Monsieur de Phocas, Astarté: Roman
Part 7
«Vous ne la reconnaissez pas? voyons, vous êtes pourtant allé en Espagne... A l'Escurial, les appartements privés de Philippe II, dans le trésor faussement appelé l'écrin de Charles-Quint, vous n'avez pas vu cette bague verte? cette larme, on dirait de poison, recueillie dans les serres d'un invisible oiseau de proie? Elle a pourtant une assez belle légende: _e si non e vera, bene trovata_; l'_Œil d'Éboli_, la tragique aventure de cette chère princesse. Ah! ce bon Philippe II était un seigneur peu commode, et ce fervent brûleur d'hérétiques avait des jalousies de tigre et des façons de faire un peu fauves aussi. Cette pauvre Sarah Perez n'eut pas toujours à se louer de son royal amant; mais aussi quelle idée, pour un bon catholique, de s'éprendre d'une juive! C'était déjà la revanche d'Israël. Une juive dans le lit d'un roi d'Espagne, une juive favorite d'un Habsbourg! Ignorez-vous vraiment cette histoire? Elle doit être apocryphe, mais cadre si bien avec la splendeur morne de l'Escurial et résume si parfaitement l'âme noire du père de don Carlos!
«Telle qu'elle est, on la chuchote là-bas, et la voici pour votre éducation et notre joie. Cette Sarah Perez avait les plus beaux yeux du monde, les yeux d'eau verte pailletée d'or que vous aimez, les yeux d'Antinoüs. A Rome, ces yeux-là l'auraient faite concubine d'Adrien. A Madrid, ils la firent devenir princesse d'Éboli en la couchant toute nue dans le lit du roi; mais Philippe II jalousait fort ces grandes prunelles d'émeraude et leurs transparences; et la princesse, qui s'ennuyait dans le palais funèbre et la société plus funèbre encore de son roi, eut un beau jour, en sortant de l'office, le malheur et la fantaisie d'arrêter ses admirables yeux sur le marquis de Posa. C'était au seuil de la chapelle, et la princesse se croyait seule avec sa camerera mayor; mais la vigilance des cagoules la trahit auprès de Philippe, et, le soir, dans l'intimité de l'alcôve, au cours d'une explication violente ou d'un orageux corps-à-corps, le Habsbourg, enfiévré de mâle rage, terrassait la favorite, et, d'un coup de dent, lui arrachait et dévorait l'œil.
«Ce fut la princesse ensanglantée, un beau titre pour un conte cruel. Villiers de l'Isle-Adam l'a omis dans les siens. La d'Éboli demeura borgne, la mie royale eut désormais un trou béant au milieu du visage. Philippe II, qui avait sa juive dans le sang, n'en garda pas moins près de lui sa princesse _N'a qu'un œil_. Il la dédommagea par quelques titres et gouvernements de provinces; mais, au regret de la belle prunelle verte qu'il avait gâtée, il fit incruster dans l'orbite vide et saigneux une superbe émeraude enchâssée d'argent, dont les chirurgiens d'alors firent un semblant de regard. Les oculistes ont fait des progrès depuis; la d'Éboli, déjà impressionnée par la perte de sa prunelle, mourut à quelque temps de là des suites de l'opération. Elle rejoignit son œil dans la tombe.
«Tout était barbare, sous ce Philippe II, les façons d'aimer et les chirurgiens.
«Philippe II, amant inconsolable, donna ordre d'ôter l'émeraude de la face de la morte et la fit monter en bague; il la portait toujours au doigt et ne s'en séparait même pas pour dormir, et, quand il mourut à son tour, il avait, dit-on, cette larme verte à l'annulaire de la main droite.
«C'est la bague identique que vous tenez, mon cher. Je l'ai fait ciseler sur le modèle de l'anneau du roi, un travail damasquiné bien espagnol, car la véritable est toujours à l'Escurial. Il m'eût été doux de la dérober, car j'ai facilement des instincts de voleur dans les musées; et les objets qui ont un passé historique, un passé tragique surtout, m'ont toujours singulièrement requis. Je ne suis pas Anglais pour rien; mais ce qu'on réussit assez aisément en France, n'est point praticable en Espagne: leurs musées ont de vrais gardiens.
