Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom

Chapter 17

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--C'est bien long, prononça-t-il, dès que l'avocat eut fini, c'est terriblement long!... Nous n'en finirons jamais, si chacun des accusés doit nous tenir autant!...

Il se retournait déjà vers ses collègues pour recueillir leur opinion, quand se ravisant tout à coup il proposa au conseil de réunir toutes les causes, à l'exception de celle du sieur d'Escorval.

--Ainsi, objectait-il, on abrégerait singulièrement «la besogne,» puisqu'on n'aurait que deux jugements à prononcer... Ce qui n'empêchera pas la défense d'être individuelle, ajouta-t-il.

Les avocats se récrièrent. Un jugement «en bloc,» comme disait le duc, leur enlevait l'espoir d'arracher au bourreau un seul des malheureux prévenus.

--Quelle défense prononcerons-nous, disaient-ils, lorsque nous ne savons rien de la situation particulière de chacun des accusés! Nous ignorons jusqu'à leurs noms!... Il nous faudra les désigner par la forme de leurs vêtements et la couleur de leurs cheveux...

Ils suppliaient le tribunal de leur accorder huit jours de délai, quatre jours, vingt-quatre heures!... Efforts inutiles! La proposition du président avait été adoptée, il fut passé outre.

En conséquence, chacun des prévenus fut appelé d'après le rang qu'il occupait sur le banc. Il s'approchait du bureau, donnait son nom, ses prénoms, son âge, indiquait son domicile et sa profession... et il recevait l'ordre de retourner à sa place.

À peine laissa-t-on à six ou sept accusés le temps de dire qu'ils étaient absolument étrangers à la conspiration, qu'on leur avait mis la main au collet le 5, en plein jour, pendant qu'ils s'entretenaient paisiblement sur la grande route... Ils demandaient à fournir la preuve matérielle de ce qu'ils avançaient... ils invoquaient le témoignage des soldats qui les avaient arrêtés...

M. d'Escorval, dont la cause se trouvait disjointe, ne fut pas appelé. Il devait être interrogé le dernier.

--Maintenant la parole est aux défenseurs, dit le duc de Sairmeuse, mais abrégeons, abrégeons!... Il est déjà midi.

Alors commença une scène inouïe, honteuse, révoltante. À chaque moment, le duc interrompait les avocats, leur ordonnait de se taire, les interpellait ou les raillait...

--C'est chose incroyable, disait-il, de voir défendre de pareils scélérats...

Ou encore:

--Allez, vous devriez rougir de vous constituer les défenseurs de ces misérables!

Les avocats tinrent ferme, encore qu'ils sentissent l'inanité de leurs efforts. Mais que pouvaient-ils?... La défense de ces vingt-neuf accusés ne dura pas une heure et demie...

Enfin la dernière parole fut prononcée, le duc de Sairmeuse respira bruyamment, et d'un ton qui trahissait la joie la plus cruelle:

--Accusé Escorval, levez-vous.

Interpellé, le baron se leva, digne, impassible...

Des sensations qui l'agitaient, et elles devaient être terribles, rien ne paraissait sur son noble visage.

Il avait réprimé jusqu'au sourire de dédain que faisait monter à ses lèvres la misérable affectation du duc à ne lui point donner le titre qui lui appartenait.

Mais en même temps que lui, Chanlouineau s'était dressé, vibrant d'indignation, rouge comme si la colère eût charrié à sa face tout le sang généreux de ses veines.

--Restez assis!... commanda le duc, ou je vous fais expulser...

Lui déclara qu'il voulait parler: il avait quelque chose à dire, des observations à ajouter à la plaidoirie des avocats...

Alors, sur un signe, deux grenadiers approchèrent, qui appuyèrent leurs mains sur les épaules du robuste paysan. Il se laissa retomber sur son banc, comme s'il eût cédé à une force supérieure, lui qui eût étouffé aisément ces deux soldats, rien qu'en les serrant entre ses bras de fer.

On l'eût dit furieux; intérieurement il était ravi. Le but qu'il se proposait, il l'avait atteint. Ses yeux avaient rencontré les yeux de l'abbé Midon, et dans un rapide regard, inaperçu de tous, il avait pu lui dire:

--Quoi qu'il advienne, veillez sur Maurice, contenez-le... qu'il ne compromette pas, par quelque éclat, le dessein que je poursuis!...

La recommandation n'était pas inutile.

