Monsieur de Phocas, Astarté: Roman
Part 3
Ce matin, dans la salle du musée affectée aux fouilles d'Herculanum, la chose bleue et verte dont je souffre, la dolente et pâle émeraude qui m'obsède m'est clairement apparue dans les yeux de métal, les yeux d'argent bruni des grandes statues de bronze, que la lave a noircies et rendues pareilles à des déesses infernales. Il y a là, entre autres, un Néron équestre dont les aveugles yeux terrifient, mais ce n'est pas dans leurs orbites que j'ai retrouvé le regard. Il y avait, rangées contre les murs, de grandes Vénus drapées de péplum et pareilles à des Muses, mais des Muses funèbres, des grandes Vénus de bronze calciné et comme lépreuses par places, dont les yeux fulguraient, splendidement vides, dans leur masque de métal noir.
Et c'est dans le vertige de ces prunelles vides et fixes que j'ai vu tout à coup monter le regard.
«_30 avril 1897._--Les yeux des hommes écoutent; il y en a même qui parlent, tous surtout sollicitent, tous guettent et épient, mais aucun ne regarde. _L'homme moderne ne croit plus, et voilà pourquoi il n'a plus de regard._ Je finis par donner raison à ce prêtre. Les yeux modernes? Il n'y a plus d'âme en eux; ils ne regardent plus le ciel. Même les plus purs n'ont que des préoccupations immédiates: basses convoitises, intérêts mesquins, cupidité, vanité, préjugés, lâches appétits et sourde envie: voilà l'abominable grouillement qu'on trouve aujourd'hui dans les yeux; âmes de notaires et de cuisinières. Il n'y a sous nos paupières que des reflets de sou pour franc et de minutes; nous n'avons même plus la lueur jaune du fameux tableau du peseur d'or. Voilà pourquoi les yeux des portraits de musées sont si hallucinants; ils reflètent des prières et des tortures, des regrets ou des remords. Les yeux, c'est la source des larmes; la source est tarie, les yeux sont ternes, la Foi seule les faisait vivre, mais on ne ranime pas des cendres. Nous marchons les yeux fixés sur nos souliers et nos regards sont couleur de boue, et quand des yeux nous paraissent beaux, c'est qu'ils ont la splendeur du mensonge, qu'ils se souviennent d'un portrait, d'un regard de musée ou qu'ils regrettent le Passé.
Willie avait des regards appris, les yeux des femmes mentent toujours.
«_Mai 1897._--Jacques Tramsel sort de chez moi. «Avez-vous vu la nouvelle danseuse des Folies? est-il venu me dire.--Non.--Eh bien! il faut l'aller voir.--Ah! quelle fille est-ce?--Une Grecque.--Une Grecque de Lesbos?--Non.--Oh! sans plaisanterie aucune, elle se dit de grande famille grecque. Je la crois juive d'Orient, sûrement quelque Levantine, mais un corps admirable, une souplesse... une grande fleur vivante qui danserait, même un peu monstrueuse dans son anatomie, ce qui n'est pas fait pour vous déplaire, car, à vrai dire, cette fille est double, son torse est celui d'un acrobate, souple, mince et musclé, et ses hanches, sa croupe, sont tout à fait extraordinaires. C'est Vénus Callipyge elle-même, Vénus Anadyomène, si vous préférez. Octave Uzanne (car elle préoccupe la littérature), a même écrit ce mot: Vénus alcibiadée. Le fait est qu'elle est à la fois Aphrodite et Ganymède, Astarté et Hylas.--Astarté!... Et les yeux, comment sont les yeux?--Les yeux très beaux, des yeux qui ont longtemps regardé la mer.»
Des yeux qui ont longtemps regardé la mer!... oh! les yeux clairs et lointains des matelots, les yeux d'eau salée des Bretons, les yeux d'eau douce des mariniers, les yeux d'eau de source des Celtes, les yeux de rêve et de transparence infinie des riverains des fleuves et des lacs, les yeux qu'on retrouve parfois dans les montagnes, dans le Tyrol et dans les Pyrénées; des yeux où il y a des ciels, de grandes étendues, des aubes et des crépuscules longuement contemplés sur des immensités d'eaux, de roches ou de plaines; des yeux où sont entrés et où sont restés tant et tant d'horizons! Comment n'ai-je pas songé plus tôt à tous ces yeux déjà rencontrés?
