Monsieur de Phocas, Astarté: Roman

Part 4

Chapter 43,743 wordsPublic domain

Je suis maintenant les bals masqués, j'ai la fascination du masque. L'énigme du visage que je ne vois pas m'attire, c'est le vertige au bord du gouffre; et dans la cohue des bals de l'Opéra, comme dans le promenoir bruyant et triste des music-hall, les yeux entrevus par les trous du loup ou sous la dentelle des mantilles ont pour moi un charme, une volupté de mystère qui me surexcite et me grise d'une fièvre d'inconnu. Cela tient de l'aléa du jeu et de la furie de la chasse; il me semble toujours que sous ces masques luisent et me regardent les liquides yeux verts du pastel que j'aime, le regard lointain de l'_Antinoüs_.

«_Mars 1898._--Quel étrange rêve j'ai fait, cette nuit! J'errais dans les rues chaudes d'un port, dans le bas quartier d'un Barcelone ou d'un Marseille, rues puantes et fraîches avec leurs tas d'ordures amoncelées aux portes et l'ombre bleue de leurs grands toits. Toutes dévalaient vers la mer, la mer pailletée d'or, comme frottée de soleil, apparue avec des vergues et des mâtures lumineuses au bout de chaque voie; au-dessus de ma tête, l'azur éclatait implacable, et j'allais, à travers ces longs corridors frais et sombres, dans l'abandon de tout un quartier désert, un quartier, on eût dit de ville morte, vidé tout à coup d'étrangers et de marins et où j'errais seul, dévisagé et fouillé jusqu'à l'âme par les yeux des prostituées, assises à leur fenêtre ou debout sur les seuils.

Et elles ne me parlaient pas. Appuyées aux rebords de grandes baies ou raidies dans l'embrasure des portes, elles se taisaient, les seins et les bras nus, bizarrement maquillées de rose, les sourcils charbonnés sous les cheveux en tire-bouchon piqués de fleurs en papier et d'oiseaux de métal, et toutes se ressemblaient!

On eût dit de grandes marionnettes, de longues poupées mannequinées oubliées là dans la panique, car je devinais qu'une peste, quelque effroyable épidémie rapportée d'Orient par les navires avait balayé cette ville et l'avait faite vide d'habitants; et j'étais seul avec ces simulacres d'amour abandonnés par les hommes au seuil des maisons de joie et déjà, depuis des heures, j'errais sans pouvoir sortir de ce quartier morne, obsédé par les yeux vernissés et fixes de tous ces automates, quand une soudaine idée me venait que toutes ces filles étaient des mortes, des pestiférées ou des cholériques pourrissant là, dans la solitude, sous des masques de plâtre et de carmin, et mes entrailles se liquéfiaient de froid. Et malgré ce froid, m'étant approché d'une fille immobile, je voyais en effet qu'elle avait un masque; et l'autre fille, debout à la porte voisine, était aussi masquée, et toutes étaient horriblement pareilles sous l'identique coloriage brutal.

J'étais seul avec des masques, avec des cadavres masqués, pis que des masques, quand tout à coup je m'apercevais que sous ces faux visages de plâtre et de carton les prunelles de ces mortes vivaient.

Les yeux vitreux me regardaient.

Je m'éveillai avec un cri, car toutes ces femmes, je les avais au même instant reconnues. Elles avaient toutes les yeux de Kranile et de Willie, Willie la mime, Kranile la danseuse, l'œil gauche de Kranile, l'œil droit de Willie, si bien que, bigles, toutes ces mortes paraissaient borgnes.

Est-ce que je vais avoir la hantise des masques, maintenant?

L'EFFROI DU MASQUE

«_Avril 98._--Des masques! j'en vois partout. La chose affreuse de l'autre nuit, la ville déserte avec tous ses cadavres masqués au seuil des portes, ce cauchemar de morphine et d'éther s'est installé en moi. Je vois des masques dans la rue, j'en vois sur la scène au théâtre, j'en retrouve dans les loges. Il y en a au balcon, il y en a à l'orchestre, partout des masques autour de moi. Les ouvreuses, qui me rendent mon pardessus, ont des masques; des masques se pressent sur le péristyle, à la sortie, et le cocher du fiacre qui me ramène ce soir, a la même grimace de carton figée sur son visage!

