Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom
Chapter 14
--Montez, monsieur le curé, commanda-t-il, et retenez Mlle Lacheneur, bien!... merci. Maintenant, monsieur Maurice, à votre tour.
Mais déjà les soldats de M. de Sairmeuse étaient maîtres du carrefour. Apercevant un groupe, dans l'ombre, ils accoururent.
Alors, l'héroïque paysan saisit son fusil par le canon, et le manœuvrant comme une massue, il tint l'ennemi en échec et donna à Maurice le temps de s'élancer près de Marie-Anne, de prendre les guides et de fouetter le cheval qui partit au galop.
Ce que cette lamentable nuit cacha de lâchetés ou d'héroïsmes, d'inutiles cruautés ou de magnifiques dévouements, on ne l'a jamais su au juste...
Deux minutes après le départ de Marie-Anne et de Maurice, Chanlouineau luttait encore, barrant obstinément la route.
Il avait en face de lui une douzaine de soldats au moins... n'importe. Vingt coups de fusil lui avaient été tirés, pas une balle ne l'avait touché; on l'eût dit invulnérable.
--Rends-toi!... lui criaient les soldats, émus de tant de bravoure, rends-toi!...
--Jamais! jamais!...
Il était effrayant, il trouvait au service de son courage une vigueur et une agilité surhumaines. Malheur à qui se trouvait à portée de ses terribles moulinets.
C'est alors qu'un soldat, confiant son arme à un camarade, se jeta à plat ventre et rampant dans l'ombre alla saisir aux jambes, par derrière, ce héros obscur.
Il chancela comme un chêne sous la hache, se débattit furieusement et enfin, perdant plante, tomba en criant d'une voix formidable:
--À moi!... les amis, à moi!...
Nul ne répondit à son appel.
À l'autre extrémité du carrefour, les conjurés, après une lutte désespérée, combat d'hommes qui ont fait la sacrifice de leur vie, les conjurés cédaient...
Le gros de l'infanterie du duc de Sairmeuse accourait.
On entendait les tambours battant la charge, on apercevait les armes brillant dans la nuit.
Lacheneur, qui était resté à la même place, immobile sous les balles, sentit que ses derniers compagnons allaient être écrasés.
En ce moment suprême, le passé lui apparut fulgurant et rapide comme l'éclair. Il se vit et se jugea. La haine l'avait conduit au crime. Il se fit horreur, pour les hontes qu'il avait imposées à sa fille. Il se maudit pour les mensonges dont il avait abusé tous ces braves gens qui se faisaient tuer...
C'était assez de sang comme cela, ceux qui restaient, il fallait les sauver.
--Cessez le feu!... mes amis, commanda-t-il, retirez-vous...
On lui obéit... et il put voir comme des ombres qui s'éparpillaient dans toutes les directions.
Il pouvait fuir aussi, lui, ne montait-il pas un vaillant cheval qui l'emporterait vite loin de l'ennemi!...
Mais il s'était juré qu'il ne survivrait pas au désastre; déchiré de remords, désespéré, fou de douleur et de rage impuissante, il ne voyait d'autre refuge que la mort...
Il eût pu l'attendre, elle approchait; il aima mieux courir au-devant d'elle. Il rassembla son cheval, l'enleva de la bride et des éperons et le lança sur les soldats du duc de Sairmeuse.
Le choc fut rude, les rangs s'ouvrirent, et il y eut un instant de mêlée furieuse...
Mais bientôt le cheval de Lacheneur, le poitrail ouvert par les baïonnettes, se cabra; il battit l'air de ses sabots, puis ses jarrets plièrent, et il se renversa, entraînant son cavalier...
Et les soldats passèrent, ne pouvant se douter que sous le cadavre du cheval le maître se débattait sans blessures.
Il était une heure et demie du matin... le carrefour était désert.
Rien ne troublait le silence que les gémissements de quelques blessés appelant leurs compagnons et implorant des secours...
Les secours ne devaient pas venir encore.
Avant de penser aux blessés, M. de Sairmeuse songeait à tirer parti des événements pour sa fortune politique.
Maintenant que le soulèvement était comprimé, il importait de l'exagérer, les récompenses devant être proportionnées à l'importance du service rendu.
On avait ramassé, il le savait, un certain nombre de conjurés, quinze ou vingt; mais ce n'était pas assez pour l'éclat qu'il désirait, il voulait plus d'accusés que cela à jeter à la Cour prévôtale ou à une commission militaire.