Je m'explique maintenant mes lentes promenades attardées le long des quais et dans les ports.
Des yeux qui ont longtemps regardé la mer!... J'irai voir danser cette fille.
IZÉ KRANILE
«_Juin 1897._--Une grande fleur qui danserait...
Ce Tramsel avait raison: cette fille est un long calice de chair étrangement mouvant sur des hanches renflées comme un ciboire, car j'ai été voir danser cette Izé Kranile... (Izé Kranile, un bien joli nom si c'est le sien. Est-ce qu'on sait jamais avec ces créatures! car, malgré son beau torse en offrande et l'affolante cambrure de ses reins, cette Izé est vraiment la plus sotte et la plus impudente des allumeuses, la plus maladroite que j'ai encore vue dans un corps de ballet.)
Je lui en veux, car personne n'a jusqu'ici marché plus lourdement dans mes plates-bandes, et elle avait tout pourtant pour me plaire, celle-là!
Droite et cambrée, le buste comme assis sur une croupe lourde et géminée tel un beau fruit, une coupable croupe de luxure, la jambe effilée, le genou rond, anormale, imprévue, hallucinante de forme et d'arabesque avec la perpétuelle avancée de ses deux seins bombés et tendus, comme jaillis de ses hanches à la rencontre du désir, ses torsions de hanches et les brusques renversements de tout son torse, soudain sombré comme une grande fleur sous la pluie, elle était bien, cette Kranile, avec l'ovale aigu de sa face plate, ses yeux d'orage et son sourire triangulaire, la créature de perdition exécrée des prophètes, l'éternelle bête impure, la petite fille malfaisante et inconsciemment perverse, qui fripe la moelle des hommes et fait râler les vieux rois de désir.
Salomé! Salomé! la Salomé de Gustave Moreau et de Gustave Flaubert, c'est son immémoriale image que j'évoquais immédiate, le soir où Kranile jaillit sur scène, lancée en avant comme une balle, et comme une balle rebondissante dans sa nudité de stryge aggravée de voiles noirs.
Dans un décor de désolation, au milieu de roches fantômes et de blêmes montagnes de cendres, sous le jour funèbre des rampes éclairées au bleu, elle personnifiait l'âme du sabbat; et, voluptueuse et morbide, tantôt avec des grâces exténuées et d'infinies lassitudes elle semblait traîner le poids d'une beauté coupable, d'une beauté chargée de tous les péchés des peuples; et elle tombait et retombait sur ses jambes, pliante, et semblait remorquer plus qu'elle ne les esquissait, les gestes symboliques de ses deux beaux bras morts. Puis, le vertige du gouffre la reprenait, et comme une possédée, elle pointait sur elle-même, dressée de l'orteil à la nuque, tel un épi de ténèbres et de chair. Ses bras tout à l'heure accablés menaçaient et, démoniaque, hardie, tordue comme une vis, elle tourbillonnait, tel un crible, non, tel un grand lis surpris par l'orage, clownesque et macabre, les lèvres écartées sur une lueur de nacre... Oh! ce cruel et sardonique sourire et les deux profondeurs de ses terribles yeux.
Izé Kranile!... Le rideau baissé, j'étais dans sa loge. Pierre Forie, le peintre impressionniste, qui, tous les ans, expose le portrait de l'une d'elles et professe presque ostensiblement le métier de montreur de ces dames, me présentait.
Avec une impudeur rare, Izé nous recevait, toute fumante encore de sueur et de fard.
Elle ôtait son maillot; la trousse de satin noir à lanières de tulle et de jais qui, cinq minutes auparavant, faisait d'elle une fleur aux ténébreux pétales, gisait comme un haillon sur une chaise; et, la gorge nue, toute chaude et mouillée, Kranile assise en garçon tendait ses deux jambes écartées à son habilleuse, à genoux devant elle, en train de faire glisser péniblement les mailles de soie collées à la peau... Le temps pour Forie de prononcer mon nom, celui pour la danseuse de jeter un tulle sur ses épaules et, sans se lever, sa face étroite et moite tendue vers nous: «Je ne vous donne pas la main, disait-elle, je suis en eau. Asseyez-vous, messieurs, si vous pouvez.» Et avec un sourire à mon adresse: «Je connais votre nom, monsieur, vous êtes l'homme aux pierreries, le collectionneur de gemmes rares. J'ai toujours eu envie de les voir, une idée fixe qui me travaille depuis que je suis à Paris. On pourra?» Et elle tournait vers moi sa tête de gamin vicieux, sa tête de stryge redevenue cyniquement levantine, mais où brillaient, sous de lourdes paupières, deux prunelles d'un gris aigu, deux prunelles d'agate hardies, prometteuses et caressantes, deux prunelles qui, certes, n'avaient jamais regardé la mer, quoi qu'en ait dit Tramsel, mais deux prunelles imprévues que je n'avais jamais rencontrées ailleurs!...