C'est une chose vraiment par trop effroyable que de se sentir seul à la merci de toutes ces faces d'énigme et de mensonge, seul au milieu de tous ces ricanements et de ces menaces immobilisés dans des masques. J'ai beau me persuader que je rêve et que je suis le jouet d'une vision, tous ces visages de femmes, fardés et peints, toutes ces bouches au minium et ces paupières soulignées de kohl, tout cela a créé autour de moi une atmosphère de transe et d'agonie... Le maquillage! c'est là d'où vient mon mal.

Heureux suis-je, maintenant, quand ce ne sont que des masques! Parfois, je devine le cadavre dessous, et ce sont souvent plus que des masques, puisque ce sont des spectres que je vois.

L'autre soir, dans cette espèce de café-concert de la rue Fontaine où j'étais venu m'échouer avec Tramsel et de Jocard, cette soi-disant chanteuse mondaine pour laquelle ils m'avaient conduit là, comment n'ont-ils pas vu que c'était une morte?... Oui, une morte sous la somptueuse et lourde sortie de bal, qui la gaînait et la tenait toute droite, comme au fond d'une guérite de velours rose rebrodé et passementé d'or..., un vrai cercueil de reine d'Espagne. Mais eux, amusés de sa voix blanche et de sa maigreur, la trouvaient falote, et, tout au plus, drôle... Drôle! cette épithète veule, inconsistante et molle qu'ils appliquent à tout maintenant. La femme avait, en effet, une toute petite tête amenuisée d'une joliesse macabre dans l'amoncellement de fourrures de son manteau de théâtre, et ils la détaillaient, intéressés surtout au roman qu'on prête à cette femme, une petite bourgeoise lancée dans la haute noce à la suite d'une toquade pour je ne sais quel cabot; et aucun d'eux n'a vu, et personne non plus, d'ailleurs, dans cette salle, la chose qu'ont saisie mes yeux tout d'abord: posées à plat sur le satin blanc de la robe, les deux mains de cette chanteuse, deux mains de squelette, deux jeux d'osselets gantés de Suède blanc, les mains impressionnantes d'un Albert Dürer, dix doigts de morte mal emmanchés au bout de deux trop longs et trop grêles bras de mannequin;... et, pendant que cette salle convulsionnée de rire et trépidante de joie faisait de ses lazzis et de ses cris d'animaux une ovation douloureuse à cette femme, l'impression s'affirmait en moi que ses mains n'étaient pas plus celles de son corps que ce corps aux épaules trop hautes n'était celui de sa tête; et c'était une affre et un malaise que la conviction établie en moi, que je n'écoutais pas chanter une femme vivante, mais un automate aux pièces disparates et montées de bric et de broc, peut-être pis encore, une morte hâtivement reconstituée avec des déchets d'hôpital, quelque macabre fantaisie d'interne imaginée sur les bancs de l'amphithéâtre; et cette soirée commencée comme un conte d'Hoffmann s'achevait en vision d'hôpital.

Oh! cette Olympia de beuglant, comme elle a précipité la marche de mon mal!

«_Mai 1898._

O frères, tristes lys, je languis de beauté Pour m'être désiré dans votre nudité, Et vers vous, nymphes, nymphes de ces fontaines, Je viens au pur silence offrir mes larmes vaines, Les hymnes du soleil s'en vont. C'est le soir, J'entends les herbes d'or grandir dans l'ombre sainte Et la lune perfide élève son miroir, Si la fontaine claire est par la nuit éteinte. Ainsi, dans ces roseaux harmonieux jeté, Je languis, ô saphir, par ma triste beauté; Saphir antique et source magicienne, Où j'oubliais le rire de l'heure ancienne, Que je déplore ton éclat fatal et pur!

