Monsieur de Phocas, Astarté: Roman

Part 8

Chapter 83,790 wordsPublic domain

«Je vous présenterai tout à l'heure à quelqu'un qui, lui, quoique Anglais, en vaut la peine et vous intéressera. Nous attendons aussi quelques Russes... mais, pardonnez-moi, je vais demander à miss White de nous dire quelque chose.»

Maud White, alors en train de flirter avec son frère, les yeux dans les yeux et presque lèvres à lèvres, avec une royale impudeur, se levait indolemment à l'approche d'Ethal, et, les seins presque saillis du corsage, avec des mouvements félins de l'échine et des hanches, accueillait sa requête, les prunelles coulées sous les paupières plissées, dans une telle offrande de tout son être qu'elle en allumait les regards endormis de l'Hindou et, par contre-coup, l'œil éraillé de la vieille Althorneyshare.

«Non, pas du Baudelaire, j'en suis _flapy_, minaudait miss White qui, elle aussi, maniait l'argot, n'est-ce pas, Reginald?» Et Reginald intervenait, défendait sa sœur et optait, comme elle, pour de l'Albert Samain: _Au Jardin de l'Infante_, ce livre si chargé d'orage et de luxure, d'un charme si opprimant et malsain.

Des soirs fiévreux et forts comme une venaison, Mon âme traîne en soi l'ennui d'un vieil Hérode;

--Est-ce assez cela, n'est-ce pas? moi aussi, je trouve à toute pensée un goût de trahison. Est-ce assez notre cas à tous?»

Et elle traînait coquettement sur les mots.

«Je vais vous dire la _Luxure_, vous savez, les grandes litanies:

Luxure, fruit de mort à l'arbre de la vie! Luxure, avènement des sens à la splendeur! Je te salue, ô très occulte et très profonde Luxure, idole noire et terrible du monde.»

Et avec un avancement fripon de sa langue entre la nacre de ses dents:

«Et ce sera très de circonstance et bien dans son cadre chez vous, cette ode à la Luxure, n'est-il pas vrai, Ethal?»

LES LARVES

Le Bouc noir passe au fond des ténèbres malsaines. C'est un soir rouge et nu! Tes dernières pudeurs Râlent dans une mare énervante d'odeurs; Et minuit sonne au cœur des sorcières obscènes.

Le simoun du désert a balayé la plaine!... Plongée en tes cheveux pleins d'une âcre vapeur, Ma chair couve ta chair et rumine en torpeur L'amour qui doit demain engendrer de la haine.

Face à face nos Sens, encore inapaisés, Se dévorent avec des yeux stigmatisés; Et nos cœurs desséchés sont pareils à des pierres.

La Bête Ardente a fait litière de nos corps; Et, comme il est prescrit quand on veille des morts, Nos âmes à genoux--là-haut--sont en prières.

D'une voix monocorde, à peine sombrée à la fin de chaque strophe dans un sanglot, Maud White venait de dire un troisième sonnet. C'était la mélopée d'une prose liturgique; et devenue d'église elle-même, raidie contre la tapisserie toute de personnages vagues et de flottants reflets, la tragédienne semblait incarner un rite, un rite de religion oubliée, qu'elle aurait ressuscitée dans un geste et dans la cambrure figée de ses reins.

Le Bouc noir passe au fond des ténèbres malsaines.

«L'appel aux goules, l'appel aux larves», ricanait derrière moi la voix d'Ethal et, en effet, pendant que la White officiait, ses deux longues mains retombant au bout de ses bras pâles, comme effeuillant d'invisibles fleurs, ses aisselles offertes, ponctuées d'une rouille d'or, l'atelier du peintre s'était peuplé de nouveaux visiteurs, des visiteurs silencieux, entrés à pas feutrés et venus se ranger contre les dames en hennin et les chevaliers casqués des murailles. On eût dit que la voix lente de Maud les évoquait.