«J'ai donc dû me résigner à en commander une semblable à un joaillier de Madrid; ils possèdent bien ce travail. Ces griffes sont curieusement ciselées; mais la merveille en est la pierre, non pas qu'elle soit très limpide et pèse beaucoup de carats, mais remarquez comme elle est creuse! Et vous voyez cette goutte d'huile verte qui se déplace et larmoie entre ses parois, c'est une goutte de poison, un toxique de l'Inde, d'une rapidité foudroyante et tellement corrosif, qu'il suffit d'en effleurer la muqueuse d'un homme pour l'assommer et l'étendre raide.
«C'est la mort instantanée, le suicide sûr et sans agonie que je possède dans cette émeraude. Un coup de dent,--et Ethal faisait le geste de porter la bague à ses lèvres,--et l'on quitte ce bas monde de bas instincts et de basses œuvres pour entrer d'un bond dans l'éternité.
«Le voilà l'ami vrai, le _Deus ex machina_ qui défie l'opinion et nargue la police... Eh! eh! nous vivons dans des temps difficiles et les magistrats d'aujourd'hui sont bien curieux. Saluez comme moi, cher ami, le poison qui sauve et qui délivre.
«A votre service, si vous aviez un jour des ennuis!»
LISEUR D'AMES
Le voilà l'ami vrai, le _Deus ex machina_ qui défie l'opinion et nargue la police... Eh! eh! nous vivons dans des temps difficiles, et les magistrats d'aujourd'hui sont bien curieux. Saluez comme moi, cher ami, le poison qui sauve et qui délivre.
«_Septembre 1898._--«A votre service si vous aviez un jour des ennuis.» Avec quel ton Ethal m'a dit cela!... Vraiment, on aurait dit que... Un moment j'ai vu rouge, j'ai cru que j'allais lui sauter à la gorge.
Pour qui me prend-il? Est-ce que par hasard il me rangerait au nombre des sadiques et des violeurs d'enfants, que sont presque tous ses compatriotes, ces puritains anglais aux faces congestionnées de porto et de gin, ces repus de viandes rouges et ces surexcités de pickles qui, le soir, trouvent l'apaisement de leurs sens surchauffés dans les bureaux de placement de servantes irlandaises,... les pauvres petites impubères aux larges yeux de fleurs, que la misère de Dublin envoie tous les mois au Minotaure de Londres!
Oh! la froide et cruelle sensualité anglaise, la brutalité de la race et son goût du sang, son instinct d'oppression et sa lâcheté devant la faiblesse, comme tout cela flambait dans les yeux d'Ethal pendant qu'il s'attardait, avec une joie de félin, à me raconter l'agonie voulue de son petit modèle!
Angelotto, le petit Italien phtisique de la place Maubert!
Je sentais monter en moi une sourde haine. Avec quel cynisme il étalait devant moi la sanie de sa plaie morale, et pourtant il s'émanait de lui comme un horrible charme. Plus j'examinais cette tête douloureuse, plus j'en admirais la stupeur tragique et l'air de défi, plus je regrettais de n'avoir pas connu ce misérable enfant; je l'aurais soustrait, moi, à la meurtrière emprise du peintre, et mon aversion pour Ethal s'ulcérait en même temps d'une étrange rancune. J'en voulais moins à ce monstre de l'avoir tué que de l'avoir connu.
C'était comme de la jalousie!... De la jalousie! quel fond de boue cet Anglais remue-t-il donc en moi?
«_15 septembre._--Je ne veux plus voir cet homme. Si je partais pour Venise, Venise et le calme apaisant de ses lagunes, le charme de mort et de passé grandiose de ses allées de palais et d'eau... Oh! la fuite glissée des gondoles sur l'huile lourde et plombée des canaux, le _e poppe_ jeté dans le silence, au coin désert des rues et, le matin, aux premières rougeurs de l'aube, mes longues heures de rêve et de contemplation ravie, avant le réveil de la cité, aux fenêtres du palais Dario, seul devant la solitude du grand canal et les dômes de la Salute apparus de satin dans une Venise de perle!
Oui, Venise me guérirait, j'y échapperais à la tyrannique obsession d'Ethal; je m'y referais une âme, une âme de jadis, une âme somptueuse et de beauté devant les Tiepolo du palais Labia et les Tintoret de l'Académie; j'y cultiverais, non, j'y ranimerais peut-être une candeur perdue devant les divines figures de Carpaccio. Folie pour folie, ne vaudrait-il pas mieux m'éprendre du saint Georges des Schiavoni ou de la sainte Ursule de l'Académie, que de rêver vilainement devant une cire morbide de cet affreux Ethal?
