Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom

Chapter 21

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C'était la première fois qu'il se servait d'une lime, et il ne savait comment la manœuvrer. Elle mordait, il est vrai, elle entamait le fer, mais avec une lenteur désespérante, et bien plus en surface qu'en profondeur.

Et ce n'était pas tout... Quelques précautions que prit le baron, chaque coup de lime rendait un son aigre, strident, qui glaçait son sang dans ses veines... Si on allait entendre ce bruit!... il lui paraissait impossible qu'on ne l'entendit pas, tant il lui semblait formidable!...

Il distinguait bien, par moments, le pas des factionnaires qui avaient repris leur poste dans le corridor...

Si faible, après vingt minutes, était le résultat, que le baron se sentit envahi par un affreux découragement.

Aurait-il seulement scié le premier rang de barreaux quand paraîtrait le jour? De toute évidence, non. Dès lors, à quoi bon s'épuiser à un travail inutile... Pourquoi ternir la dignité de sa mort par le ridicule d'une évasion manquée?...

Il hésitait, quand des pas nombreux s'arrêtèrent devant sa prison. Il courut s'asseoir devant sa table.

La porte s'ouvrit et un soldat entra, auquel un officier resté sur le seuil dit:

--Vous savez la consigne, caporal... défense de fermer l'œil... Si le prisonnier a besoin de quelque chose, appelez!...

Le cœur de M. d'Escorval battait à rompre sa poitrine... Qui arrivait là?...

Les conseils de M. de Courtomieu l'avaient-ils donc emporté... Martial, au contraire, lui envoyait un aide!...

--Il s'agit de ne pas moisir ici! prononça le caporal, dès que la porte fut refermée.

M. d'Escorval bondit sur sa chaise. Cet homme, c'était un ami, c'était un secours, c'était la vie!...

--Je suis Bavois, poursuivit-il, caporal des grenadiers... On m'a dit comme cela: «Il y a un ami de «l'autre» qui est dans une fichue situation, veux-tu lui donner un coup de main?...» J'ai répondu: «présent» et me voilà!...

Celui-là, à coup sûr, était un brave, le baron lui serra la main, et d'une voix émue:

--Merci, lui dit-il, merci à vous qui sans me connaître vous exposez, pour me sauver, au plus terrible danger...

Bavois haussa dédaigneusement les épaules.

--Positivement, fit-il, ma vieille peau ne vaut pas en ce moment plus cher que la vôtre... Si nous ne réussissons pas, on nous lavera la tête avec le même plomb... Mais nous réussirons... Là-dessus, assez causé!...

Ayant dit, il tira de dessous sa longue capote une forte pince de fer et un litre d'eau-de-vie qu'il déposa sur le lit.

Il prit ensuite la bougie; et à cinq ou six reprises il la fit passer rapidement devant la fenêtre.

--Que faites-vous?... demanda le baron surpris.

--Je préviens vos amis que tout va bien. Ils sont là-bas, à nous attendre, et tenez, voici qu'ils répondent...

Le baron regarda, et en effet, par trois fois il vit briller une petite flamme très-vive, comme celle que produit une pincée de poudre.

--Maintenant, reprit le caporal, nous sommes des bons!... reste à savoir où en sont les barreaux...

--Je n'ai guère avancé la besogne, murmura M. d'Escorval...

Le caporal s'approcha:

--Vous pouvez même dire que vous ne l'avez pas avancée du tout, fit-il, mais rassurez-vous... j'ai été armurier, et je sais manier une lime...

Le baron eût souhaité quelques éclaircissements; un laconique: «Silence dans le rang!» fut tout ce qu'il obtint de son compagnon.

Expansif en face d'une bouteille, l'honnête Bavois devenait dans les grandes occasions «fort ménager de sa salive»--c'était son expression.

S'il se taisait, c'est qu'il étudiait la situation, le fort et le faible de l'entreprise, en homme qui sait que tout dépend de son sang-froid.

--Il s'agit de n'être ni vu ni entendu des camarades, grommelait-il en tourmentant sa moustache grise.

C'était plus aisé à concevoir qu'à réaliser.

Et cependant, après un moment de réflexion, il ajouta:

--Cela se peut.

C'est qu'il avait plus d'un expédient dans son sac, le caporal.