Il divisa donc ses troupes en plusieurs détachements qu'il lança de tous côtés, avec l'ordre d'explorer les villages, de fouiller les maisons isolées, et d'arrêter tous les gens suspects...
Sa tâche, après cela, était terminée sur ce terrain, il recommanda une fois encore la plus implacable sévérité, et reprit au grand trot la route de Montaignac.
Il était ravi, assurément il bénissait, comme M. de Courtomieu, ces honnêtes et naïfs conspirateurs; mais une crainte, qu'il s'efforçait vainement d'écarter, empoisonnait en satisfaction.
Son fils, le marquis de Sairmeuse, faisait-il, oui ou non, partie du complot?
Il ne pouvait, il ne voulait pas le croire, et cependant le souvenir de l'assurance de Chupin le troublait.
D'un autre côté, qu'était donc devenu Martial?... Le domestique expédié pour le prévenir l'avait-il rencontré?... S'était-il mis en route?... Par où?... Peut-être était-il tombé aux mains des paysans?...
C'est dire le tressaillement de joie de M. de Sairmeuse, quand rentrant chez lui après une entrevue avec M. de Courtomieu, on lui apprit que Martial était arrivé depuis un quart d'heure.
--M. le marquis est monté précipitamment à sa chambre en descendant de cheval, ajouta le domestique.
--C'est bien!... fit le duc, je l'y rejoins.
Tout haut, devant ses gens, il disait: «C'est bien!» mais il se disait tout bas:
--Ceci, à la fin, frise l'impertinence! Quoi, je suis à cheval, en train de faire le coup de fusil, et monsieur mon fils se met au lit tranquillement, sans seulement s'informer de moi!...
Il était arrivé à la chambre de son fils, mais la porte était fermé en dedans. Il frappa.
--Qui est-là? demanda Martial.
--Moi! ouvrez!
Martial retira le verrou. M. de Sairmeuse entra, et ce qu'il vit le fit frémir.
Sur la table était une cuvette de sang, et Martial, le torse nu, lavait une large blessure qu'il avait un peu au-dessus du sein droit.
--Vous vous êtes battu!... exclama le duc d'une voix étranglée.
--Oui!...
--Ah!... vous en étiez donc!...
--J'en étais!... de quoi?
--De la conjuration de ces misérables paysans qui dans leur folie parricide ont osé rêver le renversement du meilleur des princes!...
Le visage de Martial trahit successivement une profonde surprise et la plus violente envie de rire.
--Je pense que vous plaisantez, monsieur, dit-il.
L'air et l'accent du jeune homme rassurèrent un peu le duc, sans toutefois dissiper entièrement ses soupçons.
--C'est donc ces vils coquins qui vous ont attaqué!... s'écria-t-il.
--Du tout!... J'ai simplement été obligé d'accepter un duel.
--Avec qui?... Nommez-moi le scélérat qui a osé vous provoquer.
Une fugitive rougeur colora les joues de Martial, mais c'est du ton léger qui lui était habituel qu'il répondit:
--Ma foi non, je ne vous le nommerai pas. Vous l'inquiéteriez peut-être, et je lui dois de la reconnaissance à ce garçon... C'était sur la grande route, il pouvait m'assassiner sans cérémonie, et il m'a offert un combat loyal... Il est d'ailleurs blessé plus grièvement que moi...
Tous les doutes de M. de Sairmeuse lui revinrent.
--Si c'est ainsi, dit-il, pourquoi, au lieu d'appeler un médecin, vous enfermer pour soigner cette blessure?...
--Parce qu'elle est insignifiante et que je veux tenir cette blessure secrète.
Le duc hochait la tête.
--Tout cela n'est guère plausible, prononça-t-il, surtout après les assurances qui m'ont été données de votre complicité.
Le jeune homme haussa les épaules de la façon la moins révérencieuse.
--Ah!... dit-il, et par qui? Par votre espion en chef, sans doute, ce drôle de Chupin. Il m'étonne, monsieur, qu'entre la parole de votre fils et les rapports de ce chenapan, vous hésitiez une seconde.
--Ne dites point de mal de Chupin, marquis, c'est un homme précieux... Sans lui nous eussions été surpris. C'est par lui que j'ai connu le vaste complot ourdi par Lacheneur...
