Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom

Chapter 16

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Le marquis prétendait déployer les plus effroyables--il disait les plus salutaires--rigueurs; M. de Sairmeuse, au contraire, inclinait à l'indulgence.

L'un soutenait que du moment où Lacheneur, le chef de la conspiration, et son fils s'étaient dérobés aux poursuites, il était urgent d'arrêter Marie-Anne.

L'autre déclarait que saisir et emprisonner cette jeune fille serait un acte impolitique, une faute qui rendrait l'autorité plus odieuse et les conjurés plus intéressants.

Et, entêtés chacun dans son opinion, ils discutaient sans se convaincre.

--Il faut décourager les rebelles en les frappant d'épouvante! criait M. de Courtomieu.

--Je ne veux pas exaspérer l'opinion, disait le duc.

--Eh!... qu'importe l'opinion!...

--Soit!... mais alors donnez-moi des soldats dont je sois sûr. Vous ne savez donc pas ce qui est arrivé cette nuit? Il s'est brûlé de la poudre de quoi gagner une bataille, et il n'est pas resté quinze paysans sur le carreau. Nos hommes ont tiré en l'air. Vous ne savez donc pas que la légion de Montaignac est composée, pour plus de moitié, d'anciens soldats de Buonaparte qui brûlent de tourner leurs armes contre nous!...

Ni l'un ni l'autre n'osait dire la raison vraie de son obstination.

Mlle Blanche était arrivée le matin à Montaignac, elle avait confié à son père ses angoisses et ses souffrances et elle avait fait jurer qu'il profiterait de cette occasion pour la débarrasser de Marie-Anne.

De son côté, le duc de Sairmeuse, persuadé que Marie-Anne était la maîtresse de son fils, ne voulait à aucun prix qu'elle parût devant le tribunal. À la fin, le marquis céda.

Le duc lui avait dit: «Eh bien! vidons cette querelle...» en regardant si amoureusement une paire de pistolets, qu'il avait senti un frisson taquin courir le long de sa maigre échine...

Ils sortiront donc ensemble pour se rendre près des prisonniers, précédés de soldats qui écartaient les solliciteurs, et on attendit vainement le retour du duc de Sairmeuse.

Et tant que dura le jour, Maurice ne put détacher ses yeux du télégraphe aérien établi sur la citadelle, et dont les bras noirs s'agitaient incessamment.

--Quels ordres traversent l'espace?... disait-il à l'abbé Midon; est-ce la vie? est-ce la mort?...

XXVI

--«Surtout, hâtez-vous!» avait dit Maurice au messager qu'il chargeait de porter une lettre à sa mère.

Cet homme n'arriva pourtant à Escorval qu'à la nuit tombante.

Troublé par la peur, il s'était égaré à chercher des chemins de traverse, et il avait fait dix lieues pour éviter tous les gens qu'il apercevait, paysans ou soldats.

Mme d'Escorval lui arracha la lettre des mains, plutôt qu'elle ne la prit. Elle l'ouvrit, la lut à haute voix à Marie-Anne et n'ajouta qu'un seul mot:

--Partons!

C'était plus aisé à dire qu'à exécuter.

Il n'y avait jamais eu que trois chevaux à Escorval; l'un était aux trois quarts mort de sa course furibonde de la veille; les deux autres étaient à Montaignac.

Comment faire?... Recourir à l'obligeance des voisins était l'unique ressource.

Mais ces voisins, de braves gens d'ailleurs, qui avaient appris l'arrestation du baron, refusèrent bravement de prêter leurs bêtes. Ils estimaient que ce serait se compromettre gravement que de rendre un service, si léger qu'il pût paraître, à la femme d'un homme sous le poids de la plus terrible des accusations.

Mme d'Escorval et Marie-Anne parlaient déjà de se mettre en route à pied, quand le caporal Bavois, indigné de tant de lâcheté, jura par le sacré nom d'un tonnerre que cela ne se passerait pas ainsi.

--Minute! dit-il, je me charge de la chose!...

Il s'éloigna, et un quart d'heure après reparut, traînant par le licol une vieille jument de labour, bien lente, bien lourde, qu'on harnacha tant bien que mal et qu'on attela au cabriolet... On irait au pas, mais on irait.

À cela ne devait pas se borner la complaisance du vieux troupier.

