Monsieur de Phocas, Astarté: Roman
Part 6
«L'objet est chez un vieux collectionneur dont les vitrines vont être mises aux enchères par licitation. Le pauvre homme est devenu fou et sa famille liquide; les ventes d'été sont seules abordables. Désastreuses pour le vendu, l'acheteur y peut trouver son compte.
«Je pars dans une heure pour Leyde, je reviendrai avec l'objet ou je ne reviendrai pas, car, s'il est tel que me l'a dépeint Ensor, c'est une pièce unique et qui sera ma gloire. Pour la fixer je reprendrai mes pinceaux et retrouverai mon talent: je peindrai cette chose ou je ne toucherai plus jamais une toile.
«Vous la verrez, vous la verrez et l'aimerez comme moi, plus que moi peut-être, et alors nous serons rivaux.
«Si je n'allais pas trouver cette chose telle que me l'a racontée Ensor! Cet Ensor voit avec son imagination, mais sa vision est d'une probité parfaite, d'une précision géométrique presque; il est même un des seuls qui voient. Il a l'obsession des masques comme nous, c'est un voyant comme vous et moi; les bourgeois le traitent de fou.
«Je lui ai narré votre cas, et il s'y est intéressé naturellement; il s'est même pris d'une belle passion pour vous, sans vous connaître; entre malades on se comprend toujours et, pour vous marquer sa sympathie, il a choisi dans ses cartons une de ses plus belles eaux-fortes et m'a prié de vous l'offrir; je vous l'adresse signée de lui. C'est sinon la plus belle, du moins la plus intense, de sa série de _Masques_.
«Vous verrez quel homme est cet Ensor et quelle merveilleuse divination il a de l'invisible et de l'atmosphère que créent nos vices... Nos vices, qui de nos visages font des masques.
«Attendez maintenant un télégramme de Leyde qui vous annoncera et mon succès et, cette fois, mon retour.
«ETHAL.
«Je n'ai pu, pour mon compte, faire affaire avec Ensor.»
Et voilà encore sa rentrée différée, son absence prolongée, et jusques à quand maintenant? On dirait que c'est chez lui un parti-pris d'énerver et d'exaspérer ma patience.
Et ce bibelot unique, cette pièce de collection qu'il est parti acquérir en Hollande et dont il veut peindre un chef-d'œuvre, qu'est-ce que cela peut bien être? Quelque mystification encore.
Une curiosité m'étreint et en même temps un doute, un soupçon et une grandissante terreur.
Je devine une amorce dans tous ces envois de gravures hideuses et hallucinantes; elles me détraquent et dépravent le cerveau, peuplent mon imagination de stupeur et de transes, et la trépidation nerveuse de cette perpétuelle attente...
Je suis entré dans du mystère et du mystère est entré en moi, et comme un vaste filet m'enveloppe et m'enserre; je sens d'heure en heure des mailles de ténèbres se rétrécir autour de moi.
Et cette eau-forte d'Ensor, ce nouvel envoi? Quelle horrible chose est-ce encore? Je ne décachèterai pas ce rouleau, non, je ne veux pas l'ouvrir; non, cette fois je ne toucherai pas ce parchemin; cette gravure, je ne la verrai pas.
«_9 août 98._--La Luxure: ma curiosité a été la plus forte, j'ai rompu le cachet du rouleau. La _Luxure_, tel est l'intitulé de l'eau-forte d'Ensor.
Une scène, on dirait, à première vue, d'hôtel garni: les quatre murs d'une triste chambre de joie; là, le fauteuil de velours capitonné; ici, la commode d'acajou: un décor de vice banal et bourgeois. Dans le fauteuil, les mains étalées sur le ventre, un affreux bonhomme à lunettes se prélasse, une face prognathe, glabre et béate de vieux notaire ou de pharmacien adjoint et marguillier, un bedonnant Homais, dont le cou tendu, le groin et les gros yeux myopes boivent avidement le spectacle du lit: une alcôve de campagne à la couche trop haute sous les rideaux relevés en bonnes grâces, et, sur ce lit, éclairant la pénombre, s'écartent deux grosses jambes nues, s'étale la bouffissure blême d'une prostituée grasse, d'une gouge à tête de bonne, au ventre énorme, hideusement ballonné et tendu, on dirait gonflé par la semence de toute une caserne.
