Part 8
[42] Ce passage sur Voltaire a piqué au vif les ennemis ordinaires du grand homme, et a provoqué M. Louis Veuillot à écrire tout un _premier-Paris_ de _l'Univers_ sur mes articles. C'est l'éternel honneur de Voltaire qu'on ne puisse le louer sans amener aussitôt les représailles de pareils adversaires. Quant à M. Veuillot, j'ai trop de fois éprouvé l'ignominie de sa veine, et son absence complète de souci de la vérité à mon égard, pour lui répondre autrement que par cette mention. On ne réfute pas un écrivain aussi voué, à l'avance, au mépris de l'avenir. (_Note inédite trouvée dans les papiers de M. Sainte-Beuve._)
Mais la leçon, s'il en est une à ces comédies du monde où ne manquent jamais ni les Aristes ni les Philintes, quelle était-elle donc? Chateaubriand, une heure après, entendant le récit de cette scène, n'aurait-il pas eu le droit de dire: «C'est à dégoûter de l'honneur;» et un misanthrope: «C'est à dégoûter de la vertu?»
Absous, quoi qu'il en soit, amnistié et applaudi des savants et des sages, restait pour M. de Talleyrand un autre point délicat à régler, l'article de la mort. Elle était moins simple pour lui que pour un autre, à cause de son caractère d'ancien prêtre, d'évêque marié. On y pensait fort et l'on en était fort préoccupé autour de lui: il s'en préoccupait lui-même depuis quelques années. Ce n'est pas que ses sentiments sur le fond des choses eussent le moins du monde changé. Il disait un jour à son médecin: «Je n'ai qu'une peur, c'est celle des inconvenances; je ne crains pour moi-même qu'un scandale pareil à celui qui est arrivé à la mort du duc de Liancourt.» On remarquait que son front, si impassible, se rembrunissait toutes les fois qu'il était question dans les journaux d'un refus de sépulture pour un prêtre non réconcilié. Lorsque mourut la princesse, sa femme, qui depuis 1815 n'habitait plus avec lui, il prit soin que l'inscription funéraire n'indiquât que le plus légèrement possible le lien qui les avait unis, un lien purement _civil_. Il lui échappa de dire en plus d'une occasion: «Je sens que je devrais me mettre mieux avec l'Église.» On remarquait encore qu'il revenait plus volontiers sur ses années de séminaire; il ne craignait pas de les rappeler. Dans ce dernier discours prononcé à l'Académie, il avait comme pris plaisir à y faire allusion et à célébrer l'alliance étroite de la diplomatie et de la théologie, sous prétexte que le protestant Reinhard avait lui-même passé par le séminaire.
Il y avait déjà quelque temps, mais à une époque qui n'était pas très-éloignée, la duchesse de Dino, étant tombée malade à la campagne, avait demandé à recevoir les sacrements. Était-ce une leçon indirecte, un avertissement qu'elle voulait lui donner? Ce qu'il y a de certain, c'est que, la croyant plus mal, M. de Talleyrand était accouru, et il avait paru étonné de la trouver passablement. «Que voulez-vous, dit-elle, c'est d'un bon effet pour les gens.»--M. de Talleyrand, après un moment de réflexion, reprit: «Il est vrai qu'il n'y a pas de sentiment moins aristocratique que l'incrédulité[43].»
[43] Et n'est-ce pas ainsi que Rivarol, qui se piquait d'aristocratie et de bonne compagnie, disait: «L'impiété est la plus grande des indiscrétions?» Ce mot de Talleyrand nous explique jusqu'à un certain point la mode religieuse, dont est comme saisie notre époque. Dans ce prétendu pays démocratique, chacun tâchant de se faire passer pour noble et d'être un homme _comme il faut_, fait mine aussi d'être religieux. L'un mène à l'autre.