Et, dans l'atmosphère de songe installée là par l'Irlandaise, maintenant que la White se taisait, sa figure de morte à peine éclairée par le petit trait de nacre d'un sourire et d'un regard oblique, je reconnaissais les nouveaux venus... Et c'étaient, dans des lueurs de satins et de perles, les épaules grasses et la mâchoire lourde de la marquise Naydorff, la marquise Naydorff, née Lætitia Sabatini, et belle encore, malgré la quarantaine, de son profil de médaille sicilienne casqué de luisants cheveux noirs. Les paupières capotées dans une face de bistre, la princesse Olga Myrianinska se tenait auprès d'elle; comme elle épaissie par l'âge et plus bestiale encore par la fatigue de son visage, autrefois de bacchante et maintenant de ruminant; et, quoique de races différentes, toutes les deux arrivaient à se ressembler. C'était la même fanerie du teint et, dans les yeux et le sourire, la même hébétude exténuée, toutes les deux bouffies, alourdies de morphine et portant dans leurs traits le stigmate.

La Slave et la Sicilienne étaient entrées presque ensemble. La princesse de Seiryman-Frileuse les avait suivies de quelques secondes, mais elle, un homme du moins l'accompagnait: le comte de Muzarett.

Et ces deux-là aussi se ressemblaient, sveltes et précis comme deux découpures, de silhouette aiguë tous les deux, on eût dit un couple d'élégants et longs lévriers; mais, à les contempler, la maigreur de la femme avait plus de muscles, les arêtes du profil avaient chez elle une autre volonté. Oh! l'entêtement de ce menton trop long et de ce front qui bombe sous l'or léger et pâle des cheveux, le gris maussade et dur des prunelles d'acier et la raideur de toute cette attitude dans l'étroit fourreau de satin perle qui la gaînait!

L'homme, petite tête d'oiseau de proie aux cheveux drus et crêpelés, avait dans toute l'élégance de son corps un maniérisme voulu, une savante souplesse. La peau très fine et très fripée, les mille petites rides des tempes et la ciselure des lèvres minces étaient d'un portrait de Porbus; la transparence des oreilles sèches et écartées réclamait les pendants d'oreille, comme le cou grêle et raide, la fraise godronnée des Valois; une race étonnante, ce comte de Muzarett! Au milieu de ces trois femmes il avait l'air d'un portrait de musée, illustrant le texte de trois mauvais livres et, si affectée que fût sa hauteur, quatre cents ans de noblesse sans mésalliance et défaillance éclaboussaient en lui leur cosmopolitisme princier.

Leur groupe entourait maintenant la tragédienne. On complimentait l'évocatrice; les femmes avec une lueur dure dans leurs prunelles fixes, les mâchoires contractées malgré leur évident effort au sourire, toutes les trois devenues singulièrement pâles, tandis que Muzarett, dans une souple inclinaison de tout son être élégant et délié, affectait un empressement, un enthousiasme, une passion de dilettante évidemment libéré de tout désir.

«Regardez-moi les ogresses, ricanait la voix d'Ethal! Comme elles se frottent à la jeunesse de la White et comme leurs yeux la déshabillent! Suivez les regards aigus de l'Américaine. Ils plongent comme des dagues dans le décolletage de l'Irlandaise; il y a longtemps que la belle fille serait nue, si ces yeux-là avaient le coupant de leur acier, et comme ils poignardent les deux rivales! Oh! la chair fraîche les attire; elles ne sont venues que pour elle.

«Quant au cher comte, c'est la sublime indifférence; il ne fait sa cour qu'à la diseuse, tout ce bel étalage d'idolâtrie ne vise qu'à placer à Maud quelques pièces de vers; il lui enverra demain ses dix volumes, avec dédicaces, et les _Rats ailés_ du comte Aimery de Muzarett compteront une muse de plus: il faut bien soigner sa gloire. Voyez quel masque de diplomatie se dégage de tout ce fin profil; il est manégé comme un cardinal. Il a flairé dans la White un bon agent de notoriété et n'est venu que pour l'atteler à sa gloire. C'est lui-même qu'il courtise à travers les salamalecs qu'il lui fait; il ne flirte qu'avec lui-même. C'est le Narcisse de l'encrier... Bon, voilà qui va brouiller les cartes.»

C'était l'entrée, à pas glissés, du plus joli petit homme. Mince, éthéré, des yeux de bleuet cillés de blond dans un visage d'une blancheur diaphane, des pommettes à peine touchées de rose et si doucement qu'on les eût crues fardées, et des cheveux légers comme de la folle avoine. Frais et délicat, un Saxe! Il se faufilait vers le groupe des mondaines en extase autour de Maud: la marquise Naydorff le présentait. Le comte de Muzarett, qu'un imperceptible frémissement avait secoué à l'entrée du nouveau venu, se dérangeait à peine pour lui faire place; il continuait même d'accaparer la tragédienne avec une impertinence affichée pour le nouvel admirateur.