Ayant retiré le bouchon du litre d'eau-de-vie qu'il avait apporté, il le fixa à l'extrémité d'une des limes et il enveloppa ensuite d'un linge mouillé le manche de l'outil.

--C'est ce qu'on appelle mettre une sourdine à son instrument!... fit-il.

Déjà il avait reconnu les barreaux; il se mit à les attaquer énergiquement.

Alors, on put reconnaître qu'il n'avait exagéré ni son savoir-faire ni l'efficacité de ses précautions pour assourdir l'opération.

Le fer, sous sa main habile et prompte, s'émiettait et s'entaillait à miracle, et la limaille pleuvait sur l'appui de la fenêtre.

Et nul bruit, aucun de ces aigres grincements qui avaient tant épouvanté le baron. À peine eût-on dit le frottement de deux morceaux de bois dur l'un contre l'autre...

N'ayant rien à redouter des plus habiles oreilles, Bavois avait songé à se mettre à l'abri des regards...

La porte de la chambre était percée d'un guichet et à tout moment quelque factionnaire pouvait y mettre l'œil.

Intercepter ce judas en accrochant au-dessus un vêtement eût éveillé des soupçons... le caporal avait trouvé mieux.

Déplaçant la petite table de la prison, il y avait posé la lumière de telle sorte que la fenêtre restait totalement dans l'ombre.

De plus, il avait commandé au baron de s'asseoir, et lui remettant un journal, il lui avait dit:

--Lisez, monsieur, à haute voix, sans interruption, lisez jusqu'à ce que vous me voyez cesser ma besogne...

Comme cela, on pouvait défier les factionnaires du corridor... Ils n'avaient qu'a venir!... Quelques-uns vinrent, qui ensuite dirent à leurs camarades:

--Nous avons vu le condamné à mort... il est très-pâle et ses yeux brillent terriblement... Il lit tout haut pour se distraire... Le caporal Bavois est accoudé à la fenêtre, il ne doit pas s'amuser...

La voix du baron avait encore cet avantage de masquer un grincement suspect, s'il y en eût eu un...

Et pendant que travaillait Bavois, M. d'Escorval lisait, lisait...

Déjà il avait lu entièrement le journal et il venait de le recommencer, quand le vieux soldat, quittant la fenêtre, lui fit signe de se reposer.

--La moitié de la besogne est faite!... prononça-t-il tout bas. Les barres de la première rangée sont coupées...

--Ah!... comment reconnaîtrai-je jamais tant de dévouement!... murmura le baron.

--Là-dessus, motus!... interrompit Bavois d'un ton fâché. Quand j'aurai filé avec vous, je serai condamné à mort et je ne saurai où aller, car le régiment, voyez-vous, c'est tout ce que j'ai de famille... Eh bien!... vous me donnerez chez vous place au feu et à la chandelle, et je serai très-content!...

Il dit, avala une large lampée d'eau-de-vie, et se remit à l'œuvre avec une ardeur nouvelle...

Déjà le caporal avait fortement entamé un des barreaux de la seconde rangée quand il fut interrompu par M. d'Escorval qui, sans discontinuer sa lecture à haute voix, s'était approché de lui et le tirait par un pan de sa longue capote.

Vivement il se retourna.

--Qu'y a-t-il?...

--J'ai entendu un bruit singulier.

--Où?

--Dans la pièce à côté; où sont les cordes.

Le digne Bavois n'étouffa qu'à demi un terrible juron.

--Nom d'un tonnerre!... fit-il, voudrait-on nous tricher! Je joue ma peau, on m'a promis de jouer franc jeu!...

Il appuya son oreille contre une fente de la cloison, et longuement il écouta... Rien, pas un mouvement.

--C'est quelque rat que vous avez entendu, dit-il au baron. Reprenez le journal...

Et lui-même reprit la lime...

Ce fut d'ailleurs la seule alerte. Un peu avant quatre heures, tout était prêt pour l'évasion: les barreaux étaient sciés et les cordes apportées par un trou pratiqué à la cloison étaient roulées au bas de la fenêtre.

L'instant décisif venu, Bavois avait placé la couverture du lit devant le guichet de la porte et «encloué la serrure.»

--Maintenant, dit-il au baron, du même ton qu'il prenait pour réciter la théorie à ses recrues, à l'ordre, monsieur, et attention au commandement.