Auprès de la fille repue, tout contre cette chair saturée et lasse, une maigreur se tasse et se blottit, un triste et long ensoutané qui, rageur, étreint la femme et goulûment lui suce et mordille la nuque! O la face dure et crispée de désir de l'homme et ses yeux blancs chavirés de luxure!
La _Luxure_! Coiffé d'un bonnet grec, du fond de son fauteuil, le gros homme à lunettes contemple, exulte et flambe; assez ignoble et bas spectacle si la fantasmagorie des murs ne le haussait soudain à une grandeur farouche; car la chambre de joie est hantée. Sous le burin de l'artiste le dessin même du papier de la chambre est devenu une sinistre et pullulante tapisserie. Cette chambre, des tétards et des gnômes au corps virgulé et fluent l'habitent; des grimaces et des rictus, d'aveugles yeux morts et des bouches baveuses flottent sur les murs et dans les rideaux du lit.
La luxure des trois masques représentés là, la luxure impuissante et stérile a peuplé cette chambre d'êtres amorphes et de fœtus: un grouillement de monstres mort-nés a jailli des prunelles en joie du marguillier, comme du baiser glouton du séminariste.
Et sur l'épreuve de luxe, d'un faire savant, mais intransigeant et brutal, Ensor a paraphé de sa signature les vers de Baudelaire.
Au duc Jean de Fréneuse
Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère!
La _Luxure_: et, pantelant de dégoût, j'ai senti frémir l'ancien feu de mes moelles.
Si la vieille folie était encore en route!
Or, cette eau-forte vengeresse, en en examinant de plus près les figures, il m'a semblé que le séminariste me ressemblait; il a ma maigreur et mes yeux fixes et tristes. C'est odieux, cette ressemblance: est-ce voulu, est-ce un hasard?... Et j'ai attentivement examiné l'épreuve, et il m'a semblé qu'on avait retouché à la plume, après coup, la figure de l'homme, de celui qui dévore la nuque de la gouge endormie.
Oui, il y a une retouche. Qui l'a retouchée? Ethal ou Ensor? Ethal sûrement. Ensor ne me connaît pas.
Pourquoi m'ont-ils envoyé cela? Oh! c'est mal de me troubler ainsi. Je me sens sombrer dans l'inconnu, ma cervelle fond, toutes mes moelles flambent et mon cœur, comme décroché, chavire et flotte.
Et cet Ethal m'avait promis la guérison.
L'HOMME AUX POUPÉES
«_13 août 1898._--Pierre de Tairamond sort de chez moi.
Tairamond est un de mes vagues cousins, un de ces alliés indéfinis et lointains, qui se multiplient innombrables dans toute famille du Faubourg. Encore un de ces apanages de la noblesse, que cette séquelle de consanguins, que chacun y traîne après soi et dont on retrouve toujours un rejeton dans n'importe quelle ville du province, si reculée qu'elle soit; oui, un privilège et une plaie que cette armée de collatéraux et descendants de même sang et de même blason! Mais Tairamond est un des rares parents que j'aie jamais pu supporter: il est même le seul avec qui j'aie conservé quelques rapports. Tairamond est joueur comme les cartes: au collège, il me volait mes billes; à la ville, il a continué des emprunts pour les besoins de ses parties au cercle, et, comme il est pauvre et sans préjugés, j'ai consenti à ce rôle de banquier et continué à lui servir des sommes, qu'il a toujours négligé de me rendre. J'aime son cynisme insouciant; je lui crois pour moi une sorte d'affection, car je le sais incapable de reconnaissance. Les tares, qu'on me prête, lui sont comme une excuse des siennes et, plus de dix fois affiché au club, son égoïsme apprécie en moi l'équivoque de ma réputation.
Mais, fin comme l'ambre, Pierre a toujours observé vis-à-vis de moi une réserve parfaite. Avec un dandysme intéressé, il a toujours pratiqué cette courtoisie de paraître ignorer les abominations qu'on colporte sur mon compte, et ne m'a jamais interrogé sur l'emploi de mes journées et le mystère de mes nuits; c'est un garçon taré, mais plein de tact. L'espèce s'en fait rare, et je lui sais autant de gré de ces qualités que de ses défauts; aussi, étant donné l'homme qu'il est, la démarche qu'il vient de faire auprès de moi, et tout ce qu'il m'a dit à propos d'Ethal, ne laissent pas de m'inquiéter, car c'est au sujet de Claudius que Tairamond est venu me voir.
