Monsieur de Phocas, Astarté: Roman

Part 16

Chapter 163,829 wordsPublic domain

Gustave Moreau, l'homme des sveltes Salomés ruisselantes de pierreries, des Muses porteuses de têtes coupées et des Hélènes aux robes maillées d'or vif, s'érigeant, un lys à la main, pareilles elles-mêmes à de grands lys fleuris, sur un fumier saignant de cadavres! Gustave Moreau, l'homme des symboles et des perversités des vieilles théogonies, le poète des charniers, des champs de bataille et des sphinx, le peintre de la Douleur, de l'Extase et du Mystère, l'artiste entre tous les modernes qui s'est approché le plus de la Divinité et l'a toujours évoquée meurtrière! Gustave Moreau, l'âme de peintre et de penseur qui m'a toujours le plus troublé!

Salomé, Hélène, l'Ennoïa fatale aux races, les Sirènes funestes à l'humanité! A-t-il été assez hanté, lui aussi, de la cruauté symbolique des religions défuntes et des stupres divins adorés autrefois chez les peuples!

Visionnaire comme pas un, il a régné en maître dans la sphère des rêves, mais, malade jusqu'à en faire passer dans ses œuvres le frisson d'angoisse et de désespérance, il a, le maître sorcier, envoûté son époque, ensorcelé ses contemporains, contaminé d'un idéal maladif et mystique toute cette fin de siècle d'agioteurs et de banquiers; et, sous le rayonnement de sa peinture, toute une génération de jeunes hommes s'est formée, douloureuse et alanguie, les yeux obstinément tournés vers la splendeur et la magie des jadis, toute une génération de littérateurs et de poètes surtout nostalgiquement épris, eux aussi, des longues nudités et des yeux d'épouvante et de volupté morte de ses sorcières de rêve.

Car il y a de la sorcellerie dans les pâles et silencieuses héroïnes de ses aquarelles.

C'est extasiantes et extasiées qu'il fait toujours surgir ses princesses dans leur nudité cuirassée d'orfèvrerie; léthargiques et comme offertes dans un demi-ensommeillement, presque spectrales tant elles sont lointaines, elles ne réveillent que plus énergiquement les sens, n'en domptent que plus sûrement la volonté avec leurs charmes de grandes fleurs passives et vénériennes, poussées dans des siècles sacrilèges et jusqu'à nous épanouies par l'occulte pouvoir des damnables souvenirs!

Ah! celui-là peut se vanter d'avoir forcé le seuil du mystère, celui-là peut revendiquer la gloire d'avoir troublé tout son siècle. Celui-là, avec son art subtil de lapidaire et d'émailleur, a fortement aidé au faisandage de tout mon être.? Comme à toute une génération d'artistes malades aujourd'hui d'au-delà, il m'a donné le dangereux amour des mortes et de leurs longs regards figés et vides, les hallucinantes mortes de jadis ressuscitées par lui dans le miroir du temps.

Sous les frissons nacrés d'un ciel ardent et triste Fleurit, hymne adorable en sa mélancolie, La chanson des sirènes. Un incurable ennui nage dans l'améthyste De leurs longs yeux: l'ennui du dieu qui les oublie Sur ces grèves sereines.

Les Sirènes diadémées de perles et de madrépores de la fameuse aquarelle, les _Sirènes_ pareilles, dans leur groupe implacable et triste, à quelque monstrueux corail blanc dont les branches seraient mortes et vivraient!... Et c'est à cette œuvre morbide, à cet art périlleux et trouble qu'Ethal et Welcôme me pressent de retourner; c'est cette œuvre, qui m'a pénétré déjà jusqu'à la souffrance, qu'ils m'assurent être la guérison.

Et cette petite idole aux prunelles émeraudées qui ricane... Car elle a beau être muette comme la matière, j'entends plus que je ne vois son rire dans la nuit.

_Paris, 30 avril._--J'y suis allé, et le même soir... Quelle honte! Si c'était là ce qu'ils voulaient, ils ont lieu d'être satisfaits, et pleinement, car l'épreuve a réussi, et au delà de toute espérance.