Sa mission était terminée, puisque M. d'Escorval était arrêté, et il n'avait plus qu'à rejoindre son régiment.

Il déclara donc qu'il ne laisserait pas des «dames» voyager seules, de nuit, sur une route où elles seraient exposées à de fâcheuses rencontres, et qu'il les escorterait avec ses deux grenadiers...

--Et tant pis pour qui s'y frotterait, disait-il en faisant sonner la crosse de son fusil sous sa main nerveuse, pékin ou militaire, on s'en moque! pas vrai, vous autres?

Comme toujours, les deux hommes approuvèrent par un juron.

Et en effet, tout le long de la route, Mme d'Escorval et Marie-Anne les aperçurent précédant ou suivant la voiture, marchant à côté le plus souvent.

Aux portes de Montaignac seulement, le vieux soldat quitta ses «protégées,» non sans les avoir respectueusement saluées, tant en son nom qu'en celui de ses deux hommes, non sans s'être mis à leur disposition si elles avaient jamais besoin de lui, Bavois, caporal de grenadiers, 1^{ère} compagnie, caserné à la citadelle...

Dix heures sonnaient, quand Mme d'Escorval et Marie-Anne mirent pied à terre dans la cour de l'_Hôtel de France_.

Elles trouvèrent Maurice désespéré et l'abbé Midon perdant courage.

C'est que, depuis l'instant où Maurice avait écrit, les événements avaient marché, et avec quelle épouvantable rapidité!...

On connaissait maintenant les ordres arrivés par le télégraphe; ils avaient été imprimés et affichés...

Le télégraphe avait dit:

«_Montaignac doit être regardé comme en état de siège. Les autorités militaires ont un pouvoir discrétionnaire. Une commission militaire fonctionnera aux lieu et place de la Cour prévôtale. Que les citoyens paisibles se rassurent, que les mauvais tremblent! Quant aux rebelles, le glaive de la loi va les frapper_!...»

Six lignes en tout... mais chaque mot était une menace.

Ce qui surtout faisait frémir l'abbé Midon, c'était la substitution d'une commission à la Cour prévôtale.

Cela renversait tous ses plans, stérilisait toutes ses précautions, enlevait les dernières chances de salut.

La Cour prévôtale était certes expéditive et passionnée, mais du moins elle se piquait d'observer les formes, elle gardait quelque chose encore de la solennité de la justice régulière qui, avant de frapper, veut être éclairée.

Une commission militaire devait infailliblement négliger toute procédure, et juger les accusés sommairement, comme en temps de guerre on juge un espion.

--Quoi!... s'écriait Maurice, on oserait condamner sans enquête, sans audition de témoins, sans confrontation, sans laisser aux accusés le temps de rassembler les éléments de leur défense!...

L'abbé Midon se tut... Ses plus sinistres prévisions étaient dépassées... Désormais, il croyait tout possible...

Maurice parlait d'enquête... Elle avait commencé dans la journée, et elle se poursuivait, en ce moment même, à la lueur des lanternes des geôliers.

C'est-à-dire que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu, relégué au second plan par la mise en état du siège, passaient la revue des prisonniers...

Ils en avaient trois cents, et ils avaient décidé qu'ils choisiraient dans ce nombre, pour les livrer à la commission, les trente plus coupables.

Comment les choisirent-ils, à quoi reconnurent-ils le degré de culpabilité de chacun de ces malheureux?... Ils eussent été bien embarrassés de le dire.

Ils allaient de l'un à l'autre, posaient quelques questions au hasard, et, d'après ce que l'homme terrifié répondait, selon qu'ils lui trouvaient une bonne ou une mauvaise figure, ils disaient au greffier qui les accompagnait:--«Pour demain, celui-là...» ou «pour plus tard, cet autre.»

Au jour, il y avait trente noms sur une feuille de papier, et les deux premiers étaient ceux du baron d'Escorval et de Chanlouineau.

Aucun des infortunés réunis à l'_Hôtel de France_ ne pouvait soupçonner cela, et cependant ils suèrent leur agonie pendant cette nuit, qui leur parut éternelle...

Enfin l'aube fit pâlir la lampe, on entendit battre la diane à la citadelle; l'heure où il était possible de commencer de nouvelles démarches arriva...

