Monsieur Lecoq — Volume 1 L'enquête
Part 6
Entre l'instant où la ronde avait entendu un cri et le moment où Lecoq avait vu par la découpure du volet tomber la victime, tout avait été consommé.
L'examen des deux autres individus «homicidés,» pour parler la langue de la médecine légale, exigeait des précautions différentes sinon plus grandes.
Leur position avait été respectée; ils gisaient en travers de la cheminée comme ils étaient tombés, et leur attitude devait fournir des indices précieux.
Elle était telle, cette attitude, qu'il ne pouvait même tenir à l'idée que leur mort n'eût pas été instantanée.
Tous deux étaient étendus sur le dos, les jambes allongées, les mains largement ouvertes.
Pas de crispations, de torsions de muscles, nulle trace de combat, ils avaient été foudroyés.
Leur physionomie, à l'un et à l'autre, exprima l'épouvante arrivée à son paroxysme. Ce qui devait faire présumer, l'opinion de Devergie admise, que le dernier sentiment de leur existence avait été non la colère et la haine, mais la terreur...
--Ainsi, disait le vieux docteur, je suis autorisé à imaginer qu'ils ont dû être stupéfiés par quelque spectacle absolument imprévu, étrange, effrayant... Cette expression terrifiée que je leur vois, je ne l'ai surprise qu'une fois, sur les traits d'une brave femme, morte subitement du saisissement qu'elle éprouva en voyant entrer chez elle un de ses voisins qui s'était déguisé en fantôme, pour lui faire une bonne farce.
Ces explications du médecin, Lecoq les buvait, pour ainsi dire, et il cherchait à les ajuster aux vagues hypothèses qui surgissaient du fond de sa pensée.
Mais qui pouvaient être ces individus, accessibles à une telle peur?
Garderaient-ils comme l'autre le secret de leur identité?
Le premier que les docteurs examinèrent avait dépassé la cinquantaine. Ses cheveux étaient rares et blanchissaient; toute sa barbe était rasée, à l'exception d'une grosse touffe rousse et rude qui s'épanouissait sous son menton très-proéminent.
Il était misérablement vêtu, d'un pantalon qui s'effiloquait sur des bottes lugubrement éculées, et d'une blouse de laine noire toute maculée.
Celui-là, le vieux docteur le déclara, avait été tué d'un coup de feu tiré à bout portant: la largeur de la plaie circulaire, l'absence de sang sur les bords, la peau rétractée, les chairs dénudées, noircies, brûlées, le démontraient avec une précision mathématique.
L'énorme différence des plaies d'armes à feu selon la distance, sauta aux yeux quand les médecins arrivèrent à l'autopsie du dernier de ces malheureux.
La balle qui lui avait donné la mort avait été tirée à plus d'un mètre de lui, et sa blessure n'avait rien de l'aspect hideux de l'autre.
Cet individu, plus jeune de quinze ans au moins que son compagnon, était petit, trapu et remarquablement laid.
Sa figure complètement imberbe était toute couturée par la petite vérole.
Sa tenue était celle des pires rôdeurs de barrières. Il portait un pantalon à carreaux gris sur gris, et une blouse ouverte à revers. Ses bottines avaient été cirées. La petite casquette cirée, tombée près de lui, devait bien accompagner sa coiffure prétentieuse et sa cravate à la Collin...
Mais voilà tout ce que le rapport des médecins dégagé de ses termes techniques, voilà tout ce que les investigations les plus attentives fournirent de renseignements.
Vainement les poches de ces deux hommes avaient été explorées, fouillées; elles ne contenaient rien qui put mettre sur la trace de leur personnalité, de leur nom, de leur situation sociale, de leur profession.
Non rien, pas une indication même vague, pas une lettre, pas une adresse, pas un chiffon de papier; rien, pas même un de ces menus objets d'un usage personnel, comme une blague, un couteau, une pipe, qui peuvent devenir une occasion de reconnaissance, de constatation d'identité.
Du tabac dans un sac de papier, des mouchoirs de poche sans marque, des cahiers à cigarettes, voilà tout ce qu'on avait réuni.
Le plus âgé avait soixante-sept francs, à même son gousset; le plus jeune était nanti de deux louis...
Ainsi, rarement la police s'était trouvée en présence d'une aussi grave affaire avec aussi peu de renseignements.