J'y suis donc allé et, tout droit, sans m'arrêter à la salle du premier, je me suis fait indiquer le _Triomphe d'Alexandre_, au second étage, et je me suis longtemps absorbé devant. Je le trouvais d'ailleurs incomparable, un des plus beaux morceaux du maître. C'est, dans une splendeur et un grandiose d'architecture évoquant toute la magie de l'Inde ancienne, un mouvement de foule, une somptuosité de figures et de cortèges, de théories de chars, de palanquins et d'éléphants; toute une frise de défenses et de trompes encensant, adorant je ne sais quelle figure d'homme assis sur un trône inaccessible, une espèce d'autel monumental échafaudé sur des motifs de décoration chimérique, des dragons, des sphinx et d'énormes lotus; des monstres et des fleurs.

Des fleurs encore jonchent un sol de mosaïque; dans le fond, des eaux froides et bleues stagnent dans des viviers de marbre; des pagodes et des temples s'y doublent, taillés à même le porphyre, l'onyx et les pierres précieuses d'une haute falaise, une abrupte falaise dont l'arabesque épique terrifie et ravit. Et là-dessus règne une atmosphère inexprimable, une poussière on dirait d'or fluide et de pétales d'iris; tous les jaunes et tous les bleus baignent ce décor de féerie. Et de ces nuances, de cet ensemble et de tous ces détails s'émanent un charme et une telle douceur, une telle joie enivrée de vivre, si l'on pouvait, dans cette ambiance en même temps qu'un si poignant regret de n'avoir jamais connu ces époques et ces foules, que le dégoût vous prend de ce temps et de notre civilisation et qu'il paraît tout simple d'en mourir.

Le _Triomphe d'Alexandre_! Et Welcôme m'écrit que c'est là l'atmosphère de Bénarès!

Dans la haute salle, autour de moi, véritable musée des œuvres du maître, c'étaient, du plafond à la cimaise, les dangereux fantômes déjà connus: les Salomés dansant devant Hérode, leurs chevilles cerclées de sardoines, et le geste hiératique de leur bras droit tendu; c'étaient aussi les Saint-Marc de songe aux coupoles d'ambre clair, qui servent de décor à l'immémoriale scène de luxure et de meurtre; et puis, ailleurs, répétés jusqu'à dix fois, au pied de roches on dirait écumantes, le groupe tragique et gemmé des Sirènes, et encore Hélène errant, les yeux mi-clos, sur les murs de Troie. Et, partout, dans les Hélènes comme dans les Salomés, dans les Messalines à Suburre comme dans les Hercules chez les filles de Thestius ou dans les marais de Lerne, l'obsession des mythes antiques apparaissait, se dénonçait partout dans ce qu'ils ont de plus sinistre et de plus cruel: charniers purulents des cadavres du Sphinx, ossements blanchis des victimes de l'Hydre, monceaux de blessés, d'agonies et de râles que domine, placide et silencieuse, la figure d'Ennoïa; têtes saignantes de saint Jean-Baptiste et d'Orphée; dernières convulsions de Sémélé se tordant, consumée, sur les genoux d'un impassible Zeus..., j'errais et chancelais dans une atmosphère de massacre et de meurtre; comme une odeur de sang flottait dans cette salle. Je me rappelais les paroles d'Ethal me vantant, un soir, dans son atelier de la rue Servandoni, l'atmosphère de beauté et d'épouvante dont s'enveloppe toujours l'homme qui a tué.

Je descendais.

La salle du premier ne comptait pas moins de cadavres.

D'un monceau de corps en putréfaction une énorme tige de lys jaillissait; viride et lisse, elle montait, droite, et, dans les pétales géants de sa fleur, portait, assise, une mystique princesse, une jeune et svelte figure de sainte auréolée, tenant d'une main le globe et de l'autre une croix; et c'est de la sanie et du sang corrompu du charnier que montait la floraison miraculeuse: tous ces meurtres aboutissaient à une angélique figure de femme.

Elle aussi avait le regard vide et fixe des Hélènes et des Salomés. Je quittais le coin de la salle où le dangereux symbole glorifiait l'inutilité du martyre, et je prenais déjà l'escalier pour gagner la rue, le grand air et la réalité du dehors, quand, tout au bout de la vaste pièce, une grande composition m'attirait.