La figure de Maurice était bouleversée comme son âme; il étouffait, il n'y voyait plus, il sentait s'égarer sa raison.

--Où donc est le sang-froid que vous m'avez promis!... murmura le prêtre.

Cela ne fut pas remarqué. L'attention, dans cette grande salle lugubre, était intense, palpitante... Si profond était le silence qu'on entendait le pas monotone des sentinelles de faction autour de la chapelle.

Chacun sentait instinctivement que le moment décisif était venu, pour lequel le tribunal avait ménagé et réservé tous ses efforts.

Condamner de pauvres paysans dont nul ne prendrait souci... la belle affaire!... Mais frapper un homme illustre, qui avait été le conseiller et l'ami fidèle de l'Empereur... Quelle gloire et quel espoir pour des ambitions ardentes, altérées de récompenses.

L'instinct de l'auditoire avait raison. S'ils jugeaient sans enquête préalable des conjurés obscurs, les commissaires avaient poursuivi contre M. d'Escorval une information relativement complète.

Grâce à l'activité du marquis de Courtomieu, on avait réuni sept chefs d'accusation, dont le moins grave entraînait la peine de mort.

--Lequel de vous, demanda M. de Sairmeuse aux avocats, consentira à défendre ce grand coupable?...

--Moi!... répondirent ensemble ces trois hommes.

--Prenez garde, fit le duc avec un mauvais sourire, la tâche est... lourde.

Lourde!... Il eût mieux fait de dire dangereuse. Il eût pu dire que le défenseur risquait sa carrière, à coup sûr... le repos de sa vie et sa liberté, vraisemblablement... sa tête, peut-être...

Mais il le donnait à entendre, et tout le monde le savait.

--Notre profession a ses exigences, dit noblement le plus âgé des avocats.

Et tous trois, courageusement, ils allèrent prendre place près du baron d'Escorval, vengeant ainsi l'honneur de leur robe, qui venait d'être misérablement compromis dans une ville de cent mille âmes, où deux pures et innocentes victimes de réactions furieuses, n'avaient pu, ô honte! trouver un défenseur.

--Accusé, reprit M. de Sairmeuse, dites-nous votre nom, vos prénoms, votre profession?

--Louis-Guillaume, baron d'Escorval, commandeur de l'ordre de la Légion d'honneur, ancien conseiller d'État du gouvernement de l'empereur.

--Ainsi, vous avouez de honteux services, vous confessez...

--Pardon, monsieur!... Je me fais gloire d'avoir servi mon pays et de lui avoir été utile dans la mesure de mes forces...

D'un geste furibond le duc l'interrompit:

--C'est bien!... fit-il, messieurs les commissaires apprécieront... C'est sans doute pour reconquérir ce poste de conseiller d'État que vous avez conspiré contre un prince magnanime avec ce vil ramassis de misérables!...

--Ces paysans ne sont pas des misérables, monsieur, mais bien des hommes égarés. Ensuite, vous savez, oui, vous savez aussi bien que moi que je n'ai pas conspiré.

--On vous a arrêté les armes à la main dans les rangs des rebelles!...

--Je n'avais pas d'armes, monsieur, vous ne l'ignorez pas... et si j'étais parmi les révoltés, c'est que j'espérais les décider à abandonner une entreprise insensée!...

--Vous mentez!...

Le baron d'Escorval pâlit sous l'insulte et ne répondit pas.

Mais il y eut un homme dans l'auditoire, qui ne put supporter l'horrible, l'abominable injustice, qui fut emporté hors de soi... Et celui-là, ce fut l'abbé Midon, qui, l'instant d'avant, recommandait le calme à Maurice.

Il quitta brusquement sa place, se courba pour passer sous les cordes à fourrage qui barraient l'enceinte réservée, et s'avança au pied de l'estrade.

--M. le baron d'Escorval dit vrai, prononça-t-il d'une voix éclatante, les trois cents prisonniers de la citadelle l'attesteront, les accusés en feront serment la tête sur le billot... Et moi qui l'accompagnais, qui marchais à ses côtés, moi prêtre, je jure devant Dieu qui vous jugera l'un et l'autre, monsieur de Sairmeuse, je jure que tout ce qu'il était humainement possible de faire pour arrêter le mouvement, nous l'avons fait!...

Le duc écoutait d'un air à la fois ironique et méchant.