«Amusante, la rencontre! s'esclaffait Ethal, c'est Muzarett qui l'inventait, il y a deux ans, et maintenant ils ne peuvent plus se voir. Il s'est trouvé que le musicien avait plus de talent que le poète, et les mélodies de Delabarre ont été plus goûtées que les vers qu'elles accompagnaient. Il avait trouvé cela, le cher comte, de lancer le compositeur pour faire un sort à ses rimes, mais ne prévoyait pas que le monde ferait meilleur accueil aux pizzicati qu'aux hémistiches. Il l'a congédié pour ingratitude: l'ingratitude pour les Narcisse, c'est le succès d'autrui, mais le petit a de la tête, de l'entregent et même de l'intrigue. C'est un élève qui fait honneur à son maître, il passera sur le dos du comte; il a pour lui le physique et la jeunesse: impossible d'être plus joli!

«Voyez, les ogresses mêmes le regardent, il est capiteux comme un travesti et Maud elle-même a daigné arrêter sur lui le regard lointain de ses yeux verts. Elle n'écoute même plus le cher comte: c'est le petit qui tient le record. Il vient là pour placer sa musique, comme le comte ses poèmes; tous deux comptent sur Maud pour les imposer à Londres et même à Paris. Cet hiver, la White dira-t-elle des vers de l'un ou déclamera-t-elle sur la musique de l'autre?... Conflit. L'amusant serait que l'intérêt les rapprochât et qu'il y eût reprise après rupture, qui sait! Ils partiront peut-être ensemble, réconciliés par Maud White. Si Muzarett y voit son intérêt, il étouffera sa rancune; c'est un homme très fort». Et avec un rire étranglé, presque un gloussement de poule: «Ce petit Delabarre les affole tous et toutes. Voilà la duchesse d'Althorneyshare qui vient complimenter Maud et se rapprocher de lui, et voici Mein Herr Schappman et tout le clan anglais.

«Ils viennent humer de près ce jeune bouton de rose; les voilà bien, les larves! La fraîcheur du sang les affriande et les rassemble. On ne procédait pas autrement dans l'antiquité pour évoquer les ombres. Souvenez-vous des colombes égorgées par Ulysse en offrande aux divinités du Styx; et voici même que l'Hindou s'en mêle, l'Hindou et son turban brodé d'or; mais du coup les princesses ont cédé la place. Se commettre avec la duchesse, une ancienne danseuse, une femme qui a couché pour de l'argent, fi donc!... Messalines, mais non pas Thaïs! Et encore, Messalines est un bien gros mot: mettons Prêtresses de la Bonne Déesse, n'est-ce pas? puisqu'aucun homme n'était admis aux mystères d'Isis.»

Maud White et son frère accueillaient maintenant les adulations et les prosternements des fracs fleuris de gardénias et de l'Allemand au chapelet d'opales. La vieille duchesse spectrale, avec sa face vernie de poupée, avait attiré le pianiste sur un divan; vautrée dans un écroulement de chairs flasques submergées de moire mauve, elle le tenait presque appuyée sur elle, tous les diamants de sa poitrine coulés en stalactites brillantes sur le joli homme souriant; lui se cabrait à peine dans un mouvement de recul; les prunelles noires de l'Hindou, derrière eux, flambaient; dans l'ombre vaguement animée par la lueur des cierges, processionnait la théorie fantôme des chevaliers bardés et des dames brodées de la tapisserie.

«Et Thomas Welcôme qui n'arrive pas, grognait Claudius en consultant sa montre, c'était surtout lui que je voulais vous faire connaître, et c'est lui qu'il importait de voir... Les autres!--et un geste insouciant achevait sa phrase--la princesse Seiryman-Frileuse, passe encore: elle est intéressante. Très crâne, ce qu'elle a fait là, ce mariage honoraire et les quatre-vingt mille francs qu'elle sert au vieux prince pour porter son nom et promener à travers le monde son vice et son indépendance. C'est une passionnée et une vraie, celle-là! Il y a tant de snobisme et de morphine dans la perversion des autres!