Oh! l'odeur entêtante et dont je suffoquais presque, odeur de sexe, de fard, de sueur, et de veloutine, et de bête fauve aussi, qu'exhalait cette loge. Ce soir-là, Izé Kranile n'était pas libre... Elle déclinait mon invitation à souper et, câline, avec un tas de promesses dans l'œil et le sourire, nous reconduisait jusqu'au seuil de sa loge, tout en tamponnant ses seins avec une serviette...
Ses yeux! On ne m'avait parlé que de ses yeux. C'est pour ses yeux que j'étais allé vers elle, et toute la nuit je n'eus qu'une hantise: son odeur âcre d'eau de toilette et de chair moite, et la tache de rouille de ses aisselles, ses aisselles du même roux mordoré et dur que ses cheveux.
Izé Kranile! Qui sait? elle m'eût guéri, celle-là, si elle avait voulu. Pendant tout un jour, que dis-je! pendant quarante-huit heures, les deux pleines journées d'attente avant le soir fixé par elle pour dîner ensemble, l'obsession des yeux, l'obsession qui me tue depuis des années consentit à faire trêve. Ces deux jours-là, je les vécus, vrillé dans le désir unique de revoir le petit triangle rose de la bouche d'Izé, la fleur de chair délicate impudiquement ouverte sur ses petites dents courtes, le dessin délicieux de ses lèvres écartées sur un éclair d'émail... et puis l'odeur, cette stridente et complexe odeur qui s'émanait d'elle, persistante jusqu'au malaise et dont je défaillais presque, mais dont je délirais deux jours entiers, heureux deux jours d'échapper à la persécution des yeux, libéré deux jours enfin de l'oppression du rêve par l'impérieuse suggestion de l'odeur...
Mais elle ne voulut pas, elle se montra dès le premier soir si lourdement manégée, si gauchement habile..., la pauvre fille!
Depuis, j'eus souvent pitié d'elle en songeant à l'inutilité de ses ruses et au mal qu'elle avait dû se donner pour échafauder la comédie de ce morne soir. Que de combinaisons et que de stratagèmes, mon Dieu! et pour arriver à ce résultat; mais je lui en voulus tout un mois. Elle avait écrasé trop brutalement le désir dans l'œuf! Mais aussi le piège était par trop grossier: cet appel immédiat à la jalousie d'un homme parce que l'on s'en croit désirée, ce sont là manœuvres de figurantes ou de petites marcheuses de music-hall, et pourtant Izé a dansé à la Scala de Milan et à l'Opéra de Vienne... Quels pitoyable amants avait-elle donc eus là-bas?
Oh! la lamentable aventure de ce dîner, je ne puis m'empêcher maintenant d'en sourire! Et l'amusante figure de Forie, ses yeux piteux et sa mine effarée devant les subits accès de tendresse de la ballerine, car elle avait trouvé cela, la pauvre, de feindre un amour éperdu pour Forie, afin d'exciter et de monter le Monsieur, le Monsieur que j'étais, puisque je possédais des pierres rares et des rentes, ces rentes fameuses, cette fortune trop connue, exagérée encore, grossie par les badauds et les sots, cette fortune-boulet qui empoisonne ma vie partout où l'on sait qui je suis, cette fortune que je fuis ou dont plutôt je fuis la légende en voyageant incognito à l'étranger pendant des mois et des mois; et elle avait trouvé cela, cette Grecque, de se jeter à la tête de ce pauvre Forie, et de le câliner, et de se frotter à lui comme une chatte amoureuse, et de le truffer de baisers et de caresses en ma présence, là, sous mes yeux, pour m'allumer, pour aviver, exaspérer eu moi le désir... Quelle misère! et comme elle me connaissait mal.
