Monsieur de Talleyrand

Part 6

Chapter 63,625 wordsPublic domain

D'intéressantes lettres familières, dont il m'a été donné de tirer des copies exactes, vont nous le montrer en même temps tel qu'il était dans la vie privée, doux, facile, s'amusant à des riens, légèrement épigrammatique. Sachons voir les hommes sans parti pris et par tous leurs aspects; écoutons-les parler sur leur vrai ton.

M. de Talleyrand allait ordinairement aux eaux tous les étés, il habitait le château de Valençay (Indre), et sa nièce, la belle et spirituelle duchesse de Dino, était près de là à Rochecotte. Il écrivait, des eaux de Bourbon, à une amie de Paris, femme d'un de ses anciens collègues, ministre de Napoléon:

«Les bains de Mme de Dino ont été retardés par les pluies, ce qui fait qu'elle a passé quatre ou cinq jours fort inutilement dans le plus vilain endroit du monde: elle n'a pu commencer son traitement d'eaux qu'hier.--Vous ne me mandez point de nouvelles, et je suis tout près de vous en remercier. Les journaux qui m'arrivent, et que je lis tard, m'en apprennent plus que je ne veux. Quand les choses ne vont pas comme on le comprend, le mieux est d'attendre et d'y peu penser. Le bonhomme la Fontaine a dit:

Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage.

J'adopte cette opinion, et je crois que M. Mollien fait tout comme moi.--Je me suis mis à lire les articles littéraires des journaux qui arrivent ici, et j'en serai très-probablement bientôt dégoûté. Ne croyez-vous pas que Sainte-Aulaire lui-même doive être un peu embarrassé de l'éloge que fait _le Constitutionnel_ de son _Histoire de la Fronde_? On y loue le livre, on y loue l'auteur, on y loue les aïeux, et il a fallu tout le savoir-faire et dire de son père pour avoir échappé à quelque éloge.--Il sort de ma chambre un buveur d'eau abîmé de rhumatismes et qui en conséquence voit tout en noir: le présent et l'avenir lui fournissent un beau champ qu'il exploite toute la journée. Chez vous, au contraire, on voit tout en beau, et je crois que cela ne changerait pas, même quand on aurait des rhumatismes, tant la disposition est douce. J'ai retrouvé dans ma mémoire un vers qui va à ces deux si différentes humeurs:

Le malheur est partout, mais le bonheur aussi.

Pessimistes et optimistes doivent s'arranger de ce vers-là: n'est-ce pas singulier?... La princesse (_Poniatowska?_) va demain faire une course à Néris; elle y passera vingt-quatre heures. J'en suis bien aise, parce qu'elle me dira exactement comment elle a trouvé Mme de Dino; j'irai plus tard. Vous connaissez la passion de la princesse pour les chevaux gris; elle en a trouvé deux ici qu'elle a bien vite arrêtés pour le temps qu'elle passerait à Bourbon. Ce matin, elle a voulu en jouir pour se promener. Ils lui ont été amenés par un cocher qui avait un bonnet de coton et qui ne peut pas le quitter, parce qu'il a la gale. Cela a un peu désappointé son élégance, et m'a amusé.--Adieu. Ce n'est encore que le 10 juin: je suis à ma huitième douche. Faites toutes mes amitiés à M. Mollien. Vous ne me dites pas comment il trouve les productions de Gaëtan[24].»

[24] Gaëtan, marquis de la Rochefoucauld, celui qui avait composé des fables à douze ans et qui, les faisant imprimer, disait, pour s'excuser de s'être rencontré dans un sujet avec le grand fabuliste, qu'il n'avait lu que depuis «les Fables de M. de la Fontaine.» Il n'a cessé d'écrire jusque dans ses dernières années, faisant imprimer à ses frais ses élucubrations, et se posant en candidat perpétuel à l'Académie française. Tout le monde, et sa famille toute la première, souriait de lui.