À l'exception du fait lui-même, trop prouvé par trois victimes, elle ignorait tout, les circonstances et le mobile, et les probabilités entrevues, loin de dissiper les ténèbres, les épaississaient.
Certes, il était à espérer qu'avec du temps, de l'obstination, des recherches et les puissants moyens d'investigation dont dispose la rue de Jérusalem, on arriverait jusqu'à la vérité...
Mais, en attendant, tout était mystère, à ce point qu'on en était à se demander de quel côté réellement était le crime.
Le meurtrier était arrêté, mais s'il persistait dans son mutisme, comment lui jeter son nom à la face? Il protestait de son innocence, comment l'accabler des preuves de sa culpabilité?
Des victimes, on ignorait tout... Et l'une d'elles s'accusait.
Une inexplicable influence liait la langue de la veuve Chupin.
Deux femmes, dont l'une pouvait perdre à la _Poivrière_ une boucle d'oreille de 5,000 francs, avaient assisté à la lutte... puis disparu.
Un complice, après deux traits d'une audace inouïe, s'était échappé....
Et tous ces gens, le meurtrier, les femmes, la cabaretière, le complice et les victimes, étaient également suspects, inquiétants, étranges, également soupçonnés de n'être pas ce qu'ils semblaient être.
Aussi le commissaire, d'une voix attristée, résumait ses impressions. Peut-être songeait-il qu'il aurait, au sujet de tout cela, un quart d'heure difficile à la Préfecture.
--Allons, dit-il enfin, il faudra transporter ces trois individus à la Morgue. Là, on les reconnaîtra sans doute.
Il se recueillit et ajouta:
--Et dire que l'un de ces morts est peut-être Lacheneur...
--C'est peu probable, dit Lecoq. Le faux soldat, demeuré le dernier vivant, avait vu tomber ses deux compagnons. S'il eût supposé Lacheneur tué, il n'eût pas parlé de vengeance.
Gévrol qui depuis deux heures affectait de rester à l'écart, s'était rapproché. Il n'était pas homme à se rendre même à l'évidence.
--Si monsieur le commissaire, dit-il, veut m'en croire, il s'en tiendra à mon opinion, un peu plus positive que les rêveries de M. Lecoq.
Un roulement de voiture devant la porte du cabaret l'interrompit, et l'instant d'après le juge d'instruction entrait.
X
Il n'était personne à la _Poivrière_ qui ne connût, au moins de vue, le juge d'instruction qui arrivait, et Gévrol, vieil habitué du Palais de Justice, murmura son nom.
M. Maurice d'Escorval.
Il était fils de ce fameux baron d'Escorval qui, en 1815, faillit payer de sa vie son dévouement à l'Empire, et dont Napoléon, à Sainte-Hélène, faisait ce magnifique éloge:
«Il existe, je le crois, des hommes aussi honnêtes; mais plus honnêtes, non, ce n'est pas possible.»
Entré jeune dans la magistrature, doué de remarquables aptitudes, M. d'Escorval semblait promis aux plus hautes destinées. Il trompa les pronostics en refusant obstinément toutes les situations qui lui furent offertes, pour conserver près du tribunal de la Seine ses modestes et utiles fonctions.
Il disait, pour expliquer ses refus, qu'il tenait au séjour de Paris plus qu'à l'avancement le plus envié, et on ne comprenait pas trop cette passion de sa part. Malgré ses brillantes relations, en effet, et en dépit de sa fortune très-considérable, depuis la mort d'un frère aîné, il menait l'existence la plus retirée, cachant sa vie, ne se révélant que par son travail obstiné et par le bien qu'il répandait autour de lui.
C'était alors un homme de quarante-deux ans, qui paraissait plus jeune que son âge, encore que son front commençât à se dégarnir.
On eût admiré sa physionomie sans l'inquiétante immobilité qui la déparait, sans le plis sarcastique de ses lèvres trop minces, sans l'expression morne de ses yeux d'un bleu pâle.
Dire qu'il était froid et grave, eût été mal dire, et trop peu. Il était la gravité et la froideur mêmes avec une nuance de hauteur...
Saisi dès le seuil du cabaret par l'horreur du spectacle, c'est à peine si M. d'Escorval accorda aux médecins et au commissaire un salut distrait. Les autres ne comptaient pas, pour lui.