--On ne me trompait donc pas, dit-il, quand on m'affirmait que la rébellion avait un aumônier!... Allez, monsieur le curé, vous devriez rentrer sous terre de honte. Vous, un prêtre, mêlé à ces coquins, à ces ennemis de notre bon roi et de notre sainte religion!... Et ne niez pas... Vos traits contractés, vos yeux rougis, le désordre de vos vêtements souillés de poussière et de boue, tout trahit votre conduite coupable!... Faut-il donc que ce soit moi, un soldat, qui vous rappelle à la pudeur, au respect de votre caractère sacré!... Taisez-vous, monsieur, éloignez-vous!...

Les avocats se levèrent vivement.

--Nous demandons, s'écrièrent-ils, que ce témoin soit entendu, il doit l'être... Les commissions militaires ne sont pas au-dessus des lois qui régissent les tribunaux ordinaires.

--Si je ne dis pas la vérité, reprit l'abbé Midon, avec une animation extraordinaire, je suis donc un faux témoin, pis encore, un complice... Votre devoir en ce cas est de me faire arrêter...

La physionomie du duc de Sairmeuse exprimait une hypocrite compassion.

--Non, monsieur le curé, dit-il; non, je ne vous ferai pas arrêter... Je saurai éviter le scandale que vous recherchez... Nous aurons pour l'habit les égards que l'homme ne mérite pas... Une dernière fois, retirez-vous, sinon je me verrai contraint d'employer la force!...

À quoi eût abouti une résistance plus longue?... À rien. L'abbé, plus blanc que le plâtre des murs, désespéré, les yeux pleins de larmes, regagna sa place près de Maurice.

Les avocats, pendant ce temps, protestaient avec une énergie croissante... Mais le duc, à grand renfort de coups de poing sur la table, finit par les réduire au silence.

--Ah! vous voulez des dépositions! s'écria-t-il. Eh bien! vous en aurez. Soldats, introduisez le premier témoin.

Un mouvement se fit parmi les grenadiers de garde, et presque aussitôt parut Chupin, qui s'avança d'un air délibéré.

Mais sa contenance mentait; un observateur l'eût vu à ses yeux, dont l'inquiète mobilité trahissait ses terreurs.

Même, il eut dans la voix un tremblement très-appréciable, quand, la main levée, il jura sur son âme et conscience de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

--Que savez-vous de l'accusé Escorval? demanda le duc.

--Il faisait partie du complot qui a éclaté dans la nuit du 4 au 5.

--En êtes-vous bien sûr?

--J'ai des preuves.

--Soumettez-les à l'appréciation de la commission.

Le vieux maraudeur se rassurait.

--D'abord, répondit-il, c'est chez M. d'Escorval que M. Lacheneur a couru après qu'il a eu restitué, bien malgré lui, à M. le duc, le château des ancêtres de M. le duc... M. Lacheneur y a rencontré Chanlouineau, et de ce jour-là date le plan de la conjuration.

--J'étais l'ami de Lacheneur, il était naturel qu'il vînt me demander des consolations après un grand malheur.

M. de Sairmeuse se retourna vers ses collègues.

--Vous entendez! fit-il. Le sieur Escorval appelle un grand malheur la restitution d'un dépôt!... Continuez, témoin.

--En second lieu, reprit Chupin, l'accusé était toujours fourré chez M. Lacheneur...

--C'est faux, interrompit le baron, je n'y suis allé qu'une fois, et encore, ce jour-là, l'ai-je conjuré de renoncer...

Il s'arrêta, comprenant trop tard la terrible portée de ce qu'il disait. Mais ayant commencé, il ne voulut pas reculer, et il ajouta:

--Je l'ai conjuré de renoncer à ses projets de soulèvement.

--Ah!... vous les connaissiez donc, ces projets impies?

--Je les soupçonnais...

La non révélation d'un complot, c'était l'échafaud... Le baron d'Escorval venait, pour ainsi dire, de signer son arrêt de mort.

Étrange caprice de la destinée!... Il était innocent, et cependant, en l'état de la procédure, il était le seul de tous les accusés qu'un tribunal régulier eût pu condamner légalement, un texte sous les yeux.

Maurice et l'abbé Midon étaient atterrés de cet abandon de soi, mais Chanlouineau, qui s'était retourné vers eux, avait encore aux lèvres son sourire de confiance.

Qu'espérait-il donc, alors que tout espoir paraissait absolument perdu?...