--Quoi! c'est Lacheneur...
--... Qui était à la tête du mouvement?... oui, marquis. Ah! votre perspicacité a été outrageusement mystifiée. Quoi! vous êtes toujours fourré dans cette maison et vous ne vous doutez de rien!... Le père de votre maîtresse conspire, elle conspire elle-même, et vous n'y voyez que du feu!... Et je vous destinais à la diplomatie!... Mais il y a mieux. Vous savez à quoi ont été employés les fonds que vous avez si magnifiquement donnés à ces gens-là? Ils ont servi à acheter des fusils, de la poudre et des balles à notre intention...
Le duc goguenardait à l'aise, maintenant. Il était tout à fait rassuré désormais, et il cherchait à piquer son fils.
Tentative vaine. Martial reconnaissait bien qu'il avait été joué, mais il ne songeait pas à s'en indigner.
--Si Lacheneur était pris, pensait-il, s'il était condamné à mort, et si je le sauvais, Marie-Anne n'aurait rien à me refuser...
XXIV
Ayant pénétré le mystère des continuelles absences de Maurice, le baron d'Escorval avait su dissimuler à sa femme son chagrin et ses craintes.
C'était la première fois qu'il avait un secret pour cette fidèle et vaillante compagne de son existence.
C'est sans la prévenir qu'il alla prier l'abbé Midon de le suivre à la Rèche, chez M. Lacheneur.
Il se cacha d'elle pour courir à la Croix-d'Arcy.
Ce silence explique l'étonnement de Mme d'Escorval quand, l'heure du dîner venue, elle ne vit paraître ni son mari ni son fils.
Maurice, quelquefois, était en retard; mais le baron, comme tous les grands travailleurs, était l'exactitude même. Qu'était-il donc arrivé d'extraordinaire?...
Sa surprise devint inquiétude quand on lui apprit que son mari venait de partir avec l'abbé Midon. Ils avaient attelé eux-mêmes, précipitamment, sans mot dire, et au lieu de faire sortir la voiture par la cour, comme d'habitude, ils avaient passé par la porte de derrière de la remise qui donnait sur le chemin.
Qu'est-ce que cela voulait dire?... Pourquoi ces étranges précautions?...
Mme d'Escorval attendit, toute frissonnante de pressentiments inexpliqués!...
Les domestiques partageaient ses transes. Juste et d'un caractère toujours égal, le baron était adoré de ses gens; tous se fussent mis au feu pour lui.
Aussi, vers dix heures, s'empressèrent-ils de conduire à leur maîtresse un paysan qui revenait de Sairmeuse et qui semait partout la nouvelle du mouvement.
Cet homme, qui était un peu en ribote, racontait des choses étranges.
Il assurait que toute la campagne, à dix lieues à la ronde, avait pris les armes, et que M. le baron d'Escorval était à la tête du soulèvement.
Lui-même se fût joint volontiers aux conjurés, s'il n'eût eu une vache près de vêler...
Il ne doutait pas du succès, affirmant que Napoléon II, Marie-Louise et tous les maréchaux de l'Empire étaient cachés à Montaignac...
Hélas! il faut bien l'avouer, Lacheneur ne reculait pas devant des mensonges plus grossiers encore, dès qu'il s'agissait de gagner des complices à sa cause.
Mme d'Escorval ne devait pas s'arrêter à ces fables ridicules, mais elle put croire, elle crut que le baron était en effet le chef de ce vaste complot.
Ce qui eût absolument consterné tant de femmes à sa place, la rassurait.
Elle avait en son mari une foi entière, absolue, indiscutée. Elle le voyait bien supérieur à tous les autres hommes, impeccable, infaillible pour ainsi dire. Du moment où il disait «cela est,» elle croyait.
Donc, si son mari avait organisé une conspiration, c'était bien. S'il s'était aventuré, c'est qu'il espérait réussir. Donc, elle était sûre du succès.
Impatiente cependant de connaître les résultats, elle expédia le jardinier à Sairmeuse, avec ordre de s'informer adroitement et d'accourir dès qu'il aurait recueilli quelque chose de positif.
Il revint sur le coup de deux heures, blême, effaré, tout en larmes.
Le désastre était déjà connu et on le lui avait raconté avec les plus épouvantables exagérations. On lui avait dit que des centaines et des milliers d'hommes avaient été tués et que toute une armée se répandait dans la campagne, massacrant tout...