Déjà, toutes ses facultés étaient en jeu. Il étudiait le terrain, arrêtant son regard aux moindres objets, avec cette sagacité attentive du juge qui sait le poids d'un détail et qui comprend l'éloquence des circonstances extérieures.
--C'est grave!... dit-il enfin, bien grave!...
Le commissaire de police, pour toute réponse, leva les bras au ciel, geste qui traduisait bien sa pensée:
--À qui le dites-vous!...
Le fait est que, depuis deux heures, le digne commissaire trouvait cruellement lourde sa responsabilité, et qu'il bénissait le magistrat qui l'en déchargeait.
--Monsieur le procureur impérial n'a pu m'accompagner, reprit M. d'Escorval, il n'a pas le don d'ubiquité, et je doute qu'il lui soit possible de venir me rejoindre. Commençons donc nos opérations...
Jusqu'ici la curiosité des assistants était déçue, aussi le commissaire fut-il l'interprète du sentiment général, lorsqu'il dit:
--Monsieur le juge d'instruction a sans doute interrogé le coupable, et il doit savoir....
--Je ne sais rien, interrompit M. d'Escorval, qui parut fort surpris de l'interpellation.
Il s'assit sur cette réponse, et pendant que son greffier rédigeait les préliminaires de tout procès-verbal de constat, il se mit, lui, à lire le rapport écrit par Lecoq.
Blotti dans l'ombre, pâle, ému, fiévreux, le jeune policier s'efforçait de surprendre sur l'impassible visage du magistrat un indice de ses impressions.
C'était son avenir qui se décidait, qui allait dépendre d'un oui ou d'un non.
Et ce n'était plus à une intelligence obtuse comme celle du père Absinthe qu'il s'adressait, mais à une perspicacité supérieure.
--Si encore, pensait-il, je pouvais plaider ma cause!... Mais qu'est la phrase écrite, comparée à la phrase parlée, mimée, vivante, palpitante de l'émotion et des convictions de qui la prononce....
Bientôt il se sentit rassuré.
La figure du juge d'instruction gardait son immobilité, mais il hochait la tête, en signe d'approbation, et même, par instants, un détail plus ingénieux que les autres lui arrachait une exclamation: «Pas mal!... très-bien!...»
Lorsqu'il eut achevé:
--Tout ceci, dit-il enfin au commissaire, ne ressemble guère à votre rapport de ce matin, qui présentait cette ténébreuse affaire comme une bataille entre quelques misérables vagabonds.
L'observation n'était que trop juste, et le commissaire n'en était pas à regretter d'être resté chaudement au lit, s'en remettant absolument à Gévrol.
--Ce matin, répondit-il évasivement, j'avais résumé les impressions premières... elles ont été modifiées par les recherches ultérieures, de sorte que...
--Oh! interrompit le juge, je ne vous fais aucun reproche, je n'ai que des félicitations à vous adresser, au contraire... On n'agit pas mieux ni plus vite. Toute cette information révèle une grande pénétration, et les résultats en sont surtout exposés avec une clarté et une précision rares.
Lecoq eut comme un éblouissement.
Le commissaire, lui, hésita une seconde.
La tentation lui venait de confisquer l'éloge à son profit.
S'il la repoussa, c'est qu'il était honnête et que de plus il ne lui déplaisait pas de faire pièce à Gévrol, pour le punir de sa légèreté présomptueuse.
--Je dois avouer, dit-il enfin, que l'honneur de cette enquête ne me revient pas.
--Dès lors, à qui l'attribuer, sinon à l'inspecteur du service de la sûreté?
Ainsi pensa M. d'Escorval, non sans surprise, car ayant déjà employé Gévrol, il était loin de lui soupçonner l'ingéniosité, le style surtout, du rapport.
--C'est donc vous, lui demanda-t-il, qui avez si rondement conduit cette affaire?
--Ma foi, non!... répondit l'homme de la Préfecture, je n'ai pas tant d'esprit que ça, moi!... Je me contente de relever ce que je découvre, et je dis: Voilà. Je veux bien être pendu si toutes les imaginations de ce rapport existent ailleurs que dans la cervelle de celui qui l'a fait... Des blagues, quoi!
Peut-être était-il de bonne foi, étant de ces gens que l'amour-propre aveugle à ce point que, les yeux crevés par l'évidence, ils la nient.
