Monsieur de Phocas, Astarté: Roman
Part 17
«Vous verrez aussi combien la marquise Eddy ressemble à son frère. Vous trouverez, rue Servandoni, quelques autres œuvres aussi de votre Ethal: mon croquis de la duchesse de Searley, la pauvre petite pairesse qui mourut si malheureusement quelques jours après l'achèvement de son portrait, et mon pastel de la marquise de Beacoscome, la plus neurasthénique des Américaines épousées à Londres et que les séances avaient tellement exténuée que je n'ai jamais pu l'achever... Parfaitement: mon atelier fut mis en interdit par ordonnance des médecins. Rassurez-vous: la marquise de Beacoscome n'est pas morte; elle doit être, à l'heure qu'il est, en Chine; le marquis a été nommé ambassadeur à Pékin. Je ne vous convie donc pas tout à fait à un bal de victimes. A demain, n'est-ce pas? C'est tout mon atelier de Londres qui a émigré chez moi. Venez vers sept heures: en mai, le jour de sept heures est admirable.
«Votre «Claudius ETHAL.»
Et la lettre est datée du 14. C'est donc ce soir, à sept heures, que Claudius m'invite à contempler les coupables beautés de langueur et d'agonie de ces fameux portraits meurtriers.
La duchesse de Searley, la marquise de Beacoscome... Et toute la conversation de Pierre de Téramond me revient, et le souvenir de sa visite en août dernier, il n'y a pas un an.
«Il a chez lui certaines cigarettes préparées qui provoquent aux pires débauches, et la jeune duchesse de Searley serait morte en six mois pour avoir respiré pendant ses séances d'étranges et capiteuses fleurs.
«Quant à la marquise de Beacoscome, elle a cessé, par ordre des médecins, de donner la pose à Ethal; sa neurasthénie s'exaspérait dans l'atmosphère de ce hall éternellement fleuri de tubéreuses et de liliums; elle s'y sentait mourir.
«Ces fleurs, dont la propriété était de nacrer la peau et de cerner délicieusement les yeux de qui les respirait, ces fleurs éveilleuses de cernes touchants et de pâleurs merveilleuses, dégageaient un miasme de mort. Par amour de la beauté, par ferveur des longs regards noyés et des carnations délicates, Claudius Ethal empoisonnait ses modèles; ce semeur d'agonies cultivait la langueur.»
Oui, c'étaient bien là les propos de Téramond, la légende redoutable établie autour du peintre, le bruit des cercles, l'écho de Londres.
Et Barbe-Bleue me convie à venir visiter ses mortes pour ce soir.
_Paris, 16 mai, quatre heures du matin._--J'ai tué Ethal!
Je ne pouvais plus! La vie était devenue odieuse, l'air irrespirable. J'ai tué. Je me suis délivré et j'ai délivré, car, en supprimant cet homme, j'ai la conscience d'en avoir sauvé d'autres! C'est un élément de corruption, c'est un germe de mort embusqué, une larve guetteuse aux mains d'ombre tendues vers tout ce qui était jeune, vers toutes les faiblesses et toutes les ignorances, que j'ai anéanti. J'ai libéré Welcôme (cela, j'en suis sûr); j'ai sauvé peut-être cette douce marquise Eddy, dont il volait l'âme et tyrannisait l'agonie; j'ai peut-être rompu le charme affreux qu'il avait jeté sur la marquise de Beacoscome. Car cet homme était plus qu'un empoisonneur: c'était aussi un sorcier, et, en l'empoisonnant avec sa propre main, j'ai été un instrument inconscient et justicier du sort; j'ai été le bras levé par une volonté plus forte que ma propre volonté; j'ai achevé le geste dont il menaçait le monde, et j'ai accompli son destin.
Et l'enchanteur est mort de son enchantement...
Et je me suis sauvé moi-même... J'ai agi aussi par peur, par instinct de légitime défense: je l'ai tué pour n'être pas tué, car c'est au suicide et à pis peut-être que me conduisait cet Ethal, et c'est pour m'excuser que j'invoque maintenant le salut des autres. Quand j'ai brisé sur ses dents l'affreuse émeraude ce n'est pas aux autres que je pensais, mais à moi seul. Et voilà pourquoi je ne suis qu'un vulgaire meurtrier, pas même un assassin passionnel qui tue pour le plaisir de tuer, l'assassin de volupté que j'aurais pu être, mais le bourgeois ahuri qui tire en tremblant sur le cambrioleur qu'une chute de meubles a dénoncé.