Pendant qu'il parlait, Mme d'Escorval se sentait devenir folle.
Elle voyait, oui, positivement elle voyait son fils et son mari morts... pis encore: mortellement blessés et agonisant sur le grand chemin... ils étaient étendus sur le dos, les bras en croix, livides, sanglants, les yeux démesurément ouverts, râlant, demandant de l'eau... une goutte d'eau...
--Je veux les voir!... s'écria-t-elle avec l'accent du plus affreux égarement... J'irai sur le champ de bataille, et je chercherai parmi les morts, jusqu'à ce que je les trouve... Allumez des torches, mes amis, et venez avec moi... car vous m'aiderez, n'est-ce pas?... Vous les aimiez, eux si bons!... Vous ne voudriez pas laisser leurs corps sans sépulture!... Oh! les misérables!... les misérables, qui me les ont tués...
Les domestiques s'étaient empressés d'obéir, quand retentit sur la route le galop saccadé et convulsif d'un cheval surmené, et le roulement d'une voiture.
--Les voilà!... s'écria le jardinier, les voilà!...
Mme d'Escorval, suivie de ses gens, se précipita dehors juste assez à temps pour voir un cabriolet entrer dans la cour, et le cheval fourbu, rendu, épuisé, manquer des quatre fers et s'abattre.
Déjà l'abbé Midon et Maurice avaient sauté à terre, et ils soulevaient, ils attiraient un corps inanimé, étendu en travers, sur les coussins...
L'énergie si grande de Marie-Anne n'avait pu résister à tant de chocs successifs; la dernière scène l'avait brisée. Une fois en voiture, tout danger immédiat ayant disparu, l'exaltation désespérée qui la soutenait tombant, elle s'était trouvée mal, et tous les efforts de Maurice et du prêtre pour la ranimer étaient demeurés inutiles.
Mais Mme d'Escorval ne pouvait reconnaître Mlle Lacheneur sous ses vêtements masculins...
Elle vit seulement que ce n'était pas son mari qui était là, et elle sentit comme un frisson mortel qui lui montait des pieds jusqu'au cœur...
--Ton père!... Maurice, dit-elle d'une voix étouffée, et ton père!...
L'impression fut terrible.
Jusqu'à ce moment, Maurice et le curé de Sairmeuse s'étaient bercés de cet espoir que M. d'Escorval serait rentré avant eux...
Maurice chancela à ce point qu'il faillit laisser échapper son précieux fardeau. L'abbé s'en aperçut, et sur un signe de lui, deux domestiques soulevèrent doucement Marie-Anne et l'emportèrent...
Alors il s'avança vers Mme d'Escorval.
--Monsieur le baron ne saurait tarder à arriver, madame, dit-il à tout hasard, il a dû fuir des premiers...
Ah! Maurice, sur la lande, avait bien jugé sa mère... Sur ce mot, elle se redressa.
--Le baron d'Escorval ne peut avoir fui, interrompit-elle... Un général ne déserte pas en face de l'ennemi... Si la déroute se met parmi ses soldats, il se jette au-devant d'eux, il les ramène au combat où il se fait tuer...
--Ma mère! balbutia Maurice, ma mère!...
--Oh!... ne cherchez pas à m'abuser!... Mon mari était le chef du complot... les conjurés battus et dispersés se sauvent lâchement... Dieu ait pitié de moi!... mon mari est mort!
Si perspicace que fût l'abbé, il ne pouvait comprendre, il pensa que la douleur égarait la raison de cette femme si éprouvée...
--Eh! madame! s'écria-t-il, M. le baron n'était pour rien dans ce mouvement, bien loin de là...
Il s'arrêta; ceci se passait dans une cour fermée seulement par une grille, à la lueur des flambeaux allumés par les gens; de la route on pouvait voir... il comprit l'imprudence.
--Venez, madame, fit-il en entraînant la baronne vers la maison, et vous aussi, Maurice, venez!...
C'est avec la docilité passive et muette des grandes douleurs que Mme d'Escorval suivit le curé de Sairmeuse...
Son corps seul agissait, machinalement; son âme et sa pensée s'envolaient à travers les espaces, vers l'homme qui avait été tout pour elle et dont l'âme et la pensée, sans doute, l'appelaient du fond de l'abîme où il avait roulé...