L'abbé Midon annonça qu'il allait se rendre seul chez le duc de Sairmeuse, et qu'il saurait bien forcer les consignes...

Il avait baigné d'eau fraîche ses yeux rougis et gonflés, et il se disposait à sortir, quand on frappa discrètement à la porte de la chambre.

Maurice cria: «entrez,» et tout aussitôt M. Langeron se présenta.

Sa physionomie seule annonçait un grand malheur, et en réalité, le digne homme était consterné.

Il venait d'apprendre que la «commission militaire» était constituée.

Au mépris de toutes les lois humaines et des règles les plus vulgaires de la justice, la présidence de ce tribunal de vengeance et de haine avait été attribuée au duc de Sairmeuse...

Et il l'avait acceptée, lui que son rôle pendant les événements allait rendre tout à la fois acteur, témoin et juge...

Les autres membres étaient tous militaires.

--Et quand la commission entre-t-elle en fonctions? demanda l'abbé Midon...

--Aujourd'hui même, répondit l'hôtelier d'une voix hésitante, ce matin... dans une heure... peut-être plus tôt!...

L'abbé Midon comprit bien que M. Langeron voulait et n'osait dire: «La commission s'assemble, hâtez-vous.»

--Venez! dit-il à Maurice, je veux être présent quand on interrogera votre père...

Ah! que n'eût pas donné la baronne pour suivre le prêtre et son fils! Elle ne le pouvait, elle le comprit et se résigna...

Ils partirent donc, et une fois dans la rue, ils aperçurent un soldat qui de loin leur faisait un signe amical.

Ils reconnurent le caporal Bavois et s'arrêtèrent.

Mais, lui, passa près d'eux, de l'air le plus indifférent, comme s'il ne les eût pas connus; seulement, en passant, il leur jeta cette phrase:

--J'ai vu Chanlouineau... bon espoir... il promet de sauver M. d'Escorval!...

XXVII

Il y avait à la citadelle de Montaignac, engagée au milieu des fortifications de la seconde enceinte, une vieille construction qu'on appelait «la chapelle.»

Consacrée jadis au culte, «la chapelle» restait sans destination. Elle était humide à ce point qu'elle ne pouvait même servir de magasin au régiment d'artillerie; les affûts des pièces y pourrissaient plus vite qu'en plein air. Une mousse noirâtre y couvrait les murs jusqu'à hauteur d'homme.

C'est cet endroit que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu avaient choisi pour les séances de la commission militaire.

Tout d'abord, en y pénétrant, Maurice et l'abbé Midon sentirent comme un suaire de glace qui leur tombait sur les épaules. Une anxiété indéfinissable paralysa un instant toutes leurs facultés.

Mais la commission ne siégeait pas encore, ils purent se remettre et regarder...

Les dispositions prises pour transformer en tribunal cette salle lugubre attestaient la précipitation des juges et la volonté d'en finir promptement et brutalement.

On devinait le mépris absolu de toute forme et l'effrayante certitude du résultat.

Un vaste lit de camp, arraché à quelque corps de garde et apporté pendant la nuit par des soldats de corvée, figurait l'estrade. Il avait fallu le caller d'un côté pour faire disparaître l'inclinaison.

Sur cette estrade étaient placées trois tables grossières empruntées à la caserne, drapées de couvertes à cheval en guise de tapis. Des chaises de bois blanc attendaient les juges; mais au milieu étincelait le siège du président, un superbe fauteuil sculpté et doré, envoyé par M. le duc de Sairmeuse.

Plusieurs bancs de chêne disposés bout à bout, sur deux rangs, étaient destinés aux accusés.

Enfin, des cordes à fourrage tendues d'un mur à l'autre et fixées par des crampons, divisaient en deux la chapelle. C'était une précaution contre le public.

Précaution superflue, hélas!...

L'abbé Midon et Maurice s'étaient attendus à trouver une foule trop grande pour la salle, si vaste qu'elle fût, et ils trouvaient presque la solitude.

C'est qu'ils avaient compté sans la lâcheté humaine. La peur, infâme conseillère, retenait au fond de leur logis les gens de Montaignac.

Il n'y avait pas vingt personnes en tout dans la chapelle.

