Monsieur Lecoq — Volume 1 L'enquête
Part 22
Le père Absinthe arrivé, toutes les portes du rez-de-chaussée furent fermées; on s'assura de toutes les issues et les investigations commencèrent à travers l'hôtel de Sairmeuse, un des plus vastes et des plus magnifiques du faubourg Saint-Germain.
Mais toutes les merveilles de l'univers n'eussent obtenu de Lecoq ni un regard, ni une seconde d'attention. Toute son intelligence, toutes ses pensées étaient au prévenu.
Et c'est certainement sans rien voir qu'il traversa des salons admirables, une galerie de tableaux sans rivale à Paris, la salle à manger aux dressoirs chargés de précieuse vaisselle plate.
Il allait avec une sorte de rage, pressant les gens qui le guidaient et l'éclairaient. Il soulevait comme une plume les meubles les plus lourds, il dérangeait les fauteuils et les chaises, il sondait les placards et les armoires, il interrogeait les tentures, les rideaux et les portières.
Jamais perquisition ne fut plus complète. De la cour au grenier pas un recoin ne fut oublié. Et même, arrivé aux combles, le jeune policier se hissa par une lucarne jusque sur les toits qu'il examina.
Enfin, après deux heures d'un prodigieux travail, Lecoq fut ramené au palier du premier étage.
Cinq ou six domestiques seulement l'avaient suivi. Les autres, un à un, s'étaient esquivés, ennuyés à la fin de cette aventure qui avait eu pour eux, en commençant, l'attrait d'une partie de plaisir.
--Vous avez tout vu, messieurs les agents, déclara un vieux valet de pied.
--Tout!... interrompit le Suisse, certes non! Il y a à voir encore les appartements de monseigneur et ceux de Mme la duchesse.
--Hélas!... murmura le jeune policier, à quoi bon!... Mais déjà le Suisse était allé frapper doucement à l'une des portes donnant sur le palier. Son acharnement égalait celui des agents de la sûreté, s'il ne le dépassait. Ils avaient vu le meurtrier entrer, lui ne l'avait pas vu sortir; donc il était dans l'hôtel, et il voulait qu'on le retrouvât, il le voulait opiniâtrement.
La porte cependant s'entre-bâilla, et le visage grave et bien rasé de Otto, le premier valet de chambre, se montra.
--Que diable voulez-vous? demanda-t-il d'un ton rogue.
--Entrer chez monseigneur, répondit le Suisse; afin de nous assurer que le malfaiteur ne s'y est pas réfugié.
--Êtes-vous fou!... déclara M. le premier valet; quand y serait-il entré, et comment? Je ne puis d'ailleurs souffrir qu'on dérange M. le duc. Il a travaillé toute la nuit, et il vient de se mettre au bain pour se délasser avant de se coucher.
Le Suisse parut fort contrarié de l'algarade et Lecoq apprêtait des excuses, quand une voix se fit entendre, qui disait:
--Laissez, Otto, laissez ces braves gens faire leur métier.
--Ah!... entendez-vous!... fit le Suisse triomphant.
--Très-bien!... M. le duc permet... cela étant, arrivez, je vais vous éclairer.
Lecoq entra, mais c'est pour la forme seulement qu'il parcourut les diverses pièces, la bibliothèque, un admirable cabinet de travail, un ravissant fumoir.
Comme il traversait la chambre à coucher, il eut l'honneur d'entrevoir M. le duc de Sairmeuse, par la porte entr'ouverte d'une petite salle de bains de marbre blanc.
--Eh bien!... cria gaiement le duc, le malfaiteur est-il toujours invisible?...
--Toujours, monseigneur!... répondit respectueusement le jeune policier.
Le valet de chambre ne partageait pas la bonne humeur de son maître.
--Je pense, messieurs les agents, dit-il, que vous pouvez vous épargner la peine de visiter l'appartement de Mme la duchesse. C'est un soin dont nous nous sommes chargés, les femmes et moi, et nous avons regardé jusque dans les tiroirs...
Sur le palier, le vieux valet de pied, qui ne s'était pas permis d'entrer, attendait les agents de la sûreté.
Il avait sans doute reçu des ordres, car il leur demanda poliment s'ils n'avaient besoin de rien, et s'il ne leur serait pas agréable, après une nuit de fatigues, d'accepter une tranche de viande froide et un verre de vin.
