Monsieur de Talleyrand

Part 7

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L'âge aussi le lui conseillait: il était arrivé aux limites de la vieillesse; sa quatre-vingtième année était sonnée: il ne songea plus qu'à finir de tout point convenablement. La vertu était son côté faible, et il dut penser à le fortifier. M. Royer-Collard était depuis longtemps un homme, un nom dont on aimait à se couvrir quand on avait un côté faible. Cousin, dans un temps, quand on attaquait sa religion, aimait à se replier sur M. Royer-Collard, qu'il proclamait bien haut son maître. Dans un genre tout différent M. de Talleyrand dut aussi songer d'assez bonne heure à M. Royer-Collard et à le rechercher comme l'homme de bien le plus considéré dans la politique. Il le cultiva surtout dans les dernières années. Passer tout l'été si près de M. Royer-Collard (Valençay est à quatre ou cinq lieues de Château-Vieux) et ne pas être dans des relations particulières avec lui, c'eût été une mauvaise marque. Il fit des avances. Mme de Dino, avec son attrait de haute distinction et sa coquetterie d'esprit, l'y secondait puissamment. M. Royer-Collard capitula, mais il fit ses conditions. Sous prétexte de trop de bourgeoisie et de simplicité, il fut dit que sa femme et ses filles n'iraient point à Valençay. A ce prix M. Royer-Collard fut bonhomme et indulgent. Le grand bourgeois se montra bon prince envers le grand seigneur. Quand on songe qu'en ses heures d'austérité il avait dit ce mot: «Il y a deux êtres dans ce monde que je n'ai jamais pu voir sans un soulèvement intérieur: c'est un régicide et un prêtre marié,» on conviendra qu'il eut à y mettre du sien. On raconte que, la première fois que M. de Talleyrand fit sa visite à Château-Vieux à travers un pays fort accidenté, moitié rochers, moitié ravins, et de l'accès le plus raboteux, son premier mot à M. Royer-Collard en entrant dans le salon fut: «Monsieur, vous avez des abords bien sévères...» On ne dit pas la suite; mais, interpellé de la sorte, l'homme à l'esprit de riposte ne dut pas être en reste.

Dans les commencements de leur liaison et quelques années auparavant, M. de Talleyrand avait eu l'idée de donner à Paris un grand dîner de personnages considérables, et représentant chacun quelque chose: Cuvier, la science; Gérard, la peinture... Royer-Collard devait y représenter l'éloquence politique. Il n'y alla point, mais il disait en plaisantant de l'idée: «Me voilà donc élevé à la dignité d'échantillon!»

Talleyrand et Royer-Collard affectaient tous deux, dans la manière de s'exprimer, la brièveté concise et la formule: tous deux étaient volontiers sentencieux; ils avaient le mot qui grave. Mais chez Talleyrand cette formule s'appliquait plus volontiers aux choses, aux situations, et chez Royer-Collard aux personnes. Réunis, ils devaient faire assaut, chacun dans son genre. C'étaient, pour peu qu'on y songe, deux profils des plus originaux et chez qui tout semblait en relief et en opposition: M. Royer-Collard, droit de taille, le front couvert d'une perruque brunâtre, le sourcil proéminent et remuant, le nez fort et marqué, le visage rugueux, la voix mordante, par moment stridente et se riant volontiers à elle-même quand il avait dit quelque mot; en tout un esprit altier et des plus fins sous une écorce restée en partie rustique; mais il ne faudrait pas faire non plus M. de Talleyrand plus délicat qu'il n'était et plus débile à cause de son infirmité. C'était une organisation puissante: il avait la voix mâle, profonde, partant d'un _bon creux_, bien que, par principe et bon goût, il s'interdît l'éclat du rire. Avec sa longue canne qui ressemblait à une béquille et avec laquelle il frappait de temps en temps sur l'appareil de fer dont sa mauvaise jambe était munie, il s'annonçait impérieusement. Des yeux gris sous des sourcils touffus[35], une face morte plaquée de taches, un petit visage qui diminuait encore sous son immense chevelure, le menton noyé dans une large cravate molle remontante, qui rappelait celle des incroyables et le négligé du Directoire, le nez en pointe insolemment retroussé, une lèvre inférieure avançant et débordant sur la supérieure, avec je ne sais quelle expression méprisante indéfinissable, fixée aux deux coins de la bouche et découlant de la commissure des lèvres[36]; un silence fréquent d'où sortaient d'un ton guttural quelques paroles d'oracle; il y avait là de quoi faire, en causant, un vis-à-vis de première force à Royer-Collard, bien que celui-ci eût plus de séve et de verdeur. Il disait de son voisin de Valençay vers la fin: «M. de Talleyrand n'invente plus, il se raconte.»

