme je traversais Saint-Pavin, remontant ici, j'ai vu arriver huit soldats à cheval, guidés par un paysan à cheval comme eux... Ils ont déclaré qu'ils vous savaient caché dans le village et ils se sont mis à visiter toutes les maisons...
Ces soldats n'étaient autres que les chasseurs de Montaignac confiés à Chupin par le duc de Sairmeuse.
Et, en effet, ils faisaient bien ce que disait Antoine.
Cette besogne n'était certes pas de leur goût, mais ils étaient surveillés de près par le sous-officier qui les commandait.
Ce sous-officier n'était pas un méchant homme, mais il avait été, le long de la route, endoctriné par Chupin, lequel avait poussé l'impudence jusqu'à lui promettre l'épaulette, au nom de M. de Sairmeuse, si les investigations étaient couronnées de succès.
Antoine, cependant, exposait à M. Lacheneur ses espérances et ses craintes.
--Épuisé et blessé comme vous l'êtes, lui disait-il, vous ne serez pas en état d'entreprendre une longue marche avant quinze jours... Jusque-là il faut vous cacher... Je connais, par bonheur, une retraite sûre, à deux portées de fusil dans la montagne... Je vous y conduirai, de nuit, avec des provisions pour une semaine...
Un cri étouffé de sa femme l'interrompit.
Il se retourna, et l'aperçut toute défaillante, appuyée au montant de la porte, plus blanche que ses coiffes, le bras roidi vers le sentier qui de Saint-Pavin conduisait à la cabane.
Elle disait:
--Les soldats!... ils viennent!
Plus prompts que la pensée, Lacheneur et l'honnête montagnard se précipitèrent vers la porte, allongeant la tête pour voir sans se montrer.
La jeune femme n'avait dit que trop vrai.
Les chasseurs de Montaignac gravissaient le sentier lentement, embarrassés qu'ils étaient par leurs lourdes bottes éperonnées, mais obstinément.
En avant marchait Chupin, qui de l'exemple, de la voix et du geste les animait.
Une parole imprudente de ce petit berger qu'il avait questionné venait, il n'y avait pas vingt minutes, de décider du sort de M. Lacheneur.
Revenu à Saint-Pavin et apprenant que les soldats cherchaient le chef des conjurés, cet enfant avait dit au hasard:
--Je l'ai rencontré, moi, sur «les hauts,» il m'a demandé son chemin, et je l'ai vu descendre par le sentier qui passe devant la cabane des Antoine.
Et, à l'appui de son dire, il montrait fièrement la pièce blanche que «le monsieur» lui avait donnée.
--Du coup, s'était écrié Chupin transporté, nous tenons notre homme! En route, camarades!...
Et maintenant, le petit détachement n'était pas à plus de deux cents pas de la maison où le proscrit avait trouvé asile...
Antoine et sa femme se regardaient, et une angoisse pareille se lisait dans leurs yeux.
Ils voyaient leur hôte irrémissiblement perdu.
--Cependant, il faut le sauver, dit la jolie jeune femme, il le faut...
--Oui, il le faut!... répéta le mari d'un air sombre. On me tuera avant de porter la main sur mon hôte, dans ma maison!...
--S'il se cachait dans le grenier, derrière les bottes de paille...
--On le trouverait... Ces soldats sont pires que des tigres, et le vil gredin qui les mène doit avoir le flair d'un chien de chasse.
Il s'interrompit, pour prendre un parti, et vivement:
--Venez, monsieur!... dit-il, sautons par la fenêtre de derrière et gagnons la montagne... On nous verra... qu'importe!... Ces cavaliers à pied ne doivent pas être lestes... Si vous ne pouvez pas courir, je vous porterai... On nous tirera sans doute des coups de fusil, mais on nous manquera...
--Et votre femme?... fit Lacheneur.
L'honnête montagnard frissonna, mais il dit:
--Elle nous rejoindra.
Lacheneur lui prit la main qu'il serra avec un attendrissement dont il ne cherchait ni à se cacher ni à se défendre.
--Ah!... vous êtes de braves gens!... dit-il, et Dieu vous récompensera de votre pitié pour le pauvre proscrit... Mais vous avez trop fait déjà... Je serais le plus lâche des hommes si je vous exposais inutilement... Je ne puis plus, je ne veux plus être sauvé.
