Monsieur de Phocas, Astarté: Roman
Part 9
Ethal s'efforçait de retenir et retenait, en effet, Maud White et son frère qui parlaient de partir; les cierges déjà éclairaient mal, à demi-consumés dans les chandeliers de cuivre tout bossués de larmes de cire. Quelque chose de funèbre et pourtant de chaud et d'attiédi, comme une odeur de pourriture de fleurs, mais de fleurs de cercueil, traînait dans l'atmosphère; quelque chose aussi se préparait et qui ne commençait pas. Ethal, visiblement énervé, lançait de fréquents regards dans la direction de la porte, et, suggestionnés, tous les regards suivaient les siens. Quelqu'un d'attendu n'arrivait point.
Enfin, la portière se soulevait et, cambré dans un mince habit noir, un grand jeune homme entrait, un peu trop grand peut-être et trop flexible de taille. «Thomas!» enfin... s'exclamait Ethal en se précipitant au-devant du nouveau venu. Il s'emparait fiévreusement de ses mains, l'amenait à nous.--Sir Thomas Welcôme, Irlandais, mon ami.»
Je n'avais jamais vu Claudius si ému.
Sir Thomas Welcôme s'inclinait, très froid. C'était un très beau cavalier avec une figure douce et triste, éclairée par deux grands yeux clairs d'une couleur indéfinissable, à la fois verts et violacés comme l'eau d'un étang mort, car c'est à ces yeux que ma curiosité était d'abord allée; une longue moustache blonde barrait son charmant visage et pourtant ses cheveux frisés étaient noirs. Sir Thomas Welcôme avait la peau très blanche et des mains énormes, d'énormes mains de bourreau, soignées, poncées et, comme les mains d'Ethal, fleuries de bagues à tous les doigts; il y avait dans ce corps robuste comme une infinie lassitude, on ne sait quelle pesante contrainte. Le regard était mélancolique.
Sir Thomas Welcôme répondait à peine aux effusions d'Ethal et semblait être venu à regret.
--On va commencer, déclarait Claudius, et il donnait des ordres aux Javanaises, puis, prenant le nouveau venu à part:--Pourquoi arrivez-vous si tard, Thomas? J'étais inquiet, j'ai craint que vous ne vinssiez pas.
A quoi l'Irlandais, d'une voix calme:
--Vous saviez que je viendrais, j'avais promis.
L'OPIUM
Les Javanaises avaient remis à chacun de nous une pipette bourrée d'une pâte verdâtre; surgi d'entre les tapisseries, un noir, tout de blanc vêtu, nous avait successivement allumés aux braises ardentes d'un réchaud d'argent; et, couchés en demi-cercle sur des coussins et des tapis d'Asie, la main accotée à des carrés de velours persan ou de soie brodée, nous fumions maintenant en silence, tous singulièrement attentifs aux progrès de l'opium.
L'atelier, tout à l'heure si bruyant, était tombé dans le recueillement. Sur un signe d'Ethal, les mains agiles des Javanaises avaient déboutonné nos gilets et entr'ouvert nos cols de chemise pour faciliter la marche du poison. J'étais couché tout près de sir Welcôme. Maud White, dont la taille libre oscillait sans contrainte sous son péplum de velours noir, fumait, allongée auprès de son frère. Les Anglais formaient un groupe à part, déjà moins bruyant sous l'oppression montante du narcotique.
Restée assise sur son fauteuil, droite et gainée dans son armature de pierreries, la vieille duchesse d'Altorneyshare, seule, assistait, mais ne fumait pas.
Sa pipette à la main, Ethal s'attardait encore dans des allées et venues, donnant des ordres; on avait éteint tous les cierges. Deux seuls avaient été remplacés et rallumés, qui flambaient haut au milieu de la pièce; ils brûlaient aux deux coins opposés d'un tapis étalé là; le nègre y effeuillait toute une pluie de fleurs, puis se retirait.
Ces cierges et ces pétales! on aurait dit une veillée funèbre. La fumée de nos pipettes montait en spirales bleuâtres, un silence affreux pesait dans l'atelier. Ethal venait alors s'étendre entre Welcôme et moi, et les danses du poison commençaient.