J'ai tué Ethal! Comment cela s'est-il fait? Certes, je le haïssais, mais je le craignais encore plus. Et je suis encore là, essayant de rassembler mes idées à la lueur de ces deux candélabres dans le silence de la demeure endormie, et je ne peux pas! je ne peux pas! Les mots et les images se heurtent dans ma pauvre tête vide, où ballotte une chose douloureuse qui est mon cerveau liquéfié et meurtri; mes tempes bourdonnent; j'ai la peau sèche, la bouche amère, et, derrière les persiennes closes, il fait déjà grand jour.
Dans l'hôtel, personne ne m'a vu rentrer; je n'ai pas demandé la porte au concierge; j'ai ouvert moi-même avec ma clef et me suis glissé dans l'ombre comme un voleur... non: comme un assassin.
Welcôme aussi a tué, prétendait Ethal. Nous sommes deux maintenant. Oui, nous pouvons nous donner la main. Il m'avait dit que je tuerais un jour, que j'en arriverais là, je me souviens. Il le savait donc? Si je pouvais croire qu'il me soupçonne, je le supprimerais, lui aussi; je ne veux pas être un assassin, moi, le duc de Fréneuse.
Si je pouvais dormir! Je voudrais, avant tout, ressusciter cette scène, écrire, minute par minute, comment je l'ai vécue et comment je fus amené... Oh! j'ai mal... Allons, une piqûre de morphine, et que je tombe dans le sommeil comme dans un trou. Je me ressaisirai demain.
_Même jour, dix heures du matin._--Ce fut très simple. Il m'avait dit: «à sept heures»; à sept heures, j'étais chez lui. Ce fut sa volontaire et vigoureuse poignée de main, son étreinte d'étau. Il avait toutes ses bagues, les perles monstrueuses et livides pareilles à des pustules de nacre, et, au médius, la gemme glauque égratignée d'une griffe d'argent, la bague de Philippe II lui-même, le modèle de l'Escurial. Et c'est à cette lueur verte qu'allait immédiatement mon regard, en pénétrant ce soir-là chez lui.
«Le bal des victimes! clamait-il, en renouvelant l'odieuse plaisanterie de sa lettre. Cela va bien. Ménagez-vous, mon cher duc: je vous trouve un peu jaune. Allons, venez voir comme elles sont jolies.»
Le cabotin! Son atelier était, de haut en bas, fleuri de tubéreuses et de grands lys. Toute la floraison blanche et capiteuse dont il avait empoisonné les séances des modèles, Ethal l'avait voulue autour des portraits pour faire mieux siennes les ressemblances dérobées à ces femmes ou, qui sait? pour m'impressionner davantage et m'inféoder plus étroitement à lui, car, il le savait bien, je ne pouvais ignorer la légende.
Cet Ethal! Il lisait en moi à livre ouvert. «Comme pour une veillée de mortes», goguenardait-il en me faisant remarquer les fleurs. «Ne sont-elles pas elles-mêmes trois beaux lys, mais trois lys délicieusement endoloris, trois grands lys blancs qui se fanent?»
Une grâce étrange et navrante Est dans le blanc trépas des lys.
«La duchesse de Searley: à tout seigneur tout honneur. Pour celle-là, il n'y a pas métaphore: la duchesse est vraiment morte. Croyez que je n'y suis pour rien. Je cultive seulement une légende, à Londres et à Paris aussi: c'est la seule condition à laquelle on vous reconnaisse du génie.»
Elle aimait trop les fleurs, c'est ce qui l'a tuée.
Et les lèvres retroussées dans un rictus de carnassier, toutes ses fortes dents apparentes: «Voyez quelle petite vierge cela était! On ne lui prêtait pas moins de trois amants. Regardez-moi cette candeur, et les yeux surtout, les grands yeux bleus, d'une eau si pure dans l'ombre portée des cils, et la délicatesse du nez. On les sent vibrer, n'est-ce pas? ses narines. C'était une petite femme de nacre, et ce n'est qu'une esquisse pourtant.»