Entre les colonnades d'un temple ou d'un palais grec, des nudités de jeunes dieux se groupaient ou s'isolaient dans des attitudes passionnées et tragiques, les uns couronnés de fleurs, les autres chargés de joyaux comme des femmes, et plus nus que la nudité dans des ajustements raffinés et barbares, où leurs torses convulsés se moulaient. Et c'était une scène de banquet, de banquet interrompu, car des amphores et des plats de métal jonchaient les premiers plans, mêlés à des cadavres. Étendus sur les dalles, les corps se développaient, superbes, merveilleusement étirés dans leur chute, plastiquement raidis par la mort, car c'était aussi une scène de meurtre: le meurtre des prétendants dans le palais de Pénélope au retour d'Ulysse. Le héros s'apercevait au fond, debout dans l'embrasure d'une haute porte de bronze, et Minerve, la Pallas hirondelle de l'_Odyssée_, voltigeante et vertigineuse dans un nimbe de flammes, dirigeait les flèches de son arc.

Beaucoup déjà avaient porté, car le palais était rempli de morts.

Pour attendrir, le peintre les avait faits tous adolescents et cette hécatombe de jeunesse, de prétendants encore enfants donnait à toutes ces agonies une sensualité voluptueuse et cruelle qui fut connue de Tibère et de Néron.

Au milieu, tout un groupe épeuré se bousculait autour des lits de trois héros plus intrépides, qui continuaient de boire en attendant la mort. Ils n'avaient même pas quitté leurs coussins et, nonchalants et couchés, la coupe à la main, ils semblaient mépriser l'agonie hurlante et désespérée de leurs compagnons. Et une grande admiration me prenait de ce calme et de ce dédain parmi cette foule ruée d'épouvante.

Mais, entre toutes ces nudités divines, toutes de soies et de joyaux, deux m'attiraient, et non pas par la pureté de leurs lignes, mais par le charme impérieux de leurs faces, des faces de résolution et d'angoisse, dont les yeux hallucinés enivraient.

L'un, debout, dans un grand élan de tout son être, avait déchiré, ouvert ses vêtements pour mieux recevoir les coups, et, le ventre nu, toute sa jeune chair offerte dans un envol de draperies bleuâtres, semblait adjurer les dieux et invoquer la mort.

C'était l'adolescence même se ruant au gouffre, la soif du martyre, l'offrande d'une jeune âme héroïque au trépas!

L'autre, assis dans un coin de la salle, contre une colonne aux chapiteaux de bronze vert, élevait lentement jusqu'à ses lèvres une coupe et, tranquille, avec deux profondeurs superbes dans les yeux, buvait la mort; car la coupe était empoisonnée: un pavot surnageait à demi-effeuillé, sur le breuvage; et, à défaut de la gravité sereine du geste, la tragique illumination des prunelles l'eût dénoncée, la suprême détermination de cet amant ne voulant donner qu'un cadavre aux flèches vengeresses de l'époux.

Mais ce que je ne pouvais méconnaître et ce qui me remuait tout entier, c'étaient les yeux, les inexprimables yeux de ces deux agonies! De quel violet le peintre les avait-il noyés? dans quel vert livide avait-il trouvé leur cernure? mais ils vivaient, ces yeux, comme deux phosphorescences et comme deux calices de fleur.

Ethal ne m'avait pas trompé. C'étaient bien les yeux de mon rêve, les yeux de mon obsession, les yeux d'angoisse et d'épouvante dont il m'avait prédit la rencontre, regards plus beaux que tous les regards d'amour, parce que, devenus décisifs, surnaturels et, enfin, eux-mêmes dans l'affre de la dernière minute à vivre. Et sa théorie m'apparaissait enfin justifiée par le talent et le génie du peintre. Je comprenais enfin la beauté du meurtre, le fard suprême de l'épouvante, l'ineffable empire des yeux qui vont mourir.

TU N'IRAS PAS PLUS LOIN

_Avril 1899._--Et pour l'obsession de ces yeux, j'ai failli tuer cette fille. Oui, j'en suis là, je vais m'enivrer, m'hypnotiser de beauté devant l'œuvre d'un Gustave Moreau et je rapporte une âme d'assassin, quelle ignominie! Toute une journée je m'exalte et je m'hallucine devant les terribles phosphorences d'une peinture de poète et d'émailleur, et, le même soir, je me retrouve dans un bouge, entre l'effroi d'une rôdeuse impubère et la goguenardise menaçante d'un souteneur.