Il attira à lui la jeune femme qui sanglotait, et l'embrassant sur le front:
--J'ai une fille, murmura-t-il, belle comme vous, mon enfant, comme vous, généreuse et fière... Pauvre Marie-Anne!... Qu'est-elle devenue, elle que j'ai impitoyablement sacrifiée à mes rancunes?... Allez! il ne faut pas me plaindre, quoi qu'il m'arrive... je l'ai mérité.
Le bruit des bottes sur le sentier devenait de plus en plus distinct. Lacheneur se redressa, rassemblant pour l'heure décisive toute l'énergie dont son âme altière était capable...
--Restez!... commanda-t-il à Antoine et à sa femme. Moi, je sors, je ne veux pas qu'on m'arrête chez vous.
Il sortit, en disant cela, d'un pas ferme, le front haut, le regard calme et assuré.
Les soldats arrivaient.
--Holà!... leur cria-t-il d'une voix forte, c'est Lacheneur que vous cherchez, n'est-ce pas?... Me voici!... Je me rends.
Pas une acclamation ne répondit.
La mort qui planait au-dessus de sa tête imprimait à sa personne une si imposante majesté, que les soldats s'arrêtèrent frappés de respect.
Mais il y eut un homme que cette voix retentissante terrifia: Chupin.
Le remords, plus douloureux que le fer rouge, venait de traverser le cœur du misérable, et blême, tremblant, éperdu, il essayait de se dissimuler derrière les soldats.
Lacheneur marcha droit à lui.
--C'est donc toi qui me vends, Chupin, prononça-t-il. Tu n'as pas oublié, je le vois bien, que souvent, l'hiver, Marie-Anne a rempli ta huche vide... et tu te venges!...
Le vieux maraudeur était écrasé, on eût dit qu'il allait tomber à genoux.
Maintenant qu'il avait trahi, il comprenait ce qu'est la trahison...
--Va!... dit encore M. Lacheneur, tu toucheras le prix de mon sang, mais il ne te portera pas bonheur!... traître!...
Mais déjà Chupin, s'indignant de sa faiblesse, relevait la tête, s'efforçant de secouer la frayeur qui l'envahissait.
--Vous avez conspiré contre le roi, dit-il, je n'ai fait que mon devoir en vous dénonçant.
Et se retournant vers les soldats:
--Quant à vous, camarades, soyez sûr que monseigneur le duc de Sairmeuse vous témoignera sa satisfaction...
On avait lié les poignets de Lacheneur, et la petite troupe s'apprêtait à redescendre le sentier, quand un homme parut, ruisselant de sueur, hors d'haleine, la tête nue...
Il faisait presque nuit déjà, cependant M. Lacheneur reconnut Balstain.
Dès qu'il fut à portée de la voix:
--Ah!... vous le tenez!... s'écria-t-il en montrant le prisonnier... C'est à moi que revient la prime... C'est moi qui l'ai dénoncé le premier, de l'autre côté de la frontière, les carabiniers de Saint-Jean-de-Coche en témoigneront... Il devait être pris cette nuit, chez moi, mais il a profité de mon absence, le gueux, le scélérat!... pour séduire ma femme et s'évader... Quand je suis revenu avec les carabiniers, il était parti... Ma femme est au lit, de la correction que je lui ai administrée... Et moi, depuis seize heures, je suis les traces de ce bandit!...
Il s'exprimait avec une violence et une volubilité extraordinaires, la cupidité déçue le jetait hors de soi; il était comme fou, en songeant que de sa délation il ne recueillait que l'infamie.
--Si vous avez des droits, lui dit le sous-officier, vous les ferez valoir près des autorités...
--Comment, si j'ai des droits!... interrompit Balstain; qui donc me les conteste?
Il promenait autour de lui des regards menaçants; il reconnut Chupin.
--Serait-ce toi? demanda-t-il. Ose donc soutenir que c'est toi qui as découvert le brigand...
--Oui! c'est moi qui ai deviné sa retraite.
--Tu mens, imposteur!... vociférait l'aubergiste, tu mens!...
Les soldats ne bougeaient pas; cette scène les vengea des dégoûts de l'après-midi.