La duchesse avait donné à sa fille, pour lui enseigner la religion, un jeune abbé, homme d'esprit et dont la réputation commençait à s'étendre. M. de Talleyrand l'ayant un jour invité à dîner, l'abbé s'excusa en disant qu'il n'était pas homme du monde. Sur quoi M. de Talleyrand dit sèchement à Mme de Dino: «Cet homme ne sait pas son métier[44].» On comprit alors, on devina ce qu'il désirait. Il vit l'abbé et s'entretint avec lui. Il y eut consultation sans doute sur les démarches à faire pour se réconcilier avec l'Église. On exigeait de lui un écrit; les premiers essais de sa façon qu'on envoya à Rome ne furent pas agréés: il fallait une simple soumission. M. de Talleyrand, pressé de nouveau par ses nièces, en vint à dire qu'il ne savait comment rédiger la chose; que l'on essayât d'une formule, et qu'il verrait:--ce qu'on s'empressa de faire. Le brouillon revu par lui fut trouvé bon à Rome; mais, quand il en revint, M. de Talleyrand le garda dans son secrétaire, décidé à ne le signer qu'au dernier moment.
[44] J'emprunte ceci aux Mémoires du baron de Gagern, qui le tenait de Mme de Dino. Il nomme l'abbé Dupanloup.
Depuis la fameuse séance académique, deux mois et demi s'étaient à peine écoulés. Un anthrax à la région lombaire et l'opération qui s'ensuivit déterminèrent la crise finale. Dès le mardi 15 mai (1838), M. de Talleyrand était dans un état désespéré. A cette nouvelle, la famille, tous les amis, tous les curieux du monde accoururent à l'hôtel de la rue Saint-Florentin, et ils remplissaient le salon voisin de la chambre du malade. C'était un spectacle des plus singuliers, et, quand je dis spectacle, je dis le vrai mot, car, à l'instar des rois de France, M. de Talleyrand mourut, on peut le dire, en public. Pendant toute la journée du mercredi, l'effort de ses proches fut pour hâter sa détermination et l'exhorter à ses derniers devoirs. Il avait sa pensée, mais il attendait toujours. Il est évident qu'il ne voulait pas s'exposer, dans le cas où il eût survécu, ne fût-ce que de peu, à entendre les commentaires du public et à assister à son propre jugement. Il se conduisait ici comme il avait coutume de faire avec les puissances qu'il quittait: il ne les abandonnait qu'au dernier moment, et quand il estimait qu'il n'y avait plus chance de retour. Aux appels fréquents qu'on lui faisait, il répondait: «Pas encore!» Cependant, le temps pressait, et l'on craignait qu'il n'attendît trop et qu'il ne fût prévenu par la perte de connaissance. La famille et les amis étaient dans une anxiété extrême. M. Royer-Collard, l'un des assistants, m'a raconté à moi-même comment les choses se passèrent. Lorsqu'on crut qu'il n'y avait plus à différer, la petite-nièce du mourant, celle dont il parlait avec tant de prédilection dans une de ses lettres, et qui était «l'idole de sa vieillesse», s'approcha de l'abbé Dupanloup présent, lui demanda sa bénédiction, et, forte de ce secours, prenant (comme on dit) son courage à deux mains, elle entra dans la chambre du malade. Elle en sortit, ayant obtenu ce qu'elle seule avait pu lui arracher. M. de Talleyrand avait enfin fixé son heure pour accomplir les actes religieux et signer sa rétractation. C'était le matin du jour même où il mourut (jeudi 17 mai 1838). Mme de Dino présidait à tout. La déclaration, au moment de signer, fut lue à haute voix devant lui, et, quand on lui demanda quelle date il désirait y attacher, il répondit: «La date de mon discours à l'Académie.»--Ces deux démarches préméditées, celle de ses adieux au public et celle de son raccommodement avec l'Église, étaient liées dans son esprit.
Sir Henry Bulwer a raconté, d'après un témoin oculaire, la visite que lui firent le roi Louis-Philippe et Madame Adélaïde, dans cette même matinée du jour de sa mort. M. de Talleyrand, qu'on avait dû réveiller exprès d'un sommeil léthargique, était assis au bord du lit, car l'incision faite à ses reins et qui descendait jusqu'à la hanche ne lui permettait pas d'être couché, et il passa les dernières quarante-huit heures dans cette posture, penché en avant, appuyé sur deux valets qui se relayaient toutes les deux heures. Il reçut la visite royale en homme que la représentation n'abandonne pas un instant. S'étant aperçu qu'il y avait là trois ou quatre personnes qui n'avaient point été présentées, deux médecins, son secrétaire et son principal valet de chambre, il les nomma selon l'étiquette usitée en pareil cas avec les personnes royales. Le grand chambellan en lui survivait jusqu'à la fin. Tout cela se passait dans la matinée.