C'était, dans l'atmosphère muette et lourde du vaste hall empli de vapeurs, les oscillations sur place, les piétinements rythmés et les longs contournements de mains comme désossées et mortes, des deux idoles javanaises.
Debout parmi les fleurs effeuillées, à la lueur spectrale de deux cierges, elles froissaient fiévreusement la laine du lapis sous le martellement de leurs talons; leurs genoux luisaient ainsi que leurs cuisses minces dans l'envol de gazes transparentes. D'étranges diadèmes maintenant les coiffaient, espèces de tiares en cône qui faisaient leurs faces triangulaires et redoutables, et, tandis qu'elles s'agitaient en silence dans une lente et cadencée ondulation de tout leur corps, les pectoraux de coquillages glissaient doucement de leurs torses, et les anneaux de jade le long de leurs bras nus: les deux idoles se dévêtaient. Leurs oripeaux bruissants venaient s'abattre à leurs pieds dans un léger crissement de coquilles tombant sur le sable, les tuniques de soie blanche suivant la chute lente des bijoux; et maintenant, toutes minces dans leur nudité irritée terminée en pointe et comme dardée par le cône de leurs diadèmes, on eût dit, dans les vapeurs bleuâtres, la danse délicieuse et lugubre de deux longs serpents noirs.
Dans la salle obscure c'étaient, en amas confus, les groupes affalés des fumeurs; des visages crispés émergeaient çà et là comme des masques, blêmes visages d'intoxiqués déjà travaillés par l'ivresse; d'autres avaient sombré dans la nuit, et, sur tous ces corps, on eût dit massacrés, la raide silhouette de la vieille Altorneyshare s'immobilisait, incendiée par instant de la flamme des cierges reflétée dans l'eau de ses colliers, telle une statue somptueuse et sinistre.
Déjà, des ronflements s'échappaient des poitrines; parmi les pétales effeuillés, les idoles nues dansaient toujours.
Tout à coup, elles se prenaient à la taille, tournoyaient étroitement enlacées, ne faisaient plus qu'un seul corps à deux têtes et puis soudain s'évaporaient... Oui, s'évaporaient comme une fumée, et en même temps une grande lueur entrait dans le hall.
Tout un pan de la tapisserie s'était écarté, et, dressée en forme de scène, la table à modèle de Claudius apparaissait blanche de lune, froide et cirée comme un parquet, éclairée du dehors par la nacre et le givre d'un pâle ciel nocturne!
Un ciel ouaté de molles nuées où se profilaient, aiguës et noires, des silhouettes de cheminées et de toits, tout un horizon de tuyaux, de pans coupés et de mansardes figé dans du sel et de la limaille de fer; au loin, le dôme du Val de Grâce: un fantastique et silencieux Paris vu à vol d'oiseau, le panorama même des fenêtres de Claudius, encadré, comme en décor, dans le châssis vitré de son hall... Et sur cette scène improvisée un être de rêve, une blancheur jaillissait, un floconnement de tulle ou de neige, quelque chose d'impalpable et d'argenté; et cette chose tourbillonnante et frêle, qui bondissait et voltigeait délicatement sous la lune, dans l'ennui de ce coin d'atelier désert, était une gracile nudité de danseuse.
Comme un flocon d'hiver, elle tournoyait dans l'air muet, et le taqueté de ses jetés-battus animait seul l'affreux silence. Sans le bruissement soyeux de ses tulles, elle eût été surnaturelle, surnaturelle de transparence et de maigreur: ses jambes d'une minceur de tiges, la saillie d'os de sa poitrine, sa pâleur bleuie par la lune, sa taille effroyablement fragile faisaient d'elle une fleur fantômale, fantômale et perverse d'une joliesse funèbre; le décor de cheminées et de toits parisiens achevait la vision. C'était une petite âme de Montparnasse ou de Belleville qui dansait là, dans le froid de la nuit. Sa face camuse et pourtant délicate avait le charme affreux d'une tête de mort; de longs bandeaux noirs la coiffaient, et, dans ses yeux cernés, une flamme d'alcool brûlait intense, dont l'ardeur bleue faisait frémir... Où avais-je déjà vu cette fille? Elle avait la gracilité de Willie et le sourire d'Izé Kranile, ce triangle de chair ironique et rouge découvrant des duretés d'émail... Oh! les ombres portées de ces omoplates! Comme le squelette transparaissait sous la platitude de ses seins!...