Mais quand elle eût passé le seuil du salon, elle tressaillit et quitta le bras du prêtre, brusquement ramenée au sentiment de la réalité présente...
Elle venait d'apercevoir Marie-Anne sur le canapé où les domestiques l'avaient déposée.
--Mlle Lacheneur!... balbutia-t-elle, ici, sous ce costume... morte!...
On devait la croire morte, en effet, la pauvre enfant, à la voir ainsi roide et glacée, livide, comme si on lui eût tiré des veines la dernière goutte de sang. Son visage si beau avait l'immobilité du marbre, ses lèvres blanches s'entr'ouvraient sur ses dents convulsivement serrées et un large cercle, d'un bleu intense, cernait ses paupières fermées.
Ses longs cheveux noirs, qu'elle avait roulés pour les glisser sous son chapeau de paysan, s'étaient détachés, ils s'éparpillaient opulents et splendides sur ses épaules et traînaient jusqu'à terre...
--Ce n'est qu'une syncope sans gravité, déclara l'abbé Midon, après avoir examiné Marie-Anne, elle ne tardera pas à reprendre ses sens...
Et aussitôt, rapidement et clairement, il indiqua ce qu'il y avait à faire, aux femmes de la baronne, aussi éperdues que leur maîtresse.
Mme d'Escorval regardait la pupille dilatée par la terreur, elle paraissait douter de sa raison, et incessamment elle passait la main sur son front mouillé d'une sueur froide...
--Quelle nuit! murmurait-elle, quelle nuit!...
--Il faut vous remettre, madame, prononça le prêtre d'un accent ému mais ferme; la religion, le devoir vous défendent de vous abandonner ainsi!... Épouse, où donc est votre énergie!... Chrétienne, qu'est devenue votre confiance en Dieu, juste et bon!...
--Oh!... j'ai du courage, monsieur, bégayait l'infortunée, j'ai du courage!...
L'abbé Midon la conduisit à un fauteuil où il la força de s'asseoir, pendant que les femmes de chambre s'empressaient autour de Marie-Anne, et d'un ton plus doux il reprit:
--Pourquoi désespérer, d'ailleurs, madame?... Votre fils est près de vous, en sûreté... Votre mari ne saurait être compromis, il n'a rien fait que je n'aie fait moi-même...
Et en peu de mots, avec une rare précision, il expliqua le rôle du baron et le sien pendant cette funeste soirée.
Mais ce récit, loin de rassurer la baronne, semblait augmenter son épouvante.
--Je vous entends, monsieur le curé, interrompit-elle, et je vous crois... Mais je sais aussi que tous les gens de la campagne sont persuadés que mon mari commande les paysans soulevés, ils le croient et ils le disent...
--Eh bien?
--S'il a été fait prisonnier, comme vous me le donnez à entendre, il sera traduit devant la Cour prévôtale... N'était il pas l'ami de l'empereur. C'est un crime cela, vous le savez bien! Il sera jugé et condamné à mort...
--Non, madame, non!... ne suis-je pas là? Je me présenterai devant le tribunal, et je dirai: «Me voici, j'ai vu, _adsum qui vidi_.»
--Et ils vous arrêteront vous aussi, monsieur l'abbé, parce que vous n'êtes pas un prêtre selon le cœur de ces hommes cruels; ils vous jetteront en prison, et ils vous enverront à l'échafaud!...
Depuis un moment, Maurice écoutait, pâle, anéanti, près de tomber...
Sur ces derniers mots, il s'affaissa par terre, sur le tapis, à genoux, cachant son visage entre ses mains...
--Ah!... j'ai tué mon père!... s'écria-t-il...
--Malheureux enfant!... Que dis-tu!...
Le prêtre lui faisait signe de se taire, il ne le vit pas et poursuivit:
--Mon père ignorait jusqu'à l'existence de cette conspiration, dont M. Lacheneur était l'âme, mais je la connaissais, moi!... Je voulais qu'elle réussît, parce que de son succès dépendait le bonheur de ma vie... Et alors, misérable que je suis, quand il s'agissait d'attirer dans nos rangs quelque complice timide et indécis, j'invoquais ce nom respecté et aimé d'Escorval... Ah! j'étais fou!... j'étais fou!...
Il eut un geste désespéré, et, avec une expression déchirante, il ajouta:
--Et en ce moment encore, je n'ai pas le courage de maudire ma folie!... Oh! ma mère, ma mère; si tu savais!...