Les yeux du père Absinthe étincelèrent. Il pensa, probablement, que dans cette demeure quasi royale on devait manger et boire des choses exquises, telles qu'il n'en avait pas goûté de sa vie.
Mais Lecoq refusa brusquement, et il sortit de l'hôtel de Sairmeuse, entraînant son vieux compagnon.
Le pauvre garçon avait hâte de se trouver seul. Depuis plusieurs heures, il avait eu besoin de toute la puissance de sa volonté pour ne rien laisser paraître de sa rage et de son désespoir.
Mai disparu, évanoui, évaporé!... à cette idée il se sentait devenir fou.
Ce qu'il avait déclaré impossible était arrivé.
Il avait, dans la confiance de son orgueil, répondu sur sa tête du prévenu, et ce prévenu s'était échappé, il lui avait glissé entre les doigts!...
Une fois dans la rue, il s'arrêta devant le père Absinthe, croisant les bras, et d'une voix brève:
--Eh bien!... l'ancien, demanda-t-il, que pensez-vous de cela?...
Le bonhomme secoua la tête, et sans avoir certes conscience de sa maladresse:
--Je pense, répondit-il, que Gévrol va joliment se frotter les mains.
À ce nom, qui était celui de son plus cruel ennemi, Lecoq bondit comme le taureau blessé.
--Oh! s'écria-t-il, Gévrol n'a pas encore partie gagnée. Nous avons perdu Mai, c'est un malheur; seulement son complice nous reste; nous le tenons ce personnage insaisissable, qui a fait échouer toutes nos combinaisons. Il est certainement habile et dévoué, mais nous verrons si son dévouement résiste à la perspective des travaux forcés. Et il n'y a pas à dire, c'est là ce qui l'attend s'il se tait et s'il accepte ainsi la complicité de l'escalade de cette nuit. Oh! je suis sans crainte, M. Segmuller saura bien lui arracher le mot de l'énigme.
Il brandit son poing fermé, d'un air menaçant; puis, d'un ton plus calme, il ajouta:
--Mais allons au poste où on l'a conduit, je veux l'interroger.
XXXIX
Il faisait grand jour alors, il était près de six heures, et quand le jeune policier et le père Absinthe arrivèrent au poste, ils trouvèrent celui qui le commandait assis à une petite table, rédigeant son rapport.
Il ne se dérangea pas, lorsqu'ils entrèrent, ne pouvant les reconnaître sous leur travestissement.
Mais quand ils se furent nommés, le chef de poste se leva avec un visible empressement et leur tendit la main.
--Par ma foi!... dit-il, je vous félicite de votre belle capture de cette nuit.
Le père Absinthe et Lecoq échangèrent un regard inquiet.
--Quelle capture?... firent-ils ensemble.
--Cet individu que vous m'avez expédié cette nuit, si bien ficelé.
--Eh bien?...
Le chef de poste éclata de rire.
--Allons, fit-il, vous ignorez votre bonheur. Ah! la chance vous a bien servis, et vous aurez une jolie gratification...
--Enfin, qui avons-nous pris? demanda le père Absinthe impatienté.
--Un coquin de la pire espèce, un forçat en rupture de ban, recherché inutilement depuis trois mois, et dont vous avez certainement le signalement en poche, Joseph Couturier, enfin!...
Aux derniers mots du chef de poste, Lecoq devint si affreusement pâle, que le père Absinthe étendit les bras, croyant qu'il allait tomber.
On s'empressa de lui avancer une chaise, et il s'assit.
--Joseph Couturier! bégayait-il, sans avoir, en apparence, conscience de ce qu'il disait; Joseph Couturier!... un forçat en rupture de ban!...
Le chef de poste ne comprenait certes rien au trouble affreux du jeune policier, non plus qu'à l'air déconfit du père Absinthe.
--Mâtin!... observa-t-il, le succès vous fait une fière impression, à vous autres!... Il est vrai que la prise est fameuse. Je vois d'ici le nez de Gévrol, qui hier encore se prétendait seul capable d'arriver à ce dangereux coquin.
Ainsi, jusqu'à la fin, les événements se moquaient à plaisir du jeune policier. Quelle ironie que ces compliments, après un échec sans doute irréparable! Ils le cinglèrent comme autant de coups de fouet, et si cruellement, qu'il se dressa, retrouvant toute son énergie.