--Du reste, poursuivait Balstain, avec l'emphase des hommes de son pays, que peut-on attendre d'un vil coquin tel que Chupin!... Chacun ne sait-il pas que dix fois au moins il a été obligé de quitter la France pour ses crimes... Où te réfugiais-tu quand tu passais la frontière, Chupin?... Dans ma maison, dans l'auberge de l'honnête Balstain... On t'y cachait et on t'y nourrissait. Combien de fois t'ai-je sauvé de la potence et des galères?... Je n'ai pas compté. Et pour me récompenser, tu me voles mon bien, tu t'empares de cet homme qui était à moi!...
--Il est fou!... répétait le vieux maraudeur ahuri, il est fou!...
Alors l'aubergiste changea de tactique.
--Si du moins tu étais raisonnable, reprit-il... Voyons, Chupin, un bon mouvement, pour un vieil ami... Part à deux, hein! veux-tu?... Non... tu me réponds non... Que veux-tu donc me donner, compère?... Le tiers?... c'est trop!... Le quart alors?...
Chupin ne sentait que trop que tous les hommes du détachement étaient ravis de son horrible humiliation, ils riaient et l'instant d'avant il les avait vus éviter son contact avec une visible horreur.
Transporté de colère, il poussa violemment Balstain en criant aux soldats:
--Ah ça!... allons-nous coucher ici!...
Un éclair d'implacable haine flamboya dans l'œil du Piémontais.
Il tira très-ostensiblement son couteau de sa poche, et faisant avec le signe de la croix:
--Saint-Jean-de-Coche, prononça-t-il d'une voix éclatante, et vous, bonne Sainte-Vierge, recevez mon serment... Que je sois damné si jamais je me sers d'un couteau à mes repas avant d'avoir enfoncé celui que je tiens dans le ventre du scélérat qui me vole!
Ayant dit, il disparut, et le détachement se mit en marche.
Mais le vieux maraudeur n'était plus le même. Rien ne lui restait de son impudence accoutumée. Il marchait la tête basse, remué par toutes sortes de pensées comme jamais il n'en avait eues, assailli par les plus sinistres pressentiments.
Un serment comme celui de Balstain, et de la part d'un tel homme, c'était, il ne pouvait se le dissimuler, sinon un arrêt de mort, du moins la certitude d'une tentative prochaine d'assassinat...
Cela le tourmentait tellement, que jamais il ne voulut laisser le détachement coucher à Saint-Pavin, comme c'était convenu. Il lui tardait de s'éloigner.
Quand les soldats eurent soupé, et longuement, Chupin envoya chercher une charrette, où le prisonnier fut garrotté, et on partit.
Deux heures après minuit venaient de sonner quand Lacheneur fut écroué à la citadelle de Montaignac.
Nul ne semblait s'y douter qu'en ce moment même, M. d'Escorval et le caporal Bavois travaillaient à leur évasion.
XXXII
Seul dans son cachot, après le départ de Marie-Anne, Chanlouineau s'abandonnait au plus affreux désespoir.
Il venait de donner plus que sa vie à cette femme tant aimée.
N'avait-il pas risqué son honneur en simulant, pour obtenir une entrevue, les plus ignobles défaillances de la peur.
Tant qu'il l'avait attendue, tant qu'elle avait été là, il ne songeait qu'au succès de sa ruse... Mais maintenant il ne prévoyait que trop ce que diraient les gardiens.
--Ce Chanlouineau, raconteraient-ils sans doute, n'était après tout qu'un misérable fanfaron... Nous l'avons entendu implorer sa grâce à genoux, promettant de livrer et de faire prendre ses complices.
La pensée que sa mémoire pouvait être flétrie de ces imputations de lâcheté et de trahison, le rendait fou de douleur.
Il souhaitait la mort, qui allait, pensait-il, lui offrir un moyen de réhabilitation.
--On verra bien, disait-il avec rage; on verra bien demain, en face du peloton d'exécution, si je pâlis et si je tremble!...
Il était dans ces dispositions, quand sa porte s'ouvrit livrant passage au marquis de Courtomieu, qui, après avoir vu lui échapper Mlle Lacheneur, venait s'informer des résultats de sa visite.
