Part 5
«Oui, je vous parlerai franchement. Si Talleyrand est pour quelque chose dans cette opinion de laisser l'impératrice à Paris, dans le cas où l'ennemi s'en approcherait, c'est trahir. Je vous le répète, méfiez-vous de cet homme! Je le pratique depuis seize années; j'ai même eu de la faveur pour lui; mais c'est sûrement le plus grand ennemi de notre maison, à présent que la fortune l'a abandonnée depuis quelque temps. Tenez-vous aux conseils que j'ai donnés. J'en sais plus que ces gens-là.»
Quoi qu'il en soit, Talleyrand tint bon jusqu'à la fin pour cet avis que l'impératrice devait demeurer dans la capitale. Dans le Conseil qui fut assemblé au dernier moment, quand on apprit que les alliés marchaient sur Paris, il maintint son opinion jusqu'à ce que le roi Joseph produisît une lettre de Napoléon qui ne permettait plus d'hésiter: Marie-Louise devait, le cas échéant (et il était échu), se retirer sur la Loire. Talleyrand, qui avait déjà pensé aux Bourbons, mais qui n'eût point été fâché sans doute de ne pas en être réduit à leur merci, et qui aurait pu favoriser encore une combinaison de régence, prit alors son parti, et en quittant la salle du Conseil, clopin clopant, il dit au duc de Rovigo ces mémorables paroles, où le bon sens, d'un air de négligence, se donne à plaisir tous ses avantages:
«Eh bien, voilà donc la fin de tout ceci! N'est-ce pas aussi votre opinion? Ma foi! c'est perdre une partie à beau jeu. Voyez un peu où mène la sottise de quelques ignorants qui exercent avec persévérance une influence de chaque jour. Pardieu! l'empereur est bien à plaindre, et on ne le plaindra pas, parce que son obstination à garder son entourage n'a pas de motif raisonnable; ce n'est que de la faiblesse qui ne se comprend pas dans un homme tel que lui. Voyez, monsieur, quelle chute dans l'histoire! donner son nom à des aventures, au lieu de le donner à son siècle! Quand je pense à cela, je ne puis m'empêcher d'en gémir. Maintenant quel parti prendre? Il ne convient pas à tout le monde de se laisser engloutir sous les ruines de cet édifice. Allons, nous verrons ce qui arrivera! L'empereur, au lieu de me dire des injures, aurait mieux fait de juger ceux qui lui inspiraient des préventions; il aurait vu que des amis comme ceux-là sont plus à craindre que des ennemis. Que dirait-il d'un autre s'il s'était laissé mettre dans cet état?»
Voilà certes ce qui peut s'appeler une revanche de l'esprit sur le génie. Le bon sens, avec sa béquille, a rattrapé le génie avec son vol d'aigle. Le pire pour le génie, c'est qu'il n'y a rien à répondre.
La première Restauration fut, on peut le dire, l'œuvre de M. de Talleyrand: c'a été le grand acte historique de sa vie ou, si l'on aime mieux, le triomphe de son savoir-faire. Il a été là-dessus attaqué par les deux partis opposés, bonapartiste et royaliste, et de ce dernier côté presque autant que de l'autre. Ce n'est certes pas nous qui le blâmerons jamais d'avoir mis des conditions de régime moderne au rétablissement des Bourbons et d'avoir stipulé des garanties. Il y était intéressé sans doute, mais tous y étaient intéressés comme lui, et, après tout, un bon gouvernement n'est que la garantie des intérêts.
Je n'ai pas à redire ce qui est dans tous les récits. On sait que M. de Talleyrand fit semblant de vouloir sortir de Paris pour suivre l'impératrice à Blois, et qu'il s'arrangea de manière à se faire arrêter à la barrière. Revenu à son hôtel, il ne pensa plus qu'à ménager et à hâter l'entrée des souverains alliés. Il leur faisait signe depuis quelque temps, mais des signes muets et qui n'étaient compris qu'à demi. On raconte (et je mets le mot tel quel, sans autre explication) que, quand le comte Pozzo di Borgo entra chez M. de Talleyrand, celui-ci se faisait friser: «Général, lui dit-il, à quoi pensiez-vous donc de vous faire ainsi attendre? Vous étiez prévenu, je vous avais envoyé Tourton[20] qui vous avait porté la moitié de bague qui était le signe convenu.»