Les personnes de la famille étaient seules admises dans la chambre, mais le salon voisin ne désemplissait pas:
«Il y avait là l'élite de la société de Paris. D'un côté, des hommes politiques vieux et jeunes, des hommes d'État aux cheveux gris, se pressaient autour du foyer et causaient avec animation; de l'autre, on remarquait un groupe de jeunes gens et de jeunes dames, dont les œillades et les gracieux murmures échangés à voix basse formaient un triste contraste avec les gémissements suprêmes du mourant.»
La bibliothèque, dont la porte donnait dans la chambre mortuaire, était remplie également des gens de la maison et de domestiques aux aguets: de temps en temps, la portière s'entr'ouvrait, une tête s'avançait à la découverte, et l'on aurait pu entendre chuchoter ces mots: «Voyons, a-t-il signé? est-il mort?» L'agonie commença à midi, et il était mort à quatre heures moins un quart. A peine eut-il fermé les yeux (et j'emprunte à cet endroit le récit du témoin cité par sir Henry Bulwer) que la scène changea brusquement:
«On aurait pu croire qu'une volée de corneilles venait subitement de prendre son essor, si grande fut la précipitation avec laquelle chacun quitta l'hôtel, dans l'espoir d'être le premier à répandre la nouvelle au sein de la coterie ou du cercle particulier dont _il_ ou _elle_ était l'oracle. Avant la tombée de la nuit, cette chambre, plus qu'encombrée pendant toute la journée, avait été abandonnée aux serviteurs de la tombe, et, lorsque j'y entrai le soir, je trouvai ce même fauteuil, d'où le prince avait si souvent lancé en ma présence une plaisanterie courtoise ou une piquante épigramme, occupé par un prêtre loué pour la circonstance et marmottant des prières pour le repos de l'âme qui venait de s'envoler.»
Les propos de chacun en sortant étaient curieux à noter. Les légitimistes disaient: «Il est mort en bon gentilhomme.» Une dame de la vieille cour eut le meilleur mot: «Enfin il est mort en homme qui sait vivre.» Un plus osé, M. de Blancm....., disait: «Après avoir roué tout le monde, il a voulu finir par rouer le bon Dieu[45].» Ce qui est hors de doute, c'est qu'en mourant il avait, ne fût-ce que par complaisance, désavoué la Révolution.
[45] On a pour guide très-sûr et sans parti pris, dans le récit de cette mort de Talleyrand, un Anglais, Thomas Raikes, dont le _Journal_ a été publié à Londres (4 volumes, 1857). Thomas Raikes, honnête gentleman, fils d'un riche marchand de la Cité, et qui se trouvait très-flatté de vivre dans ce grand monde anglais et français sur le pied de comparse ou figurant, a noté, comme l'aurait fait un Dangeau, avec une minutieuse attention qui tenait autant de la badauderie que de l'exactitude, tout ce qui peut se rapporter à M. de Talleyrand, à Montrond et à leurs entours.
On remarqua que M. Thiers ne vint que deux heures après la mort. Il prit la main refroidie de celui qui, vivant, lui avait témoigné tant d'attentions et de bienveillance, et qui avait dit un jour de lui et de sa fortune rapide, en réponse à quelqu'un qui prononçait le mot de _parvenu_: «Vous avez tort, il n'est point parvenu; il est _arrivé_.»
Les funérailles furent célébrées en grande pompe le 22 mai, à l'église de l'Assomption. La devise du mort qui ornait le catafalque: _Re que Diou_, qu'on traduisait par: _Rien que Dieu_, mais qui, selon l'interprétation de la famille, veut dire: _Pas d'autre roi que Dieu_, semblait une dernière et sanglante ironie aux yeux de la foule. Mais le monde fut satisfait; la société (ainsi qu'elle aime à se désigner elle-même) était redevenue très-indulgente; elle avait obtenu ce qu'elle désirait avant tout: M. de Talleyrand, avant de mourir, avait fait sa paix; il avait répondu à l'idée qu'on s'était toujours faite de lui, c'est-à-dire de l'homme qui savait le mieux les convenances, la forme des choses, ce qu'on doit au monde et ce que le monde peut exiger.