Oui, il faut partir. D'ailleurs, Orbin n'ordonne-t-il pas Venise aux neurasthéniques? Le climat y est d'une douceur amollissante, et il y a comme un baume endormeur dans le silence de cette cité de l'eau: Venise me sauvera d'Ethal, et puis j'y revivrai un peu de ma vie. Venise, quels souvenirs.
«_20 septembre._--Venise! J'ai cru y rencontrer une fois l'implorant regard qui m'obsède, cet œil trouble et vert qui a fait de moi un misérable déséquilibré, un déclassé et un fou.
Je me souviens. C'était à l'_Ospedale_, à la section des vénériennes, dans l'atmosphère fade et tiède d'une grande salle aux murs peints à la chaux, aux vitres incendiées de soleil par la plus belle après-midi. Elle était étendue parmi la blancheur douteuse de ses draps d'hôpital, et sa chevelure d'un rouge acajou, étalée sur ses oreillers, faisait paraître plus terreuse encore sa face jaune de syphilitique. Elle se taisait, immobile, au milieu des chuchotements, à peine baissés de ton à notre entrée, de vingt autres femmes, vingt convalescentes ou moins malades se bousculant, en camisoles, autour d'une table encombrée de verroteries, de numéros et de cartons; toute la salle valide, avec l'animation de geste et de voix propre à la race, jouait à la _loteria_. La malade à la pâleur de cire, elle seule, ne parlait pas, ne bougeait pas. Mais, entre ses cils mi-clos, une eau verte et pailletée d'or luisait, une eau dormante et triste et pourtant incendiée de lumière, comme le lit d'une source obscure à l'heure de midi; et un si douloureux sourire contractait en même temps les pauvres lèvres fanées et le coin des paupières meurtries, qu'un instant j'y crus voir resplendir l'expression d'infinie lassitude et d'extase enivrée des yeux d'Antinoüs et de l'ancien pastel!
Je me penchais curieusement sur le lit: la face s'était détendue, les yeux s'étaient fermés. «Un spasme comme elle en a souvent, disait le médecin qui nous accompagnait, c'est une tumeur des ovaires: celle-là est condamnée.»
La dolente émeraude n'avait lui que l'espace d'un éclair et, pendant une seconde, l'œil d'Astarté était remonté au bord de ces paupières et mon âme au bord de mes lèvres. La moribonde de l'_Ospedale_ avait, je me le rappelle, dans toute sa face exsangue la transparence verte du buste d'Angelotto, de l'obsédante cire.
Coïncidence étrange, deux regards d'agonie, puisqu'elle et lui étaient déjà frappés, destinés à mourir!
Ces yeux glauques et désirants, j'ai cru les rencontrer encore un soir.
C'était à Constantine, dans la rue des Échelles, la rue des filles et de la prostitution, qui dévale si raide au-dessus du Rummel!
De cafés maures en cafés maures et de posadas espagnoles en buvettes maltaises, comment nous étions-nous échoués dans ce bouge équivoque de fumeurs de kief? Une mélopée aiguë et monotone y glapissait de fifres et de derboukas et, au milieu d'un cercle d'Arabes accroupis, deux êtres exsangues aux yeux tirés et morts, aux souplesses de couleuvre, s'y déhanchaient, abominables, avec d'étranges creusements de reins.
Oh! les appels désespérés, presque convulsifs, de ces bras grêles au-dessus de ces faces figées! Les yeux peints, les joues peintes, ils se tordaient, invraisemblablement sveltes dans des flottements de gaze et de tulle lamé d'or comme en portent les femmes, secoués de temps en temps de la nuque aux talons par de courts frissonnements de tout l'être, comme sous une décharge de pile électrique. Tout à coup, un des danseurs s'immobilisait, tout raide, avec un cri perçant de hyène, et dans ses prunelles révulsées je vis resplendir l'introuvable regard vert. Je m'élançais vers lui et le prenais aux poignets: il venait de s'affaisser, une écume aux lèvres. C'était un épileptique et, qui pis est, un pauvre être aveugle, un misérable danseur kabyle épuisé de vice et de phtisie, destiné sous peu à mourir.