Et aussitôt, avec une parfaite liberté d'esprit, en décomposant bien, comme il le disait, les temps et les mouvements, il expliqua comment l'évasion présentait deux opérations distinctes, consistant à gagner d'abord l'étroit entablement situé au bas de la tour plate, pour descendre de là jusqu'au pied du rocher à pic.

L'abbé Midon, qui avait fort bien prévu cette circonstance, avait remis à Martial deux cordes, dont l'une, celle qui devait servir pour le rocher, était bien plus longue que l'autre.

--Je vous attacherai donc sous les bras, monsieur, poursuivait Bavois, avec la plus courte des cordes, et je vous descendrai jusqu'à l'entablement... Quand vous y serez, je vous ferai passer la grosse corde et la pince... Et ne lâchez rien!... Si nous nous trouvions démunis sur ce bout de rocher, il faudrait nous rendre ou nous précipiter... Je ne serai pas long à vous aller rejoindre... Êtes-vous prêt?

M. d'Escorval leva les bras, la corde fut attachée et il se laissa glisser entre les barreaux...

D'où il était, la hauteur paraissait immense...

En bas, dans les terrains vagues qui entourent la citadelle, huit personnes qui avaient recueilli le signal de Bavois, attendaient, silencieuses, émues, toutes palpitantes...

C'était Mme d'Escorval et Maurice, Marie-Anne, l'abbé Midon et quatre officiers à demi-solde...

La nuit, bien que sans lune, était fort claire, et d'où ils étaient ils pouvaient voir quelque chose...

Donc, lorsque quatre heures sonnèrent, ils aperçurent fort bien une forme noire qui glissait lentement le long de la tour plate... C'était le baron. Peu après, une autre forme suivit très-rapidement: c'était Bavois...

La moitié du périlleux trajet était accomplie...

D'en bas, on voyait confusément deux ombres se mouvoir sur l'étroite plate-forme... Le caporal et le baron réunissaient leurs forces pour ficher solidement la pince dans une fente du rocher...

Mais au bout d'un moment, une des ombres émergea du saillant, et tout doucement, le long du rocher, glissa...

Ce ne pouvait être que M. d'Escorval... Transportée de bonheur, sa femme s'avançait les bras ouverts pour le recevoir...

Malheureuse!... Un cri effroyable déchira la nuit...

M. d'Escorval tombait d'une hauteur de cinquante pieds... il était précipité... il s'écrasait au bas de la citadelle... La corde s'était rompue...

S'était-elle naturellement rompue?...

Maurice qui en avait examiné le bout, s'écriait avec d'horribles imprécations de vengeance et de haine, qu'ils étaient trahis, qu'on s'était arrangé pour ne leur livrer qu'un cadavre... Que la corde enfin, avait été coupée.

XXXI

Chupin avait perdu le sommeil, presque le boire, depuis ce matin funeste où il avait vu flamboyer, sur les murs de Montaignac, l'arrêté de M. le duc de Sairmeuse, promettant à qui livrerait Lacheneur, mort ou vif, une gratification de 20,000 francs.

L'odieuse provocation s'adressait à de telles âmes.

--Vingt mille francs, répétait-il, d'un air sombre, vingt sacs de cent pistoles chaque, pleins à crever, de pièces de cent sous, où je puiserais à même comme un richard!... Ah! je découvrirai Lacheneur, fût-il à cent pieds sous terre, je le dénoncerai et la toucherai la récompense!...

L'infamie du crime, le nom de traître et d'infâme qui lui en reviendrait, la honte et la réprobation qui en résulteraient pour lui et les siens ne l'arrêtèrent pas un instant.

Il ne voyait, il ne pouvait voir qu'une seule chose... la prime, le prix du sang...

Le malheur est qu'il n'avait pour guider ses recherches, aucun indice, même vague.

Tout ce qu'on savait à Montaignac, c'était que le cheval de M. Lacheneur avait été tué à la Croix-d'Arcy, on l'avait reconnu en travers de la route.

Mais on ignorait si M. Lacheneur avait été blessé ou s'il s'était tiré sain et sauf de la mêlée. Avait-il gagné la frontière?... Était-il allé demander un asile à quelque fermier de ses amis?...