Autour de moi, des râles sortaient des poitrines: ils ne ronflaient plus maintenant; et j'avais la tête pesante et glacée, et la sueur me mouillait partout et le flocon dansait toujours.
Il flambait soudain dans une lueur violette, comme sous une projection de gaz oxydrique... et, tout à coup remontés dans le ciel, les toits et les cheminées envahissaient l'atelier. Ils étaient maintenant dans les frises, le vitrage de la baie du même coup éclaté, les maisons invisibles des toits et des cheminées soudain surgies de terre, et j'étais couché parmi mes coussins d'Asie, sur un trottoir de rue, en plein Paris désert.
Paris, non, mais un carrefour dans une banlieue lugubre, une place bordée de nouvelles bâtisses encore inhabitées, les portes barrées par des planches avec des terrains vagues s'entrevoyant au loin... une nuit froide et gelée, le ciel très clair, le pavé dur: une affreuse impression de solitude.
Par une des rues, toute en constructions blanches, deux horribles voyous débouchaient: cottes de velours, vestes de toiles, des foulards rouges autour du cou et d'ignobles profils de poisson sous la casquette haute. Ils se ruaient comme une trombe en traînant avec eux une femme qui se débattait, une femme en robe de bal. Une somptueuse pelisse glissait de ses épaules; une femme blonde et délicate dont on ne voyait pas le visage et que je craignais de reconnaître. Et cette scène de violence ne faisait pas un bruit.
De la femme brutalisée et muette je ne voyais que le dos nacré et la tendre nuque blonde; les rôdeurs la tiraient par les bras, tombée sur les genoux, inerte de terreur. Je voulais appeler, courir à son secours, et je ne pouvais pas: deux mains de force, deux serres me tenaient aussi à la gorge. Tout à coup, un des voyous précipitait la femme, la face contre le sol, et, s'agenouillant sur elle, lui sciait le cou avec un coutelas... le sang giclait, éclaboussant de rouge la pelisse de velours vert, la robe de soie blanche et la frêle nuque d'or. Je m'éveillais râlant, étouffé par mes cris.
Autour de moi, c'était le sommeil lourd à faces convulsées des autres fumeurs. La tapisserie était retombée sur le châssis vitré du hall: c'était l'obscurité, la nuit. Les deux cierges brûlaient toujours, mais dans une lueur verdâtre qui décomposait les visages. Comme il y en avait, de ces corps étendus! l'atelier d'Ethal en était jonché; nous n'étions pas tant que cela d'abord: d'où venaient tous ces cadavres? Car tous ces gens ne dormaient plus. C'étaient des morts, autant de morts, une vraie marée humaine de chairs verdies et froides, qui montait tel un flot, déferlait telle une vague, mais une vague immobile, jusqu'aux pieds de la duchesse d'Altorneyshare demeurée, droite et les veux grands ouverts, assise dans son fauteuil comme une idole macabre!
Et elle aussi verdissait sous son fard: toute la purulence des corps, entassés là, suintait en lueur humide le long de sa peau flasque; sa pourriture phosphorait. Hiératique et bouffie sous ses diamants devenus livides, elle semblait brodée d'émeraudes: une déesse verte, et dans sa face couleur de ciguë les yeux seuls demeurés blancs luisaient.
Et je voyais cette chose abominable: la vieille idole se pencher ou plutôt se casser, tant elle était raide, vers un corps de jeune femme affalé à ses pieds, un souple et blanc cadavre étendu contre terre et dont on ne voyait que la nuque, une nuque blonde et grasse, comme celle de Maud White; et l'Altorneyshare, avec un ricanement sinistre, approchait de cette nuque une bouche vorace ou plutôt un semblant de morsure, une ignoble ventouse, car, dans l'effort, les gencives pourries laissaient tomber leurs dents.