C'est la présence de cet homme qui m'a sauvé.

Sans lui, sans sa brusque intervention, j'aurais refermé sur ce cou frêle de hideuses mains d'étrangleur, car elles sont devenues hideuses, mes mains! Maintenant que, rentré enfin au logis, je les regarde de sang-froid, sous la lueur de la lampe, elles m'apparaissent déformées dans leur souplesse enveloppante, mes mains étroites aux doigts effilés et longs. Je ne leur soupçonnais pas tant de force... Elles me font l'effet de serres, maintenant que j'ai senti dans leur étau une agonie s'effarer et demander grâce. Comme le pouce est long! Je ne l'avais jamais tant remarqué.

Quand je réfléchis pourtant, je ne puis croire que la hantise des inexprimables yeux des _Prétendants_ ait pu me conduire où je suis descendu, et pourtant, quand dans cette chambre d'hôtel j'ai pris à la nuque cette fillette épeurée, c'est bien l'affre de la dernière minute à vivre que je cherchais dans ses prunelles; mais aussi pourquoi avait-elle cette forme et cette qualité d'yeux?

Je revivrai toujours cette seconde: je me suis senti sombrer dans un tel vertige de sensations et de vide que j'ai cru que je devenais un dieu, qu'une seconde nature se faisait jour en moi et que je tenais enfin l'insaisissable. Quelle piteuse et banale aventure!

Cette promenade à vau-l'eau parmi cette fête de faubourg, le relent de graillon, de sueur et de loques sales d'une sortie d'atelier sous les arbres déjà poussiéreux de cette avenue, et, parmi la flânerie éreintée d'ouvriers musant aux baraques, les allées et venues de cette gamine.

Dix-sept ans à peine, un peu de chair tendre et blonde entrevue, très blanche, par l'entrebâillement d'un caraco, la nuque dorée et les joues d'une maturité rose, déjà hâlées, d'un autre ton que la gorge et le cou; l'air encore paysan et frais malgré la livrée de la prostitution.

La mine fermée, comme attelée à une tâche, elle déambulait dans la fête, à la fois obstinée et très lasse, pas jolie, mais pire avec son air de petite vierge maussade et sa façon gauche de relever sa robe sur le drap rouge de son jupon. Une débutante, cela sautait aux yeux; quelque pauvre petite bonne débauchée de la veille et que devait surveiller, à quelques pas plus loin, la flânerie aux aguets de quelque affreux voyou.

Elle passait deux fois auprès de moi, balbutiant d'une voix indistincte quelques obscénités apprises, jetait un rapide clin d'yeux du côté des agents et repartait en chasse, évidemment étranglée de terreur et tristement novice dans son métier de rôdeuse. Sa maladresse m'intéressa et, plus par pitié que par vice, je me mis à la suivre, je lui emboîtai le pas. La petite s'apercevait de mon manège et, au coin de la rue, se retournait brusquement, me faisait face et, ses grands yeux enfin levés sur moi: «Vous payez un verre? Il en fait une soif,» jargonnait-elle dans l'affreux argot des rencontres de faubourg.

Ses yeux! Les prunelles en étaient à la fois bleues et violettes, irisées et changeantes et d'une expression si triste, si craintive surtout. Une gosse! J'eus d'abord la pitié bien plus que le désir. Moi, le duc de Fréneuse, j'emmenai dîner près d'une gare cette petite prostituée de Vaugirard. Elle était effarée, ahurie, ne croyait pas à l'aubaine de ce dîner dans un restaurant avec un client bien mis; les gens avec qui elle avait affaire étaient plus expéditifs. Je lui parlais doucement, consultais son goût pour le menu.