Contre le mur du fond, dans l'ombre, une douzaine d'hommes se tenaient debout, pâles et roides, les yeux brillant d'un feu sombre, les dents serrées par la colère... c'étaient des officiers à la demi-solde. Trois autres hommes vêtus de noir causaient à voix basse près de la porte. Dans un angle, des femmes de la campagne, leur tablier relevé sur leur tête, pleuraient, et leurs sanglots rompaient seuls le silence... Celles-là étaient les mères, les femmes ou les filles des accusés...

Neuf heures sonnèrent. Un roulement de tambour fit trembler les vitres de l'unique fenêtre... Une voix forte au dehors cria: «Présentez... armes!» La commission militaire entra, suivie du marquis de Courtomieu et de divers fonctionnaires civils.

Le duc de Sairmeuse était en grand uniforme, un peu rouge peut-être, mais plus hautain encore que de coutume. De tous les autres juges, un seul, un jeune lieutenant paraissait ému.

--La séance est ouverte!... prononça le duc de Sairmeuse, président.

Et d'une voix rude, il ajouta:

--Qu'on introduise les coupables.

Il n'avait même pas cette pudeur vulgaire de dire: les accusés.

Ils parurent, et un à un, jusqu'à trente, ils prirent place sur les bancs, au pied de l'estrade.

Chanlouineau portait haut la tête et promenait de tous côtés des regards assurés. Le baron d'Escorval était calme et grave, mais non plus que lorsqu'il était, jadis, appelé à donner son avis dans les conseils de l'Empereur.

Tous deux aperçurent Maurice, réduit à s'appuyer sur l'abbé pour ne pas tomber. Mais pendant que le baron adressait à son fils un simple signe de tête, Chanlouineau faisait un geste qui clairement signifiait:

--Ayez confiance en moi... ne craignez rien.

L'attitude des autres conjurés annonçait plutôt la surprise que la crainte. Peut-être n'avaient-ils conscience ni de ce qu'ils avaient osé, ni du danger qui les menaçait...

Les accusés placés, ce qui demanda un peu de temps, le capitaine rapporteur se leva.

Son réquisitoire, d'une violence inouïe, ne dura pas cinq minutes. Il exposa brièvement les faits, exalta les mérites du gouvernement de la Restauration et conclut à la peine de mort contre les trente accusés.

Lorsqu'il eut cessé de parler, le duc de Sairmeuse interpella le premier conjuré du premier banc:

--Levez-vous...

Il se leva.

--Votre nom? vos prénoms? votre âge?...

--Chanlouineau (Eugène-Michel), âgé de vingt-neuf ans, cultivateur-propriétaire.

--Propriétaire de biens nationaux...

--Propriétaire de biens qui, ayant été payés en bon argent, gagné à force de travail, sont à moi légitimement.

Le duc de Sairmeuse ne voulut pas relever le défi, car c'en était un, par le fait.

--Vous avez fait partie de la rébellion? poursuivit-il.

--Oui.

--Vous avez raison d'avouer, car on va introduire des témoins qui vous reconnaîtront.

Cinq grenadiers entrèrent; qui étaient de ceux que Chanlouineau avait tenus en respect pendant que Maurice, l'abbé Midon et Marie-Anne montaient en voiture.

Ces militaires affirmèrent qu'ils remettaient très-bien l'accusé, et même, l'un d'eux entama de lui un éloge intempestif, déclarant que c'était un solide gaillard, d'une bravoure admirable.

L'œil de Chanlouineau, pendant cette déposition, dut révéler quelque chose de ses angoisses. Les soldats parleraient-ils de cette circonstance de la voiture? Non, ils n'en parlèrent pas.

--Il suffît!... interrompit le président. Et se tournant vers Chanlouineau:

--Quels étaient vos projets? interrogea-t-il.

--Nous espérions nous débarrasser d'un gouvernement imposé par l'étranger, nous voulions nous affranchir de l'insolence des nobles et garder nos terres...

--Assez!... Vous étiez un des chefs de la révolte?

--Un des quatre chefs, oui...

--Quels étaient les autres?

Un sourire inaperçu glissa sur les lèvres du robuste gars, il parut se recueillir et dit:

--Les autres étaient M. Lacheneur, son fils Jean et le marquis de Sairmeuse.