[20] Un banquier, général dans la garde nationale.
Ce qu'était et ce que dut être l'hôtel Saint-Florentin à ce moment, M. Beugnot, dans ses Mémoires, nous en a donné un vif aperçu, et tous ceux qui ont vu de nos jours le quartier général d'un gouvernement provisoire peuvent en avoir quelque idée. Toutes les têtes exaltées, les imaginations ardentes, les intrigants de toute espèce, les hommes à projets et à espérances, y affluaient et cherchaient à pénétrer, les uns jusqu'à l'empereur Alexandre, les autres au moins jusqu'à M. de Talleyrand. Un des plus singuliers, c'était l'imprimeur Michaud, un royaliste pur, celui même qui a fait depuis et compilé le terrible article biographique contre Talleyrand. Il venait de rendre un grand service en imprimant en toute hâte la Déclaration de l'empereur Alexandre à la nation française; mais en même temps il se présentait avec le poëme de _la Pitié_ de Delille sous le bras, et il tenait absolument à l'offrir en personne à l'empereur Alexandre au débotté, attendu que, dans ce poëme, qui datait de 1804, Delille avait adressé des vers prophétiques à ce même empereur.--On recevait les uns, on éconduisait les autres: les émissaires se succédaient à chaque minute; Laborie, le secrétaire, l'homme affairé entre tous, y contractait cette agitation haletante et essoufflée qui ne l'a plus quitté depuis. Dans toutes les pièces, dans tous les coins de l'entre-sol, des troupes et des pelotons bourdonnaient et bruissaient à ne pas s'entendre. Que lisait-on sur tous ces visages? Assurément pour l'ensemble du coup d'œil, Beugnot est bien; mais, ô Saint-Simon, l'homme au miroir magique, à la palette resplendissante, où es-tu? Cependant, M. de Talleyrand ne perdait pas de vue son hôte: Napoléon était encore debout et menaçant.
C'est alors, ou dans les journées suivantes, que le fameux Maubreuil, lui aussi, se présenta. M. de Talleyrand a toujours nié l'avoir vu; mais d'autres que lui le virent, et il est difficile de douter qu'il n'y ait réellement eu un conciliabule où l'on discuta le coup proposé par Maubreuil: «se défaire de Napoléon.» On est allé jusqu'à citer les paroles dites; l'abbé de Pradt était bien assez pétulant, l'abbé Louis assez brutal de propos, pour les avoir proférées. «Combien vous faut-il?--Dix millions.--Dix millions! mais ce n'est rien pour débarrasser le monde d'un tel fléau.» Ces paroles ont été dites, entendues et répétées. Quant à M. de Talleyrand, il n'était pas homme assurément à commander de pareils actes: il n'était pas homme non plus à les décourager. Il avait au besoin l'art de l'ignorer.
Comme ce n'est point de l'histoire sévère que j'écris en ce moment, et que je ne vise qu'à mettre en lumière quelques traits essentiels d'un haut et curieux personnage, je veux marquer encore par un contraste sensible ce qu'il avait de supérieur en son genre et en quoi, par exemple, il l'emportait incomparablement pour la tenue, pour le secret, l'esprit de conduite et une dignité naturelle sur des acolytes, gens de beaucoup d'esprit, mais légers, intempérants, et qui ne venaient que bien loin à sa suite dans l'ordre de la politique et de l'intrigue. Ainsi l'abbé de Pradt était un ennemi de Napoléon, et, certes, piqué au jeu autant que M. de Talleyrand; il était actif, délié, infiniment spirituel en conversation, et, la plume à la main, un écrivain de verve et pittoresque; mais que dire de lui plus à sa charge que ce qu'on va lire, et qui le classe de son aveu à je ne sais combien de crans au-dessous de M. de Talleyrand? C'est une anecdote qui m'arrive par tradition, en droite ligne, et que Berryer aimait à raconter. La voici telle qu'un témoin délicat et sûr l'a recueillie de sa bouche et l'a écrite aussitôt:
«En 1814, M. de Talleyrand était à la tête d'une espèce de conspiration, dont le but d'abord fut de faire passer l'empire à Napoléon II, sous la régence de Marie-Louise; puis, le but se transformant, il se prit à travailler au retour des Bourbons.