On était sous le ministère Villèle et au pire moment, après le licenciement de la garde nationale, à la veille de la clôture de la session, de la dissolution de la Chambre et de l'Ordonnance qui allait rétablir la censure. M. de Talleyrand, sur tout cela, pressentait et calculait juste; mais, aux pensées trop sombres, il ne voyait à opposer que sa méthode expectante:

«Il y a bien longtemps qu'il n'a paru de votre écriture à Bourbon: cela n'embellit pas l'endroit.--Il nous est cependant arrivé quelques paralytiques de plus ces jours-ci; mais nous n'avons pas un rhumatisme de connaissance.--Je ne sais si c'est par la disposition dans laquelle mettent ces eaux-ci, ou par humeur, ou par réflexion, mais je n'ai jamais été absent de Paris avec de si mauvais pressentiments sur les affaires publiques. Sans prévoir rien de ce que l'on fera, je crains que, malgré notre apathie, on ne nous lance dans les grandes aventures de révolution, si l'on se laisse aller à la tentation de la censure. C'est le premier anneau d'une chaîne qui peut entraîner tout au précipice. Mais qu'y faire? Je ne sais en vérité qui y peut quelque chose.--Contre ces tristes pensées et la mauvaise saison, je ne connais de recours raisonnable que Jeurs[25].--Ici, il n'y a point de livres: ainsi l'on ne peut pas se réfugier dans le passé.--Mme de Dino soupçonne qu'elle est un peu mieux; mais c'est si peu de chose, que nous n'avons pas encore obtenu ce que promettait le médecin timide de Néris. Mes projets de retour ne sont pas encore fixés: ils dépendent un peu de ceux que l'on forme à Néris, où j'irai passer quelques jours. Je crois que je vous écrirai encore une fois d'ici.--Il me semble que tout le monde a quitté Paris: il n'en arrive point de lettres, de telle sorte que je ne saurai plus comment va le monde, surtout s'il y a censure.--L'affaire Maubreuil, que je lis dans les journaux[26], me paraît se réduire à ceci: «Donnez-moi de l'argent ou je ferai du scandale.» On ne lui donne pas d'argent, et il fait du scandale; si l'on peut appeler scandale des injures bien grossières, adressées par un voleur de grand chemin à des gens qu'il n'a jamais vus. Adieu! si vous m'écrivez encore une fois ici, j'aurai le bonheur de recevoir votre lettre; car rien ne peut naturellement m'empêcher d'y passer encore huit jours.--Mille amitiés à M. Mollien.»

[25] Jeurs par Étréchy (Seine-et-Oise), résidence d'été de Mme la comtesse Mollien, à laquelle ces lettres étaient adressées.

[26] Cette affaire Maubreuil, dont Talleyrand va parler si négligemment et d'un air d'indifférence, s'était terriblement réveillée en 1827. Maubreuil, échappant à la surveillance, s'était rendu le 20 janvier à Saint-Denis pendant la célébration de l'anniversaire, et, là, en pleine solennité, il avait frappé M. de Talleyrand au visage et l'avait renversé par terre. Il fut traduit pour ce fait en police correctionnelle, et la cour royale confirma le 15 juin les jugements précédemment rendus. On ne se douterait certes pas, en lisant ce passage tout placide de la lettre de M. de Talleyrand, qu'il s'agit d'une affaire si récente et si chaude.

Dans ce cercle de M. de Talleyrand, on avait beaucoup d'esprit, mais on ne faisait pas une si grande dépense d'idées qu'on pourrait de loin le supposer. Ayant à parler de la mort de M. Canning, si l'on imagine un politique de l'école des doctrinaires ou de celle même de M. de Chateaubriand, écrivant une lettre, il s'y prendra d'une tout autre façon que M. de Talleyrand, se bornant à des faits précis et presque matériels dans le billet que voici:

«Je vous ai mandé hier la mort de M. Canning. L'état dans lequel est toute la ville de Londres est extrêmement honorable pour l'Angleterre. Pendant vingt-quatre heures, il n'y a eu ni affaires, ni occupations, ni intérêts d'aucun genre. La route de Chiswick était couverte de monde, et du monde de toutes les classes. Deux fois dans le même jour, cent mille bulletins ont été distribués dans Downing-Street. On ne pensera pas encore de quelque temps au successeur: les Chambres n'étant pas assemblées, rien ne presse.--On dit que la première cause de la maladie a été un dîner chez l'ambassadeur de Naples; il y avait, suivant son usage, beaucoup trop mangé: ensuite est arrivée une inflammation dont on n'a jamais pu se rendre maître.--J'irai vous voir mardi 14 avec M. Chauvin. Je n'écris pas à M. Mollien. Je ne lui parlerais que de M. Canning, et _vous savez_ tout ce que je sais. Je cherche en moi s'il y a quelque chose que j'ai oublié de vous dire, je ne trouve rien.»

C'est bien, mais c'est court[27].

[27] Je mettrai encore cette lettre qui est adressée à la même personne et qui se rapporte au même temps. La date en est suffisamment indiquée par celle de la convention diplomatique qui fut signée à Londres entre la France, la Russie et l'Angleterre, en faveur de la Grèce, le 6 juillet 1827. M. de Talleyrand écrivait peu après:

«19.

»J'ai été trop bien à Jeurs pour vous en remercier et pour que vous ne l'ayez pas vu.--Voici l'ouvrage de M. Thierry. Vous le lirez avec plaisir.--Paris est sans nouvelles.--On s'y plaint un peu de la publication des articles secrets du traité signé par les trois puissances qui interviennent _un peu_ dans les affaires de la Grèce.--C'est pour nous autres, vieux diplomates, qu'il est singulier de voir dans les journaux les articles secrets d'un traité qui porte la clause de deux mois pour les ratifications; du reste, ce traité-là ne sera pas d'un grand secours pour les Grecs; ce qui les aidera véritablement, c'est l'insurrection de la Dalmatie, si, comme je le crois, elle est générale dans cet inattaquable pays. Alors, les Turcs auront plus d'affaires qu'ils ne peuvent.--Voilà la petite politique de mon quartier.--Mandez-moi quand vous allez à Étioles.--M. Mollien est d'une nature si bienveillante, si indulgente, que je ne sais pas, quoiqu'il me l'ait dit, s'il a été content de la réponse qu'il a reçue de M. Paravey--Adieu.--Mille tendres hommages.--Comment va la pêche?--On persécute M. de Fitz-James pour accepter l'ambassade de Madrid.--J'ai envoyé _Thierry_ chez vous pour qu'on vous l'envoie par quelque occasion.»

M. de Talleyrand, en parlant des Grecs, comptait sans Navarin.

Quand on parle de goût et qu'on célèbre celui de l'ancienne société, celui de quelques hommes en particulier dont M. de Talleyrand était comme le type accompli, il faut bien s'entendre et se garder de confondre le goût social et le goût littéraire; car, en matière de littérature et surtout de poésie, ces gens d'esprit en étaient restés aux formes convenues de leur jeunesse et aux lieux communs de leur éducation première; on en a une singulière preuve dans la lettre suivante:

«Je quitte Bourbon ce soir. Il a fait un tel temps depuis quinze jours, que je ne sais si les eaux m'ont fait du bien ou du mal.--Pauline[28] a été mon seul plaisir. La douce approche d'une jolie enfant a un grand charme.--Le général Dupont[29] est ici depuis quelques jours. Il fait des vers et m'en a dit quelques-uns. Voici une strophe que j'ai placée dans ma mémoire.--Je la trouve très-belle: vous direz si j'ai tort ou raison; je vous croirai. C'est en sortant du Jardin des Plantes qu'il a fait l'ode d'où cette strophe est tirée:

Loin du rivage de Golconde, L'hôte géant de ces déserts, De sa solitude profonde Chérit l'image dans ses fers. Jamais son épouse enchaînée Ne veut d'un servile hyménée Subir les honteuses douceurs; L'amour en vain gronde et l'accuse; Sa jalouse fierté refuse Des sujets à ses oppresseurs...»