La Vénitienne de l'Ospedale était condamnée, elle aussi. Serais-je un amoureux d'agonies? Effroyable et déroutant, cet invincible attrait vers tout ce qui souffre et ce qui se meurt! Jamais je n'avais vu si clair en moi-même. Cette irréparable tare de mon âme malade, Ethal l'avait-il assez devinée, le soir où il m'a mis devant cette poupée d'abord et cette cire ensuite, cette cire dans laquelle j'ai trouvé, modelée avec amour, l'effigie même de la douleur et de l'espèce de douleur qui me plaît?
Le petit danseur kabyle, l'agonisante de Venise, le petit modèle phtisique de Montmartre, c'est la même série, et cet Anglais lit à livre ouvert dans mes déplorables instincts.. Comme je le hais!
«_28 septembre._--Je ne pars plus, j'ai revu Ethal, cet homme m'a repris. Je venais de boucler mes malles et, debout devant une table, j'achevais de rouler les cannes et les parapluies dans ma couverture de voyage, quand une main s'est posée sur mon épaule et une bouche ricaneuse a gouaillé dans mon ombre:
Je veux oublier qui j'aime! Emportez-moi loin d'ici, En Flandre, en Norvège, en Bohême, Si loin qu'en chemin reste mon souci! Que restera-t-il de moi-même, Quand, à l'oublier, j'aurai réussi?
C'était lui, il avait deviné que je partais: comment? C'est à croire que cet homme a la double vue: «Vous ne le trouverez pas, faisait-il en esquissant un geste vers ses petits yeux luisants, le regard est en vous et non pas chez les autres. Allez en Sicile, à Venise et même à Smyrne, ah! malade que vous êtes, vous emporterez votre mal avec vous. C'est un regard de Musée que vous cherchez, mon ami; la civilisation pourrie d'une grande ville comme Paris ou Londres pourra seule vous l'offrir. Pourquoi vous dérobez-vous au milieu de la cure? Avez-vous à vous plaindre de moi? Vous n'avez déjà plus la hantise des masques, et si l'envie du meurtre s'exaspère en vous, vous ne suffoquez plus la nuit en râlant vers des êtres irréels. Je vous ai sauvé du rêve en vous ramenant vers l'instinct, car c'est un bel et solide instinct naturel que celui du meurtre, et aussi sacré que celui de l'amour.
«La misère et la prostitution pourront seules vous donner, chez un être naïf et victime des lois, l'expression du regard qui vous tente.
«Ce sont des yeux de torturé que vous cherchez, la divine extase effarée, suppliante, la volupté épouvantée des yeux des sainte Agnès, des sainte Catherine de Sienne et des saint Sébastien. Nous les trouverons, ces yeux, je m'y engage, mais ne vous défiez pas de moi!
«Ne partez pas, c'est inutile; je vous ai promis la guérison. Par la tombe de mon petit Angelotto, je tiendrai parole!»
QUELQUES MONSTRES
«_8 octobre 98._--Gardez-moi donc votre soirée de demain et venez goûter au nouveau thé vert qu'on vient de m'envoyer directement de Chine. J'ai tout un lot d'excentriques à vous montrer, quelques cosmopolites, dont deux compatriotes, que le plus grand des hasards m'a fait accueillir, hier, au thé de l'avenue Marbeuf. Je vous ai promis à leur curiosité, puissent-ils ne pas décevoir la vôtre.
«Maud White (connaissez-vous cette tragédienne?) a une façon étrange de lire le Baudelaire, pas la moindre prononciation! mais vous préférerez peut-être son frère. Ils seront tous deux chez moi demain, et d'autres encore.
«Venez après minuit, nous verrons à organiser une petite fumerie d'opium. Ceci ne fait pas partie de la cure, je fais en ce moment avec vous de la médecine d'observation. Je vous guérirai: cela, soyez-en certain.
«A demain donc; soyez là vers dix heures.
«Votre complice,
«CLAUDIUS ETHAL.»
Ethal reçoit donc maintenant! Qu'est-ce que cet arrivage de nationaux, auxquels il m'a promis en exhibition, et qui veut-il mystifier demain, ces Anglais ou moi, moi ou ces Anglais? Je n'aime point cette invitation, et puis je me méfie du thé et des drogues asiatiques d'Ethal. Suis-je une bête curieuse pour que l'on convie ainsi les Lubin et les Cook à une petite fête d'opium, où opérera le duc de Fréneuse?...