Cette manière de finir contraste avec celle de son contemporain et ancien collègue l'abbé Sieyès, mort sans rétractation deux années auparavant. Il est vrai que Sieyès s'était éteint dans une sorte d'obscurité, qu'il était avant tout philosophe, et, par l'esprit du moins, demeuré fidèle à ce grand tiers du sein duquel il était sorti et dont il avait été l'annonciateur. M. de Talleyrand avait eu beau se mêler à la Révolution, il était resté, lui, un homme de race, gardant au fond beaucoup des idées ou des instincts aristocratiques. Le baron de Gagern raconte qu'étant à Varsovie et passant des matinées entières auprès de lui, une des premières choses qu'il exigea fut que son interlocuteur ne l'appelât plus _Votre Altesse_, mais simplement _M. de Talleyrand_, et sur ce mot d'_Altesse_, il lui arriva de dire: «Je suis moins, et peut-être je suis plus;» se reportant ainsi à l'orgueil premier de sa race. Créé prince de Bénévent, il négligea toujours de remplir les formalités attachées à ce titre; il croyait apparemment pouvoir s'en passer. Ces traces-là sont indélébiles, elles reparaissent à l'heure de la mort. On n'est pas grand seigneur impunément.
Cette conversion, ou du moins cette rétractation amenée à bonne fin fit le plus grand honneur à l'ecclésiastique qui y avait présidé, et fut le grand exploit catholique qui illustra la jeunesse de l'abbé Dupanloup. Il mérita par son attitude en cette circonstance que M. Royer-Collard présent, et qui d'ailleurs n'avait pour lui qu'un goût médiocre, lui dît pour compliment suprême: «Monsieur l'abbé, vous êtes un prêtre!»
M. Royer-Collard réservait pourtant le fond de sa pensée; il avait sur la mort de M. de Talleyrand un jugement qu'il gardait par-devers lui, mais il ne le gardait qu'à demi, puisque, parlant un jour de l'évêque de Blois, M. de Sausin, dont il respectait les vertus, il disait: «Le mot de _vénérable_ a été fait pour lui; il est peut-être le seul auquel je dirais tout ce que je pense de la mort de M. de Talleyrand.»
Je fais grâce des plaisanteries de Montrond, qui ne tarissait pas sur cette signature _in extremis_, et qui, de son ton d'ironie amère et sèche, ne parlait pas moins que d'un miracle opéré «entre deux saintes». Ce serait pourtant de bonne prise, car à chacun son acolyte et son aide de camp favori. Si le pieux Énée avait le fidèle Achate, si saint Louis a Joinville, si Bayard a le loyal serviteur, si Henri IV ne va pas sans Sully, si Fénelon a son abbé de Langeron, Talleyrand et Montrond sont inséparables: et qui pourrait-on écouter de plus voisin de la conscience de Talleyrand et qui en eût aussi bien la double clef, que Montrond[46]?
[46] On disait de Talleyrand devant Montrond: «Il est si aimable!--Il est si vicieux!» répondait Montrond.--On cite encore ce court dialogue: «Savez-vous, duchesse, pourquoi j'aime assez Montrond? disait M. de Talleyrand; c'est parce qu'il n'a pas beaucoup de préjugés.--Savez-vous, pourquoi j'aime tant M. de Talleyrand? ripostait Montrond; c'est qu'il n'en a pas du tout.» Mais la légende elle-même s'en est mêlée, et elle leur en prête.