--Vous devez vous tromper, dit-il brusquement au chef de poste, cet homme n'est pas Couturier.
--Je ne me trompe pas, rassurez-vous. Son signalement se rapporte trait pour trait à celui de la circulaire qui ordonne de le rechercher. Il lui manque bien, ainsi qu'il est spécifié, le petit doigt de la main gauche...
--Ah!... c'est une preuve, gémit le père Absinthe.
--N'est-ce pas?... Eh bien! j'en sais une plus concluante. Couturier est une vieille connaissance à moi. Je l'ai déjà eu en pension toute une nuit, et il m'a reconnu comme je le reconnaissais.
À cela, pas d'objection possible. C'est donc d'un tout autre ton que Lecoq reprit:
--Du moins, camarade, vous me permettrez bien d'adresser quelques questions à notre prisonnier?
--Oh!... tant que vous voudrez. Après toutefois que nous aurons barricadé la porte et placé deux de mes hommes devant. Ce Couturier est un gaillard qui adore le grand air et qui nous brûlerait très-bien la politesse...
Ces précautions prises, l'homme au feutre fut tiré du violon où il était enfermé.
Il s'avança tout souriant, ayant déjà recouvré cette insouciance des vieux repris de justice qui, une fois arrêtés, sont sans rancune contre la police, pareils en cela aux joueurs qui, ayant perdu, tendent la main à leur adversaire.
Du premier coup, il reconnut Lecoq.
--Ah!... c'est vous, dit-il, qui m'avez «servi...» Vous pouvez vous vanter d'avoir un fier jarret et une solide poigne. Vous êtes tombé sur mon dos comme du ciel, et la nuque me fait encore mal de vos caresses...
--Alors, fit le jeune policier, si je vous demandais un service, vous ne me le rendriez pas?
--Oh!... tout de même. Je n'ai pas plus de fiel qu'un poulet, et votre face me revient. De quoi s'agit-il?...
--Je désirerais quelques renseignements sur votre complice de cette nuit?
La physionomie de l'homme au feutre se rembrunit à cette question.
--Ce n'est certainement pas moi qui les donnerai, répondit-il.
--Pourquoi?
--Parce que je ne le connais pas; je ne l'avais jamais tant vu que hier soir.
--C'est difficile à croire. Pour une expédition comme celle de cette nuit, on ne se fie pas au premier venu. Avant de «travailler» avec un homme, on s'informe....
--Eh!... interrompit Couturier, je ne dis pas que je n'ai pas fait une bêtise. Je m'en mords assez les doigts, allez!... On ne m'ôtera pas de l'idée, voyez-vous, que ce lapin-là est un agent de la sûreté. Il m'a tendu un piège, j'y ai donné... C'est bien fait pour moi; il ne fallait pas y aller!...
--Tu te trompes, mon garçon, prononça Lecoq. Cet individu n'appartient pas à la police, je t'en donne ma parole d'honneur.
Pendant un bon moment, Couturier examina le jeune policier d'un air sagace, comme s'il eût espéré reconnaître s'il disait vrai ou non.
--Je vous crois, dit-il enfin, et la preuve, c'est que je vais vous conter comment les choses se sont passées. Je dînais seul, hier soir, chez un traiteur, tout en haut de la rue Mouffetard, quand ce gars-là est venu s'asseoir à ma table. Naturellement, nous nous mettons à causer, et il me fait l'effet d'un camarade. À propos de je ne sais quoi, il me dit qu'il a des habits à vendre, et qu'il ne sait comment s'en défaire. Moi, bon garçon, je le conduis chez un ami qui les lui achète....
C'était un service, n'est-ce pas? Comme de juste il m'offre quelque chose, moi je réponds par une tournée, il propose des petits verres, moi je paie un litre... si bien que de politesses en politesses, à minuit j'y voyais double....
C'est ce moment qu'il choisit pour me parler d'une affaire qu'il connaît, et qui doit, jure-t-il, nous enrichir tous deux du coup. Il s'agit d'enlever toute l'argenterie d'une maison colossalement riche.
«Rien à risquer pour toi, me disait-il, je me charge de tout, tu n'auras qu'à m'aider à escalader un mur de jardin et à faire le guet; je réponds d'apporter en trois voyages plus de couverts et de plats d'argent que nous n'en pourrons porter.»