C'est de Claudius qu'il m'a entretenu, et cela pendant deux heures; et, à travers les réticences et la veulerie d'une conversation à bâtons rompus, j'ai bien compris qu'il était alarmé de ma liaison avec cet Anglais, qu'il n'était pas le seul à s'en inquiéter dans mon monde, qu'il était presque dépêché par la famille et d'anciens amis de cercle.
On se préoccupe dans Paris de mon intimité avec cet Anglais, et, si détesté que je sois, je commence à intéresser mieux, j'intéresse comme quelqu'un qui court un danger.
Et pourtant Tairamond n'a rien formulé de précis contre Ethal, et ses mille et un racontars sur sa vie à Londres et aux Indes ne m'ont rien appris de nouveau, rien. Je connaissais la série de ses mystifications à lady Clayvenore et autres pairesses. Pierre a ajouté quelques fâcheuses histoires, aggravées d'intervention de la police, qui auraient précipité le départ de Claudius, bien plus efficacement que son procès perdu. Si graves qu'elles soient, ces histoires ne m'ont point surpris. Ethal ne serait pas l'artiste qu'il est, s'il n'était érotomane! Mais ce qui m'a, oh! tout à fait estomaqué et fait réfléchir, ce sont les questions de Tairamond au sujet des cigarettes d'opium et de la collection des poisons d'Ethal.
Il en aurait rapporté tout un arsenal de son voyage aux Indes: poisons mystérieux aux noms même inconnus en Europe, stupéfiants, narcotiques et aphrodisiaques, aphrodisiaques surtout et des plus terribles, obtenus à prix d'or ou de fabuleux échanges des maharajah et des fakirs; tout un dangereux trésor de poudres et de liqueurs sinistres, dont il posséderait à merveille le dosage et la cuisine et emploierait l'énervante alchimie aux pires entreprises. On parle de volontés domptées, de résistances atrophiées et d'énergies devenues impuissantes chez des hommes comme chez des femmes, après l'usage de certaines cigarettes offertes ou de certains parfums envoyés par Ethal. Un de ses amis, ancien camarade d'école et peintre, comme lui, choyé par la mode, serait devenu idiot en moins de deux ans de fréquentation dans l'atelier de Claudius.
Certaines cigarettes préparées par lui provoquent aux pires débauches, et la jeune duchesse de Searley serait morte en six mois, pour avoir respiré chez lui d'étranges et capiteuses fleurs, dont la propriété est de nacrer la peau et de cerner délicieusement les yeux de qui les respire.
Dangereux élixir de beauté offert par Claudius à qui pose chez lui et dont la marquise de Beacoscome serait morte, elle aussi, si par ordre du médecin elle n'avait suspendu ses séances. Les merveilleuses fleurs éveilleuses de pâleurs et de cernes contiennent, paraît-il, le germe de la pthisie dans leurs parfums. Par amour de la beauté, par ferveur des carnations délicates et des regards noyés de langueur, ce Claudius Ethal empoisonnerait ses modèles!
Tairamond m'a demandé aussi si je connaissais à Ethal une certaine émeraude moulée en bague et dont la transparence verte contient un si puissant toxique, qu'une seule goutte sur les lèvres d'un homme suffit pour le foudroyer. Cette effroyable mort glauque, Ethal l'aurait deux ou trois fois essayée devant témoins sur des chiens.
Cigarettes cantharidées, pipes d'opium, fleurs vénéneuses, poisons d'Extrême-Asie et bagues meurtrières, j'ignorais tout cela. Jamais Ethal ne m'en avait soufflé mot. J'entrais avec les récits de Tairamond dans une légende redoutable et funèbre. Le pervertisseur, le corrupteur d'idées que je le savais être, se doublait d'un René le Florentin; l'empoisonneur était définitif, ce gnome avait tous les venins.