Dans un haut cadre de chêne ciré, c'était une grande toile bise dont le milieu seul semblait vivre. D'un flot de mousseline et de linon jetés comme dans un portrait de Reynolds, une frêle figure de jeune femme, ou plutôt de jeune fille, émergeait, tendrement nimbée de lumière blonde. Où Ethal avait-il pu prendre cette science du clair-obscur et de l'enveloppement?
Du fond monotone et bis de la toile, à peine préparée, le visage et la gorge de la jeune duchesse émanaient à la manière d'un parfum. Peinture psychique, pour ainsi dire: sous l'envol des linons, la fragilité de cette taille, l'ovale aminci de ce visage étaient d'une âme encore plus que d'une fleur.
La duchesse de Searley! C'était à la fois la minceur d'une tige et la transparence d'un calice d'iris blanc baigné dans une lueur; créature irréelle de grâce et d'aristocratie, déjà lointaine comme une apparition et que l'on sentait vouée à l'irréparable et à la mort. Oh! la profondeur étonnée de ses grands yeux couleur de source! Je ne pouvais me lasser de la regarder. Autant qu'une pairesse anglaise peut ressembler à une courtisane, l'esquisse de Claudius me rappelait douloureusement Willie Stephenson. C'était bien le même cou frêle et blanc qui appelait l'étranglement ou la hache, une nuque d'ambre et de neige faite pour l'échafaud, une de ces beautés de luxe et de race dont la délicatesse offusque et exaspère, un défi de l'atavisme, un spécimen d'humanité précieuse et rare qui attire l'émeute et la foudre et la mort.
«Charmante, n'est-ce pas? grasseyait à la parisienne la voix moqueuse d'Ethal. Un Caligula l'eût fait violer au cirque, aux applaudissements de toute la tourbe romaine. Je vous l'ai dit, un vrai lys.
La souffrance les divinise. Leur élégance et leur pâleur Dans le grand cornet de Venise Semblent un martyre de fleur.
«Mieux que charmante: touchante. Or, ce petit ange-là avait par lui-même trois cent mille francs de rente, et Tomy Sternett... le gros commanditaire de la maison Humphrey et Cie, soldait tous ses paris de courses de l'année, y compris ses folies d'Epsom, le jour du Derby (cette enfant était joueuse); une bagatelle de quatre-vingt mille livres sterling au bas mot, qui donnait à Sternett accès à la table et au lit. Oui, cette idéalité-là... Et il n'y avait pas que lui, mon cher Fréneuse: il y en avait deux autres. Si je m'en souvenais, je vous citerais les noms.»
L'homme aux mains baguées continuait de baver sur les lys.
LE MEURTRE
C'était le tour des autres maintenant.
La marquise de Beacoscome était traitée au pastel; mais une énergie singulière, une espèce de frénésie en avaient comme écrasé et violenté les couleurs. C'est par traits brefs et saccadés que son buste plein jaillissait dans des zébrures de gris et de blanc mises là pour des cassures d'étoffe, les gros plis miroités d'une robe de satin. Ethal avait dû la peindre dans la hâte et dans la fièvre; des lueurs de perles, indiquées--on eût dit à la craie--couraient dans les étoffes; c'était le faire sûr et hautain, presque bâclé dans le dédain des détails, d'un Antonio Moro ou d'un Goya.
Antonio Moro! Et à la dérobée je ne pouvais m'empêcher de regarder Claudius. Il était bien l'effarant sosie du gnome encapuchonné du maître flamand. Sous le frac de soirée (puisque nous devions dîner ensemble), il imposait à crier le souvenir du portrait du Louvre. C'était bien là la tête énorme, l'encolure épaisse, le torse trop long sur les jambes trop courtes, le je ne sais quoi de tortu et d'oblique qu'Antonio Moro a mis dans son nain. Ces sourcils en broussailles et ce nez renifleur étaient ceux du bouffon du duc d'Albe, du bouffon surtout la malice embusquée sous les paupières pesantes; et c'est cette malice, attentive à mon examen, qui lui faisait, j'en suis sûr, donner la pose même du portrait et qui le guindait prétentieux et campé, le poing sur la hanche, pendant qu'il me détaillait les beautés de la Beacoscome et me les désignait de son horrible main.