A la juger sérieusement et d'après le simple bon sens, cette conversion (si cela peut s'appeler une conversion) n'offrait pas de si grandes difficultés. Tout y conspirait en effet: la famille, les entours, le monde; et le malade lui-même y était consentant. C'était chose convenue qu'il voulait bien faire sa paix avec l'Église et avec Rome. La résistance n'était que sur l'instant précis. Il désirait retarder le plus possible, afin d'être bien sûr que cet instant fût le dernier de sa vie. L'honneur de le hâter fut dû aux pressantes supplications de sa petite-nièce, pour laquelle il avait un faible de tendresse et qui obtint ce qu'elle voulut. Ah! la difficulté eût été tout autre, s'il s'était agi non plus d'une soumission, d'une rétractation pour la forme, mais d'une conversion véritable. J'ai connu, lorsque j'étudiais dans Port-Royal les actes sincères du vieux christianisme français et gallican, des confesseurs et directeurs de conscience qui, au chevet d'anciens ministres prévaricateurs et repentants, exigeaient une réelle et effective pénitence de bon aloi, la restitution des sommes mal acquises, une réparation en beaux deniers comptants à ceux à qui l'on avait fait tort. Ces hommes-là étaient ce qu'on appelle des jansénistes, des prêtres de vieille roche: on les renie, on les conspue aujourd'hui. Ah! il eût fait beau voir un prêtre venir redemander à Talleyrand expirant de rendre tout le bien mal acquis (comme on disait autrefois), de le restituer au moins aux pauvres, de faire un acte immense d'aumône--une aumône proportionnée, sinon égale, au chiffre énorme de sa rapine! C'est pour le coup que tout le monde n'eût point applaudi et n'eût pas été content, que la famille n'y eût point poussé avec un si beau zèle peut-être, que le confesseur aurait eu un rôle difficile et rare. Mais ici, encore une fois, le siècle et le ciel conspiraient ensemble: on ne fit qu'enfoncer une porte tout ouverte; la seule gloire fut de l'avoir enfoncée quelques heures plus tôt.
Les Éloges officiels donnèrent partout de concert: M. de Barante à la Chambre des Pairs, M. Mignet à l'Académie des sciences morales payèrent leur tribut. La Notice de M. Mignet est des plus belles en son genre, des plus spécieuses, mais dans un ton nécessairement adouci, et ne montrant que les côtés présentables. MM. Thiers et Mignet, en tant qu'historiens de la Révolution, avaient été distingués de bonne heure par M. de Talleyrand, qui, du coin de l'œil, les avisa entre tous et désira les connaître. Il les considérait comme des truchements et, jusqu'à un certain point, des apologistes de sa politique auprès des jeunes générations dont ils étaient les princes par le talent. Il les soignait en conséquence. Un peu plus tard, il eut sur M. Thiers, ministre, une influence assez particulière; mais, même avant cela, en accueillant les deux amis avec cette bonne grâce flatteuse et en les captivant par ses confidences, il savait ce qu'il faisait: il enchaînait à jamais par les liens d'une reconnaissance délicate leur entière franchise.
Dans tous ces Éloges, on insistait sur un point: c'est que, dans sa longue carrière, M. de Talleyrand «n'avait fait de mal à personne»; qu'il avait montré «un éloignement invariable pour les persécutions et les violences». On devinait là-dessous une protestation indirecte contre toute participation de son fait dans le meurtre du duc d'Enghien, seule accusation en effet qu'eussent à cœur de réfuter la famille et les amis: on ne tient qu'à enlever cette tache de sang; sur tout le reste, on est coulant désormais. Mais ceci même échappe aux complaisances de situation comme aux démentis intéressés: l'histoire, interrogée sans passion et sans réticences, et de plus près qu'elle ne l'a encore été jusqu'ici, l'histoire seule répondra.
Tous n'étaient pas aussi indulgents que les spirituels panégyristes. M. de Talleyrand avait pu connaître avant de mourir et lire de ses yeux le terrible portrait que George Sand avait fait du _Prince_ dans une des _Lettres d'un voyageur_, insérée dans la _Revue des Deux Mondes_ (octobre 1834). Il est assez piquant de remarquer que M. de Talleyrand a été peint deux fois, et pas en beau, par les deux femmes supérieures de ce siècle: Mme Sand a fait de lui un portrait affreux, d'un parfait idéal de laideur. Mme de Staël déjà l'avait peint sous un déguisement, en coiffe et en jupon, dans le personnage de Mme de Vernon du roman de _Delphine_. C'est un portrait de société, charmant et adouci, mais très-peu flatteur au fond. Il serait curieux d'en rassembler les divers traits épars qui se rapportent sans aucun doute à la figure et au caractère du modèle. On aurait ainsi un Talleyrand de salon par une des personnes qui l'ont le mieux connu.