Donc Chupin se «mangeait le sang,» selon son expression, quand le jour même du jugement, sur les deux heures et demie, comme il sortait de la citadelle après sa déposition, étant entré dans un cabaret, son attention fut éveillée par le nom de Lacheneur prononcé à demi-voix près de lui.

Deux paysans vidaient une bouteille, et l'un d'eux, d'un certain âge, racontait qu'il avait fait le voyage de Montaignac pour donner à Mlle Lacheneur des nouvelles de son père.

Il disait comment son gendre avait rencontré le chef du soulèvement dans les montagnes qui séparent l'arrondissement de Montaignac de la Savoie. Il précisait l'endroit de la rencontre, c'était dans les environs de Saint-Pavin-des-Grottes, un petit hameau de quelques feux.

Certes, ce brave homme ne croyait pas commettre une dangereuse indiscrétion. À son avis, sans doute, Lacheneur, si près de la frontière, pouvait être considéré comme hors de tout danger.

En quoi il se trompait.

Du côté de la Savoie, la frontière était entourée d'un cordon de carabiniers royaux,--gendarmes du Piémont,--qui, ayant reçu des ordres, fermaient aux conjurés tous les défilés praticables.

Franchir la frontière présentait donc les plus grandes difficultés, et encore, de l'autre côté, on pouvait être recherché, arrêté et emprisonné, en attendant les brèves formalités de l'extradition.

Avec cette promptitude de coup d'œil, trop souvent départie à des scélérats, Chupin jugea ses avantages et comprit tout le parti qu'il pouvait tirer du renseignement.

Mais il n'y avait pas une seconde à perdre.

Il jeta une pièce blanche dans le tablier de la cabaretière, et sans attendre sa monnaie il courut jusqu'à la citadelle, entra au poste et demanda au sergent une plume et du papier...

Le vieux maraudeur, d'ordinaire, écrivait péniblement; ce jour-là, il ne lui fallut qu'un tour de main pour tracer ces quatre lignes:

«_Je connais la retraite de Lacheneur, et prie Monseigneur d'ordonner que quelques soldats à cheval m'accompagnent pour le saisir._

«CHUPIN.»

Ce billet fut remis à un homme de garde avec prière de le porter au duc de Sairmeuse, qui présidait la commission militaire.

Cinq minutes après, le soldat reparut, rapportant le billet...

En marge, le duc de Sairmeuse avait écrit de mettre à la disposition de Chupin, un sous-officier et huit hommes, choisis parmi les chasseurs de Montaignac dont on était sûr, et qu'on ne soupçonnait pas, comme tout le reste de la garnison, d'avoir fait des vœux pour le succès du soulèvement...

Le vieux maraudeur avait demandé un cheval de troupe, on lui en accorda un... Il l'enfourcha d'une jambe nerveuse, et prenant la tête du petit peloton, il partit au galop, en cavalier qui sait avoir sa fortune sous les fers de sa bête...

De ce billet, venait l'air triomphant du duc de Sairmeuse, quand il entra brusquement dans le salon où Marie-Anne et Martial négociaient déjà l'évasion du baron d'Escorval.

C'est parce qu'il avait pris à la lettre les promesses en vérité fort hasardées de son espion, qu'il s'était écrié dès la porte:

--Par ma foi!... il faut convenir que ce Chupin est un limier incomparable!... Grâce à lui...

Alors, il avait aperçu Mlle Lacheneur et s'était arrêté court...

Ni Martial ni Marie-Anne, malheureusement, n'étaient dans une situation d'esprit à remarquer la phrase et l'interruption.

Questionné, M. le duc de Sairmeuse eût peut-être laissé échapper la vérité, et très-probablement M. Lacheneur eût été sauvé.

Mais il est de ces malheureux qui semblent poursuivis par une destinée fatale qu'ils ne sauraient fuir...

Renversé sous son cheval, après une mêlée furieuse, M. Lacheneur avait perdu connaissance...

Lorsqu'il revint à lui, ranimé par la fraîcheur de l'aube, le carrefour était désert et silencieux. Non loin de lui, il aperçut deux cadavres qu'on n'était pas encore venu relever.

Ce fut un moment affreux, et du plus profond de son âme, il maudit la mort qui avait trahi ses suprêmes désirs.

S'il eût eu une arme sous la main, sans nul doute il eût mis fin, par le suicide, aux plus cruelles tortures morales qu'il soit donné à un homme d'endurer... mais il était désarmé.