Les sanglots lui coupèrent la parole, et alors on put entendre comme un faible gémissement...
Marie-Anne revenait à elle. Déjà elle s'était à demi redressée sur le canapé, et elle considérait cette scène navrante d'un air de profonde stupeur, comme si elle n'y eût rien compris.
D'un geste doux et lent, elle écartait ses cheveux de son front, et elle clignait des yeux, éblouie par l'éclat des bougies...
Elle voulait parler, interroger, elle s'efforçait de rassembler ses idées, elle cherchait des mots pour les traduire... L'abbé Midon lui commanda le silence.
Seul, au milieu de tous ces malheureux affolés, le prêtre conservait son sang-froid et la lucidité de son intelligence.
Éclairé par le témoignage de Mme d'Escorval et les aveux de Maurice, il comprenait tout et discernait nettement l'effroyable danger dont étaient menacés le baron et son fils.
Comment conjurer ce danger?... Qu'imaginer, que faire?...
Il n'y avait ni à s'expliquer ni à réfléchir; avec chaque minute s'envolait une chance de salut... Il s'agissait de prendre un parti sur-le-champ et d'agir.
L'abbé Midon eut ce courage. Il courut à la porte du salon et appela les gens groupés dans l'escalier.
Quand ils furent tous réunis autour de lui:
--Écoutez-moi bien, leur dit-il de cette voix impérieuse et brève que donne la certitude du péril prochain, et souvenez-vous que de votre discrétion dépend peut-être la vie de vos maîtres. On peut compter sur vous, n'est-ce pas?
Toutes les mains se levèrent comme pour prêter serment.
--Avant une heure, continua le prêtre, les soldats lancés sur les traces des fuyards seront ici. Pas un mot de ce qui s'est passé ce soir ne doit être prononcé. Pour tout le monde, je dois être parti avec M. le baron et revenu seul. Nul de vous ne doit avoir vu Mlle Lacheneur... Nous allons lui chercher une cachette... Rappelez-vous, mes amis, que le seul soupçon de sa présence ici perdrait tout... Si les soldats vous interrogent, efforcez-vous de leur persuader que M. Maurice n'est pas sorti ce soir...
Il s'arrêta, chercha s'il n'oubliait rien de ce que pouvait suggérer la prudence humaine, et ajouta:
--Un mot encore: Nous voir tous debout à l'heure qu'il est, paraîtra suspect... C'est ce que je souhaite... Nous alléguerons, pour nous justifier, l'inquiétude où nous mettent l'absence de M. le baron et aussi une indisposition très-grave de Mme la baronne... car Mme la baronne va se coucher; elle évitera ainsi un interrogatoire possible... Et vous, Maurice, courez changer de vêtements... et surtout, lavez-vous bien les mains, et répandez ensuite quelque parfum dessus...
Chacun sentait si bien l'imminence d'une catastrophe, qu'en moins de rien tout fut disposé comme l'avait ordonné l'abbé Midon.
Marie-Anne, bien qu'elle fût loin d'être remise, fut conduite à une petite logette sous les combles; Mme d'Escorval se retira dans sa chambre et les domestiques regagnèrent l'office...
Maurice et l'abbé Midon restèrent seuls au salon, silencieux, oppressés...
La figure si calme du curé de Sairmeuse trahissait d'affreuses anxiétés. Maintenant, oui, il croyait M. d'Escorval prisonnier, et toutes ses précautions n'avaient qu'un but, écarter de Maurice tout soupçon de complicité... c'était, pensait-il, le seul moyen qu'il y eût de sauver le baron. Ses combinaisons réussiraient-elles?...
Un violent coup de cloche à la grille l'interrompit...
On entendit les pas du jardinier qui allait ouvrir, le grincement de la grille, puis le piétinement d'une compagnie de soldats dans la cour.
Une voix forte commanda:
--Halte!... Reposez vos armes...
Le prêtre regarda Maurice, et il vit qu'il pâlissait comme s'il allait mourir.
--Du calme!... lui dit-il, ne vous troublez pas... Gardez votre sang-froid... Et n'oubliez pas mes instructions!...
--Ils peuvent venir, répondit Maurice, j'ai du courage!...
La porte du salon s'ouvrit, si brutalement poussée, que les deux battants cédèrent à la fois comme sous un coup d'épaule.