«La marquise a été mal mariée, amenée où elle est par la lâcheté du monde et l'indignité d'un mari. La Myrianinska est presque besoigneuse; les filles l'entretiennent; c'est une mode de l'avoir à cinq heures dans les boudoirs. Aveulies, intoxiquées, exténuées d'elles-mêmes et de tous, elles n'ont même plus le souci de la sensation rare qui est la seule excuse des aberrés; leur niveau d'intelligence ne dépasse pas de beaucoup l'abrutissement des habituées d'une Place Blanche et d'un Rat-Mort. La Seiryman est autrement belle. Voyez quelle volonté âpre a son fier profil, et ses yeux gris couleur de glace qui fond, ses yeux durs et mornes, voyez ce qu'ils recèlent d'énergie pensée et opiniâtre!

«Regardez-la! Voyez avec quelle attention elle étudie la duchesse d'Althorneyshare, et pourtant, tout, dans cette femme, doit lui faire horreur et sa vieillesse et son passé, mais Aliette Montaud a été délicieusement belle, une des remueuses de cœurs et de millions d'il y a trente ans, et la princesse de Seiryman, qui le sait, cherche et regrette dans cette ruine l'adorable instrument qui n'est plus, mais qui y fut, de volupté et de désirs.

«Napoléon devait regarder ainsi le champ de bataille où un autre que lui avait remporté la victoire. D'ailleurs, vous connaissez le surnom de la princesse?... Et il me chuchotait une drôlerie.--A Lesbos?--A Lesbos, parfaitement.

Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses.

«Et Welcôme qui ne vient pas. Au fait, si je demandais à Maud de nous dire des vers, tous ces déplacements ont jeté un froid. Baudelaire me semble tout indiqué. Venez donc avec moi, Fréneuse, nous allons la prier de nous dire: _Les femmes damnées_. Nous en avons quelques-unes ce soir.

Comme un bétail pensif, sur le sable couchées...

«Bon! L'autre duchesse, maintenant; oh! celle-là tout à fait innocente, une curieuse qui s'égare, impossible de risquer le Baudelaire devant elle. C'est une Altesse Royale, je vous quitte.»

En effet, escortée de deux hommes, une femme entrait.

VERS LE SABBAT

Celle-là, qui ne l'eût pas reconnue!

C'était, divulgués par les photographies en montre aux étalages du boulevard et cent fois rencontrés à toutes les réceptions des ministères, les épaules classiques, le corsage en offrande et la jolie tête autrichienne de la duchesse de Meinichelgein.

Dario de La Psara, le peintre attitré des élégances cosmopolites, accompagnait, ce soir comme tous les autres soirs, l'Altesse royale; sa figure olivâtre, ses larges prunelles veloutées et noires, la coupe même de son frac aux larges revers de velours fleuris du Christ de Portugal escortaient à merveille la fragilité blonde et la splendeur nacrée de la duchesse. L'autre homme était Chasteley Dosan, le tragédien de la Comédie-Française. On prétendait que Son Altesse Sophie avait une passion psychique pour le jeu de l'acteur; elle suivait assidûment toutes les représentations de Dosan à la Comédie, passait même, disait-on, une partie de ses soirées dans la loge du tragédien: pur snobisme allemand, qui attachait l'étrangère aux gloires déjà un peu fanées du monde parisien; mais la mode de Berlin retarde sur celle de Londres, et, en dehors de La Psara, dont le réel talent et le profil exotique avaient séduit l'Altesse, la duchesse Sophie en était encore aux poncives admirations des Benjamin Constant, des Carolus Duran, des Falguières et autres Carrier-Belleuse.

D'ailleurs, d'une honnêteté légendaire, droite et loyale comme une épée, universellement respectée malgré l'imprévu de ses caprices, la brusquerie de ses départs et son existence errante à travers l'Europe, ses six mois par an passés hors de ses états et loin du palais conjugal.

Claudius s'était précipité au-devant d'elle, un fauteuil à large dossier était avancé; et, maintenant assise presque au milieu du hall, isolée des autres femmes, la duchesse Sophie accueillait d'un sourire des yeux et des lèvres le défilé des hommes que son hôte lui amenait; et c'était Muzarett, et c'était Delabarre et c'était Jacques White et même Mein Herr Schappman et le clan poncé et fleuri des Anglais; aucune femme n'était présentée.