Autrefois, aux heures mauvaises, je n'avais qu'à ouvrir mes écrins et à appuyer mes tempes à l'eau froide des gemmes pour les rafraîchir... Le sombre azur des saphirs surtout me calmait; le saphir, la pierre de la solitude et du célibat, le saphir, le regard de Narcisse... Frantz Ebner, le joaillier de Munich, m'en a rapporté de si beaux, des saphirs de l'Inde d'une eau profonde et claire où les nuits transparentes de Ceylan sont comme demeurées, des saphirs nocturnes où naguère je noyais toujours ma fièvre, quand j'y caressais et mes yeux et mes doigts.

Et les beaux vers de Paul Valéry! Quel calme leur mélancolie nostalgique et sublime apportait en moi! A mon horrible mal ils substituaient, ces vers, la brûlure de Narcisse; et cette brûlure était encore de la fraîcheur auprès de l'âme de soufre et de phosphore qu'ont allumée en mon être les yeux dolents de l'_Antinoüs_... Les saphirs ne m'apaisent plus depuis que je suis hanté par les masques.

«_1er juin 1898._--Est-ce pour s'être trop complu dans l'eau froide des joyaux que mes prunelles ont pris cette clairvoyance atroce? La vérité est que je souffre et meurs de ce que ne voient pas les autres et de ce que, moi, je vois! Mon hallucination n'est qu'un sens de plus: c'est l'innommable de l'âme humaine remonté à fleur de peau qui prête à tous ces visages les apparences de masques. J'ai toujours souffert, comme d'une tare, de la laideur des gens rencontrés dans la rue, des petites gens surtout, ouvriers se rendant à leur travail, petits employés à leur bureau, ménagères et domestiques, laideurs d'un comique attristant et morne encore aggravées par les vulgarités de la vie moderne, la vie moderne et ses promiscuités dégradantes... Oh! sous une pluie de novembre, l'intérieur d'un bureau d'omnibus!

Les laideurs de la rue parisienne, la pauvreté de certaines nuques aux cheveux rares, la face chafouine de certaines bonnes en courses, la chlorose éreintée et vicieuse de leurs lèvres trop pâles et les yeux obliques, toujours chavirés sous les paupières bourgeonnantes, de certains suiveurs de femmes! Ah! les laideurs de la rue parisienne! Avec les premiers froids il y en a qui deviennent terribles! Mais celles-là, du moins, je me les expliquais.

Ces pauvres faces déprimées de vieux artisans et de petits bourgeois portaient le souci quotidien des basses besognes, le poids des préoccupations mesquines, l'inquiétude des échéances et la terreur des fins de mois; la lassitude de tous ces sans-le-sou aux prises avec la vie, une vie rance et sans imprévu, toute la tristesse même d'exister sans une pensée un peu haute sous le crâne leur avait fait ces laideurs mornes et plates.

Le moyen de trouver un regard dans tous ces yeux fixés d'hébétude ou durcis par la haine, dans tous ces yeux de pauvres hères, vitreux ou criminels? Naturellement, la pensée, quand il y en a une en eux, ne peut être qu'ignoble ou sordide: on n'y voit luire que des éclairs de lucre et de vol; la luxure, quand elle y passe, est vénale et spoliatrice. Chacun dans son for intérieur ne songe qu'au moyen de piller et de duper autrui.

La vie moderne, luxueuse, impitoyable et sceptique a fait à ces hommes comme à ces femmes des âmes de garde-chiourme ou de bandits: têtes aplaties et venimeuses de vipères, museaux retors et aiguisés de rongeurs, mâchoires de requins et groins de pourceaux, ce sont l'envie, le désespoir et la haine, et c'est aussi l'égoïsme et c'est aussi l'avarice, qui font de l'humanité un bestiaire où chaque bas instinct s'imprime en traits d'animal.... Mais ces masques ignobles! dire que je les ai longtemps crus l'apanage des classes pauvres, ô préjugé des races, des classes pauvres!

Quel blasphème! je n'avais pas regardé les miens.

«_10 juin 1898._--Une joie dans mon enfer, une consolation dans les ténèbres hantées où je me débats, si toutefois c'est une consolation de ne plus s'y débattre seul!