Force lui était donc d'accepter le châtiment de la vie qui lui était laissée...

Peut-être aussi, la voix de l'honneur lui cria-t-elle que se soustraire par la mort à la responsabilité de ses actes est une insigne lâcheté... Si irréparable que paraisse le mal qu'on a fait, il y a toujours à réparer.

Enfin ne se devait-il pas à sa fille, si misérablement sacrifiée!... Avant tout, il devait se retirer de dessous le cadavre de son cheval, et sans aide, ce n'était pas chose facile; outre que son pied était resté engagé dans l'étrier, tous ses membres étaient à ce point engourdis qu'à grand'peine il parvenait à se mouvoir.

Il se dégagea cependant, et, s'étant dressé, il s'examina et se palpa...

Lui qui eût dû être tué dix fois, il n'avait d'autre blessure qu'un coup de baïonnette à la jambe, une longue éraflure qui, partant du coup de pied, remontait jusqu'au genou.

Telle quelle, cette blessure le faisait beaucoup souffrir, et il se baissait pour la bander avec son mouchoir, lorsqu'il entendit sur la route un bruit de pas...

Il n'y avait pas à hésiter; il se jeta dans les bois qui sont sur la gauche de la Croix-d'Arcy...

C'étaient des soldats qui regagnaient Montaignac, après avoir poursuivi le gros des conjurés pendant plus de trois lieues, la baïonnette dans les reins.

Ils pouvaient être deux cents, et ramenaient des prisonniers, une vingtaine de pauvres paysans, attachés deux à deux par les poignets, avec des lanières de cuir coupées aux fourniments.

Blotti derrière un gros chêne, à moins de quinze pas de la route, Lacheneur reconnut, aux premières clartés du jour, quelques-uns de ces prisonniers...

Comment ne fut-il pas découvert lui-même?... Ce fut une grande chance.

Il échappa à ce danger, mais il comprit combien il lui serait difficile du gagner la frontière, sans tomber au milieu d'un de ces détachements qui sillonnaient le pays, observant les routes, battant les bois, fouillant les fermes et les villages.

Cependant, il ne désespéra pas.

Deux lieues à peine le séparaient des montagnes, et il croyait fermement qu'il serait à l'abri de toutes les poursuites aussitôt qu'il aurait atteint les premières gorges.

Il se mit donc courageusement en route...

Hélas, il avait compté sans les fatigues exorbitantes des jours précédents qui maintenant l'écrasaient, sans sa blessure dont il ne pouvait arrêter le sang...

Il avait arraché un échalas à une vigne, et s'en servant en guise de béquille, il se traînait plutôt qu'il ne marchait, restant sous bois tant qu'il pouvait, et rampant le long des haies et au fond des fossés quand il avait à traverser un espace découvert.

À tant de souffrances physiques, aux plus cruelles angoisses morales, un supplice venait se joindre, plus douloureux de moment en moment: la faim.

Il y avait trente heures qu'il n'avait rien pris et il se sentait défaillir de besoin.

Bientôt, la torture devint si intolérable, qu'il se sentit prêt à tout braver pour y mettre un terme.

À une portée de fusil, il apercevait les toits d'un petit hameau; il résolut de s'y rendre, projetant de pénétrer dans la première maison par le jardin...

Il approchait, il arrivait à un petit mur de clôture en pierres sèches, quand il entendit un roulement de tambour...

Instinctivement il s'aplatit derrière le petit mur.

Mais ce n'était qu'un de ces «bans» comme en battent les crieurs de village pour amasser le monde.

Aussitôt après une voix s'éleva, claire et perçante, qui arrivait très-distincte à M. Lacheneur.

Elle disait:

«C'est pour vous faire assavoir que les autorités de Montaignac promettent de donner une récompense de vingt mille livres--vous m'entendez bien, vous autres, je dis deux mille pistoles!--à qui livrera le nommé Lacheneur, mort ou vif. Vous comprenez, n'est-ce pas?... Il serait mort que la gratification serait la même: vingt mille francs!... On paiera comptant... en or.»

D'un bond, Lacheneur s'était dressé, fou d'épouvante et d'horreur...

Lui qui s'était cru à bout d'énergie, il trouva des forces surnaturelles pour courir, pour fuir...