«A ce moment, l'abbé de Pradt, archevêque de Malines, qui aimait passionnément jouer au moins le rôle de marmiton dans toutes les cuisines politiques, eut vent de l'affaire, et il me conta (_c'est Berryer qui parle_) l'anecdote en ces termes:
«Je voulais savoir (disait donc l'abbé de Pradt) de quoi il était question, et il était impossible de faire parler le prince de Talleyrand entouré de monde et sur ses gardes. «A son âge,» pensai-je, «on tient un peu de la vieille femme; il doit être bavard au réveil: voilà le moment qu'il faut saisir.» Pour cela, je ramasse une nouvelle, dont je ne mets qu'un fragment dans mon billet, ajoutant que je demandais la permission de venir achever de vive voix ce qui ne pouvait se confier au papier. J'envoie le billet à l'heure du réveil, et, pour ne pas laisser au prince le temps de réfléchir, d'hésiter à me recevoir oui ou non, je suis la lettre à cinq minutes de distance. On m'introduit.--Le prince était orné de quatorze bonnets superposés les uns sur les autres, ce qui formait plaisamment un grand édifice sur sa petite figure[21].--Comme je l'avais pressenti, il fut causeur, et je sus tout. Rentré chez moi, je décidai que le seul moyen de prendre pied dans cette affaire était d'y faire entrer un personnage politique important; après avoir bien cherché: «Ma foi!» m'écriai-je, «il n'y a que Rovigo qui remplisse mon but.» Je cours chez le ministre de la police. C'était le soir, il y avait réception. J'entame avec lui une conversation et, tout en nous promenant, je dirige nos pas vers la salle du billard, où enfin nous nous trouvons tous deux seuls:
«Monseigneur,» lui dis-je, «l'horizon se rembrunit.--Vous pensez, monsieur?--Les têtes graves doivent réfléchir.--C'est mon avis, monsieur l'archevêque.--Il y a telle circonstance dans la vie politique où un homme peut racheter tout un passé.--Croyez-vous, monsieur?» Et ici le duc pouvait songer confusément à la mort du duc d'Enghien. «Je crois, monseigneur, que le moment est venu...--Monsieur, je vais expédier un courrier à Sa Majesté l'empereur pour le consulter à cet égard.»--J'avais manqué le but. Je quittai Paris précipitamment, afin d'éviter le retour du courrier. Mais celui-ci fut pris par un détachement de Cosaques; l'empereur ne connut pas le message, et je revins à Paris prendre place dans la commission qui organisait le retour des Bourbons.
[21] Ces quatorze bonnets superposés ne sont pas tout à fait une plaisanterie de l'abbé de Pradt. La manière de dormir de M. de Talleyrand était très-particulière, comme d'autres articles de son hygiène et de son régime. On lui faisait son lit avec un creux profond au milieu, se relevant ensuite aux pieds et à la tête, et sa façon d'être couché était presque encore de se tenir sur son séant. Il croyait ainsi se prémunir contre l'apoplexie, et les nombreux bonnets de nuit pouvaient aussi lui servir de bourrelet en cas de chute nocturne.
Et voilà bien la différence qu'il y a entre un marmiton politique et un maître d'hôtel habile et consommé.