Un autre homme a la même obsession que moi, un autre homme a la hantise des masques, un autre homme les redoute et les voit, et cet homme est un grand peintre, un artiste anglais connu de toute l'Europe, une des gloires de Londres: Claudius Ethal, le fameux Ethal, qu'un procès retentissant avec lord Kerneby vient d'éloigner d'Angleterre et d'amener à se fixer à Paris.

Lord Ethal voit aussi des masques; mieux, il dégage immédiatement le masque de tout visage humain. La ressemblance avec un animal est le premier caractère qui le frappe dans chaque être rencontré.... et de cette effroyable clairvoyance il souffre avec une telle acuité, qu'il a dû renoncer à son métier. Lui, le grand peintre de portraits, il ne fera plus désormais que des paysages, lui, Claudius Ethal, l'auteur de la _Jeune fille à la rose_ et de la _Dame en vert_!

Par quel secret pressentiment ce visionnaire a-t-il été averti de mon mal? Est-ce d'instinct ou sur des renseignements, documenté par des indiscrétions d'amis, qu'il est venu à moi brusquement, dans ce salon, avant-hier, et avec une familiarité que n'autorisait pas la banale présentation d'avant le dîner, pourquoi m'a-t-il dit de cette voix basse et lointaine, une voix toute changée qui n'était plus celle qu'il avait à table, pourquoi m'a-t-il dit avec cet air de complicité et de mystère: «Ne trouvez-vous pas, monsieur le duc, que la marquise de Sarlèze ressemble étrangement à une cigogne ce soir?»

C'était fou et c'était vrai.

Avec son long cou granulé, sa face étroite, ses yeux ronds aux paupières membraneuses, avec son grand nez effilé surtout, effilé comme un bec et l'artifice évident des faux cheveux adhérant mal au crâne, la marquise de Sarlèze était, ce soir-là, une effarante cigogne de cauchemar. La ressemblance m'apparut tout à coup criante, et je sentais ma raison sombrer dans de l'inconnu; car dans la buée lumineuse des lustres, le long des hautes fenêtres long drapées de satin vert pâle et dans l'embrasure des portes, les salons de l'hôtel de Sarlèze venaient de se peupler de masques.

C'est cet Anglais qui les évoquait et les imposait à ma vision. La femme au piano, qui chantait, à moitié nue, comme entraînée en avant par le poids de sa gorge, avait le profil d'une brebis bêlante; le blond de ses cheveux avait jusqu'à l'aspect terne et laineux d'une toison. De Tramsel dégageait un museau de renard, Mireau, le romancier, une gueule de hyène; dans le groupe des femmes assises, toutes les fleurs du faubourg en corbeille pourtant, c'étaient de lourdes faces bovines, des prunelles aqueuses de vache ruminante à côté de fronts fuyants de carnassier et d'yeux ronds d'oiseau de proie.

Et ce terrible Anglais me nommait toutes les ressemblances. Debout près du Pleyel, la dame à la face moutonnière, la comtesse de Barville, continuait à bêler du Chaminade; un pianiste, un professionnel aux yeux saillants de batracien dans une pauvre petite figure écrasée et stupide, l'accompagnait en saccade avec des gestes hâtifs.

Claudius Ethal, penché à mon oreille, continuait sa nomenclature de monstres: l'enfilade des salons de l'hôtel de Sarlèze, leurs longs parallélogrammes d'anciennes boiseries à peine rehaussées d'or, ce diabolique Anglais les avait peuplés littéralement de spectres et, comme dans un envoûtement, l'atmosphère toute grouillante de larves, telle une goutte d'eau vue au microscope, laissait transparaître avec les âmes les épouvantables faces des instincts et des pensées ignobles. Autour de nous grimaçaient, tournoyaient des bouches d'ombre.

Le cauchemar prit fin lorsque l'Anglais se tut.

LE GUÉRISSEUR

«_Juin 98._--Quel homme est-ce que cet Ethal? Un sincère, un prodigieux artiste ou un mystificateur?... Je sors de son atelier, bouleversé, intrigué, et pourtant sous le charme; un instant je me suis cru guéri... Eh bien, non, puisque je suis aussi inquiet qu'avant, mais d'une autre inquiétude, moins anxieux sur mon cas, mais si troublé par l'homme!