«Maud!» m'écriai-je redressé d'angoisse. Mais ce n'était pas Maud que convoitait l'horrible faim de l'idole, car dans la même seconde je voyais resplendir dans un halo violet le sourire et le regard oblique de la tragédienne; son masque mystérieux flambait en auréole au-dessus de l'horrible Altorneyshare, et tout retombait dans les ténèbres, tandis qu'une voix connue scandait à mon oreille:
La chasteté du Mal est dans mes yeux limpides.
La voix de Maud, sa voix!
SMARA
Ici, un heurt dans mes souvenirs.
Je sombrais dans un chaos d'hallucinations brèves, incohérentes, bizarres; le grotesque y côtoyait l'horrible, et prostré, comme garrotté par d'invisibles liens, j'assistais dans l'angoisse et l'épouvante à la chevauchée opprimante des plus effrénés cauchemars, toute une série de monstres et d'avatars grouillant dans l'ombre comme une fresque et s'animant en traits de soufre et de phosphore sur le mur mouvant du sommeil.
Et c'était une course éperdue à travers les espaces. Je flottais, empoigné aux cheveux par une main de volonté, une serre énergique et glacée, où je sentais des duretés de pierreries et que je devinais être la main d'Ethal; et c'étaient des vertiges et des vertiges, une sorte de course à l'abîme sous des ciels de camphre et de sel, des ciels d'une limpidité terrible dans leur éclat nocturne, et je tournoyais ahuri au-dessus de déserts et de fleuves. Des étendues de sables fuyaient, moirées par places d'ombres monumentales, et parfois nous passions par-dessus des villes, des villes endormies avec des obélisques et des coupoles toutes laiteuses de lune entre des palmiers de métal. Plus loin c'était, parmi des bambous et des palétuviers en fleurs, la descente vers l'eau des degrés lumineux de millénaires pagodes.
Des troupeaux d'éléphants les gardaient et cueillaient pour les dieux, du bout de leurs trompes molles, les lotus bleus des lacs; et c'était l'Inde légendaire et védique après l'Égypte mystérieuse; et partout où nous passions, les bords des fleuves et des étangs étaient gardés par d'étranges idoles, les unes anguleuses et comme taillées à coups de hache dans le granit, qui se tenaient assises, les mains sur leurs genoux, et miraient dans l'eau d'affreuses têtes de dogues; des quadruples rangs de mamelles gainaient le torse d'autres.
Il y en avait de brillantes et de radieuses, comme toutes jeunes; d'autres étaient couvertes de lèpre et si vieilles qu'elles n'en avaient plus de visage; une avait un nid de serpents grouillant entrelacés sous l'aisselle; une autre, si belle qu'elle semblait musicale, avait le front gemmé d'étoiles, et, parmi ces idoles, priaient au clair de lune des fidèles agenouillés, et parmi ces dévots, il y avait aussi des bêtes.
Trois matrones aux croupes lourdes, aux seins mûrs lavaient des linges au pied d'un Sphinx; leurs mains tordaient, battaient une équivoque lessive, et l'eau ruisselante était du sang.
Une de ces lavandières ressemblait à la princesse Olga et l'autre à la marquise Naydorff; je ne reconnus pas la troisième. Une sarigue en prière, à l'ombre d'un Bouddha, m'apparut être l'âme de Mein Herr Schappman; comme l'ami berlinois d'Ethal, ses pattes précautionneuses égrenaient un chapelet d'opales...
Et près d'un cimetière turc, toute une file de cigognes, perchées sur un grand mur, profila dans la nuit des silhouettes connues et ricana du bec à mon passage.