[35] J'ai sous les yeux, en traçant ce profil, un croquis de Talleyrand dessiné par le comte d'Orsay, et qui se voit en tête du tome III du _Journal_ de Thomas Raikes, et aussi la page 263 du même volume.

[36] «Comme il avait reçu beaucoup de mépris, il s'en était imprégné, et il l'avait placé dans les deux coins pendants de sa bouche.» (Portrait de Talleyrand dans les _Mémoires d'outre-tombe_, tome XI, page 421.)--«Telle figure, telle âme,» a dit Socrate chez Xénophon. Cela est vrai si, par figure, on entend l'ensemble de la physionomie.--«Les traits, a dit La Bruyère, découvrent la complexion et les mœurs;» et il ajoute: «Mais la mine désigne les biens de fortune.» Talleyrand avait la mine, les traits et le visage de son moral.

M. de Talleyrand avait quatre-vingt-quatre ans passés: il sentait que sa fin était proche. Il voulut, comme on dit, mettre ordre à ses affaires; avec l'art et le calme qui le distinguaient, il disposa le dernier acte de sa vie en deux scènes qu'on ne trouvera pas mauvais que je présente comme il convient et que je développe. On n'étrangle pas de si bons sujets. A tout seigneur tout honneur!

V

Les lettres qu'écrivait M. de Talleyrand[37] n'étaient pas toujours aussi courtes, aussi concises que celles que j'ai citées. Si sobre qu'il fût d'écritures comme de paroles, il y avait de rares moments où il savait s'expliquer autant qu'il le fallait, et où il avait presque l'air de s'épancher. La lettre la plus remarquable en ce sens, de toutes celles que j'ai lues, est une réponse à son ancien ami, son collaborateur et un peu son complice dans ses traités et marchés avec les princes allemands, le baron de Gagern. Ce diplomate, dont on a les Mémoires, a consacré tout un intéressant chapitre à ses relations avec Talleyrand[38]; il y a inséré les réponses qu'il reçut de lui dans les dernières années, lorsque de temps en temps il jugeait à propos de se rappeler à son souvenir. Il l'avait fait d'une manière plus affectueuse encore et plus vive à l'époque où M. de Talleyrand avait donné sa démission d'ambassadeur à Londres, et s'était tout à fait retiré de la vie politique. M. de Talleyrand lui répondit aussi cette fois avec plus d'étendue que d'ordinaire, et comme à un ancien ami éloigné, qu'on ne reverra plus et auquel on tient à donner une dernière marque d'attention et de confiance. Voici une partie de cette lettre, qui peut être considérée tout à fait comme testamentaire et comme faite pour être montrée de l'autre côté du Rhin:

«20 avril 1835.

»... Votre ancienne amitié vous fait désirer de savoir quelque chose de ma santé: je vous dirai qu'elle est aussi bonne que le comporte le nombre de mes années, que je vis dans une retraite charmante, que j'y vis avec ce que j'ai de plus cher au monde, et que mon unique occupation est d'y goûter dans toute sa plénitude, les douceurs du _far niente_:

Lorsque _de tout_ on a tâté, Tout fait ou du moins tout tenté, Il est bien doux de ne rien faire...