Dame!... c'était tentant, n'est-ce pas? Vous eussiez topé d'emblée à ma place. Eh bien!... moi, non, j'ai hésité. Tout soûl que j'étais, je me méfiais.
Mais l'autre insiste, il me jure qu'il connaît les habitudes de la maison, que tous les lundis il y a grand gala, et que ces jours-là, comme on veille tard, les domestiques laissent tout à la traîne... Alors, ma foi! je le suis...
Une fugitive rougeur colorait les joues pâles de Lecoq.
--Es-tu sûr, demanda-t-il vivement, es-tu certain que cet individu t'a dit que le duc de Sairmeuse reçoit tous les lundis?
--Parbleu!... comment l'aurais-je deviné!... Il avait même prononcé le nom que vous venez de dire, un nom en euse....
Une idée bizarre, inouïe, absolument inadmissible, venait de traverser l'esprit du jeune policier.
--Si c'était lui, cependant!... se disait-il. Si Mai et le duc de Sairmeuse n'étaient qu'un seul et même personnage?...
Mais il repoussa cette idée, et même il se gourmanda de l'avoir eue.
Il maudit cette disposition de son imagination qui le poussait à voir dans tous les événements des côtés romanesques et invraisemblables.
À quoi bon chercher des solutions chimériques lorsque les circonstances étaient si simples?... Qu'y avait-il de surprenant à ce qu'un prévenu qu'il supposait un homme du monde, sût le jour choisi par le duc de Sairmeuse pour recevoir ses amis?
Cependant il n'avait plus rien à attendre de Couturier; il le remercia, et après une poignée de main au chef de poste, il sortit appuyé au bras du père Absinthe.
Car il avait besoin d'un appui. Il sentait ses jambes plus molles que du coton, la tête lui tournait, il avait des éblouissements.
Il ne pouvait comprendre comment, par quelle magie, par quels sortilèges il avait perdu cette partie, dont il avait accepté avec tant de confiance les hasards.
Et il l'avait perdue misérablement, honteusement, sans lutte, sans résistance, d'une façon ridicule... oui, ridicule. S'être cru le génie de son état et être ainsi joué sous jambe!...
Pour se débarrasser de lui, Lecoq, Mai n'avait eu qu'à lui jeter un faux complice, ramassé au hasard dans un cabaret, comme un chasseur qui serré de trop près par un ours lui jette son gant... Et ni plus ni moins que la bête, il s'était laissé prendre au stratagème grossier!...
Cependant le père Absinthe s'inquiétait de la morne tristesse de son collègue.
--Où allons-nous, demanda-t-il, au Palais ou à la Préfecture?
Lecoq tressauta à cette question, qui le ramenait brutalement à la désolante réalité de la situation.
--À la Préfecture!... répondit-il; pourquoi faire?... pour m'exposer aux insultes de Gévrol? C'est un courage que je ne me sens pas. Je ne me sens pas la force, non plus, d'aller dire à M. Segmuller: «Pardon, vous m'aviez trop favorablement jugé; je ne suis qu'un sot!...»
--Qu'allons-nous donc faire?...
--Ah!... je ne sais... peut-être m'embarquer pour l'Amérique, peut-être me jeter à l'eau!...
Il fit une centaine de pas, puis s'arrêtant tout à coup:
--Non!... s'écria-t-il, en frappant rageusement du pied, non cette affaire n'en restera pas là. J'ai juré que j'aurais le mot de l'énigme, je l'aurai. Comment, par quels moyens?... je l'ignore. Mais il me le faut, il m'est dû, je le veux... je l'aurai!...
Pendant une minute il réfléchit, puis d'une voix plus calme:
--Il est, reprit-il, un homme qui peut nous sauver, un homme qui saura voir ce que je n'ai pas vu, qui comprendra ce que je n'ai pas compris... Allons lui demander conseil! sa réponse dictera ma conduite... Venez!...
LX
Après une journée et une nuit comme celles qu'ils venaient de traverser, les deux hommes de la Préfecture devaient avoir, ce semble, un irrésistible besoin de sommeil.
Mais chez Lecoq, l'exaspération de l'amour-propre, la douleur encore vive, l'espoir non abandonné d'une revanche, soutenaient la machine.
Quant au père Absinthe, il ressemblait un peu à ces pauvres chevaux de fiacre qui, ayant oublié le repos, ne savent plus ce qu'est la fatigue, et trottent jusqu'à ce qu'ils s'abattent épuisés.