M. le duc de Sairmeuse bondit sur son fauteuil doré.

--Misérable!... s'écria-t-il, coquin!... vil scélérat!... Il avait empoigné une lourde écritoire de plomb placée devant lui, et on put croire qu'il allait la lancer à la tête de l'accusé...

Chanlouineau demeurait seul impassible au milieu de cette assemblée, extraordinairement émue de son étrange déclaration.

--Vous m'interrogez, reprit-il, je réponds. Faites-moi mettre un bâillon, si mes réponses vous gênent... S'il y avait ici des témoins pour moi, comme il y en a contre, ils vous diraient si je ments... Mais tous les accusés qui sont là peuvent vous assurer que je dis la vérité... N'est-ce pas, vous autres?...

À l'exception du baron d'Escorval, il n'était pas un accusé capable de comprendre la portée des audacieuses allégations de Chanlouineau; tous cependant approuvèrent d'un signe de tête.

--Le marquis de Sairmeuse était si bien notre chef, poursuivit le hardi paysan, qu'il a été blessé d'un coup de sabre en se battant bravement à mes côtés...

Le duc de Sairmeuse était plus cramoisi qu'un homme frappé d'un coup de sang, et la fureur lui enlevait presque l'usage de la parole.

--Tu ments, coquin, bégayait-il, tu ments!

--Qu'on fasse venir le marquis, dit tranquillement Chanlouineau, on verra bien s'il est ou non blessé.

Il est sûr que l'attitude du duc eût donné à penser à un observateur. C'est qu'il doutait en ce moment, plus encore que la veille en apercevant la blessure de Martial. On l'avait cachée, il était impossible de l'avouer maintenant.

Heureusement pour M. de Sairmeuse, un des juges le tira d'embarras.

--J'espère, monsieur le président, dit-il, que vous ne donnerez pas satisfaction à cet arrogant rebelle, la commission s'y opposerait...

Chanlouineau éclata de rire.

--Naturellement, fit-il... Demain j'aurai le cou coupé, une blessure est vite cicatrisée, rien ne restera donc de la preuve que je dis. J'en ai une autre par bonheur, matérielle, indestructible, hors de votre puissance, et qui parlera quand mon corps sera à six pieds sous terre.

--Quelle est cette preuve? demanda un autre juge, que le duc regarda de travers.

L'accusé hocha la tête.

--Je ne vous la donnerais pas, répondit-il, quand vous m'offririez ma vie en échange... Elle est entre des mains sûres qui la feront valoir... On ira au roi, s'il le faut... Nous voulons savoir le rôle du marquis de Sairmeuse en cette affaire... s'il était vraiment des nôtres ou s'il n'était qu'un agent provocateur.

Un tribunal soucieux des règles immuables de la justice, ou simplement préoccupé de son honneur, eût exigé, en vertu de ses pouvoirs discrétionnaires, la comparution immédiate du marquis de Sairmeuse.

Et alors, tout s'éclaircissait, la vérité se dégageait des ténèbres, l'étonnante calomnie de Chanlouineau se trouvait confondue.

Mais la commission militaire ne devait point agir ainsi.

Ces hommes, qui siégeaient en grand uniforme, n'étaient pas des juges chargés d'appliquer une loi cruelle, mais enfin une loi!... C'étaient des instruments commis par les vainqueurs pour frapper les vaincus au nom de ce code sauvage que deux mots résument: _vae victis_!...

Le président, le noble duc de Sairmeuse, n'eût consenti à aucun prix à mander Martial. Les officiers, ses conseillers, ne le voulaient pas davantage.

Chanlouineau avait-il prévu cela?... On est autorisé à le supposer. Eût-il, sans une sorte d'intuition des faits, risqué un coup si hasardeux!...

Quoi qu'il en soit, le tribunal, après une courte délibération, décida qu'on ne prendrait pas en considération cet incident qui avait remué l'auditoire et stupéfié Maurice et l'abbé Midon.

L'interrogatoire se poursuivit donc avec une âpreté nouvelle.

--Au lieu de désigner des chefs imaginaires, reprit le duc de Sairmeuse, vous eussiez mieux fait de nommer le véritable instigateur du mouvement, qui n'est pas Lacheneur, mais bien un individu assis à l'autre extrémité de ce banc où vous êtes, le sieur Escorval.