Quel merveilleux improvisateur, quel éveilleur d'idées neuves, étranges et qui, néanmoins, semblent vraies.

Ce Claudius Ethal m'a ensorcelé et je n'ai rien vu dans son atelier, pas un crayon, pas un croquis, pas un bout de toile... Et quel singulier atelier pour un sensuel et somptueux artiste comme lui! Quatre murailles nues éclairées par le jour froid d'un grand châssis, une vue de toits, et quels toits! Le Panthéon et les tours de Saint-Sulpice, car cet Anglais a trouvé le moyen d'aller se loger de l'autre côté de l'eau, au bout du monde, derrière le Luxembourg...

Et dans ce vaste hall au plafond si haut qu'il en paraît reculé dans l'ombre, pas un bibelot, pas une tache claire d'ancienne étoffe ou de dorure de cadre: le dénûment d'un atelier de peintre de décors. Un luxe, cependant, dans cette austérité: les moires d'un parquet ciré et frotté à s'y regarder, un parquet luisant comme une glace, et, dans un angle, le haut miroir d'une psyché Empire entre deux montants d'acajou surchargés de masques.

Des masques de Debureau, faces pâles de Pierrots aux narines pincées, aux sourires minces; masques japonais, les uns de bronze, les autres de bois laqué; masques de la comédie italienne, ceux-là de soie et de cire peinte, quelques-uns même de gaze noire tendue sur des fils de laiton, des masques de Venise énigmatiques et légèrement horribles comme ceux des personnages de Longhi; c'était toute une guirlande grimaçante posée autour de l'eau dormante du miroir.

J'étais venu voir le peintre et sa peinture, et je tombais sur une collection de masques. J'eus un moment de quasi-effroi.

«Je les ai sortis pour vous, faisait Claudius Ethal avec un geste gracieux de maître de danse, j'en ai une collection assez complète. Les masques de Debureau deviennent assez, rares; puis j'en ai quelques curieux de Venise: ceux-là sont introuvables aujourd'hui. Je ne vous parle pas des japonais. Le Yeddo est maintenant à Londres et avenue de l'Opéra.» Et comme je demeurais sur mes gardes:

«Ne craignez donc rien, la seule chance de guérison que vous ayez de cette obsession des masques, c'est de vous familiariser avec eux et d'en voir quotidiennement. Contemplez-les longuement, maniez-les même et pénétrez-vous de leur horrifiante et géniale laideur, car il y en a qui sont œuvres de grands artistes. Leurs laideurs rêvées atténueront en vous la pénible impression de la laideur humaine... La guérison par les semblables, c'est de l'homéopathie, en somme; je connais votre cas, c'est le mien. Je ne me suis pas exilé de Londres pour un autre motif. L'atmosphère fuligineuse et le brouillard de la Tamise y développent d'une façon par trop affreuse les côtés de spectre et de poupée des êtres. Je respire tellement mieux depuis que je vis avec ces masques! Aussi, je les ai tous sortis pour vous.» Et s'effaçant avec une grâce falote de danseur, Ethal me découvrait un _somno_ d'acajou du même style que sa psyché; tout un monceau de masques en encombrait les coussins.

Je dois l'avouer, il y en avait de charmants et de terribles. Les masques japonais surtout ravissaient le peintre: masques de guerriers, masques de comédiens et masques de courtisanes, les uns effroyables, crispés et convulsés, le bronze des joues creusé de mille rides avec du vermillon larmant au coin des yeux et de longues traînées vertes au coin des bouches, telles des bavures de fiel. L'Anglais en caressait les longues chevelures noires rapportées. «Ce sont des masques de démons, disait-il; les Samouraï les portaient à la guerre pour terroriser l'ennemi. Celui-là couvert d'écailles vertes, avec entre les narines deux pendeloques d'opale, c'est un masque de génie marin. Celui-ci, avec ses touffes de poils blancs en guise de sourcils et les deux mêmes pinceaux de crin au bord des lèvres, c'est un masque de vieillard. Ces autres-là, d'un blanc de porcelaine, d'une matière unie et fine comme une joue de mousmé et si douce au toucher, des masques de courtisanes. Voyez, ils se ressemblent tous avec leurs narines délicates, leurs faces rondes et leurs lourdes paupières bridées; ils sont tous à l'effigie de la déesse. Les perruques sont-elles d'un assez beau noir? Ceux-là qui pouffent de rire dans leur immobilité, des masques de comédiens.»