Après tout, on lui avait peut-être dit que j'étais un homme à ça, à cette fille, un sadique, un assoiffé de sensations, violentes et complexes, ce qu'ils appellent un raffiné, un homme à goûts bizarres... Je sais que j'ai cette réputation, mes amis la cultivent, ça les pose, et, dans les maisons où ils dînent, ils racontent sur moi des indiscrétions au dessert. Il y en a que l'on réinvite, et des journalistes briguent l'honneur de m'être présentés, de visiter mes collections, de décrire mon intérieur, et cette Izé connaît des journalistes!
Elle aura été tuyautée dans quelque bar à l'heure de l'absinthe, ou par des renseignements du Napolitain, à la sortie d'une première.
Elle jouait sa situation et jouait serré: c'était touchant; mais étaient-ils tous deux assez ridicules, et Forie qui se défendait, très gêné à cause de moi qui l'avais invité, et cette Izé qui s'acharnait, tout à fait emballée... pour la galerie.
Ça avait commencé par des serrements de main et des coups de genou sous la table: ils en étaient maintenant aux baisers; baisers dans le cou, baisers sur les joues et baisers sur la bouche, baisers sur la bouche en mangeant; et Forie, qui s'étranglait, congestionné, les bras de la douce enfant autour du cou, ses lèvres sur ses lèvres! Et Forie est apoplectique. Et très énervée (car il résistait), entêtée dans son système, elle l'embrassait à bouche _que veux-tu_, _en veux-tu_ sur une bouchée de filet portugaise, _en veux-tu_ sur une queue de langouste: baisers à la sauce crevette et baisers à la mayonnaise, c'était même assez répugnant, et le peintre faisait une tête!
Au dessert, elle s'est installée sur ses genoux et délicatement lui a mis des fraises dans la bouche; elle lui fit même boire du champagne dans sa coupe en y trempant sa langue avant... Pour protéger son plastron, Forie avait étalé dessus sa serviette. Il renversait la tête pour éviter cette marée de caresses et avait l'air d'un homme qui s'embête chez le coiffeur.
Campée sur ses genoux, moulée dans une robe rose-thé, Kranile était l'idéale barbière: ce qu'elle le rasait! Mais pas autant que moi, car j'avais remarqué que son œil ne me quittait plus. La gueuse m'observait et, la prunelle coulée sous la paupière, guettait chaque tressaillement de ma face, chaque crispation de mes doigts.
--Si vous ne le faites pas pour moi, faites-le pour le garçon, finissais-je par leur dire. J'ai l'air d'être en voyeur. Pour vous c'est humiliant.
--Je ne sais pas ce qu'elle a, me disait Forie en sortant, c'est la première fois que cela lui arrive. Elle ne pouvait pas me sentir, elle est grise.
--Non, elle est verte, répondais-je dans leur affreux argot, c'est un coup à refaire.
Je lui envoyais, le lendemain, deux perles roses et une gerbe d'iris noirs, P.P.C. Je ne l'ai jamais revue.
Izé Kranile a raconté partout que j'étais impuissant.
Si elle savait! S'ils savaient! Oh! les nuits de Naples et d'Amalfi, les promenades en barque dans le golfe de Salerne et les longs et insatiables baisers avec les deux sœurs hongroises à l'hôtel de Sorrente; les soirs en gondole sur la lagune morte, à Venise; les haltes dans les canaux abandonnés de la Judecca, et les rencontres imprévues, les aventures passionnées de Florence, aventures sans lendemain et qui sont éternelles, et les hallucinations exténuantes de Sidi-Ocba et de Thimgad, les baisers de vampire, dans le mirage des sables et la brise salée du désert!
Si elle savait! S'ils savaient!
L'ENVOÛTEMENT
«_Juillet 97._--Et l'obsession des yeux m'est revenue...