[28] Pauline de Périgord, sa petite-nièce, fille de la duchesse de Dino, et qui fut depuis Mme de Castellane.

[29] L'ancien ministre de la guerre, le Dupont de Baylen, et qui était devenu métromane dans l'adversité.

Il s'agit vraisemblablement de l'éléphant du Jardin des Plantes et de sa femelle, qui ne reproduisait pas dans l'état de captivité. Mais comment un esprit si net et si juste en prose pouvait-il se prendre d'une sorte d'admiration pour de tels amphigouris soi-disant lyriques? C'est, je le répète, et toute l'histoire des salons le prouve, qu'un certain mauvais goût littéraire est très-compatible avec le goût social le plus délicat.

On aura remarqué le mot touché en passant sur sa petite nièce Pauline: «La douce approche d'une jolie enfant a un grand charme.» S'il y a eu un bon côté dans M. de Talleyrand arrivé à l'extrême vieillesse, c'a été ce coin d'affection pure.

Et, en général, ces lettres douces et faciles iraient à nous faire croire, pour peu qu'on le voulût, à un Talleyrand meilleur. Il faut toujours se méfier de l'impression que font les vieillards, surtout s'ils sont gens bien élevés et polis. En vieillissant, quand les passions sont amorties ou impuissantes, quand on n'a plus à commettre ses fautes ou ses crimes, on redevient bon ou on a l'air de l'être; on a même l'air de l'avoir toujours été. Mme de Sévigné n'appelait ce démon de Retz dans sa vieillesse que «notre bon cardinal».

J'ai encore sous les yeux une lettre de M. de Talleyrand, de l'été de 1828: ce sont des nouvelles de société, avec une pointe légère de raillerie. Il effleure en passant ses amis les doctrinaires; mais sur Chateaubriand le trait est plus enfoncé:

«Voilà le beau temps arrivé: il se présente avec l'air de la durée. M. Royer-Collard en a profité pour venir à Château-Vieux passer quelques jours. Il y est tout seul: sa femme est restée avec sa fille, qui est malade à Paris.--Toute la doctrine s'occupe de mariage: M. de Rémusat vient d'épouser Mlle de Lasteyrie, qui est fort jolie, et il se promet d'être amoureux. Le mariage a été célébré par un prêtre janséniste, qui dans son discours a un peu scandalisé les habitués de la paroisse.--Ce n'est pas tout: M. Guizot épouse Mlle Dillon sa nièce, et il est amoureux tout comme un autre. A son grand regret, le mariage ne se fait qu'au mois de novembre. Me voilà au bout de mes nouvelles. Les amours des doctrinaires sont tout ce que je sais.--Dites-moi quelque chose de Paris, pour qu'en y retournant je ne paraisse pas un véritable provincial:--mes occupations me donnent cette direction-là; car je renouvelle les baux de Valençay, où tout est en petit domaine.--M. de Vaux[30] s'annonce pour la fin de septembre: je serai charmé de le revoir. Je crois que M. de Chateaubriand devient un peu pesant pour lui, et on ne voit pas les efforts qu'il prétend faire pour les personnes qui lui sont dévouées. Il part pour Rome avec 300 mille francs d'appointements, et Villemain et Bertin de Vaux restent là. Je ne conçois rien à des relations aussi sèches que celles de Chateaubriand avec eux[31].--Nous nous portons tous bien dans notre petit rayon; mais, quand nous voulons l'étendre, nous rencontrons des maladies dont ce pays-ci est plein, etc.»

[30] Bertin de Vaux, frère de Bertin l'aîné, et l'un des propriétaires du _Journal des Débats_.