»Vous ne connaissez pas Rochecotte, sans quoi vous ne diriez pas: «Pourquoi Rochecotte?» Figurez-vous qu'en ce moment j'ai sous les yeux un véritable jardin de deux lieues de large et de quatre de long, arrosé par une grande rivière et entouré de coteaux boisés, où, grâce aux abris du nord, le printemps se montre trois semaines plus tôt qu'à Paris, et où maintenant tout est verdure et fleurs. Il y a, d'ailleurs, une chose qui me fait préférer Rochecotte à tout autre lieu, c'est que j'y suis non pas seulement avec Mme de Dino, mais chez elle, ce qui est pour moi une douceur de plus.

»Ne croyez pas que, si j'ai quitté les affaires, ce soit par caprice. Je n'ai quitté les affaires que lorsqu'il n'y en avait plus. J'avais voulu prévenir la guerre, je croyais que la France liée à l'Angleterre la rendait impossible; j'avais voulu, de plus, obtenir pour la révolution française du mois de juillet 1830 _le droit de bourgeoisie_ en Europe, et tranquilliser le monde sur l'esprit de propagandisme que l'on supposait à notre gouvernement. Tout cela était accompli: que me restait-il à faire, sinon de ne point attendre qu'avec le _solve senescentem_ d'Horace, quelqu'un vînt me dire que j'avais trop tardé? La difficulté est d'en sortir heureusement et à propos. Vous devez donc me féliciter d'y avoir réussi, et non pas m'en faire une sorte de reproche, quelque obligeance qu'il y ait dans les reproches que vous savez faire.

»J'ai souvent remercié la fortune de m'avoir donné un contemporain tel que vous, qui m'avez mieux compris que personne, et qui avez bien voulu en aider d'autres à me mieux comprendre[39]; mais je la remercierais davantage encore, si elle eût rendu nos habitations plus voisines: vous verriez qu'aujourd'hui, comme au temps que vous rappelez, tout serait de ma part abandon et confiance.--Pauvre Dalberg! combien je l'aimais, et combien je l'ai regretté! Nous parlerions de lui et de tant de personnes que nous avons connues, et de tant d'événements auxquels nous avons été mêlés. L'âge où je suis arrivé est celui où l'on vit principalement dans ses souvenirs. Nous parlerions aussi des jugements auxquels je dois m'attendre de la part des générations qui suivront la nôtre. J'avoue que je ne redoute pas ceux de vos compatriotes, pourvu qu'ils n'oublient point qu'il n'existe en Allemagne aucun individu à qui j'aie volontairement nui, et qu'il s'y trouve plus d'une tête couronnée à qui je n'ai pas laissé d'être utile, du moins autant que je l'ai pu. Enfin nos conversations rouleraient sur vous, sur votre famille, le nombre de vos enfants, leur établissement, toutes choses auxquelles je prends un intérêt sincère, et dont je suis réduit à ne vous parler que de très-loin, puisque vous habitez sur les bords du Mein, et moi sur les bords de la Loire, et que, de plus, je suis né en 1754.

»Mme de Dino, qui, pendant les quatre ans qu'elle a passés en Angleterre, a complété la croissance dont son esprit supérieur était susceptible, et qui la place au premier rang des personnes les plus distinguées, n'oublie que ce qui ne vaut pas la peine qu'on s'en souvienne: elle est flattée que son souvenir corresponde à celui qu'elle a toujours gardé de vous, et elle me charge de vous le dire.

»Pour moi, mon cher baron, j'ai pour vous les mêmes sentiments que vous m'avez toujours connus, et je suis pour la vie tout à vous.

»P. DE TALLEYRAND[40].»

[37] La lettre de M. de Talleyrand, écrite de Londres vers le moment de la mort de Casimir Périer, qu'on a pu lire dans le précédent article, a été supposée par moi adressée à Mme de Dino, sa nièce: mais l'autographe que j'ai eu sous les yeux ne porte en effet aucune suscription, et ce n'est que par induction et conjecture que j'ai cru pouvoir indiquer la destinataire. On me fait des objections: Mme de Dino, à cette date, n'était-elle pas à Londres? N'est-ce point plutôt à une autre amie particulière, à une correspondante habituellement résidant à Paris (telle que la princesse de Vaudemont, par exemple), que la lettre était adressée? Je ne suis pas en mesure de discuter ce point; pour cela, les termes de comparaison me manquent: le doute, d'ailleurs, n'offre ici aucun inconvénient, cette lettre isolée n'ayant d'intérêt que comme échantillon et comme exemple de la manière familière et simple avec laquelle M. de Talleyrand traitait la politique dans l'intimité.