J'accueillais ces propos avec indifférence. Avec sa légèreté de clubman, Tairamond, sans ajouter plus de foi que cela n'en méritait, avait tenu à m'avertir; il venait de Trouville et partait le lendemain pour Ostende. En passant par Paris, il était monté chez moi m'en toucher deux mots et m'engageait seulement à me tenir sur mes gardes; et, là-dessus, il prenait congé sans m'emprunter les cent à deux cents louis dont il taxait ordinairement ses visites; et cela ne manqua pas de m'inquiéter bien plus que toutes ses révélations; sa démarche n'était pas un prétexte à un emprunt: la chose était vraiment grave, ce joueur s'était dérangé pour rien.
«_20 août 1898._--Je sors de chez Claudius.
Ce matin, à la première heure, un petit bleu m'annonçait son retour: «La merveille de Leyde est à moi et chez moi, venez l'y voir. Nous sommes tous les deux arrivés cette nuit.» La merveille de Leyde! Ethal avait réalisé son désir: l'incomparable bibelot, la pièce de musée qui l'avait retenu quinze jours en Hollande était enfin en sa possession et j'étais convié à venir admirer l'objet. J'ai vu la merveille, et la merveille m'a laissé froid, et pourtant avec quelles précautions et quelle ingénieuse mise en scène Claudius ne m'en a-t-il pas fait les honneurs!
C'est une à une qu'Ethal a rejeté les draperies de serge verte dont la vitrine était voilée. On eût dit qu'il prenait plaisir à faire durer mon impatience, et enfin, entre quatre hauts panneaux de glace reliés entre eux par des baguettes de cuivre historié, la Poupée, me fut révélée; car c'est une Poupée ou plutôt un mannequin, un mannequin de cire représentant une petite fille d'environ treize ans, de grandeur naturelle, et, sous ses lourds vêtements bossués de broderies, d'arabesques de soie et de fleurons de perles, assez semblable à la Poupée des Valois, exposée, il y a trois mois, rue de Sèze, à la galerie Georges Petit.
Debout dans sa guérite de verre, la Poupée des Valois avait l'air d'une petite princesse de la cour d'Amboise, captive dans un bloc de glace. C'est une Infante qu'Ethal a rapportée de Leyde, une Infante aux cheveux de soie pâle, presque argentés, toute raide dans un corps baleiné de velours cramoisi reluisant de ferrets, une Infante, on dirait descendue d'un cadre de Vélasquez, avec cet aspect de morte embaumée qu'ont toutes les figures de cire.
L'œil d'Ethal, singulièrement allumé, couve et caresse les transparences livides et les roses ternis de cette chair factice. Moi, cette pâleur jaunie, ces lèvres décomposées et comme durcies, la cernure violacée de ces prunelles vitrifiées m'angoissent et m'épouvantent; la sécheresse fluide des petites mains, comme fondues, me frappe de stupeur; cette Poupée sent la mort et l'humidité des cryptes. La somptuosité seule des vêtements m'intéresse; ils sont devenus couleur de cuir et d'amadou, à la fois décolorés et dorés par les siècles; les broderies des soies vivent encore dans le fauve des velours, broderies de soies et de perles, où mon regard s'attarde moins pour la richesse qui persiste en elles, que pour éviter les affreuses prunelles immobiles du mannequin.
Ethal et moi, nous gardons le silence; je sens qu'il m'épie et que mon indifférence lui est une déception. Il s'attendait à de l'extase, à un flot de paroles admiratives et enthousiastes, et ma froideur le déroute, l'inquiète.
«Vous n'êtes point mûr pour cet art-là, conclut-il en rajustant autour de la vitrine les morceaux de serge verte, j'aurais cru que vous auriez aimé la délicatesse de ce modelé et les nuances infinies de décomposition de cette chair. Songez que cette Poupée est un portrait, mieux, une statue, une statue peinte, une délicieuse et précise effigie qui, plus profondément qu'une toile et qu'un marbre, a retenu sous le doigt des modeleurs l'âme exquise et tragique des siècles... Moi, j'ai le culte et la folie de ces cires, je les trouve bien supérieures aux portraits: peut-être aimerez-vous mieux celles-ci?»