--Cependant, insista le juge, les femmes dont voici les empreintes ont existé!... Le complice qui a laissé sur un madrier ces flocons de laine est un être réel... Cette boucle d'oreille est un indice réel, palpable...
Gévrol se tenait à quatre pour ne pas hausser les épaules.
--Tout cela, dit-il, s'explique sans qu'il soit besoin de chercher midi à quatorze heures. Que le meurtrier ait un complice... c'est possible. La présence des femmes est naturelle, partout où il y a des filous, on rencontre des voleuses. Quant au diamant, que prouve-t-il?... Que les coquins avaient fait un bon coup, qu'ils étaient venus ici partager le butin, et que du partage est venue la querelle...
C'était une explication, et si plausible, que M. d'Escorval garda le silence, se recueillant avant de prendre une détermination.
--Décidément, déclara-t-il enfin, j'adopte l'hypothèse du rapport... Quel en est l'auteur?
La colère rendait Gévrol plus rouge qu'un homard.
--L'auteur, répondit-il, est un de mes agents que voici, un fort et adroit, monsieur Lecoq!... Allons, malin, approche qu'on te voie...
Le jeune policier s'avança, les lèvres contractées par ce sourire de satisfaction qu'on appelle familièrement «la bouche en coeur.»
--Mon rapport n'est qu'un sommaire, monsieur, commença-t-il, mais j'ai certaines idées...
--Vous me les direz si je vous interroge, interrompit le juge.
Et sans se soucier du désappointement de Lecoq, il prit dans le portefeuille de son greffier deux imprimés qu'il remplit et qu'il tendit à Gévrol, en disant:
--Voici deux mandats de dépôt... faites prendre, au poste où ils sont consignés, l'inculpé et la maîtresse de ce cabaret, et qu'on les conduise à la Préfecture, où on les tiendra au secret.
Cet ordre donné, M. d'Escorval se retournait déjà vers les médecins, quand le jeune policier, au risque d'une rebuffade nouvelle, intervint.
--Oserais-je, demanda-t-il, prier monsieur le juge de me confier cette mission?
--Impossible, je puis avoir besoin de vous ici.
--C'est que, monsieur, j'aurais aimé pour recueillir certains indices, une occasion qui ne se représentera pas...
Le juge d'instruction comprit peut-être les intentions du jeune agent.
--Soit donc, répondit-il, mais en ce cas vous m'attendrez à la Préfecture où je me transporterai dès que j'aurai terminé ici... Allez!...
Lecoq ne se fit pas répéter la permission; il s'empara des mandats et s'élança dehors.
Il ne courait pas, il volait à travers les terrains vagues. Des fatigues de la nuit, il ne ressentait plus rien. Jamais il ne s'était senti le corps si dispos et si alerte, l'esprit si net et si lucide.
Il espérait, il avait confiance, et il eût été parfaitement heureux, s'il eût eu affaire à un tout autre juge d'instruction.
M. d'Escorval le gênait et le glaçait au point de paralyser ses moyens. Puis, de quel air de dédain il l'avait toisé, de quel ton impératif il lui avait imposé silence, et cela, lorsqu'il venait de louer son travail...
--Mais bast!... se disait-il, est-ce qu'on a jamais ici-bas une joie sans mélange!...
Et il courait...
XI
Quand, après vingt minutes de course, Lecoq arriva à l'entrée de la route de Choisy, le chef de poste de la place d'Italie faisait les cent pas, la pipe aux dents, devant son corps de garde.
À son air soucieux, au coup d'oeil inquiet qu'il jetait à chaque instant sur une petite fenêtre munie d'un abat-jour, les passants devaient reconnaître qu'il avait en cage, en ce moment, quelque oiseau d'importance.
Dès qu'il reconnut le jeune policier, son front se dérida, et il suspendit sa promenade.
--Eh bien!... demanda-t-il, quelles nouvelles?
--J'apporte l'ordre de conduire les prisonniers à la Préfecture.
Le chef de poste, aussitôt, se frotta les mains à s'enlever l'épiderme.
--Grand bien leur fasse!... s'écria-t-il, la voiture cellulaire passera d'ici à une heure, nous les y emballerons bien gentiment, et fouette cocher!...
Force fut à Lecoq d'interrompre l'expansion de sa satisfaction.
Les prisonniers sont-ils seuls? interrogea-t-il.