«La plus belle des trois! déclarait le peintre en me promenant presque à la hauteur des lèvres les pâleurs nacrées de ses énormes bagues, regardez-moi la splendeur de cette chair. C'est le triomphe de la carnation blonde, des chairs de parvenue, car l'appauvrissement d'une fin de race n'y a pas encore mis les tons blets, violacés ou verdâtres chers à Van Dyck comme à Velazquez. C'est du sang de trappeur et de jeune matelot qui fleurit sous cette peau de millionnaire, mais il y avait en elle un tel désir et une telle volonté de précipiter les choses et de rattraper par elle-même le temps perdu chez ses auteurs! Elle avait la vocation du snobisme. Elle courait à l'éther, à la morphine, aux veilles et à l'insomnie, comme d'autres chez les couturiers; je lui avais persuadé que cela nacrait, affinait et fanait exquisement les joues et les yeux, et elle aspirait de toute son âme à perdre sa fraîcheur. Quelle dinde! Froide à donner l'onglée à un Parisien d'août, elle aurait pris comme amant le dernier Irlandais des quais aussi tranquillement que le plus beau des horse-guards si j'avais voulu lui persuader qu'il était du dernier «swell» de le faire; elle me prenait pour l'arbitre des élégances et tout son hôtel de Piccadilly empestait la tubéreuse et le lilium, parce qu'elle en avait vu chez moi. Elle était cubiquement bête. Oh! les heures pesantes de ces séances quand elle venait donner la pose! J'espérais toujours qu'elle finirait par prendre mal et défaillir dans cet atelier bondé de fleurs, mais elle avait un tempérament de cheval, ses yeux seuls pâlissaient, et elle demeurait rose, de ce ton ferme et inaltérable de pétale de camélia. Ah! elle m'a bien assommé. Ce sont ses médecins qui lui ont interdit mon atelier. D'ailleurs, vous voyez, aucun mystère, aucun charme dans ses prunelles pourtant d'un assez beau violet; c'est la grosse perle sans orient qui ne se nacre que lorsqu'elle va mourir, un superbe lys de pleine terre, et nous n'aimons que ceux de serre chaude.
«Ce qu'elle doit ennuyer maintenant les Chinois!
Ah! ce n'était pas l'attirance de ce petit buste.»
Et négligemment il posait sa main sèche et griffue sur la face de cire d'Angelotto, le buste italien qu'il avait sorti de son retrait et que je n'avais pas encore remarqué.
Angelotto, c'était son orgueil et son triomphe. Il y avait toute une agonie dans cette œuvre. Il l'avait modelée avec une joie savamment prolongée de lentes souffrances et d'affreuses terreurs, et sous ses doigts larmés de perles énormes, la face de douleur du petit modèle phtisique semblait se crisper et pâlir.
«Celle-là, c'est tout autre chose, faisait Ethal en se décidant à retirer sa main. Que dites-vous de cette physionomie?»
C'était une toile toute en longueur, encadrée d'argent, comme certains tableaux de Potsdam et des musées royaux d'Allemagne, une toile on eût dit envahie d'ombre et qu'un soupirail invisible éclairait: intérieur de crypte ou boudoir funèbre. Assise sur un somno tendu de satin bleu glacé, gainée elle-même dans un fourreau de satin lunaire, une énigmatique figure de femme s'y découvrait. L'air d'une impératrice Joséphine dans sa robe du premier Empire, le chignon haut, étoilé de turquoises, très immobile et très nue, la chair des bras et des épaules avait l'éclat morbide et froid du nénuphar; une ceinture d'émail soutenait la gorge haute et, dans la face extasiée et raidie, s'irradiaient deux larges yeux, deux immenses prunelles d'un bleu liquide et sombre. C'était l'ovale exquis d'un visage de nymphe, mais c'était la pâleur inspirée d'une sybille, le regard agrandi d'une prêtresse qui voit le dieu; une chevelure brune coiffait la femme de nuit.