Il déclara bien que les genoux lui rentraient dans le corps; mais Lecoq lui dit: «Il le faut,» et il marcha.
Ils gagnèrent le petit logis de Lecoq, où ils se débarrassèrent de leurs travestissements, et après un passable déjeuner arrosé d'une bonne bouteille de Bourgogne, ils se remirent en route.
Le jeune policier ne desserrait pas les dents.
Une idée unique bourdonnait dans son cerveau, taquine, importune, irritante autant que la mouche qui tourne autour de la lampe.
Et il ne l'eût pas communiquée pour trois mois de ses appointements, tant elle lui paraissait ridicule....
C'est rue Saint-Lazare, à deux pas de la gare, que se rendaient les deux agents de la sûreté. Ils entrèrent dans une des plus belles maisons du quartier et demandèrent au concierge:
--M. Tabaret?...
--Le propriétaire?... Ah! il est malade....
--Gravement?... fit Lecoq déjà inquiet.
--Heu!... on ne sait pas, répondit le portier; c'est sa goutte qui le travaille....
Et d'un air d'hypocrite commisération, il ajouta:
--Monsieur n'est pas raisonnable, de mener la vie qu'il mène... Les femmes, c'est bon dans un temps, mais à son âge!...
Les deux policiers échangèrent un regard singulier, et dès qu'ils eurent le dos tourné, ils se prirent à rire...
Ils riaient encore en sonnant à la porte de l'appartement du premier étage.
La grosse et forte fille qui vint leur ouvrir leur dit que son maître recevait, bien que condamné à garder le lit.
--Seulement, ajouta-t-elle, son médecin est près de lui. Ces messieurs veulent-ils attendre qu'il soit parti?...
Ces «messieurs» répondirent affirmativement, et la gouvernante les fit passer dans une belle bibliothèque, les engageant à s'asseoir.
Cet homme, ce propriétaire, que venait consulter Lecoq, était célèbre, à la Préfecture, pour sa prodigieuse finesse, et sa pénétration poussée jusqu'aux limites de l'invraisemblable.
C'était un ancien employé du Mont-de-Piété, qui jusqu'à quarante-cinq ans avait vécu plus que chichement de ses maigres appointements.
Enrichi tout à coup par un héritage, il s'était empressé de donner sa démission, et le lendemain, comme de juste, il s'était mis à regretter ce bureau qu'il avait tant maudit.
Il essaya de se distraire; il s'improvisa collectionneur de vieux livres; il entassa des montagnes de bouquins dans d'immenses armoires de chêne... Tentatives illusoires!... Le bâillement persistait.
Il maigrissait et jaunissait à vue d'oeil, il dépérissait près de ses quarante mille livres de rentes, quand brilla pour lui l'éclair du chemin de Damas.
C'était un soir, après avoir lu les mémoires d'un célèbre inspecteur de la sûreté, d'un de ces hommes au flair subtil, déliés plus que la soie, souples autant que l'acier, que la justice lance sur la piste du crime.
Une soudaine révélation illumina son cerveau.
--Et moi aussi!... dut-il s'écrier, et moi aussi je suis policier!
Il l'était, il devait le prouver.
C'est avec un fiévreux intérêt qu'à dater de ce jour il rechercha tous les documents ayant trait à la police. Lettres, mémoires, rapports, pamphlets, collections de journaux judiciaires, tout lui était bon, il lisait tout.
Il faisait son éducation.
Un crime se commettait-il? vite, il se mettait en campagne, il s'informait, il quêtait les détails, et à par soi poursuivait une petite instruction, heureux ou malheureux selon que le jugement donnait tort ou raison à ses prévisions.
Mais ces investigations platoniques ne devaient pas longtemps lui suffire.
Une irrésistible vocation le poussait vers cette mystérieuse puissance dont la tête est là-bas, vers le quai des Orfèvres, et dont l'oeil invisible est partout.
Le désir le poignait de devenir un des rouages d'une machine que son optique particulière lui montrait admirable.
Il tressaillait d'aise et de vanité à cette pensée qu'il pourrait être tout comme un autre un des collaborateurs de cette Providence au petit pied, chargée de confondre le crime et de faire triompher la vertu.
Cent fois il résolut de solliciter un petit emploi, cent fois il fut retenu par le respect humain, par ce qu'il appelait en enrageant un stupide préjugé.