--Absolument seuls, la femme d'un côté, l'homme de l'autre... la nuit n'a pas donné... une nuit de Dimanche gras!... c'est surprenant. Il est vrai que votre chasse a été interrompue.
--Vous avez eu un ivrogne, cependant.
--Tiens! oui... dans le fait... ce matin, au jour... Un pauvre diable qui doit une fameuse chandelle à Gévrol.
Ce mot, ironie involontaire, devait aviver les regrets de Lecoq.
--Une fameuse chandelle, en effet!... approuva-t-il.
--C'est sûr, quoique vous ayez l'air de rire: sans Gévrol, il se faisait écraser.
--Et qu'est-il devenu, cet ivrogne?...
Le chef de poste haussa les épaules.
--Ah!... dame!... répondit-il, vous m'en demandez trop!... C'était un brave homme, qui avait passé la nuit chez des amis, et que l'air a étourdi quand il est sorti. Il nous a expliqué cela, quand il a été dégrisé, au bout d'une demi-heure. Non, je n'ai jamais vu un homme si vexé. Il en pleurait. Il répétait comme cela: Un père de famille, à mon âge!... c'est honteux!... Qu'est-ce que va dire ma femme!... que penseront les enfants!...
--Il parlait beaucoup de sa femme?...
--Rien que d'elle... Il doit même nous avoir dit son nom... Eudoxie, Léocadie... un nom dans ce genre-là, toujours. Il croyait, le pauvre bonhomme, qu'il était fautif, et qu'on allait le garder en prison. Il demandait à envoyer un commissionnaire chez lui. Quand on lui a dit qu'il était libre, j'ai cru qu'il allait devenir fou de plaisir, il nous embrassait les mains... Et il a filé!... Ah! il ne demandait pas son reste!
La raillerie du hasard continuait.
--Et vous l'avez mis avec le meurtrier? interrogea Lecoq.
--Comme de juste.
--Ils se sont parlé.
--Parlé!... plus souvent! Le bonhomme était soûl, je vous le répète, si soûl qu'il n'aurait pas seulement pu dire: pain. Quand on l'a déposé dans le violon, pouf!... il est tombé comme une souche. Dès qu'il s'est éveillé on lui a ouvert... Non, ils ne se sont pas parlé.
Le jeune policier était devenu pensif.
--C'est bien cela, murmura-t-il.
--Vous dites?...
--Rien.
Lecoq n'avait que faire de communiquer ses réflexions au chef de poste. Elles n'étaient pas précisément gaies...
--Je l'avais compris, pensait-il, cet ivrogne, qui n'est autre que le complice, a autant d'habileté que d'audace et de sang-froid. Pendant que nous suivions ses traces, il nous épiait. Nous nous éloignons, il ose pénétrer dans le cabaret. Puis il vient se faire prendre ici, et grâce à un truc d'une simplicité enfantine, comme tous les trucs qui réussissent, il parvient à parler au meurtrier. Avec quelle perfection il a joué son rôle!... Tous les sergents de ville y ont été pris, eux qui cependant se connaissent en ivrognes!... Mais je sais qu'il jouait un rôle, c'est déjà quelque chose... Je sais qu'il faut prendre le contre-pied de tout ce qu'il a dit... Il a parlé de sa famille, de sa femme, de ses enfants... donc il n'a ni enfants, ni femme, ni famille...
Il s'interrompit, il s'oubliait, ce n'était pas le moment de se perdre en conjectures.
--Au fait, reprit-il à haute voix, comment était-il, cet ivrogne?
--C'était un grand et gros papa, rougeaud, avec des favoris blancs, large figure, petits yeux, nez épaté, l'air bête et jovial..., une manière de Jocrisse.
--Quel âge lui avez-vous donné?
--De quarante à cinquante ans.
--Avez-vous quelque idée de sa profession?
--Ma foi!... ce bonhomme avec sa casquette et son grand mac-farlane marron doit être quelque petit boutiquier ou un employé.
Ce signalement assez précis obtenu, c'était toujours autant de pris; Lecoq allait pénétrer dans le corps de garde quand une réflexion l'arrêta.
--J'espère du moins, dit-il, que cet ivrogne n'a pas communiqué avec la Chupin!...
Le chef de poste éclata de rire.