Et, brusquement, il ouvrait une petite porte et me poussait dans un réduit obscur contigu à son atelier. Très haut et très étroit, l'air d'un intérieur de puits, c'était plus une grande armoire qu'une pièce: des rayons de bibliothèque y régnaient, mais plus espacés que pour y recevoir des livres; et, dans l'ombre de leurs intervalles, c'étaient les yeux vitreux et les lèvres fanées de plus de vingt bustes de mortes, vingt cires aux coiffures historiées et historiques sous les paillons piqués dans la soie terne de leurs cheveux; et, parmi ces têtes, toutes de femmes ou de jeunes hommes adolescents, j'en reconnaissais d'illustres et de classées dans les musées: celle du musée de Lille, entre autres, et sa douceur résignée, et la _femme inconnue_ et le mystère de son mince sourire; et des profils historiques, comme ceux de Marguerite de Valois, d'Agnès Sorel, de Marie Stuart et d'Elisabeth de Vaudemont: un boudoir de mortes, en vérité, que ce lugubre étal de ressemblances disparues.
Claudius atteignait un de ces bustes et me l'offrait, un peu renversé dans la lumière, pour me le faire admirer.
C'était une tête d'adolescent au nez brusque, le menton creusé d'un coup de pouce, avec une saisissante expression d'énergie dans le bombement du front et la proéminence des arcades sourcilières au-dessus des yeux enfoncés: une face douloureuse et souffrante d'enfant tragique, une tête de mutisme et de défi, belle par le silence de lèvres minces et renflées; et la pâleur verdâtre de la face amaigrie et demeurée pourtant carrée accentuait encore l'amertume de la bouche. Au-dessous, dans un blason larmaient trois perles: les trois pilules des Médicis.
L'ŒIL D'ÉBOLI
«Presque un Laurent de Médicis, n'est-ce pas? Mais autrement intense, avouez-le, avec le recul de ces yeux fixes et le refus obstiné de cette bouche! Quelle énergie et quelle rancune dans l'avancement des maxillaires aboutissant à ce menton étroit, et comme on sent que cet enfant-là, au milieu des émeutes et des intrigues florentines, a dû assister à des choses tragiques! En vérité, il a le regard de haine et de stupeur d'un qui aurait vu violer sa mère, insistait Ethal en maniant complaisamment le buste, et pourtant cette cire est mon œuvre... Parfaitement. Je ne l'ai trouvée ni dans une petite ville de l'Ombrie, ni dans un village toscan. J'ai connu ce regard violent et ce front de pensée têtue et maladive. C'est un petit Italien qui m'a posé cet enfant, un misérable petit modèle atteint de phtisie, que j'ai rencontré, un jour, traînant sur le boulevard de Clichy, quand j'avais mon atelier place Pigalle.
«Il y a bien quinze ans de cela, un petit Napolitain de la place Maubert venu mourir, loin du soleil, dans le froid et le noir du ciel parisien. Il toussait à fendre l'âme, le pauvre! et, tout grelottant sous les haillons de panne de son déguisement de Transtévérin, il restait là à rôder autour des ateliers de peintres, n'osant rentrer chez lui par peur d'être battu; et il y avait déjà deux jours qu'il errait là, dans le brouillard de novembre, timide et terrifié entre la honte d'aller s'offrir dans un atelier et l'effroi des siens. On ne voulait plus de lui nulle part, on le trouvait trop maigre. A peine avait-il enlevé sa chemise qu'on lui montrait la porte avec des plaisanteries de rapin, et quand je le ramassai, il y avait deux jours qu'il n'avait mangé. Il y en a beaucoup comme cela, dans Paris, qui crèvent la faim.
«Sa maigreur m'intéressa de suite, et puis le _facies sympathica_ de la phtisie, cette expression de langueur ardente dont s'idéalise tout visage de poitrinaire et qui fournit tant à l'artiste. Bref, j'abordai Angelotto, je le confessai à demi et l'emmenai chez moi...