Jusqu'alors je n'avais regardé que ses yeux, tout au charme de leur nuance indéfinissable et profonde, peut-être déjà pris au ragoût délicieux de la terreur, car c'est de la terreur que je lui inspirais; mon amabilité, mes petits soins, ma douceur redoublaient ses inquiétudes. L'homme qui en vivait devait nous avoir suivis et nous surveiller du dehors. Elle n'avait pour moi que cabrements et reculs; les prunelles fixes, agrandies, elle avait l'air d'une petite âme en danger qui se convulse et se contient pour ne pas crier au secours; et ses effarements décageaient sourdement en moi une bête fauve, dont je sentais monter impérieusement le rut.

Oh! Néron buvant avec délices les larmes des martyrs, la volupté sinistre des Augustans jetant aux prétoriens la pudeur et l'effroi des vierges chrétiennes, les éclampsies de joie forcenée et féroce, dont s'emplissaient les lieux infâmes avant les jeux sanglants du cirque, et les jeunes filles, les enfants et les femmes livrés deux fois aux bêtes, au tigre et à l'homme!

La joie entre toutes iconoclaste et cruelle d'écraser une faiblesse et de briser une tige, la triomphante ignominie de la force se plaisant à broyer toutes les fragilités! C'est toute cette boue et toute cette fièvre qui me crispèrent les mains et me bourdonnèrent aux tempes quand, une fois dans la chambre, l'enfant aux grands yeux tristes refusa de se dévêtir. Elle n'avait pas le temps, je devais faire vite; elle demeurait chez ses parents, ils avaient dû dîner sans elle; son père était brutal, elle aurait des ennuis à cause de moi, et toutes les défaites ordinaires de ces fausses apprenties, en pareil cas.

La vérité est qu'elle avait peur, peur de moi et de mes regards qui devaient flamber, étranges; elle s'était assise sur le lit et, d'instinct, avec un geste de victime, avait croisé ses mains sur sa camisole que j'essayais de déboutonner, une affreuse fièvre au bout des doigts; et comme j'insistais, devenu brutal, elle se redressait, et, dans un mouvement d'épouvante et peut-être de révolte:--L'argent d'abord! ânonnait une voix rauque; et, souple comme une anguille, elle glissait hors de mon étreinte et se réfugiait dans un angle. Elle avait la manifeste horreur de moi.

Alors je vis rouge. La pensée que cette petite rouleuse se refusait à moi, moi, le duc de Fréneuse, l'ex-amant des Willie et des Izé Kranile, dont les caprices sont cotés et implorés chez tous les trafiquants de chair de Londres et de Paris, cette pensée m'exaspéra. Les prunelles violettes, devenues immenses, me fascinèrent et m'entraînèrent à la fois. Une chaleur de four m'affolait, suffocante; j'étranglais de rage et de désir. Ce fut un besoin de saisir ce corps frissonnant et craintif, de forcer son recul, de le broyer et de le pétrir... Et mes deux mains, saisissant la gamine à la gorge, l'étendirent tout de son long sur le lit; de toutes mes forces je pesais sur elle, lèvre à lèvre et les yeux attachés sur ses yeux.--«Sotte, petite sotte!» étouffais-je entre mes dents. Et, pendant que mes doigts s'enfonçaient lentement dans sa chair, je regardais ravi s'irradier le bleu foncé de ses prunelles, je sentais ses seins palpiter sous moi.

«Mathias! Mathias!» soufflait la petite dans un râle. Un coup d'épaule enfonçait la porte, une main m'empoignait la nuque, me soulevait par le collet de ma jaquette et me jetait debout dans la chambre.

«Eh! qu'est-ce qu'y a! Monsieur veut une purge, on fait du mal à la gosse?» Et l'homme, un ignoble zingueur, pas jeune, les joues sales d'une barbe de trois jours, avec autour du cou le foulard lâche des professionnels, me toisait du haut de ses petits yeux bougeurs, des yeux mobiles, inquiétants et inquiets de bête fauve; et puis, l'examen passé, un doigt roulé dans sa moustache, l'autre main enfoncée dans la poche de sa cotte de velours: «Eh bien, Toinette, qu'est-ce qu'il a, monsieur?»

Et, me fouettant d'un clignement d'yeux complice: «Allons, au refile.»