Si neuve que fût la duchesse Sophie dans la vie parisienne, elle était assez manégée pour savoir dans quel milieu elle était. Retirées à l'écart, la marquise Naydorff et la princesse Olga affectaient un colloque animé; la princesse de Seiryman-Frileuse, elle, s'absorbait dans la contemplation d'un buste, le dos tourné à l'Autrichienne; la vieille duchesse d'Altorneyshare continuait d'occuper Maud. Debout, derrière les épaules laiteuses de l'Altesse, La Psara et Chasteley Dosan, gardes d'honneur, assistaient aux présentations, souriants et discrets:

«Je vais lui faire dire du Henri Heine ou un lied de Goëthe, ricanait Claudius en se dirigeant vers la White, nous sommes maintenant en terre allemande.»

Et tout en me pressant fortement le bras:

«Hein! comme elles se détestent, et le beau foyer de haine qu'une réunion de déclassées, quand elles sont nées comme celles de ce soir. Ce sont tous les degrés du mépris avec l'Allemande au haut de l'échelle et cette pauvre Aliette Montaud dans le bas. Celle-ci, d'ailleurs, méprise férocement cet innocent Mein Herr Schappman, qui est le seul ici à ne mépriser personne, ayant une âme de Gretchen.--Mais qui peut amener ici la duchesse?--Ici, dans mon atelier? Mais le désir d'être portraiturée par moi. La Psara lance, mais Ethal consacre: La Psara, talent parisien mais pas européen: il compte à New-York, mais n'existe pas à Vienne. N'est pas de Musée qui veut, tandis que Champ-de-Mars...; mais la voici tout entière à Delabarre, ils doivent causer Wagner ou chevalier Glück, ce qui est bien plus musicien. Je vais attendre pour faire déclamer Maud.--Ah? le thé.--C'est le fameux thé vert?--Oui, mais nous en boirons un autre, tout à l'heure, après le départ des gêneurs.»

Presque nues sous des gazes flottantes et des pectoraux de coquillages, deux Javanaises ou deux Javanais (le sexe est si ambigu dans cette race) promenaient, maintenant, parmi les hôtes d'Ethal, deux grands plateaux de cuivre encombrés de petites tasses. Sèches et brunes, d'une impeccable harmonie de formes, elles semblaient porter, brodés en camaïeux sur la peau, les blancs d'ivoire et les roses carnés de leur armature de coquilles; des anneaux de jade étreignaient leurs chevilles fines, et, le long de leurs joues, d'étranges colliers coulaient, des colliers luisants, mordorés et verdâtres, on aurait dit de cantharides, formés en somme de minerais.

Silences d'or cinglés de vols de cantharides!

Dans les tasses de porcelaine tendre un breuvage odorant fumait; des mains, au passage, s'emparaient de ces tasses avec des rires, des chuchotements câlins et des curiosités à l'adresse des petites idoles; les Javanaises de Claudius faisaient prime. Après les femmes, qui les avaient accaparées d'abord, voilà que les exotiques étaient maintenant captives de tout un cercle d'habits noirs.

«C'est le commencement de l'orgie, la marquise Naydorff et la princesse Olga se retirent, hasardai-je à Claudius.--Vous croyez! le dépit les chasse, ce n'est plus de jeu du moment que les hommes s'en mêlent; et puis, la présence de la duchesse Sophie réveille leur pudeur. Elles vont me dire quelque rosserie, je gage.»

En effet, la Sicilienne et la Slave se dirigeaient vers Ethal:

«Très réussie, votre soirée! Vous attendiez l'Infante? interrogeait la marquise.--Elle peut encore venir; vous êtes présentée? ripostait Claudius.--Si vous donnez un compte rendu au _Figaro_, ne nous citez pas, intercédait la princesse.--A vos ordres.»

Et comme la marquise, exagérant ses adieux, insistait encore: «Vous connaissez donc toute la terre? Il y avait tout le Gotha chez vous.--Et le Gothon aussi», concluait le peintre. Les deux femmes sortirent.

Une détente suivait leur départ. L'_Intermezzo_, détaillé par la belle Maud, venait de rapprocher l'Altesse et la tragédienne; la duchesse Sophie complimentait le frère et la sœur: «Quel jour venez-vous déjeuner avec moi? Il faut venir déjeuner tous les deux à Bristol, demain, voulez-vous, à une heure?» Les groupes fusionnaient.