Et ce diable d'homme citait les noms des démons, des dieux et des déesses; son érudition enchantait: «Bah! j'ai si longtemps habité là-bas!» Il maniait maintenant les légers édifices de gaze et de soie peinte des jolis masques vénitiens.

«Voici un Cocodrilla, un capitaine Fracasso, un Pantalon et un Matamore. Les nez seuls diffèrent et l'ébouriffement des moustaches, si vous y regardez de près. Ce masque de soie blanche avec d'énormes besicles, dégage-t-il un effroi assez comique? C'est un docteur Curucucu, un vrai fantoche de contes d'Hoffmann. Quant à celui-ci, tout en crin noir, avec ce long nez en spatule, l'air d'un bec de cigogne se terminant en cuiller, pouvez-vous imaginer quelque chose de plus épouvantable? C'est un masque de duègne. Une amoureuse était bien gardée quand elle courait la ville, flanquée d'une matrulle ornée d'un appendice pareil. C'est tout le carnaval de Venise qui défile et parade devant nous sous le camail et le domino, embusqué derrière ces masques, _e poppe_! Voulez-vous une gondole? Où allons-nous? A San Marco ou au Lido?»

Et il riait. Sa verve m'étourdissait et je riais comme lui, charmé par sa faconde, ébloui par le scintillement de tant de souvenirs, et je ne voyais plus dans les trous d'yeux de tous ces masques les affreuses lueurs de soufre, qui jadis y pâlissaient pour moi.

«C'est assez pour aujourd'hui, déclarait-il après une heure et demie de divagations, il faudra revenir et le plus souvent possible. Votre cas est si intéressant! Quand vous serez plus aguerri, nous feuilletterons ensemble les albums des grands déformateurs, les Rowlandson, les Hogarth, les Goya surtout. Ah! le génie de _ses caprices_, l'horreur apaisante de ses sorcières et de ses mendiants! Mais vous n'êtes pas encore mûr pour le terrible Espagnol. Son œuvre, voilà le philtre de guérison. Il y a aussi Rops, mais les côtés luxurieux de l'artiste réveilleraient en vous des fièvres qu'il faut laisser dormir. Ensor peut-être et ses cauchemars modernes, quand vous serez en bonne voie. C'est une vraie cure que j'entreprends.

«Si nous étions à Madrid, je vous dirais d'aller, tous les matins, au Prado vous suggestionner devant les fous de Vélasquez, les fous des Hasbourg; il y a là un choix divertissant. Mais, au fait, allez donc au Louvre. L'Antonio Moro, le fameux nain du duc d'Albe vous sera d'un enseignement puissant. D'abord, il vous familiarisera avec ma figure: on dit qu'il me ressemble, et là-dessus, adieu ou, plutôt, à bientôt.

«Vous guérirez sûrement.»

«_Juillet 98._--Pourquoi Claudius Ethal m'a-t-il dit qu'il ressemblait à l'Antonio Moro du Louvre? Pour me troubler ou se moquer de moi?

Ce Claudius Ethal est, paraît-il, un terrible mystificateur. A Londres, il a pratiqué le _fun_ avec de tels raffinements d'à-propos et de malice qu'il a dû s'expatrier en France; sa situation, là-bas, n'était plus tenable. Son procès avec lord Kerneby, au sujet du portrait de la duchesse, n'a été qu'un heureux prétexte; la vérité est qu'il a fui de justes colères et l'explosion de vieilles rancunes, rancunes et colères attisées avec un art d'ironiste qui met chez lui le mystificateur bien au-dessus du peintre de portraits. Le scandale de sa condamnation, la perte de son procès n'ont été que des représailles; les tribunaux ont frappé en lui bien plus le _fumiste_ incorrigible et triomphant, que l'artiste atrabilaire, grincheux et sans parole.