Mais la commission, elle, triomphait sans vergogne, et M. de Sairmeuse laissait éclater une joie indécente.

--Eh bien! Messieurs!... dit-il aux avocats d'un ton goguenard.

Les défenseurs dissimulaient mal leur découragement, mais ils n'en essayaient pas moins de contester la valeur de la déclaration de leur client. Il avait dit qu'il soupçonnait le complot, et non qu'il le connaissait... Ce n'était pas la même chose...

--Dites tout de suite que vous voulez des charges plus accablantes encore, interrompit le duc de Sairmeuse. Soit!... On va vous en produire. Continuez votre déposition, témoin...

Le vieux maraudeur hocha la tête d'un air capable.

--L'accusé, reprit-il, assistait à tous les conciliabules qui se tenaient chez Lacheneur, et la preuve en est plus claire que le jour... Ayant à traverser l'Oiselle pour se rendre à la Rèche, et craignant que le passeur ne remarquât ses voyages nocturnes, le baron a fait, juste à cette époque, raccommoder un vieux canot dont il ne se servait pas depuis des années...

--En effet!... voilà une circonstance frappante! Accusé Escorval, reconnaissez-vous avoir fait réparer votre bateau?...

--Oui!... mais non avec le dessein que dit cet homme.

--Dans quel but alors?...

Le baron garda le silence. N'était-ce pas sur les instances de Maurice que le canot avait été remis en état!

--Enfin, continua Chupin, quand Lacheneur a mis le feu à sa maison pour donner le signal du soulèvement, l'accusé était près de lui...

--Pour le coup, s'écria le duc, voilà qui est concluant...

--J'étais à la Rèche, en effet, interrompit le baron, mais c'était, je vous l'ai déjà dit, avec la ferme volonté d'empêcher le mouvement.

M. de Sairmeuse eut un petit ricanement dédaigneux.

--Messieurs les commissaires, prononça-t-il avec emphase, peuvent voir que l'accusé n'a même pas le courage de sa scélératesse... Mais je vais le confondre. Qu'avez-vous fait, accusé, quand les insurgés ont quitté la lande de la Rèche?

--Je suis rentré chez moi en toute hâte, j'ai pris un cheval et je me suis rendu au carrefour de la Croix-d'Arcy.

--Vous saviez donc que c'était l'endroit désigné pour le rendez-vous général?

--Lacheneur venait de me l'apprendre.

--Si j'admettais votre version, je vous dirais que votre devoir était d'accourir à Montaignac prévenir l'autorité... Mais vous n'avez pas agi comme vous dites... Vous n'avez pas quitté Lacheneur, vous l'avez accompagné.

--Non, monsieur, non!...

--Et si je vous le prouvais d'une façon indiscutable?...

--Impossible, monsieur, puisque cela n'est pas.

À la sinistre satisfaction qui éclairait le visage de M. de Sairmeuse, l'abbé Midon comprit que ce juge inique devait avoir entre les mains une arme inattendue et terrible, et que le baron d'Escorval allait être écrasé sous quelqu'une de ces coïncidences fatales qui expliquent sans les justifier toutes les erreurs judiciaires...

Sur un signe du commissaire rapporteur, le marquis de Courtomieu avait quitté sa place et s'était avancé jusqu'à l'estrade.

--Je vous prie, monsieur le marquis, lui dit le duc, de vouloir bien donner à la commission lecture de la déposition écrite et signée de Mlle votre fille.

Cet effet d'audience devait avoir été préparé. M. de Courtomieu chaussa ses lunettes, tira de sa poche un papier qu'il déplia, et au milieu d'un silence de mort, il lut:

«Moi, Blanche de Courtomieu, soussignée, après avoir juré sur mon âme et conscience de dire la vérité, je déclare:

«Dans la soirée du 4 février dernier, entre dix et onze heures, suivant en voiture la route qui conduit de Sairmeuse à Montaignac, j'ai été assaillie par une horde de brigands armés. Pendant qu'ils délibéraient pour savoir s'ils devaient s'emparer de ma personne et piller ma voiture, j'ai entendu l'un d'eux s'écrier en parlant de moi: «Il faut qu'elle descende, n'est-ce pas M. d'Escorval?» Je crois que le brigand qui a prononcé ces paroles est un homme du pays nommé Chanlouineau, mais je n'oserais l'affirmer.»