[38] _Ma part dans la politique_ (en allemand), tome VI, le chapitre intitulé: _Talleyrand et ses rapports avec les Allemands_.

[39] Je crois bien qu'ils s'étaient _compris_ l'un l'autre et à demi-mot. Gagern va tout à l'heure nous le dire mieux encore et nous rappeler comment s'opérait cette heureuse intelligence.

[40] A côté et au-dessous de cette lettre vraiment charmante et quelque peu sentimentale, il n'est pourtant pas hors de propos de placer le passage du même chapitre de Mémoires, dans lequel Gagern s'efforce de répondre aux reproches adressés par les Allemands, ses compatriotes, à l'ancien ministre de Napoléon pour sa soif d'argent et sa vénalité. Ce sont les circonstances atténuantes, naïvement exposées et déduites: «Il dépensait beaucoup; sa main était libéralement ouverte pour ses anciens amis; sa maison princière était peu tenue, et sa fortune particulière très-peu considérable. Par suite, _il considérait sa haute situation comme une mine d'or_. Ses complaisances devaient être payées non en tabatières ou en brillants, suivant la coutume, mais en argent comptant. Qui pourrait dire les sommes qui ont ainsi coulé vers lui de la part des grandes puissances! Il pouvait se faire à lui-même illusion sur ces actes, en se disant qu'il ne se faisait pas payer la vente du bon droit, mais seulement des services laissés à sa discrétion. Quant à ce qui me regarde, il était de ma situation et de mon devoir de suivre le torrent; mais je répète qu'entre lui et moi, directement ou indirectement, aussi bien pour ce qui regarde les Nassau que pour les autres princes nombreux que je fis entrer dans la Confédération du Rhin, il ne s'est jamais agi en aucune façon de marché, de conditions ou d'offres. Je les taxais moi-même d'après mes appréciations générales et après avoir consulté le vieux Sainte-Foix, et je proposais mes estimations dans le Nassau, ou bien je décidais pour eux, et j'espère encore maintenant avoir droit à leur reconnaissance pour avoir, en ces conjonctures, agi avec autant de sagacité que d'économie. Napoléon avait connaissance de cet état de choses et le souffrait. C'est un fait qu'à Mayence, il demanda à un prince très-haut placé: _Combien Talleyrand vous a-t-il coûté?_»--Ne nous lassons jamais de remettre sous nos yeux les deux faces de la vérité, surtout quand la plus agréable pourrait faire oublier la plus essentielle.

Le baron de Gagern, après avoir inséré cette lettre plus développée que d'habitude et définitive, ajoute:

«Je compris qu'une pareille correspondance pouvait avoir pour lui des côtés fatigants, et je ne lui écrivis plus.»

Cependant, il restait à régler d'autres comptes, et dont M. de Talleyrand devait se préoccuper davantage. Il avait ses quatre-vingt-quatre ans sonnés; il voulut honorer publiquement sa fin et, avant le tomber du rideau, ménager à la pièce une dernière scène. Un de ses anciens collaborateurs diplomatiques et qui avait servi sous lui, un Allemand de plus de mérite que de montre, Reinhard, vint à mourir. Il était membre de l'Académie des sciences morales et politiques: M. de Talleyrand se dit que c'était pour lui l'occasion toute naturelle d'un dernier acte public, et, sous couleur de payer une dette d'amitié, il se disposa à faire ses adieux au monde. On apprit donc un matin, non sans quelque surprise, qu'empruntant pour cette fois son rôle au brillant secrétaire perpétuel, M. Mignet, il désirait prononcer en personne l'Éloge du comte Reinhard. De là cette séance académique qui fut son dernier succès et qui couronna sa carrière.