Depuis la basse comédie de cette fille, depuis le dîner chez Paillard avec cette Kranile et Forie, les liquides yeux verts que j'ai vus luire un jour sous les paupières de plâtre de l'_Antinoüs_, la dolente émeraude embusquée comme une lueur dans les orbites d'yeux des statues d'Herculanum, l'attirant regard des portraits de musée, le défi des siècles demeuré dans les prunelles peintes de certaines faces d'infantes et de courtisanes, tout ce mensonge et ce mystère, toute cette légende et cette féerie me persécutent, m'hallucinent, me sollicitent et m'oppressent, m'emplissant de haine, de honte et de rut. Un autre homme est installé en moi... et quel homme! Quels effroyables atavismes, quels sinistres aïeux il remue en mon être, ce regard... et les abominables choses chuchotées par mon désir dans la solitude affreuse de mes nuits... affreuse! car elles sont hantées, maintenant... Oh! mes nuits de petit enfant, là-bas, dans la vieille demeure provinciale, oh! mon sommeil à jamais perdu!
«_Même mois, même année._--C'est bien un démon qui m'obsède... J'en ai la conviction maintenant, car pas plus tard qu'hier, cette subite apparition du regard au milieu de ces circonstances banales, la lueur imprévue de l'émeraude au cours de cette promenade en bateau, dans ce coin de banlieue à la fois si proche et si lointaine, la prunelle d'Astarté tout à coup allumée dans les yeux de ce marinier, tout cela tient du surnaturel et de l'au-delà. Il y a plus qu'une fatalité dans le mal dont je souffre, il y a une influence occulte, une volonté ennemie, un sortilège, un envoûtement.
La barque descendait lentement, dérangeant une eau lourde écaillée de lentilles et luisante de prêles; çà et là, posées à la surface, de larges feuilles de nénuphars dormaient. C'était, trempée d'ombre et baignée de lumière, la même allée d'eau qu'entre Poissy et Villennes, et pourtant, derrière les peupliers et les saules de l'île, je savais un campement militaire, une caserne; le viaduc d'Auteuil était à l'horizon, à l'horizon la tour Eiffel. L'heure n'en était pas moins exquise après la grosse chaleur du jour, parmi l'émoi des feuilles et la fraîcheur des herbes, sous la soie nuancée, délicatement rose, de ce ciel de banlieue plein de fumées d'usines et de jeux de soleil... Et le bruit des rames berçait mon bien-être, quand, ayant par hasard fixé le rameur assis en face de moi, j'eus toutes les peines à retenir un cri.
Dans un visage hâlé, chauffé et mûri comme une pêche, deux larges yeux brûlaient du bleu le plus intense, du bleu le plus violent et le plus pur, deux yeux hallucinants de transparence et de profondeur!
Ces yeux! Ils me rappelaient, à la fois, ces yeux de vie et d'inconscience, les yeux de Willie et ceux de Dinah Salher dans _Lorenzacio_ et dans _Cléopâtre_, dans _Cléopâtre_ surtout, quand le safran, dont la tragédienne colorait sa peau, faisait chanter l'outre-mer de ses prunelles. Ces yeux de marinier, c'étaient aussi les yeux d'enfants de certains portraits de Bastien-Lepage, des yeux déjà rencontrés à Bâle dans les Holbein et les Albert Dürer; et, les mains appuyées sur mon cœur, essayant d'en contenir les douloureux battements, j'allais demander son nom à cet homme, quand tout à coup les deux saphirs liquides pâlissaient, verdissaient. Ils s'étaient changés en deux si transparentes émeraudes que j'avais la sensation du gouffre et je me levais droit dans la barque, pris de vertige, ne voulant pas sombrer.
--Monsieur est malade, me demandait le rameur, monsieur veut-il que je le descende?
Les yeux de l'homme étaient redevenus bleus, du bleu vivace et frais des yeux de Willie et de Dinah; la barque avait traversé un pan d'ombre, et, dans la clarté verte des saules, le reflet des feuilles avait allumé le regard.
C'est l'explication que je me suis donnée depuis, mais cette explication ne me satisfait pas, moi. Ce n'est pas la première fois que je canote en Seine, et je n'avais encore jamais rencontré la dolente émeraude endormie dans les yeux des statues de Pompéi, les liquides prunelles de l'Antinoüs.
Astarté est revenue, plus puissante qu'avant. Elle me possède, elle me guette.