--Eh!... comment l'eût-il pu!... répondit-il. Est-ce que la vieille n'est pas dans sa prison à elle!... Ah! la coquine! Tenez, il n'y a pas une heure qu'elle a cessé de hurler et de vociférer. Non!... de ma vie, je n'ai entendu des horreurs et des abominations comme celles qu'elle nous criait. C'était à faire rougir les pavés du poste; même l'ivrogne en était tellement interloqué qu'il est allé lui parler au judas pour l'engager à se taire....
Le jeune policier eut un si terrible geste que le chef du poste s'arrêta court.
--Qu'y a-t-il donc? balbutia-t-il. Vous vous fâchez... pourquoi?
--Parce que, répondit Lecoq furieux, parce que...
Et ne voulant pas avouer la cause vraie de sa colère, il entra au poste en disant qu'il allait voir le prisonnier.
Resté seul, le chef de poste se mit à jurer à son tour.
--Ces «cocos» de la sûreté sont toujours les mêmes, grondait-il, tous. Ils vous questionnent, on leur dit tout ce qu'ils veulent savoir, et après, si on leur demande quelque chose, ils vous répondent: «rien» ou «parce que»!... Farceurs!... Ils ont trop de chance, et ça les rend fiers. Pas de garde, pas d'uniforme, la liberté... Mais où donc est passé celui-ci?
L'oeil collé au judas qui sert aux hommes de garde à surveiller les prisonniers du violon, Lecoq examinait avidement le meurtrier.
C'était à se demander si c'était bien là le même homme qu'il avait vu quelques heures plus tôt à la _Poivrière_, debout sur le seuil de la porte de communication, tenant la ronde en respect, enflammé par toutes les furies de la haine, le front haut, l'oeil étincelant, la lèvre frémissante....
Maintenant, toute sa personne trahissait le plus effroyable affaissement, l'abandon de soi, l'anéantissement de la pensée, l'hébétude, le désespoir...
Il était assis en face du judas, sur un banc grossier, les coudes sur les genoux, le menton dans la main, l'oeil fixe, la lèvre pendante...
--Non, murmura Lecoq, non cet homme n'est pas ce qu'il paraît être.
Il l'avait examiné, il voulut lui parler. Il entra, l'homme leva la tête, arrêta sur lui un regard sans expression, mais ne dit mot.
--Eh bien!... demanda le jeune policier, comment cela va-t-il?
--Je suis innocent! répondit l'homme d'une voix rauque.
--Je l'espère bien... mais c'est l'affaire du juge. Moi je viens savoir si vous n'auriez pas besoin de prendre quelque chose...
--Non!
Sur la seconde même, le meurtrier se ravisa.
--Tout de même, ajouta-t-il, je casserais bien une croûte, histoire de boire un verre de vin.
--On vous sert, répondit Lecoq.
Il sortit aussitôt, et tout en courant dans le voisinage pour acheter quelques comestibles, il se pénétrait de cette idée, qu'en demandant à boire après un refus, l'homme n'avait songé qu'à la vraisemblance du personnage qu'il prétendait jouer...
Quoi qu'il en fût, le meurtrier mangea du meilleur appétit. Il se versa ensuite un grand verre de vin, le vida lentement et dit:
--C'est bon!... Ça fait du bien où ça passe.
Cette satisfaction désappointa fort le jeune policier. Il avait choisi, en manière d'épreuve, un de ces horribles liquides bleuâtres, troubles, épais, nauséabonds, qui se fabriquent à la barrière, et il s'attendait à un haut-le-coeur, pour le moins, du meurtrier...
Et pas du tout!... Mais il n'eut pas le loisir de chercher les conclusions de ce fait. Un roulement au dehors annonçait l'arrivée de la voiture de la Préfecture, lugubre véhicule, qui a reçu entre autres noms celui de «panier à salade à compartiments.»
Il fallut y porter la veuve Chupin, qui se débattait et criait à l'assassin, puis le meurtrier fut invité à y prendre place.
Là, du moins, le jeune policier comptait sur quelque manifestation de répugnance, et il guettait... Rien. L'homme monta dans l'affreuse voiture le plus naturellement du monde, et même il prit possession de son compartiment en habitué, qui connaît les êtres et sait quelle position est la meilleure dans un si étroit espace.
--Ah! le mâtin est fort!... murmura Lecoq dépité, mais je l'attends à la Préfecture.
XII