Sa tête était mise à prix... Cette horrible pensée le transportait de cette frénésie, qui, à la fin, rend si redoutables les bêtes traquées.

De tous les villages, autour de lui, il lui semblait entendre monter des roulements de tambour et la voix du crieur publiant l'infâme récompense.

Où aller, maintenant, qu'il était comme un vivant appât offert à la trahison et à la cupidité!... À quelle créature humaine se confier!... À quel toit demander un abri!...

Et mort, il vaudrait encore une fortune.

Quand il serait tombé d'inanition et d'épuisement sous quelque buisson, quand il y serait crevé comme un chien après la lente agonie de la faim, son corps vaudrait toujours vingt mille francs.

Et celui qui trouverait son cadavre se garderait bien de lui donner la sépulture.

Il le chargerait sur une charrette et le porterait à Montaignac.

Il irait droit aux autorités et dirait:

«Voici le corps de Lacheneur... comptez l'argent de la prime!...»

Combien de temps et par quels chemins marcha ce malheureux, lui-même n'a pu le dire.

Mais sur les deux heures, comme il traversait les hautes futaies de Charves, ayant aperçu deux hommes qui s'étaient levés à son approche et qui fuyaient; il les appela d'une voix terrible:

--Eh! vous autres!... voulez-vous mille pistoles chacun?... Je suis Lacheneur.

Ils revinrent sur leurs pas en le reconnaissant, et lui-même reconnut deux des conjurés, des métayers dont les familles étaient aisées et qu'il avait eu bien de la peine à enrôler.

Ces hommes avaient un demi-pain dans un bissac et une gourde pleine d'eau-de-vie.

--Prenez... dirent-ils au pauvre affamé.

Ils s'étaient assis près de lui, sur l'herbe, et pendant qu'il mangeait, ils lui disaient leurs infortunes. Ils avaient été signalés, on les recherchait, leur maison était pleine de soldats. Mais ils espéraient gagner les États sardes, grâce à un guide qui les attendait à un endroit convenu...

Lacheneur leur tendit la main.

--Je suis donc sauvé, dit-il. Faible et blessé comme je le suis, je périssais si je restais seul...

Mais les deux métayers ne prirent pas la main qui leur était tendue.

--Nous devrions vous abandonner, dit le plus jeune d'un air sombre, car c'est vous qui nous perdez, qui nous ruinez... Vous nous avez trompés, monsieur Lacheneur!...

Il n'osa pas protester, tant le juste sentiment de ses fautes l'écrasait.

--Bast!... qu'il vienne tout de même, fit l'autre paysan, avec un regard étrange.

Ils partirent, et le soir même, après neuf heures de marche, dont cinq de nuit, à travers les montagnes, ils franchirent la frontière...

Mais cette longue route ne s'était pas faite sans d'amers reproches, sans les plus cruelles récriminations.

Pressé de questions par ses compagnons, l'esprit affaissé comme le corps, Lacheneur avait fini par reconnaître l'inanité des promesses dont il enflammait ses complices. Il reconnut qu'il avait dit que Marie-Louise, le roi de Rome et tous les maréchaux de l'Empire devaient se trouver à Montaignac, et c'était là un monstrueux mensonge. Il confessa qu'il avait donné le signal du soulèvement sans chance de succès, sans moyens d'action, en s'en remettant presque au hasard. Enfin, il avoua qu'il n'y avait de réel que sa haine, la haine implacable qu'il avait vouée aux Sairmeuse...

Dix fois pendant ces terribles aveux, les paysans qui soutenaient la marche de Lacheneur avaient été sur le point de le pousser dans un des précipices qu'ils côtoyaient.

--Ainsi, pensaient-ils, frémissants de rage, c'est pour ses haines à lui qu'il a fait battre et massacrer le monde, qu'il nous ruine et qu'il nous perd... on verra!

Les fugitifs arrivaient à la première maison qu'ils eussent vue sur le territoire sarde.

C'était une auberge isolée, bâtie à une lieue en avant du petit bourg de Saint-Jean-de-Coche, et tenue par un nommé Balstain.

Ils frappèrent, sans s'inquiéter de l'heure--il était plus de minuit. On leur ouvrit et ils demandèrent qu'on leur préparât à souper.

Mais Lacheneur, épuisé par la perte de son sang, brisé par l'effort d'une marche si pénible, déclara qu'il ne souperait pas.