Nous volions maintenant au-dessus des marécages. Tout à coup, la main qui m'emportait me lâcha. Des murs gluants, un terrain gras, une ombre étouffante et fade: j'étais dans une crypte dont les voûtes suintaient, couché dans une boue étrangement mouvante, car elle s'enfonçait par place et par place se soulevait, et c'était comme une marée chaude, affreusement épaisse et fluide, où mon corps bercé s'enlisait: des bruissements soyeux, de légers crissements... je ne sais quoi d'innomable me frôlait, un obscur grouillement me montait aux jambes et au ventre, des souffles chauds m'horrifiaient, et puis, sous mes mains tâtonnantes, ce fut l'effroi de petits corps velus et gras, et tout cela remuait, virait sous moi, sur moi. Par moments, un vol d'ailes flasques me souffletait, et puis d'affreux baisers, des petites bouches pointues, où l'on sentait des dents, se posèrent sur mon cou, sur mes mains, sur mon visage. J'étais captif d'aspirantes caresses, fouaillé par tout mon corps de petites morsures savantes jusqu'à en défaillir; j'étais la proie, des orteils aux cheveux, d'innombrables ventouses; les bêtes fétides se partageaient mon corps, violaient sournoisement toute ma nudité.
Et, soudain, dans l'ombre devenue verdâtre, je voyais ricaner les faces singulièrement gonflées des deux Javanaises. Elles flottaient sans corps comme deux vessies transparentes et vernies; diadémées de longs vers blancs, leurs yeux mi-clos laissaient filtrer, comme par deux fentes, un regard huileux et mort. Les deux vessies riaient, tandis qu'approchées de mon visage, leurs quatre mains sans bras, quatre mains molles et exsangues menaçaient mes yeux de leurs ongles aigus irradiés en griffes dans de longs étuis d'or.
Et, à la lueur des deux faces de larves, je voyais quel effroyable ennemi conquérait ma chair. Toute une armée d'énormes chauves-souris, de lourdes et grasses chauves-souris des Tropiques, de l'espèce dite vampire, suçaient mon sang, baisaient mon corps, et la caresse insistait parfois si précise, qu'elle me faisait vibrer d'une jouissance atroce; et comme énervé, près du spasme, je me raidissais pour secouer ce pullulement de baisers, quelque chose de velu, de flasque et de froid m'entrait dans la bouche qu'instinctivement je mordais et qui m'emplissait la gorge d'un giclement de sang: un goût de bête morte m'empouacrait la langue, une bouillie tiède me collait aux dents.
Ce fut le réveil!... enfin! Une brûlure d'alcali me piquait les narines, une main me tamponnait les tempes, me les rafraîchissait avec un linge mouillé; on s'empressait autour de moi, et dans le demi-sommeil dont je sortais lentement, je percevais un bruit d'allées et venues, des voix... et j'ouvrais les yeux.
Ethal était à mes genoux, et dans le désordre de l'atelier envahi par le petit jour, un peu d'air froid venait de la baie grande ouverte et me ranimait. J'avais une main dans celles de sir Thomas qui me frappait dans la paume; par-dessus l'épaule de son frère, les yeux anxieux de Maud White me considéraient.
--Il ne faudrait jamais fumer, concluait sir Thomas.
Dans la maussaderie de l'atelier poussiéreux et triste, c'était aux lueurs de l'aube le navrement final d'un lendemain d'orgie, la fanerie pisseuse des tapisseries, l'aspect cadavéreux des bustes, la salissure des fleurs sur les tapis, et le long des chandeliers la cire grumelée en stalactites vertes.
On se préparait au départ. Les Anglais, mis debout par le nègre, se retiraient raides avec des faces fermées et menaçantes, presque insinués de force dans leur pardessus. Maud rassurée s'enveloppait dans une longue pelisse de soie paille. Redressé sur mes coussins, je buvais à petites gorgées une eau teintée d'arnica, que me tendait sir Thomas. Oh! la pitié de ses grands yeux clairs en me regardant!
--Allons, nous pouvons partir, concluait l'Irlandaise en me tendant la main; Jacques White faisait de même. Dans cet adieu, je vis que Maud portait au doigt deux grosses perles noires surmontées d'un rubis, un énorme trèfle de gemmes que j'avais vu au doigt de l'Altorneyshare avant notre fumerie!... et les yeux de cette Maud étaient frais comme de l'eau, sa pâleur jeune et reposée.