Oh! l'eurythmie de cette pose avec l'écartement des deux bras appuyant leurs mains sur le somno, l'angoisse hallucinée de toute cette figure attentive, le dessin effilé de ses doigts, et la courbe lente, comme d'un cou de cygne, de ses bras frêles, l'étrange caractère d'hypnose de cette petite Diane du Consulat! «N'est-ce pas qu'elle est bien lunaire et nocturne parmi toutes ces luminosités bleues?--soulignait une voix tout à côté de moi,--et c'est bien le cadre qu'il fallait, à la fois pompeux et glacé, pas sinistre, mais funèbre, à cette petite nymphe de l'Érèbe. L'arc de la bouche, l'avez-vous remarqué? Eh bien, cette Hécate aux trois visages, cette petite prêtresse d'Artémis en Tauride, cette Iphigénie de Glück, c'est la sœur de Welcôme, la marquise Eddy en personne. Vous ne trouvez pas qu'elle lui ressemble? Regardez donc ses yeux.»
Cet homme, il parlait haut dans mon âme, c'était ma pensée même qu'il articulait. Maintenant qu'il m'avait fait les honneurs du portrait, quelle infamie allait-il me débiter sur la femme? Et je me rappelais l'hallucinante fumerie de l'opium donnée dans ce même atelier et les affreuses histoires complaisamment bavées sur toutes les invitées de ce soir mémorable. Pas une n'avait trouvé grâce, et, depuis l'inceste de Maud White jusqu'au passé vénal de la duchesse d'Altorneyshare, toutes les boues, toutes les ignominies et toutes les luxures avaient été lentement remuées par cet Anglais abominable, éclaboussant tour à tour la marquise Naydorff et les princesses de Seiryman-Frileuse et Olga Myrianinska.
De toutes les femmes rencontrées chez lui, ce soir-là, il avait dégagé autant d'effarantes silhouettes, déformations presque géniales d'observateur et de visionnaire, et à un moment donné, au milieu d'une assistance de goules et de larves créées par son imagination, il avait pu sans trop d'invraisemblance me souffler à l'oreille: «Nous sommes au sabbat», sûr d'une atmosphère de cauchemar. D'ailleurs, ce soir-là, chez Ethal, les mâles valaient les femelles; les femelles, les mâles; le troupeau de Fredy Schappman et des Anglais poncés et fleuris de gardénias, tous plus ou moins en fuite de Londres, n'avait rien à envier au trio des grandes dames étrangères, et, comme réputation, comte de Muzarett et princesse de Frileuse pouvaient se donner la main; mais, du moins, ce soir-là, les odieux propos chuchotés étaient-ils justifiés par l'allure des gens et la notoriété des tares. Sans les noms, la haute situation nobiliaire et la fortune des uns et des autres, une descente de police eût été tout indiquée chez Ethal. Ses invités! Je n'avais eu qu'à les regarder pour comprendre à quel point Claudius avait dit vrai en me conviant à venir voir quelques monstres. D'ailleurs, il avait dû leur chuchoter la même formule en parlant de moi: je faisais partie de sa collection et nous étions tous de vieilles connaissances, ou pis, destinés à nous connaître dans le vertige, hélas! si limité de notre cycle infâme; mais toute la ménagerie réunie, cette nuit, chez Claudius, avait bec et ongles et pouvait se défendre. Je sais bien que tous les fauves, dans la civilisation, sont domptés par la peur ou par les intérêts, et que l'hypocrisie met des masques humains aux gueules comme aux mufles; et cette nuit-là, la vanité les tenait tous en laisse, toutefois tout prêts à mordre en brisant entraves et muselières, si le dompteur était allé trop loin, et j'avais supporté Ethal dans ce rôle de montreur de bêtes, car ces monstres vivaient.
C'est à contempler des images et des fantômes que Claudius me conviait maintenant, dans l'or fluide de cette fin de belle journée de mai, trois portraits de femmes, presque trois portraits de mortes, puisqu'une déjà défunte et l'autre agonisante; le décor était le même, et, dans cet atelier illuminé de floraisons blanches, Ethal recommençait et continuait son œuvre de destruction. Il souillait et salissait à plaisir la mémoire et la réputation de ces femmes! Avec une joie iconoclaste, il remuait de la boue sur leur avenir, en entassait sur leur passé, et c'était comme des immondices jetées à pelletées sur des lys, des coups de pioche à même des précieuses choses fragiles, impeccables et blanches, que chaque parole brisait, polluait, effritait.