IV
La vive satisfaction que dut éprouver M. de Talleyrand pour le bien joué et le plein succès de sa tactique en 1814 ne fut que de courte durée. Le résultat atteint, et à peine sorti d'un régime d'ambition et de conquête, il put vite s'apercevoir qu'il allait avoir affaire à des opposants d'un autre genre, et non pas les moins opiniâtres ni les moins dangereux: il retrouvait sur son chemin, après vingt-cinq ans, comme au premier jour, l'entêtement dans le passé, les préventions personnelles et l'humeur, l'ornière de la routine, les hauteurs du droit divin, un favoritisme exclusif et inintelligent, la méconnaissance de l'esprit d'un siècle. Sir Henry Bulwer a très-bien exposé ces premiers et légers déboires que l'introducteur de Louis XVIII eut à supporter, les reproches qu'il essuya des deux parts pour s'être si fort pressé de signer la convention du 23 avril qui abandonnait aux alliés tant de places fortes avec un matériel de guerre si considérable. Un négociateur animé d'un plus vif sentiment national eût, certes, fait en sorte d'obtenir mieux de la bienveillance d'Alexandre, très-porté pour la France à cette époque, et il eût au moins disputé le terrain pied à pied; mais un tel négociateur ne pouvait se trouver alors dans la ligne et dans le rôle de M. de Talleyrand. Il n'avait pas non plus en lui ce qu'il aurait fallu pour tenter d'insinuer ou d'imposer à Louis XVIII, dès le début, un ministère parlementaire. Comment eût-il pu d'ailleurs improviser en ce sens une influence respectable et forte avec les instruments muets, et la veille encore serviles, qu'il avait sous la main? Les éléments constitutionnels lui manquaient, comme aussi l'autorité à cet égard et l'ardeur d'une conviction. Ses lumières qui étaient grandes le laissaient froid. L'effort constant n'était pas son fait. Il entre bien du courage, et de l'élévation de sentiments aussi, dans toute grande ambition politique. M. de Talleyrand péchait par là:
«Il n'était pas homme, nous dit sir Henry Bulwer, à créer, à stimuler, à commander. Comprendre une situation, recueillir les influences éparses autour de lui et les diriger vers un point auquel il était de leur intérêt d'arriver, c'était là son talent particulier. Mais soutenir une lutte longue et prolongée, intimider et dominer les partis en lutte, cela dépassait la mesure de ses facultés, ou plutôt de son tempérament calme et froid[22].»
[22] Voir aussi le très-judicieux portrait de M. de Talleyrand, comme l'un des ministres du cabinet du 13 mai 1814, dans l'_Histoire du Gouvernement Parlementaire en France_, par M. Duvergier de Hauranne, tome II, page 196, et aussi tome III, pages 105, 239 et 246.
Il fut heureux d'échapper le plus tôt possible aux ennuis de sa situation à l'intérieur en prenant en main le jeu diplomatique et en allant représenter la France au congrès de Vienne. Je laisserai sir Henry Bulwer aux prises avec M. Thiers sur la question de plus ou moins d'habileté que déploya M. Talleyrand à ce congrès. A-t-il eu tort, comme M. Thiers le prétend, de se tourner tout d'abord vers l'Angleterre et l'Autriche, et de ne pas attendre que la Prusse et la Russie vinssent à lui? Avait-il raison, au contraire, comme le soutient sir Henry Bulwer, de saisir avec habileté le joint et de ne pas manquer l'occasion de diviser les grandes puissances? Questions rétrospectives et un peu vaines. Ce qu'il faut reconnaître, c'est qu'il fit de son mieux pour servir le gouvernement et le monarque qui lui avaient remis leurs intérêts, et pour rendre à la France dignité et influence dans les conseils de l'Europe. Ce qui malheureusement n'est pas moins certain, c'est qu'il ne perdit pas l'occasion non plus de reprendre sous main ses habitudes de trafics et marchés: six millions lui furent promis par les Bourbons de Naples pour favoriser leur restauration, et l'on a su les circonstances assez particulières et assez piquantes qui en accompagnèrent le payement[23].
[23] Chateaubriand, dans ses Mémoires, en dit quelque chose. De Perray, qui avait accompagné M. de Talleyrand à Vienne, et qui avait été témoin des engagements contractés à prix d'argent, fut ensuite dépêché à Naples par M. de Talleyrand, prêt à rentrer en France, et de Mons même (juin 1815), pour hâter le payement des six millions promis. On faisait des difficultés, parce que Talleyrand n'avait, paraît-il, traité avec Ferdinand que déjà assuré de la décision du congrès qui rétablissait les Bourbons de Naples. Bref, de Perray rapporta les six millions en traites sur la maison Baring, de Londres. Talleyrand l'embrassa de joie, à son arrivée. Cependant, de Perray, à qui il avait été alloué 1,500 francs pour ses frais de voyage, en avait dépensé 2,000: il en fut pour 500 francs de retour, mais il eut l'embrassade du prince. Il y avait, de plus, gagné une décoration de l'ordre de Saint-Ferdinand, qui se portait au cou. M. de Talleyrand, quand il la lui vit, s'en montra mécontent, parce que cela affichait le voyage.