Remarquez que le sujet était lui-même choisi avec tact et avec goût: rien d'éclatant, rien qui promît trop; l'orateur pouvait être aisément supérieur à son sujet. Et puis n'oublions pas que c'est à l'Académie des sciences morales et politiques que M. de Talleyrand, à son retour en Europe et rentrant en scène, avait voulu débuter en l'an V par des mémoires fort appréciés: c'est par cette même Académie que, quarante ans après, il voulait finir. Il y avait de la modestie dans ce cadre, et aussi de l'habileté. Il savait que, si la politique est ingrate, les lettres de leur nature sont reconnaissantes.

C'est le samedi 3 mars 1838 que, nonobstant un état de santé des plus précaires, et sans tenir compte des observations de son médecin, il vint lire cet Éloge de Reinhard dans une séance dite ordinaire, mais qui fut extraordinaire en effet. Des étrangers sont admis aux séances de cette Académie, et, cette fois, il y avait autant de monde que la salle en pouvait tenir; pas de femmes, mais des personnages d'élite, principalement politiques; M. Pasquier, le duc de Noailles et autres y assistaient. On remarqua fort un incident: M. de Talleyrand et le duc de Bassano, qui ne s'étaient pas vus depuis 1814 et qui ne s'aimaient guère[41], se rencontrèrent dans l'escalier: ils se donnèrent la main. Le bureau de l'Académie se composait de MM. Droz, président, Dupin, vice-président, et Mignet, secrétaire perpétuel. Quand l'huissier annonça «le prince» (car il était prince, même à l'Académie), ce fut une grande attente. M. Mignet alla à sa rencontre dans la pièce qui précédait celle des séances. M. de Talleyrand n'avait pu monter à pied l'escalier: il avait été porté par deux domestiques en livrée. Quand il fit son entrée dans la salle, appuyé sur le bras de M. Mignet et sur sa béquille, tous les assistants étaient debout. Après la lecture du procès-verbal, le président M. Droz demanda au prince s'il n'était pas fatigué, et s'il ne voulait pas prendre le temps de se reposer avant de commencer sa lecture. M. de Talleyrand, d'une voix grave (car il l'avait très-forte et à remplir la salle), répondit qu'il aimait mieux commencer aussitôt. Il lut alors un discours composé avec goût, simple et court, d'un juste à-propos. Aucun mot n'en était perdu. Le lecteur fut fréquemment interrompu par les applaudissements: ils éclatèrent surtout au portrait que M. de Talleyrand traça d'un parfait ministre des affaires étrangères:

«La réunion, disait-il, des qualités qui lui sont nécessaires est rare. Il faut, en effet, qu'un ministre des affaires étrangères soit doué d'une sorte d'instinct qui, l'avertissant promptement, l'empêche, avant toute discussion, de jamais se compromettre. Il lui faut la faculté de se montrer ouvert en restant impénétrable; d'être réservé avec les formes de l'abandon, d'être habile jusque dans le choix de ses distractions; il faut que sa conversation soit simple, variée, inattendue, toujours naturelle et parfois naïve; en un mot, il ne doit pas cesser un moment, dans les vingt-quatre heures, d'être ministre des affaires étrangères.

»Cependant, toutes ces qualités, quelque rares qu'elles soient, pourraient n'être pas suffisantes, si la bonne foi ne leur donnait une garantie dont elles ont presque toujours besoin. Je dois le rappeler ici pour détruire un préjugé assez généralement répandu: non, la diplomatie n'est point une science de ruse et de duplicité. Si la bonne foi est nécessaire quelque part, c'est surtout dans les transactions politiques, car c'est elle qui les rend solides et durables. On a voulu confondre la réserve avec la ruse. La bonne foi n'autorise jamais la ruse, mais elle admet la réserve; et la réserve a cela de particulier, c'est qu'elle ajoute à la confiance.

»Dominé par l'honneur et l'intérêt du prince, par l'amour de la liberté fondée sur l'ordre et sur les droits de tous, un ministre des affaires étrangères, quand il sait l'être, se trouve ainsi placé dans la plus belle situation à laquelle un esprit élevé puisse prétendre...»