Un cri terrible, suivi de gémissements inarticulés, interrompit le marquis.

Le supplice enduré par Maurice était trop grand pour ses forces et pour sa raison. Il venait de s'élancer vers le tribunal pour crier: «C'est à moi que s'adressait Chanlouineau, seul je suis coupable, mon père est innocent!...»

L'abbé Midon, par bonheur, eut la présence d'esprit de se jeter devant lui et d'appliquer sa main sur sa bouche...

Mais le prêtre n'eût pu contenir ce malheureux jeune homme sans les officiers à demi-solde placés près de lui.

Devinant tout peut-être, ils entourèrent Maurice, l'enlevèrent et le portèrent dehors, bien qu'il se débattit avec une énergie extraordinaire.

Tout cela ne prit pas dix secondes.

--Qu'est-ce? fit le duc, en promenant sur l'auditoire un regard irrité.

Personne ne souffla mot.

--Au moindre bruit je fais évacuer la salle, ajouta M. de Sairmeuse. Et vous, accusé, qu'avez-vous à dire pour votre justification, après l'accablant témoignage de Mlle de Courtomieu?

--Rien! murmura le baron.

--Ainsi, vous avouez?...

Une fois dehors, l'abbé Midon avait confié Maurice à trois officiers à demi-solde qui s'étaient engagés, sur l'honneur, à le conduire, à le porter au besoin à l'hôtel, et à l'y retenir de gré ou de force.

Rassuré de ce côté, le prêtre rentra dans la salle juste à temps pour voir le baron se rasseoir sans répondre, indiquant ainsi qu'il renonçait à disputer plus longtemps sa tête.

Que dire, en effet!... se défendre, n'était-ce pas risquer de trahir son fils, le livrer quand déjà lui-même, quoi qu'il advint, ne pouvait plus être sauvé...

Jusqu'alors, il n'était personne dans l'auditoire qui ne crût à l'innocence absolue du baron. Était-il donc coupable?... Sa résignation devait le faire croire; quelques-uns le crurent.

Mais les membres de la commission, qui avaient aperçu le mouvement de Maurice, ne pouvaient pas ne pas soupçonner la vérité. Ils se turent cependant.

Toutes les affaires de ce genre ont des côtés sombres et mystérieux que n'éclairent jamais les débats publics.

Si les accusés se tiennent bien, les accusateurs semblent redouter d'aller jusqu'au fond des choses, ne sachant ce qu'ils y trouveront.

Conseillé par le marquis de Courtomieu, inquiet du rôle de son fils, le duc de Sairmeuse devait tenir à circonscrire l'accusation. Il n'avait pas fait arrêter l'abbé Midon, il était bien résolu à ne pas inquiéter Maurice tant qu'il n'y serait pas contraint.

Le baron d'Escorval semblait se reconnaître coupable; n'était-ce pas une assez belle victoire pour le duc de Sairmeuse!...

Il se retourna vers les avocats, et d'un air dédaigneux et ennuyé:

--Maintenant, leur dit-il, parlez, puisqu'il le faut absolument, mais pas de phrases!... Nous devrions avoir fini depuis une heure.

Le plus âgé des avocats se leva, frémissant d'indignation, prêt à tout braver pour dire sa pensée; mais le baron l'arrêta.

--N'essayez pas de me défendre, monsieur, prononça-t-il froidement... ce serait inutile!... Je n'ai qu'un mot à dire à mes juges: qu'ils se souviennent de ce qu'écrivait au roi le noble et généreux maréchal Moncey: l'échafaud ne fait pas d'amis!

Ce souvenir n'était pas de nature à émouvoir beaucoup la commission. Le maréchal, pour cette phrase, avait été «destitué» et condamné à trois mois de prison...

Cependant, les avocats ne prenant pas la parole, le duc de Sairmeuse résuma les débats et la commission se retira pour délibérer.

M. d'Escorval restait pour ainsi dire avec ses défenseurs. Il leur serra affectueusement la main, et en termes qui attestaient la liberté de son esprit, il les remercia de leur dévouement et de leur courage.

Ces hommes de cœur pleuraient...

Alors, le baron attira vers lui le plus âgé, et rapidement, tout bas, d'une voix émue:

--J'ai, monsieur, lui dit-il, un dernier service à vous demander... Tout à l'heure, quand la sentence de mort aura été prononcée, rendez-vous près de mon fils... Vous lui direz que son père mourant lui ordonne de vivre... il vous comprendra. Dites-lui bien que c'est ma dernière volonté: Qu'il vive... pour sa mère!...