[31] Il semble que M. de Chateaubriand ait voulu répondre à ce reproche, qu'il se faisait tout bas à lui-même, dans sa lettre écrite de Rome à M. Villemain (_Mémoires d'outre-tombe_, tome VIII, page 369).

La révolution de juillet 1830 n'étonna point M. de Talleyrand, qui l'avait vue venir. Il y intervint à sa manière, tard, mais à temps et d'une manière utile. Sir Henry Bulwer a très-bien raconté comment le troisième jour, le 29, M. de Talleyrand chargea un secrétaire de confiance d'aller s'assurer si la famille royale était encore à Saint-Cloud ou si elle en était déjà partie; puis comment, au retour, il le pria de nouveau d'aller trouver de sa part Madame Adélaïde à Neuilly ou ailleurs, et de lui remettre, parlant à elle-même, un billet qu'elle lui rendrait après l'avoir lu. Ce billet qui amena sur les lèvres de Madame Adélaïde une exclamation soudaine: «Ah! ce bon prince, j'étais bien sûre qu'il ne nous oublierait pas!» dut contribuer à fixer les indécisions du futur roi. Puisque M. de Talleyrand se prononçait, Louis-Philippe pouvait se risquer.--Et comme ne manquerait pas de le dire M. Cuvillier-Fleury, l'historiographe de la maison: _Nil desperandum Teucro duce et auspice Teucro_.

M. de Talleyrand rendit le plus grand service au nouveau gouvernement en acceptant le poste d'ambassadeur à Londres. Son nom seul, avec la réputation d'habileté et de prudence qui l'environnait, était déjà une garantie. On dit qu'il ouvrit les conférences de Londres en ces termes: «Messieurs, je viens m'entretenir avec vous des moyens de conserver la paix à l'Europe...» Il y réussit, et remporta ce jour-là sa plus signalée victoire diplomatique.

S'il avait eu, comme Chateaubriand, le goût des contrastes, son imagination aurait eu beau jeu à se déployer par la comparaison de son succès personnel à Londres en 1830 et de la souveraine considération dont il jouissait, avec l'accueil si défavorable (pour ne pas dire pis) qui lui avait été fait trente-huit années auparavant en janvier 1792, lorsqu'il y était venu chargé d'une mission secrète de la part d'un gouvernement décrié, que le choix qu'on faisait de lui décriait encore davantage[32]. Mais l'esprit de M. de Talleyrand était peu porté à ces antithèses. S'il avait eu en dernier lieu un triomphe éclatant, il n'était pas insensible aux petits dégoûts qui sont presque toujours la monnaie et la rançon de tout grand succès. La lettre suivante qu'il écrivait confidemment à Mme de Dino (?), au moment de la mort de Casimir Périer, nous le montre au naturel et ne se surfaisant pas les choses:

«A chaque heure, j'invoque M. Périer! et j'ai bien peur que ce ne soit en vain et que je n'aie plus à m'adresser qu'à ses mânes[33]! Cette affaire de Rome ne serait pas encore en suspens, s'il avait vécu.--Un grand mot d'un grand homme est celui-ci: «Je crains plus une armée de cent moutons commandée par un lion, qu'une armée de cent lions commandée par un mouton.--Faites et surtout ne faites pas l'application de cela.--Hier, j'ai parlé de Sainte-Aulaire ou de Rigny, disant que, pour le dehors, il n'y avait que ces deux noms-là qui puissent convenir. J'ai fait, comme je le pense, l'éloge de Sainte-Aulaire.--Cela produira-t-il quelque chose? Je n'en sais rien, et je suis plutôt porté à croire que ce que j'ai dit serait inutile: j'ai parlé, dans cette lettre que vous avez remise, de Durant comme le seul qui me convenait et qui conviendrait à la Hollande, à la Belgique et à l'Angleterre: j'ai insisté fortement sur cela.--Ce que j'ai écrit hier doit être ignoré par vous: mais vous voilà prévenue si l'on vous en parle.--Je suis fortement occupé de ces ratifications russes qui (ne le dites pas) sont fort mauvaises; mais je crois que nous les arrangerons.--Je n'en parle pas à Paris, parce que l'on me donnerait des instructions, et que je veux agir sans en avoir: voilà encore qui est pour vous seule.--Si l'on me répond, ce sera par vous.--Figurez-vous que l'on m'écrit ici que l'affaire de Rome est arrangée, et qu'on a accepté et à Rome et à Paris une convention simultanée de l'Autriche et de la France. J'ai été chargé de le dire au ministre anglais.--Tout cela dégoûte beaucoup.--Adieu, chère amie de moi; soignez-vous, ne vous impatientez pas comme je le fais, et aimez-moi.»