«Pauvre gosse! j'aurais dû le ménager et ne point lui faire payer mon hospitalité si vite; mais je le sentais atteint et prêt à me filer entre les doigts: dès le lendemain, je le faisais poser... Que voulez-vous, on n'a pas tous les jours l'occasion d'un chef-d'œuvre; je fus odieux, je le sais, mais j'aimais trop la farouche expression de ses grands yeux souffrants. Angelotto posa de longues heures, résigné, avec toujours dans ses prunelles cette stupeur haineuse où parfois je croyais lire un reproche, et cette bouche donc, cette bouche scellée comme un défi! Je m'acharnais sur cette cire avec une joie sauvage, une plénitude de volupté que je n'ai jamais retrouvée, car je sentais que j'y pétrissais une âme, tout un passé de misère et de souffrance dont je fixais la synthèse à chaque coup d'ébauchoir, toute une âme indignée et rétive, dont les sursauts de révolte enfiévraient magnétiquement mes doigts. Lui toussait de plus en plus, malgré les tisanes, les fumigations de goudron et le lit bien chaud installé près du poêle; j'avais fait venir un médecin, je le savais perdu. Je le soignais de mon mieux entre chaque séance; il ne me remercia jamais, se prêtait sans mot dire à toutes mes volontés et mourut entre mes mains, vingt jours après son entrée chez moi. Il s'en alla un matin de décembre, le matin de Noël, je m'en souviens, avec, sur son lit, des santons de Naples, que j'avais trouvés par hasard chez un brocanteur de la rue des Abbesses et que j'avais achetés pour lui, _povero Angelotto_! Il m'avait encore posé, la veille, de midi à quatre heures; je n'aurais jamais cru qu'il filerait si vite.
«J'eus des ennuis après, à cause de l'état civil et des parents qu'il me fallut rechercher et prévenir; il fallait bien déclarer le décès; mais, avec ces Italiens... Cela me coûta trois billets de mille, sans parler de la concession au cimetière Montmartre. Quand je suis à Paris, je vais lui porter des fleurs à la Toussaint; mais, avouez que j'ai là un chef-d'œuvre.»
Ethal parlait en monologue, singulièrement animé, comme grisé de ses paroles. Mais, déjà, depuis quelques minutes, je l'entendais et je ne l'écoutais plus. Je regardais, tout saisi, l'énorme main aux phalanges velues qu'il crispait, comme une serre, sur la chevelure alourdie du buste; une serre, en vérité, une serre d'oiseau de proie, dont trois bagues étranges accentuaient encore le caractère féroce et animal, l'une au pouce, l'autre au médius, et la dernière à l'annulaire, trois grosses perles irrégulières et difformes, l'air de pustules de nacre qui, sur l'a main granuleuse et sèche du peintre, exagéraient encore le côté griffu de ses doigts.
Cette serre de vautour, par une bizarre hallucination rétrospective, je la voyais étreignant l'agonie du petit modèle italien. C'étaient ses doigts de volonté et de volupté cruelle, qui, certainement, avaient hâté la mort de cet enfant.
Cet Ethal! Il souriait comme en extase, et je me sentais exaspéré de haine pour tout le mal qu'il avait déjà fait et que ferait encore cette horrible main. Les racontars de Tairamond me revenaient aussi. Quelle sinistre mixture pouvaient bien contenir ces perles hideuses et blêmes, comme autant de boursouflures malsaines surgies sur ses doigts?
Une insolence me vint aux lèvres; je désignai ses bagues. «Sont-elles empoisonnées, celles-là?» Ethal avait reposé la cire sur sa tablette et, tout en maniant les étranges joyaux: «Ah! on vous a dit! ponctuait-il d'un léger sourire, non, celles-là ne le sont pas. Mais si cela vous intéresse... ou vous préoccupe, je puis vous montrer un bien curieux anneau. Venez-vous? Assez de cire pour aujourd'hui, n'est-ce pas?»
Le temps de m'installer sur le somno de son vaste atelier, de disparaître et de reparaître dans l'épaisseur du mur par une petite porte que je ne soupçonnais pas, et Ethal, debout prés de moi, me tendait délicatement, entre le pouce et l'index, une bague, assez bizarre.
«La voici, regardez-la.»
C'était une émeraude carrée, une émeraude-cabochon d'un vert assez pâle, du vert laiteux de la chrysoprase où semble luire et trembler un jus d'herbes. Deux griffes d'acier niellé d'or l'étreignaient, d'un travail assez barbare: deux serres d'épervier crispées sur l'eau glauque de la gemme et se rejoignant ensuite en ondulation de flot.
Je sentais le regard d'Ethal appuyé sur le mien.