«_Décembre 97._--Ma cruauté aussi est revenue, la cruauté qui m'effraie. Elle dort pendant des mois, des années, et puis tout à coup elle s'éveille, éclate et, la crise passée, me laisse dans l'épouvante de moi-même. Ce chien, tantôt dans l'avenue du Bois, je l'ai cravaché jusqu'au sang, et pour un rien, pour n'être pas tout de suite venu à mon appel. La pauvre bête était là, l'échine rampante, rasant presque terre, ses grands yeux presque humains attachés sur moi, et ses hurlements lamentables!!! Ils auraient attendri un boucher! Mais comme une espèce d'ivresse me possédait, et plus je frappais, plus je voulais frapper: chaque frémissement de cette chair pantelante me communiquait je ne sais quelle ardeur. On avait fait cercle autour de moi et je ne me suis arrêté que par respect humain.
Après, j'ai eu honte. J'ai toujours honte, moi, maintenant.
La palpitation de la vie m'a toujours rempli d'une étrange rage de destruction. Par un contre-coup bizarre j'ai la sensation d'une agonie; quelque chose m'étouffe et m'oppresse, et je suffoque jusqu'à l'angoisse, quand je songe à deux êtres en amour.
Que de fois me suis-je éveillé au milieu de la nuit, défaillant à tous les râles et à tous les cris devenus tout à coup perceptibles de la ville endormie, les cris de rut et de volupté qui sont comme la respiration nocturne des cités! Ils montaient, me submergeaient d'une marée de spasmes, d'un flux pesant d'étreintes, et, la poitrine écrasée, avec des sueurs d'agonie aux tempes et le cœur lourd, si lourd, je devais me lever, et pieds nus, haletant, courir à ma fenêtre, l'ouvrir à deux battants, et là essayer de respirer. Quelle atroce sensation! Deux bras de fer me brisaient les côtes et comme une faim aussi me creusait l'estomac et me tenaillait tout l'être! Une faim d'amour à en mourir.
Oh! ces nuits! Que de longues heures je suis demeuré là, penché sur les arbres immobiles d'un square ou sur les pavés d'une rue déserte, à épier le silence de la ville, tressaillant au moindre bruit et le cœur martelé d'angoisse, que de nuits j'ai passées à attendre que mon tourment consentît à s'éteindre et mon désir à replier ses ailes, ses lourdes ailes impatientes et méchantes, cognées aux parois de tout mon être avec des battements de grand oiseau convulsif!
Oh! mes cruelles et interminables nuits de révolté et d'impuissant sur le rut de Paris endormi, ces nuits où j'aurais voulu étreindre tous les corps, humer tous les souffles et boire toutes les bouches, et qui me trouvaient, le matin, affalé sur le tapis et l'égratignant encore de mes mains inertes, ces inutiles mains qui n'ont jamais saisi que du vide et dont les envies de meurtre crispent encore les ongles, vingt-quatre heures après mes crises, ces ongles que je finirai par enfoncer quelque jour dans la chair satinée d'une nuque, et... Vous voyez bien qu'un démon me possède..., un démon que les médecins traitent avec du bromure et de la valérianate d'ammoniaque, comme si les médicaments pouvaient avoir raison d'un tel mal!
«_Février 1898._--Pourquoi cette sotte rencontre me poursuit-elle avec cette persistance? Elle a remué en moi je ne sais quoi d'innommable et de malsain, quelque chose que je ne soupçonnais pas, et quoi de plus simple pourtant en y réfléchissant, que la rencontre de ces deux masques?
Une femme en collégien, le képi sur l'oreille, la poitrine sanglée dans la tunique à boutons de métal, et avec elle cet ignoble drôle en soutane, traînant dans le ruisseau la dignité du prêtre, sûrement quelque voyou. Il n'y avait, pas à s'y méprendre par cette nuit de mardi-gras; et puis le dandinement de la femme, ses fortes hanches sous le drap de la tunique, l'effronté maquillage de cette face de fille, tout criait la noce et la crapule d'une nuit de carnaval, tout, jusqu'à l'air béat et le sourire oblique de ce camelot en soutane et en rabat! Mais, dans cette rue mal éclairée du quartier des Halles, à la porte de cet hôtel meublé, la silhouette de ces deux masques devenait périlleuse, inquiétante. L'heure était louche aussi, près de minuit. Que venaient-ils de faire tous deux dans ce logis de rencontre? Et elle était abominable, ignominieuse et sacrilège, l'idée qu'imposait fatalement ce collégien androgyne accompagné de ce pseudo-curé.