Le coup de tonnerre du 5 mars, la nouvelle de la rentrée en scène de Napoléon, qui brusqua la séparation du congrès, donna fort à réfléchir à M. de Talleyrand, et il mit dans toutes ses démarches des mois suivants une singulière lenteur. Il avait mal au foie quand il lui convenait, et c'était, selon lui, «le premier devoir d'un diplomate, après un congrès, de soigner son foie». Il en sentit surtout le besoin pendant les Cent-Jours. Une visite de Montrond, que Fouché lui dépêcha à Vienne et qui s'était chargé de le sonder sur plus d'un point, ne contribua pas à le diligenter ni à le détourner d'aller faire sa cure à Carlsbad. Il y eut dès lors comme un premier aperçu jeté en causant, une première idée vaguement esquissée du duc d'Orléans possible comme roi de France; ce n'était qu'un en-cas: M. de Talleyrand se contenta de répondre «que la porte n'était pas ouverte encore, mais que, si elle venait jamais à s'ouvrir, il ne voyait pas la nécessité de la fermer avec violence».
Il ne se pressa point d'ailleurs de rejoindre Louis XVIII, ni d'aller faire du zèle et de l'émigration à Gand; il ne se rendit en Belgique qu'à la dernière heure, et quand le canon de Waterloo avait prononcé. On a raconté la scène de Mons, et comment lui qui s'était cru nécessaire, il se vit tout d'un coup évincé. Entre Beugnot et Chateaubriand, ces deux témoins de son désappointement, l'un si spirituel, l'autre si amer et si ennemi, Talleyrand observé, démasqué, percé au vif à ce moment, passe devant la postérité un mauvais quart d'heure, et, ce qui lui eût été le plus pénible, il y paraît même un peu ridicule. Dans le premier mouvement de colère, il fut tenté de quitter la partie et de retourner en Allemagne pour soigner tout de bon son foie. Mais bientôt, et mieux conseillé, il se ravisa: Louis XVIII de son côté, sur le conseil de lord Wellington, se ravisait également, et M. de Talleyrand, rappelé par le roi à Cambrai, fut le principal ministre et le pilote préposé à cette entrée de la seconde Restauration, comme il l'avait été à la première.
Les circonstances étaient bien autrement difficiles, et, après avoir montré quelque fermeté au début vis-à-vis du roi et de son frère, M. de Talleyrand parut manifestement au-dessous de sa tâche. Sa première faute fut d'accepter Fouché pour collègue et de le croire presque aussi indispensable que lui-même. Chateaubriand nous a fait assister à cette scène d'ironie étrange et à la Tacite, qui se passa à l'ombre de l'abbaye royale: Talleyrand introduisant Fouché dans le cabinet du roi, frère de Louis XVI, «le vice appuyé sur le bras du crime», et venant patronner son compère, le cautionner effrontément et l'imposer. Talleyrand, si sagace qu'il fût, mais trop étranger au sentiment de la pudeur publique, qui seule, et au défaut même de la prudence politique, aurait dû l'avertir, ne se dit point alors que c'était trop de deux à la fois, que la double pilule était trop amère pour l'estomac de la légitimité, et qu'une réaction prochaine inévitable devait les revomir l'un et l'autre. Quand plus tard il voulut se détacher de l'acolyte qu'il s'était donné, et faire cause à part, il n'était plus temps: l'esprit de parti ne faisait plus entre les deux grande différence. Une fois à l'œuvre d'ailleurs, son insuffisance à lui-même, comme premier ministre dirigeant, se montra dans tout son jour. Les Mémoires de M. Pasquier, son collègue dans ce cabinet, lorsqu'ils paraîtront, le diront assez en détail. M. de Talleyrand avait de l'incurie, de la légèreté à un degré incroyable. Il n'aimait pas à prendre de peine. Sa vie de jeu, d'indolence et de loisir s'accommodait mal de cette application obligée de chaque heure et de chaque instant, elle lui permettait tout au plus de l'activité par veine et intermittence. Ce ministère de 1815, qui dura moins de trois mois, fut le grand écueil de son habileté. Les bornes de sa capacité y apparurent. En un mot, M. de Talleyrand, parfait diplomate et ambassadeur excellent, n'avait pas l'étoffe d'un premier ministre constitutionnel et d'un président du conseil.