--Que dirait-on, pensait-il, si on venait à savoir que moi, bourgeois de Paris, propriétaire et sergent de la garde civique... «j'en suis.»
Mais il est des destinées qu'on n'évite pas.
Un soir, à la brune, prenant son courage à deux mains, il s'en alla d'un pied furtif demander humblement de l'ouvrage rue de Jérusalem.
On le reçut assez mal d'abord. Dame!... les solliciteurs sont nombreux. Mais il insista si adroitement, qu'on le chargea de plusieurs petites commissions. Il s'en tira bien. Le plus difficile était fait.
Un succès où d'autres avaient échoué, le posa. Il s'enhardit et put déployer ses surprenantes aptitudes de limier.
L'affaire de Mme B---- la femme du banquier, couronna sa réputation.
Consulté au moment où la police était sur les dents, il prouva par A plus B, par une déduction mathématique, pour ainsi dire, qu'il fallait que la chère dame se fût volée elle-même.
On chercha dans ce sens... il avait dit vrai.
Après cela, et pendant plusieurs années, il fut appelé à donner son avis sur toutes les affaires obscures.
On ne peut dire cependant qu'il fût employé à la Préfecture. Qui dit emploi, dit appointements, et jamais ce bizarre policier ne consentit à recevoir un sou.
Ce qu'il faisait, c'était pour son plaisir, pour la satisfaction d'une passion devenue sa vie, pour la gloire, pour l'honneur....
Il chassait au scélérat dans Paris, comme d'autres au sanglier dans les bois, et il trouvait que c'était bien autrement utile, et surtout bien plus émouvant.
Même, quand les fonds alloués lui paraissaient insuffisants, bravement il y allait de sa poche, et jamais les agents qui travaillaient avec lui ne le quittaient sans emporter des marques monnayées de sa munificence.
Un tel caractère devait lui susciter des ennemis.
Pour rien, il travaillait autant et mieux que deux inspecteurs. En l'appelant «gâte-métier» on n'avait pas tort.
Son nom seul donne encore des convulsions à Gévrol.
Et pourtant, le jaloux inspecteur sut habilement exploiter une erreur de ce précieux volontaire.
Entêté comme tous les gens passionnés, le père Tabaret faillit, une fois, faire couper le cou à un innocent, un pauvre petit tailleur accusé d'avoir tué sa femme.
Ce malheur refroidit le bonhomme, les dégoûts dont on l'abreuva l'éloignèrent. Il ne parut plus que rarement à la Préfecture.
Mais en dépit de tout, il resta l'oracle, pareil à ces grands avocats qui, dégoûtés de la barre, triomphent encore dans leur cabinet, et prêtent aux autres des armes qu'il ne leur convient plus de manier.
Quand, rue de Jérusalem, on ne savait plus à quel saint se vouer, on disait: «Allons consulter Tirau-clair!...»
Car ce fut là un nom de guerre, un sobriquet emprunté à une phrase: «Il faut que cela se tire au clair,» qu'il avait toujours à la bouche.
Peut-être ce sobriquet l'aida-t-il à dérober le secret de ses occupations policières. Aucun de ses amis ne le soupçonna jamais.
Son existence accidentée, quand il suivait une enquêté, les étranges visites qu'il recevait, ses préoccupations constantes, il avait su faire mettre tout cela sur le compte d'une galanterie hors de saison.
Son concierge était dupe comme ses amis et ses voisins.
On jasait de ses prétendus débordements, on riait de ses nuits passées dehors, on l'appelait vieux roquentin, vieux coureur de guilledou....
Mais jamais il ne vint à l'idée de personne que Tirau-clair et Tabaret ne faisaient qu'un.
Toute cette histoire de cet excentrique bonhomme, Lecoq la repassait dans sa tête pour se donner espoir et courage, quand la gouvernante reparut, annonçant le départ du médecin.
Elle ouvrit une porte en même temps, et dit:
--Voici la chambre de monsieur, ces messieurs peuvent entrer.
XLI
Dans un grand lit à baldaquin, suant et geignant sous ses couvertures, était couché l'oracle à deux visages, Tirauclair rue de Jérusalem, Tabaret rue Saint-Lazare.
Comment jamais soupçon de ses travaux policiers n'avait effleuré l'esprit de ses voisins les plus proches, on le comprenait en le voyant.