J'ai vu, de cette Maud White, des photographies assez captivantes; le _Studio_ a plusieurs fois reproduit de ses costumes dans des rôles de Shakespeare et je me souviens d'elle dans une assez mystérieuse Cordelia; mais elle a un talent de second ordre. Je ne l'ai jamais vue à Londres.
Je ne répondrai même pas à Ethal, et ces Anglais ne me verront pas.
«_10 octobre._--L'équivoque et singulière soirée, et l'anormale impression de demi-rêve, d'hallucination à l'état de veille, et de cauchemar inachevé qu'ont laissée en moi ces êtres aux gestes d'automate et aux yeux trop brillants, tous, l'air bien plus de fantoches que de personnes réelles, à travers leurs divagations de somnambules et les raffinements de leur élégance voulue!
Si je n'avais touché leurs mains et frôlé leurs vêtements, je croirais encore avoir rêvé... et pourtant je ne regrette pas d'avoir assisté à ce thé.
D'abord, dans l'étrange décor de l'atelier d'Ethal, ce soir-là tout transformé par le luxe inusité d'immenses tapisseries suspendues aux murs, des tapisseries flottantes à peine fixées par des anneaux passés dans des tringles de cuivre, c'était la veillée solennelle de tous les bustes de son musée de cire. Sorties pour la circonstance de la petite pièce, où il les détient, et posées sur des piédouches, toutes ces faces de souffrance ou de volupté figée se mêlaient bizarrement aux personnages tissés des hautes tapisseries, varlets de meute aux pourpoints tailladés, hauts barons raidis dans des corselets de fer et châtelaines aux jupes lourdes.
Toute une foule de jadis semblait processionner le long des murailles avec, çà et là, un visage de spectre émergeant de l'ombre dans les méplats strictement modelés d'une des têtes de cire, une face hagarde aux prunelles vides et au sourire peint. Plantés dans d'énormes chandeliers d'église, douze longs cierges brûlaient, trois par trois, dans chaque coin; clarté fuligineuse dont l'atelier d'Ethal semblait comme agrandi, les angles reculés dans de l'inconnu.
Décor équivoque en vérité, mais plus équivoque compagnie que cette Maud White et son frère: elle, souple, grasse et blanche, jaillie dans sa nudité laiteuse hors d'une gaine de velours noir, les bras et les seins outrageusement offerts; lui, comme corseté dans un habit à revers de moire et un gilet de broché noir, tous deux d'un blond pâle, presque argenté, du blond des Infants d'Espagne dans les portraits de Vélasquez et d'une ressemblance aussi gênante pour l'homme que pour la femme, tant cette ressemblance de l'un et de l'autre les désexuait.
Puis, c'était la duchesse d'Althorneyshare et ses épaules luisantes de fard, ses bras gras de céruse, ses pommettes allumées de rouge dans l'incendie du demi-million de diamants ruisselant des oreilles à la gorge; la duchesse d'Althorneyshare, mauve de la racine de ses cheveux teints à l'orteil de ses pieds gantés de soie lilas clair, mauve par sa robe mauve et mauve par la fanerie de ses chairs recrépies, repeintes et marinées dans trente ans de baumes, d'onguents et de benjoin; la duchesse d'Althorneyshare et le fabuleux carcan de perles qui semble soutenir dans un cornet de nacre sa face effroyable de reine Elisabeth; la duchesse d'Althorneyshare, l'ancienne danseuse épousée par le duc et qui, veuve et toujours riche de son passé, promène aujourd'hui à travers le monde, de Florence à la Riviera et de Corfou aux Açores, les millions de lord Burdett et ses vices d'ancienne étoile de music-hall, car elle n'était même pas à l'Opéra. Puis c'était Mein Herr Schappman, grand et mince Allemand à tête chevaline, à la démarche sautillante, et dont les gestes précautionneux s'empêtraient dans un cliquetis d'opales, celles d'un long chapelet qu'il portait au poignet droit.