--Eh bien! mon brave garçon, commença-t-il de son ton doucereux.
--Sortez! cria Chanlouineau exaspéré, sortez, sinon!...
Sans attendre la fin de la phrase, le marquis s'esquiva prestement, effrayé et surtout fort surpris du changement.
--Quel redoutable et féroce scélérat! dit-il au gardien, il serait peut-être prudent de lui mettre la camisole de force...
Ah!... il n'en était pas besoin. L'héroïque paysan venait de se laisser tomber sur la paille de son cachot, brisé par cette horrible fièvre de l'angoisse qui vieillit un homme en une nuit.
Marie-Anne saurait-elle du moins tirer parti de l'arme qu'il venait de mettre entre ses mains?...
S'il l'espérait, c'est qu'il songeait qu'elle aurait pour conseil et pour guide un homme dont l'expérience lui inspirait une confiance absolue: l'abbé Midon.
--Martial aura peur de la lettre, se répétait-il, certainement il aura peur...
En cela, Chanlouineau se trompait absolument. Son intelligence était certes au-dessus de sa condition, mais elle n'était pas assez raffinée pour pénétrer un caractère tel que celui du jeune marquis de Sairmeuse.
Ce brouillon, écrit par lui en un moment d'abandon et d'aveuglement, fut presque sans influence sur les déterminations de Martial.
Il parut s'en effrayer prodigieusement pour en épouvanter son père, mais au fond il considérait la menace comme puérile.
Marie-Anne, sans la lettre, eût obtenu de lui la même assistance.
D'autres causes eussent décidé Martial: la difficulté et le danger de l'entreprise, les risques à courir, les préjugés à braver.
Déjà, à cette époque, il n'y avait que l'impossible capable de tenter cet esprit aventureux et blasé, et cependant avide d'émotions.
Sauver la vie du baron d'Escorval, un ennemi, presque sur les marches de l'échafaud, lui sembla beau... Assurer en le sauvant le bonheur d'une femme qu'il adorait et qui lui préférait un autre homme, lui parut digne de lui...
Quelle occasion, d'ailleurs, pour l'exercice des facultés de son sang-froid, de diplomatie et de finesse qu'il s'accordait!...
Il fallait jouer son père, c'était aisé; il le joua.
Il fallait jouer le marquis de Courtomieu, c'était difficile; il crut l'avoir joué.
Mais le malheureux Chanlouineau ne pouvait concevoir de telles contradictions, et il se consumait d'anxiété.
C'est avec joie qu'il eût consenti à subir la torture avant de recevoir le coup de la mort, pour pouvoir suivre toutes les démarches de Marie-Anne.
Que faisait-elle?... Comment savoir?...
Dix fois, pendant la soirée, sous toutes sortes de prétextes, il appela ses gardiens et s'efforça de les faire causer. Sa raison lui disait bien que ces gens n'étaient pas plus instruits que lui-même, qu'on ne les mettrait pas dans la confidence quoi qu'on résolût... n'importe!...
La retraite battit... puis l'appel du soir... puis l'extinction des feux...
Après, rien, le silence...
L'oreille au guichet de sa prison, concentrant toute son âme en un effort surhumain d'attention, Chanlouineau écoutait.
Il lui semblait que si de façon ou d'autre le baron d'Escorval recouvrait sa liberté, il en serait averti par quelque signe... Ceux qu'il sauvait lui devaient bien, pensait-il, cette marque de reconnaissance...
Un peu après deux heures, il tressaillit... Il se faisait un grand mouvement dans les corridors, on courait, on s'appelait, on agitait des trousseaux de clefs, des portes s'ouvraient et se refermaient...
Le corridor s'éclairant, il regarda, et à la lueur douteuse des lanternes, il crut voir passer, comme une ombre pâle, Lacheneur, entraîné par des soldats.
Lacheneur!... Était-ce possible!... Il voulut douter de ses sens, il se disait que ce ne pouvait être là qu'une vision de la fièvre qui brûlait son cerveau.
Un peu plus tard il entendit un cri déchirant... Mais qu'avait de surprenant un cri dans une prison où vingt et un condamnés à mort suaient l'agonie de cette effroyable nuit qui précède l'exécution...