La duchesse, à la minute, sortait de la chambre d'Ethal. Des flots traînants de moire cerise, tout ruisselants de dentelles d'or, l'engonçaient jusqu'aux oreilles, et, recrépie à neuf, poudrée et replâtrée de frais, son vieux visage de satyre souriait dans une nuée de dentelles blanches.--Nous partons, disait-elle à Jacques, et la duchesse sortait emmenant le frère et la sœur.--Il faudrait faire comme eux, insistait Thomas Welcôme, l'air du matin vous fera du bien; voulez-vous que je vous ramène?--Le duc de Fréneuse a son coupé, interrompait brusquement Ethal.--Un fiacre découvert vaudrait mieux. Oh! je ne vous conduirai pas au Bois: nous prendrons les quais, nous suivrons la Seine. Et comme Claudius risquait un geste:
--Monsieur de Fréneuse habite rue de Varenne et je suis à l'hôtel du Palais.
LE SPHINX
_9 novembre 1898._--Thomas Welcôme sort de chez moi, et je suis encore sous le charme et, en même temps, je me sens plein d'effroi.
Thomas Welcôme vient de risquer auprès de moi la démarche la plus imprévue, la plus déconcertante et la plus amicale. Mais quel mobile a pu l'amener, lui qui me connaît à peine et que j'ai vu pour la première fois, il y a trois jours, à cette horrible fumerie d'opium organisée par Ethal, quel mobile a pu l'amener aux confidences et à l'espèce de tentative de sauvetage, qu'il est venu faire auprès de l'étranger et de l'indifférent que je dois être et que je suis pour lui?
Je cherche et ne m'explique pas.
Une irraisonnée, une spontanée sympathie? Je n'y crois pas. Mon aspect est répulsif; à première vue, j'effare et j'inquiète. Et puis il y a mes légendes... Mieux: j'éloigne de moi; «Sympathique», il n'a pas prononcé le mot et, s'il l'eût prononcé, je l'eusse mis dehors. Être sympathique... _il simpatico forestiere_, dont vous abordent, autour de la Loggia, les interprètes des hôtels de Florence et, à Naples, les ruffians de la galerie Umberto. Cela eût été indigne de sir Thomas Welcôme et de moi.
Un ressentiment contre Ethal, une haine soudaine du peintre? car sa démarche desservait plutôt Claudius. Mais Ethal m'a dit que ce Welcôme était son meilleur ami, et puis je sens bien qu'il existe comme une complicité, quelque chose d'irréparable et d'obscur entre ces deux hommes!
De la pitié, alors? Une pitié pour moi! Je n'aimerais pas cela?
Et si c'était une dernière manœuvre d'Ethal pour me troubler, m'affoler davantage, précipiter l'espèce de folie au milieu de laquelle je me sens enserrer, étouffer comme dans un filet tissé maille à maille par l'affreuse main, la main de proie et de volonté, bossuée d'horribles bagues, de cet Anglais sinistre?... si ces deux êtres étaient d'accord pour me berner et me pousser plus avant dans le gouffre, où Claudius me veut, et cela par le soupçon et la terreur?...
Je ne sais plus où je vais... Je ne me ressaisis plus, je tournoie, et me heurte, et me sens trébucher dans de l'embûche et de l'épouvante...
Depuis cette dernière soirée dans l'atelier d'Ethal, les figures de cauchemar et les hallucinations de cette honteuse nuit... je n'ai pas retrouvé mon âme!
_15 du même mois._--J'ai réfléchi à la visite de Thomas Welcôme. Non, cet homme ne me veut aucun mal; l'espèce d'élan qui l'amenait vers moi était sincère. On ne ment pas avec ces yeux-là, ils nagent dans une telle tristesse. La pitié attendrie et l'immense bonté du regard, dont je me sentais enveloppé pendant qu'il me parlait, le ton d'angoisse, dont il a nuancé sa question: «Il y a longtemps que vous connaissez Ethal?» et l'espèce de soulagement que tout son visage a reflété à ma réponse: «Depuis cinq mois!» c'était l'expression de joie dont s'illumine un visage de médecin en apprenant que le mal de son client est de date récente, encore curable. Comme un espoir a refleuri dans ses yeux quand je lui ai dit: «Depuis cinq mois!»