Il se tut, la commission rentrait...

Des trente accusés, neuf, déclarés non coupables, étaient relâchés...

Les vingt-et-un autres, et M. d'Escorval et Chanlouineau étaient de ce nombre, étaient condamnés à mort!...

Chanlouineau souriait toujours!...

XXVIII

L'abbé Midon avait eu raison de se reposer sur la parole des officiers à demi-solde.

Voyant que toutes leurs instances ne décideraient pas Maurice à s'éloigner de la citadelle, ces hommes de cœur le saisirent chacun sous un bras, et littéralement l'emportèrent.

Bien leur en prit d'être robustes, car Maurice fit, pour leur échapper, les efforts les plus désespérés... Chaque pas en avant fut le résultat d'une lutte.

--Laissez-moi! criait-il en se débattant, laissez-moi aller où le devoir m'appelle!... vous me déshonorez en prétendant me sauver!...

Et au bruit de ce qui leur paraissait être un rêve, les gens de Montaignac entre-bâillaient leurs volets et jetaient dans la rue un regard inquiet.

--C'est, disaient-ils, le fils de cet honnête homme, qu'on va condamner... Pauvre garçon! comme il doit souffrir!...

Oui, il souffrait, et comme on ne souffre pas dans les convulsions de l'agonie! Voilà donc où l'avait conduit son amour pour Marie-Anne, ce radieux amour à qui tout jadis avait semblé sourire...

Misérable fou!... Il s'était jeté à corps perdu dans une entreprise insensée, et on faisait remonter à son père la responsabilité de ses actes!... Il vivrait, lui, coupable, et son père innocent serait jeté au bourreau!

Mais la faculté de souffrir a ses limites...

Une fois dans la chambre de l'hôtel, entre sa mère et Marie-Anne, Maurice se laissa tomber sur une chaise, anéanti par cette invincible torpeur qui suit les douleurs trop lourdes pour les forces humaines.

--Rien n'est décidé encore, répondirent les officiers aux questions de Mme d'Escorval, M. le curé de Sairmeuse doit accourir dès que le verdict sera rendu...

Puis, comme ils avaient juré de ne pas perdre Maurice de vue, ils s'assirent, sombres et silencieux.

Au dehors, tout se taisait; on eût cru l'hôtel désert. Les gens de la maison s'entendaient pour ne pas troubler cette grande et noble infortune; ils la respectaient comme on respecte le sommeil du condamné à mort la nuit qui précède l'exécution.

Enfin, un peu avant quatre heures, l'abbé Midon arriva, suivi de l'avocat, auquel le baron avait confié ses volontés dernières...

--Mon mari!... s'écria Mme d'Escorval en se dressant tout d'un bloc.

Le prêtre baissa la tête... elle comprit.

--Mort!... balbutia-t-elle. Ils l'ont condamné!...

Et plus assommée que par un coup de maillet sur la tête, elle s'affaissa sur son fauteuil, inerte, les bras pendants...

Mais cet anéantissement dura peu; elle se releva:

--À nous donc de le sauver!... s'écria-t-elle, l'œil brillant de la flamme des résolutions héroïques, à nous de l'arracher à l'échafaud!... Debout, Maurice... Marie-Anne, debout!... Assez de lâches lamentations, à l'œuvre!... Vous aussi, Messieurs, vous m'aiderez!... Je peux compter sur vous, monsieur le curé!... Qu'allons-nous faire?... Je l'ignore. Mais il doit y avoir quelque chose à faire... La mort de ce juste serait un trop grand crime, Dieu ne le permettra pas...

Elle s'arrêta, brusquement, les mains jointes, les yeux levés au ciel, comme si une inspiration divine lui fût venue...

--Et le roi!... reprit-elle, le roi souffrira-t-il qu'un tel forfait s'accomplisse!... Non! Un roi peut refuser de faire grâce, il ne saurait refuser de faire justice!... Je veux aller à lui, je lui dirai tout!... Comment cette idée de salut ne m'est-elle pus venue plus tôt!... Il faut partir à l'instant pour Paris, sans perdre une seconde... Maurice, tu m'accompagnes!... Que l'un de vous, messieurs, m'aille commander des chevaux à la poste...