Lors donc qu'en présence de l'_ultimatum_ des puissances coalisées et du mauvais vouloir de la Chambre nouvelle, il alla avec deux de ses collègues exposer au roi les embarras du cabinet et réclamer un surcroît d'appui, en offrant un semblant de démission, Louis XVIII le prit au mot, et il fut encore une fois décontenancé comme il ne l'avait jamais été sous Napoléon, et comme il l'avait été à Mons.--Ces attrapes et ces niches de Louis XVIII lui étaient restées sur le cœur; il l'appelait par sobriquet le _roi nichard_.
Nommé grand chambellan, il conserva pourtant une attache officielle, mais de pure montre. Il se tenait imperturbablement derrière le fauteuil du roi dans toutes les grandes cérémonies; mais il fut véritablement hors de la vie politique active tout le temps de la Restauration; il n'était que spectateur.
A l'occasion de la guerre d'Espagne en 1823, il fit une démonstration très-marquée, un discours à la Chambre des pairs, dans lequel, s'autorisant de ses prétendus anciens conseils à Napoléon, il pronostiquait des malheurs comme inévitable conséquence de l'expédition, et signalait des dangers rejaillissant jusque sur la France. Quand on parle de la sagacité infaillible de M. de Talleyrand, on oublie trop ce discours; mais en fait de prophéties, on ne se souvient guère que de celles qui réussissent.
Il portait, d'ailleurs, sur les choses publiques un jugement excellent; il sentait les périls intérieurs là où ils étaient; partisan déclaré de la liberté de la presse, il ne fut pas des derniers à prédire où mènerait la censure. Deux fois à la Chambre des pairs, en 1821 et 1822, il prit hautement la défense de la presse en face de la réaction dominante, et il dénonça la voie fatale où l'on s'engageait. Ceci doit lui être compté devant l'histoire. C'est dans ce mémorable discours du 24 juillet 1821 qu'il rappelait dans un langage élevé de grandes vérités politiques:
«Tenons pour certain que ce qui est voulu, que ce qui est proclamé bon et utile par tous les hommes éclairés d'un pays, sans variation pendant une suite d'années diversement remplies, est une nécessité du temps. Telle est, messieurs, la liberté de la presse.»
Il y disait encore:
«La société, dans sa marche progressive, est destinée à subir de nouvelles nécessités; je comprends que les gouvernements ne doivent pas se hâter de les reconnaître et d'y faire droit; mais, quand ils les ont reconnues, reprendre ce qu'on a donné, ou, ce qui revient au même, le suspendre sans cesse, c'est une témérité dont, plus que personne, je désire que n'aient pas à se repentir ceux qui en conçoivent la commode et funeste pensée. Il ne faut jamais compromettre la bonne foi d'un gouvernement. De nos jours, il n'est pas facile de tromper longtemps. Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, plus d'esprit que Bonaparte, plus d'esprit que chacun des directeurs, que chacun des ministres passés, présents, à venir: c'est tout le monde. S'engager ou du moins persister dans une lutte où tout le monde se croit intéressé, c'est une faute, et aujourd'hui toutes les fautes politiques sont dangereuses.»
Le bon sens de M. de Talleyrand, ces jours-là, s'élevait à toute sa hauteur et égalait même en gravité la raison d'un Royer-Collard. L'ancien constituant au repos se retrouvait avec ses idées, j'ai presque dit avec ses principes. Dans ce rôle d'observateur et de critique, il était tout à fait à son avantage.