Oh! ce massacreur d'âmes et de fleurs, cet éveilleur de tares, ce féroce et joyeux faucheur d'illusions, ce tueur de rêves, ce semeur de doutes, ce fauteur de désespoirs, qu'allait-il me dire sur lady Kerneby? De quel stigmate allait-il marquer ce fatal et doux visage, dont les larges prunelles me rappelaient si douloureusement celles de Thomas? Et ma peur d'entendre d'irréparables choses me faisait supplier en moi-même: «Pas celle-là, non, de grâce, ne touchez pas à celle-là!»
Il l'avait gardée pour la dernière comme une proie de choix, et, sûr de ses effets, en artiste qui ménage et prépare son public, il s'asseyait sur un divan, me faisait signe d'y prendre place et, après une pause: «Celle-là, scandait-il d'un air entendu, et ses mots, comme découpés à l'emporte-pièce, sonnaient étrangement dans le silence, celle-là, c'est la digne sœur de notre cher Welcôme.» Et sous les paupières lourdes, ses petits yeux brillaient, riaient d'une joie féroce. Il sentait qu'il me faisait mal et toute sa face de gnome s'en était illuminée. Il savourait mon angoisse et de nouveau se taisait. «Thomas est son frère naturel, je vous l'ai déjà dit, n'est-ce pas? et frère de mère, ce qui est toute une histoire. La grossesse de Georgina Melldon a été un des grands scandales de la société anglaise, il y a trente ans; un jeune fermier irlandais en fut l'auteur. Il fait très chaud, en août, en Irlande, et la famille de Georgina passait l'été dans ses terres. On n'épouse pas un fermier, la jeune fille alla faire ses couches au printemps suivant en Écosse. Thomas Welcôme, irlandais de père, est écossais de naissance; la marquise Eddy n'en est pas moins la fille très légitime du comte Reginald Sussex; cette Georgina était si belle, il faut bien que je vous explique les atavismes.»
Je ne l'écoutais plus. Tout en parlant, les reins accotés aux coussins du divan, Ethal avait étendu le bras et, machinalement, sa main s'était reposée sur la chevelure de cire peinte du buste italien; il trônait là sur un piédouche à quelques pas de lui; et je ne voyais plus que cette main.
Bossués de métal et de nacre, les doigts crispés, autant de griffes, pétrissaient le front bombé d'Angelotto. C'était une serre de vautour abattue sur l'effigie du pauvre enfant; au milieu de toutes ces perles, l'émeraude empoisonnée, tel un œil, luisait, et sous l'étreinte de la main cruelle, il me semblait voir la face douloureuse se convulser lentement et souffrir.
Ethal débitait toujours ses infamies. Que disait-il? Je ne sais plus, mais, sombré dans une espèce d'hallucination, je voyais successivement entre ses doigts de volonté et de fièvre d'autres faces connues se faner et pâlir, et c'était l'ovale aminci et les grands yeux de bleuet de la petite duchesse, et c'était la splendeur de fleur rose de la Beacoscome, et c'était enfin le visage de pâleur et les yeux d'extase de la marquise Eddy. Oh! cette main d'empoisonneur refermée sur toutes ces tempes douloureuses et meurtries! Des lividités semblaient couler le long des bagues humides, telles d'innomables sueurs, et quand, dans cette armature de joyaux blêmes, je vis, après tant d'agonies, surgir la face défaite et les yeux d'épouvante de Thomas lui-même, je me levai, dressé dans un sursaut d'horreur, haine ou horreur, horreur et haine, et, sans savoir pourquoi, poussé par une volonté étrangère à la mienne, je me jetai sur Ethal, et, d'une main, lui maintenant le front renversé, lui pétrissant à mon tour et cruellement les cheveux et le crâne, de l'autre, je me saisis de son horrible main aux plus horribles bagues, et la lui entrai violemment dans la bouche, sa bouche salissante pleine des noms de Thomas et d'Eddy et, ravi à mon tour de voir ses petits yeux s'agrandir d'épouvante, je heurtai brutalement le chaton de ses bagues à l'émail de ses dents, et j'y brisai en trois coups l'émeraude vénéneuse.