Mein Herr Frédéric Schappman, cravaté d'un énorme nœud de soie blanche et long-redingoté de noir, avait l'air d'une sarigue endiamantée, tant il reluisait de bijoux. Venaient ensuite quelques habits de Londres, boutonnières fleuries d'orchidées, faces soigneusement rasées aux gras cheveux fluides et aux raies impeccables, puis une face sombre enturbannée de blanc, un grand Hindou très correct en smoking, avec des saphirs de Ceylan et des perles à tous les doigts, un Hindou splendide, amené là par la duchesse, à moins qu'il ne le fût par l'Allemand.
«Vous n'avez pas eu peur de la police? Hein! quel beau coup de filet, ce soir, si elle s'avisait de faire une descente chez moi. J'ai eu un moment l'envie de la prévenir!» Voilà les mots avec lesquels m'accueillait Ethal; les présentations suivirent.
Maud White, enroulée dans son velours comme une statue dans sa draperie, daigna m'envelopper d'un regard presque tendre de ses larges yeux verts, car cette Anglaise a les plus beaux yeux du monde, des yeux d'un vert de tige gâtés malheureusement par l'ovale un peu lâché du bas du visage; le frère, sir Reginald White, daigna incliner la cambrure de son torse et me marquer sa joie de connaître le collectionneur.
«La tête est lourde, me chuchotait tout bas Ethal, mais elle a une peau divine et... un corps!... mais rien à faire. Maud est chaste et répugne au contact de l'homme: une vocation ou un vice?... Mais la vérité est qu'elle joue _Zohar_... Oui, parfaitement, le frère et la sœur ensemble. Cela se dit, mais il ne me déplaît point de le croire. Dans l'intérêt de leur gloire il serait même imprudent de le démentir. Elle s'est fait une réputation dans l'Inceste et dans le Swinburne, ici, et dans le Baudelaire, à Londres. Elle révèle les poètes étrangers; elle nous dira, ce soir, du Baudelaire.»
Et m'emmenant au fond de l'atelier:
«Je ne vous présente pas à la duchesse; d'abord, vous n'êtes pas son type, et puis elle n'a d'yeux ce soir que pour l'Hindou de M. Schappman; elle va certainement le lui lever.--Et pourquoi alors inviter ce monstre?--La duchesse! elle meuble horriblement un salon et met en valeur la beauté des autres femmes. Quelle splendide idole elle fait sous ses diamants opimes et comme elle noircit sinistrement sous son fard! Je ne puis la regarder sans songer à la juive Esther, Esther que Mardochée fit macérer six mois dans la myrrhe et le cinname, avant de la présenter à Assuérus. Les chairs déteintes d'aromates, elle devait avoir ce ton-là; mais Esther était jeune, tandis que quarante ans de prostitution ont faisandé l'autre. Quelle belle putréfaction on sent sous l'émail de ce fard et dans les ravins de ces rides! J'aime son air de pestiférée et de vierge noire attifée de satin, comme on en voit dans les chapelles d'Espagne. Comme elle ferait bien, en Madone de l'Epouvante, dans un cortège de pénitents, de Goya. C'est Notre-Dame des Sept-Luxures, comme l'a appelée Forain un soir, au Savoy, et avouez que le nom lui va.
«Je ne vous présente ni Schappman, ni l'Hindou de Schappman: ce cher Fred n'est intéressant que lorsqu'il donne le pourquoi de ses voyages au Japon, l'excursion qu'il entreprend au pays du Nippon, tous les printemps, en quittant Alexandrie. Il va là, dit-il, pour voir les pruniers en fleurs. Au fond, c'est une âme de modiste. Il aurait dû s'appeler Charlotte et beurrer des tartines aux petits-neveux de Wilhem Meister.
«Je parierais qu'il raconte à ces messieurs son enthousiasme des pruniers ou l'aventure de son dernier achat, le chapelet d'opales qu'il tient entortillé autour de son bras. Il les collectionne. Souvenirs d'Orient, ce sont des chapelets de la Mecque. Cela se trouve partout en Alger.
«Quant à messieurs mes compatriotes, des John Bull sans importance, mais qui ne goûtent pas plus le séjour de Londres que votre serviteur. Tous collectionnent quelque chose: celui-ci, les fourreaux de sabre; celui-là, les boucles de ceinture de la reine Anne; cet autre, les souliers du roi de Rome ou les sabretaches du beau prince Murat; il faut bien faire quelque chose et, sinon s'occuper, occuper le monde de sa petite personne. D'ailleurs, ils ne comprennent pas un mot de français et ne parlent que l'argot, comme il sied à des étrangers de vice distingué.