[41] Sur la fin de l'Empire, ils étaient à couteaux tirés. M. de Talleyrand lardait de ses épigrammes le duc de Bassano. On citait de lui, dès 1809, ce mot qui dispense de tous les autres: «Je ne connais pas de plus grande bête au monde que M. Maret, si ce n'est le duc de Bassano.»

L'idéal est magnifique, et, à la façon dont il en parlait, on était tenté de croire qu'il l'avait autrefois rempli de tout point dans la pratique. Ce qu'il y avait d'admirable surtout, c'était cette recommandation si formelle de la _bonne foi_ dans la bouche de celui qui passait pour avoir dit: «La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée.» On remarqua qu'il accentua très-fort ce mot de _bonne foi_.

Je ne voudrais point paraître faire une mauvaise plaisanterie, mais cet éloge du comte Reinhard m'a tout naturellement rappelé le célèbre roman de _Renart_, cette épopée satirique du moyen âge,--cette Bible profane du moyen âge, comme Goethe l'a baptisée,--dans laquelle l'hypocrite et malin Renart joue tant de tours au lion et à tous les animaux, se déguise sous toutes les formes, en clerc, en prêcheur, en confesseur, et, après avoir mis dedans tout son monde, finit par être proclamé roi et couronné. Cette séance de la plus morale et la plus honnête des Académies, consacrant de son approbation, de son suffrage unanime, le moins scrupuleux des hommes d'État, à la considérer sous un certain jour, ne me paraît autre qu'une scène du roman de _Renart_ au dix-neuvième siècle. Veuillez, en effet, vous souvenir, récapitulez en idée la vie passée de Talleyrand, depuis son début sous Calonne, ou, si vous aimez mieux, depuis sa messe à la Fédération, ou encore depuis certain traité fructueux entamé avec le Portugal sous le Directoire, premier point de départ de sa nouvelle et soudaine opulence, et voyez où tout cela aboutit, à quels honneurs, à quels profonds témoignages de respect et de la part des hommes les plus purs et les plus autorisés, les maîtres-jurés en matière de moralité sociale. Il fallait voir comme avec lui, en cette séance d'adieux attendrissante, la vertueuse solennité de M. Droz était aux petits soins; comme la dignité et la candeur de M. Mignet prenaient garde de peur que le prince ne fît un faux pas. Ah! ce jour-là, l'on vit bien ce qu'est la puissance de l'esprit dans la société française, surtout quand il est relevé par la naissance, et, faut-il le dire? quand il est orné de tous les vices.

Lorsque la lecture fut terminée (et ce fut là toute la séance, une petite demi-heure en tout), l'enthousiasme n'eut pas de bornes; le prince eut à passer, au retour, entre une double haie de fronts qui s'inclinaient avec un redoublement de révérence; chacun en sortant exprimait son admiration à sa manière, et Cousin, selon sa coutume, plus haut que personne; il s'écriait en gesticulant: «C'est du Voltaire!--C'est du meilleur Voltaire.»

Non, ce n'était pas tout à fait du Voltaire: cet Éloge de Reinhard, c'était bien pour Talleyrand jusqu'à un certain point sa représentation d'_Irène_, mais une représentation concertée et arrangée. Non, ce n'était pas du Voltaire, parce que Voltaire était sincère, passionné, possédé jusqu'à son dernier soupir du désir de changer, d'améliorer, de perfectionner les choses autour de lui; parce qu'il avait le prosélytisme du bon sens; parce que, jusqu'à sa dernière heure, et tant que son intelligence fut présente, il repoussait avec horreur ce qui lui semblait faux et mensonger; parce que, dans sa noble fièvre perpétuelle, il était de ceux qui ont droit de dire d'eux-mêmes: _Est deus in nobis_; parce que, tant qu'un souffle de vie l'anima, il eut en lui ce que j'appelle le bon démon, l'indignation et l'ardeur. Apôtre de la raison jusqu'au bout, on peut dire que Voltaire est mort en combattant. La fin de sa vie n'a pas ressemblé à une partie de whist où l'on gagne en calculant[42].