Il n'était pas, il ne pouvait pas être aussi insensible ni aussi égoïste qu'on l'a dit: les hommes ne sont pas des monstres. Lorsqu'il perdit sa vieille amie, la princesse de Vaudemont (janvier 1833), il se montra fort affecté. Il est vrai que Montrond, qui en faisait la remarque, ajoutait: «C'est la première fois que je lui ai vu verser des larmes!»--Une autre fois encore, pendant son ambassade à Londres, comme il avait été l'objet, à la Chambre des lords, d'une violente et inconvenante attaque du marquis de Londonderry, le duc de Wellington se leva aussitôt, et il défendit, il vengea en termes chaleureux son vieil ami, le vétéran des diplomates. Le lendemain, M. de Talleyrand, lisant ces débats, fut surpris par un visiteur les larmes dans les yeux, tant il était touché du procédé du duc de Wellington, et il lui échappa de dire: «J'en suis d'autant plus reconnaissant à M. le duc, que c'est le seul homme d'État dans le monde qui ait jamais dit du bien de moi.»
Il n'était pas non plus aussi paresseux qu'on aurait pu le croire et qu'il affectait par moments de le paraître. Quand M. de Chateaubriand semble vouloir douter de l'existence des Mémoires entiers de M. de Talleyrand, parce qu'il lui aurait fallu pour cela un travail continu dont il l'estime peu capable, il se trompe. Dans son séjour à la campagne et dans sa retraite de Valençay, M. de Talleyrand travaillait. J'ai sous les yeux des billets de lui à un ami, à un homme de la société, M. de Giambone[47]: il y est plus d'une fois question de travail, du moins pendant la première partie de l'été.
«21 juin.
»J'ai reçu de M. Andral, mon cher Giambone, une lettre de vous dont je vous remercie. Vous me rapprenez Paris, que j'avais complétement oublié.
»Je lis à peine les journaux; je travaille et je me promène.
»Dans l'automne, je me promènerai, mais je ne travaillerai plus.
»Le mois de juin passé, je m'abandonne à toutes les pertes de temps que l'on veut...»
[47] J'en dois communication à l'obligeance de M. Parent de Rosan, un amateur de documents contemporains, et que connaissent bien tous ceux qui se sont occupés de la célèbre comtesse de Boufflers.
Et même après le mois de juin, dans une autre lettre du 31 juillet:
«Notre vie ici (_à Valençay_) est fort ordonnée, ce qui rend les jours fort courts. On se trouve à la fin de la journée, sans avoir eu un moment de langueur.
»Ce matin, nos lectures du salon ont été interrompues par l'arrivée d'un loup, que les gardes venaient de tuer. C'est un gros événement pour la journée.
»_Je travaille chaque jour plusieurs heures_, et je me porte fort bien...»
Que seront ces Mémoires si attendus, si désirés? Aura-t-il menti tout à fait? Non pas, il aura dit une partie de la vérité. Comme le meilleur des panégyristes et le plus habile, sans avoir l'air d'y toucher, il aura montré, de tout, le côté décent, présentable, acceptable; il aura fait là ce qu'il faisait quand il se racontait lui-même, ne disant qu'une moitié des choses. S'il a su être agréable dans ses Mémoires, et si, en écrivant comme en causant, il réussit à plaire, il aura bien des chances de regagner en partie sa cause et de se relever, même devant la postérité. Le succès dépendra aussi du jugement et de l'opinion qui prévaudront alors sur le maître tout-puissant qu'il a servi et abandonné. Si les Mémoires tombent dans une veine et un courant de réaction peu napoléonienne, ils pourraient bien être portés aux nues. C'est aux exécuteurs testamentaires, aux éditeurs désignés, s'ils sont libres, de bien flairer le moment et d'imiter leur auteur en saisissant l'à-propos.