--M. le baron d'Escorval ignorait absolument le complot, je le jure sur tout ce qu'il y a de plus sacré, et même...

--Taisez-vous!... interrompit le capitaine rapporteur, songez, plutôt que d'abuser la commission par des fables ridicules, songez à mériter son indulgence!...

Chanlouineau eut un geste et un regard empreints d'un tel dédain, que son interrupteur en fut décontenancé.

--Je ne veux pas d'indulgence, prononça-t-il... J'ai joué, j'ai perdu, voici ma tête... payez-vous... Mais si vous n'êtes pas plus cruels que les bêtes féroces, vous aurez pitié de ces malheureux qui m'entourent... J'en aperçois dix, pour le moins, parmi eux, qui jamais n'ont été nos complices et qui certainement n'ont pas pris les armes... Les autres ne savaient ce qu'ils faisaient... Non, ils ne le savaient pas!...

Ayant dit, il se rassit, indifférent et fier, sans paraître remarquer le frémissement qui, à sa voix vibrante, avait couru dans l'auditoire, parmi les soldats de garde et jusque sur l'estrade.

La douleur des pauvres paysannes en était ravivée, et leurs sanglots et leurs gémissements emplissaient la salle immense.

Les officiers à la demi-solde étaient devenus plus sombres et plus pâles, et sur les joues ridées de plusieurs d'entre eux, de grosses larmes roulaient.

--Celui-là, pensaient-ils, est un homme!

L'abbé Midon s'était penché vers Maurice.

--Évidemment, murmurait-il, Chanlouineau joue un rôle... Il prétend sauver votre père... Comment?... Je ne comprends pas.

Les juges, cependant, s'étaient retournés à demi, et tous inclinés vers le président, ils délibéraient à voix basse, avec animation.

C'est qu'une difficulté se présentait.

Les accusés, pour la plupart, ignorant leur mise en accusation immédiate, n'avaient pas pensé à se pourvoir d'un défenseur.

Et cette circonstance, amère dérision! effrayait et arrêtait ce tribunal inique, qui n'avait pas craint de fouler aux pieds les plus saintes lois de l'équité, qui s'était affranchi de toutes les entraves de la procédure.

Le parti de ces juges était pris, leur verdict était comme rendu à l'avance, et cependant ils voulaient qu'une voix s'élevât pour défendre ceux qui ne pouvaient plus être défendus.

Mais par une sorte de hasard, trois avocats choisis par la famille de plusieurs accusés se trouvaient dans la salle.

C'était ces trois hommes que Maurice en entrant avait remarqués, causant près de la porte de la chapelle...

Cela fut dit à M. de Sairmeuse; il se retourna vers eux en leur faisant signe d'approcher; puis, leur montrant Chanlouineau:

--Voulez vous, demanda-t-il, vous charger de la défense de ce coupable?

Les avocats furent un instant sans répondre. Cette séance monstrueuse les impressionnait vivement, et ils se consultaient du regard.

--Nous sommes tout disposés à défendre le prévenu, répondit enfin le plus âgé, mais nous le voyons pour la première fois, nous ignorons ses moyens de défense, un délai nous est indispensable pour conférer avec lui...

--Le conseil ne peut vous accorder aucun délai, interrompit M. de Sairmeuse, voulez-vous, oui on non, accepter la défense?...

L'avocat hésitait, non qu'il eût peur, c'était un vaillant homme, mais parce qu'il cherchait quelque argument assez fort pour troubler la conscience de ces juges.

--Et si nous refusions?... interrogea-t-il.

Le duc de Sairmeuse laissa voir un mouvement d'impatience.

--Si vous refusez, dit-il, je donnerai pour défenseur d'office à ce scélérat, le premier tambour qui me tombera sous la main.

--Je parlerai donc, dit l'avocat, mais non sans protester de toutes mes forces contre cette façon inouïe de procéder...

--Oh!... faites-nous grâce de vos homélies... et soyez bref.

Après l'interrogatoire de Chanlouineau, improviser là, sur-le-champ, une plaidoirie, était difficile. Pourtant le courageux défenseur puisa dans son indignation des considérations qui eussent fait réfléchir un autre tribunal.

Pendant qu'il parlait, le duc de Sairmeuse s'agitait sur son fauteuil doré, avec toutes les marques de la plus impertinente impatience...