La vieille d'Altorneyshare tenait maintenant le beau Dario; après le musicien, le peintre. «Quel merveilleux talent vous possédez, monsieur, minaudait l'ancestrale poupée, j'ai vu au _Prado_ de Madrid des Velasquez qui ne vous valent pas; il y a de vous des portraits...--Oh! de simples variations sur des visages de femme», protestait La Psara, qui ne croyait pas si bien dire. Le petit Delabarre, d'entre les doigts décharnés de l'ex-danseuse, était tombé entre les mains empêtrées de chapelets de Mein Herr Schappman. «De Charybde en Scylla», me soufflait au passage Ethal, mais comme le joli compositeur méditait une série de concerts à Berlin et peut-être même, pour le prochain hiver, une saison au Caire, il supportait les gestes menus et toucheurs de la sarigue allemande, ainsi que son babil enfantin; le musicien d'exportation se renseignait.

Muzarett, lui, interviewait le sombre Chasteley Dosan, le poète grand seigneur courtisait le sociétaire de la Comédie-Française.--Comment le comité a-t-il pu recevoir cette pièce? scandait la voix brève du comte, je ne puis croire à l'influence des dîners de l'auteur.--A quoi l'acteur, pris à parti: «C'est du théâtre.» Et comme le comte se récriait sur l'infériorité de la poésie: «Les vers, déclarait Dosan d'une voix d'oracle, les lèvres retroussées sur les gencives et montrant l'émail de fortes dents, les vers sont très suffisants.» Déclaration de sociétaire qui rassurait l'auteur des _Rats ailés_, si elle indignait le poète.

«La foire aux vanités, ricanait Ethal enfin revenu près de moi, Ethal vraiment diabolique au milieu de ce sabbat de convoitises, d'ambitions, d'hypocrisies, de rivalités, de rancunes et de bas instincts, dont il déchaînait et réfrénait le manège. «Suis-je un assez beau directeur de consciences! Vous m'aimez dans ce rôle? gloussait-il, étouffé dans un rire content, hein! comme leurs belles petites âmes leur remontent à fleur de peau en petites grimaces! Il n'y a vraiment de bien que la vieille Altorneyshare et la princesse de Seiryman, elles ne feront pas de concessions, celles-là. Regardez la princesse.»

L'Américaine, un peu isolée, causait debout aux deux petites Javanaises, qui répondaient dans un anglais étrange et gazouillant; tout en leur parlant, la princesse leur touchait les épaules, tâtait le grain de leur peau, soupesait leurs colliers, tel un collectionneur en train de détailler quelque bibelot rare; puis elle leur tournait brusquement le dos et venait droit à nous. «Elles sont très amusantes, Ethal, vos idoles d'Extrême-Orient. Voulez-vous me les prêter une journée ou deux, le temps de trois séances? J'aimerais faire un croquis de ces petites têtes-là.» Et comme Ethal s'inclinait en silence: «Quel jour voulez-vous me les envoyer à l'atelier? reprenait la Yankee, j'y suis à partir de deux heures.--Mais, princesse, quand il vous plaira.--Eh bien! demain, j'y puis compter, n'est-ce pas? Où est monsieur de Muzarett?»

Muzarett accourait; la princesse demandait son manteau, ce fut le signal du départ; Son Altesse Sophie suivait avec la Psara et Chasteley Dosan, qui l'avaient amenée, Mein Herr Shappman avait enlevé son Hindou, le petit Delabarre s'était esquivé seul.

Le clan des Anglais fleuris s'obstinait à demeurer, à la fois grisé de raki et de cigarettes, de minces et courtes cigarettes que les Javanaises faisaient, maintenant, circuler avec des flacons de liqueurs grecques, raki, mastic et eau de jasmin, toute une parfumerie alcoolisée, douceâtre et pourtant sauvage, dangereuse aux cerveaux d'Europe. La duchesse d'Altorneyshare, immobile et raidie sous ses diamants et sous son fard, semblait de plus en plus la madone du Vice, stigmatisée sous le surnom de Notre-Dame-des-Sept-Luxures. Qu'est-ce que cette aïeule pouvait bien attendre en s'éternisant là?