[32] Voir dans le _Mémorial_ de Gouverneur-Morris, au tome II, page 113 et 118, de l'édition française.

[33] Casimir Périer, dont l'état était déjà désespéré, mourait le 16 mai.

Ce n'est là qu'un échantillon. La correspondance toute politique de M. de Talleyrand avec Mme de Dino existe et pourra, un jour, éclairer assez agréablement le dessous des cartes[34].

[34] On m'assure qu'à propos de cette manie qu'avait Louis-Philippe de démolir ses ministres les uns par les autres, et de les user pour sa plus grande gloire, on y lit cette phrase ou quelque chose d'approchant: «Je n'aime pas ces ogres de réputation qui croient augmenter la leur en dévorant celle des autres.»

Le témoignage des Anglais d'alors bien informés ne saurait être indifférent à recueillir sur M. de Talleyrand. Sir Henry Bulwer est un peu doux et poli dans ses appréciations, comme il sied à un Anglais qui a tant vécu dans la haute société française; mais voici un de ses compatriotes qui est plus haut en couleur et plus mordant: ce jugement parut dans le _Morning-Post_, à l'époque de la mort de Talleyrand; je crois qu'il ne déplaira pas à cause de quelques traits caractéristiques qu'on chercherait vainement ailleurs:

«Lorsque Talleyrand, nous dit l'informateur anonyme, était ici engagé dans les protocoles, lui qui dormait peu, il avait coutume de mettre sur les dents ses plus jeunes collègues, et nous avons trop bien éprouvé qu'au temps de la quadruple alliance et en plus d'une autre occasion, ses yeux étaient ouverts tandis que lord Palmerston sommeillait. Lorsque la tempête des trois _Glorieuses_ éclata sur Paris, trop heureux de quitter la France, Talleyrand s'en vint en Angleterre. On ne peut s'empêcher de rire en pensant à la manière dont il y fit son apparition. Il donnait ses audiences à ses compatriotes dans son salon d'_Hanover-Square_ avec un chapeau rond sur la tête, au-devant duquel figurait une cocarde tricolore de six pouces carrés, tandis que se prélassaient, étendus tout au long sur les sofas, trois jeunes _sans-culottes_ de Juillet, qu'il avait amenés avec lui pour se donner un air de républicanisme. (_On sent que tout ceci est un peu chargé, mais il en reste bien quelque chose._) Louis-Philippe une fois bien établi sur son trône, la cocarde tricolore fut arrachée du chapeau rond et jetée au feu, et les jeunes échantillons de républicains furent renvoyés à Paris. Talleyrand, libre de toute crainte, donna cours à son despotisme naturel. Il avait ici tout le monde à ses pieds; toute la noblesse d'Angleterre recherchait sa société avec ardeur; les diplomates de tous pays pliaient devant lui; lord Palmerston seul résistait à Talleyrand, non-seulement sur les grandes choses, mais sur les plus petites et sur des bagatelles. Il faisait tout pour le dégoûter...»

Il y réussit. M. de Talleyrand, à la première occasion, revint en France sous prétexte de congé, et, de son château de Valençay, il envoya sa démission à Louis-Philippe (novembre 1834).