C'était un guet-apens, j'aimais mieux cela. J'avais pris dans la basque de ma jaquette le revolver qui ne me quitte jamais; je l'armai et, de ma main gauche restée libre, cueillant quelques louis dans mon gilet: «De la musique? goguenardai-je à mon tour en employant leur affreux argot, ça ne prend pas avec moi, je connais la chanson; la petite est mineure, n'est-ce pas? Mais je l'ai cueillie racolant. Vous êtes bons tous les deux pour la Tour, mais ça ne vaut pas même une plainte. Vous ne savez pas travailler; il faudrait que je vous dresse. Allons, la porte, rangez-vous ou Bibi va parler.» Et j'élevai mon revolver.

L'homme m'écoutait complaisamment. Mon argot l'intéressait, mes louis aussi et les bagues de mes doigts bien davantage, car il ne quittait pas mes mains du regard. Il esquissait un salut de danseur, et, la mine tout à fait obséquieuse: «Monsieur est de la haute, mais nous savons vivre. Oui, la petite est ma marmite, mais nous sommes honnêtes dans le métier. Toinette aurait marché pour cent sous, peut-être la double thune avec vous à cause des nippes, mais que vouliez-vous lui faire, à cette enfant? Vous lui avez fait mal qu'elle a crié. Quelque sale histoire de rupin! Allons, Toinette, jaspine un peu; quéque monsieur t'a fait? Laissez-la, cette enfant, qu'elle s'explique.»

Maintenant la petite, effarée, blottie contre son protecteur, balbutiait la rencontre et la scène avec de grands gestes; et l'homme, la prunelle allumée, écoutait; sa face sinistre s'était éclairée, il me considérait maintenant avec bienveillance.

«Allons, faisait-il, en raflant les trois louis que j'avais posés sur la table, je vois ce que c'est, il suffit de s'entendre. Allons, morveuse, oust, dehors, vide le plancher, gâte-métier! Faut l'excuser, c'est jeune, ça ne connaît pas la vie; il y a des gens parfois si drôles, elle a pris peur. Va m'attendre chez le marchand de vins, en bas, et fais demander Nénest, le petit imprimeur, l'apprenti qu'est avec la grosse Marie depuis dix jours, le gosse qu'elle a recueilli et qui loge chez elle; la grosse Marie, t'es donc bouchée?» et il levait la main sur la fillette, «la grosse Marie, qui fait le coin du troquet de la rue Lecourbe; dis-lui qu'elle vienne avec Nénest, amène-les chez mon marchand de vins tous deux, je descends avec Monsieur. Tiens, pour boire!», et il jetait cent sous à la petite, et quand la malheureuse fut sortie: «Suffit de s'entendre..., si Monsieur s'était expliqué... Moi, je suis dessalé, je suis pas dur, je vois les choses tout de suite, moi. Il fallait le dire, on aurait trouvé ce qu'il faut à monsieur. J'ai votre affaire.» Et, s'effaçant devant moi, la porte grande ouverte: «Prenez donc la peine, monsieur...»

En être venu là, porter imprimé sur mes traits un tel masque qu'on arrive à me chuchoter, en plein Grenelle et Vaugirard, les propositions murmurées dans les rues du Caire et sur les quais de Naples!

Et c'est devant la peinture de Gustave Moreau que j'ai été cueillir l'âme de ce masque. Où en suis-je, mon Dieu! et je n'ai même pas tué l'être qui m'a osé parler ainsi. Ethal a donc tout supprimé en moi!

DATE LILIA

_Paris, 15 mai._--«Nice. Mon procès est gagné. Le portrait de la marquise Eddy et quelques autres ont quitté Londres, il y a cinq jours; un télégramme de Rothner m'annonce qu'ils sont arrivés depuis hier en gare. Je pars en prendre livraison moi-même; le tout sera déballé et visible dans mon atelier demain soir. Venez donc faire connaissance avec cette exquise lady Kerneby, dont le divorce vient de me rendre à mes pinceaux. Elle continue toujours à mourir lentement dans le printemps bleu et or de la Riviera; son agonie lui donne des tons... J'ai hâte de rentrer à Paris ajouter quelques retouches à ma toile. Cette petite marquise phtisique m'aura posé, sans le savoir, un chef-d'œuvre. Je l'ai commencée déjà malade, je l'aurai achevée moribonde: ce sera, je crois, un peu mieux qu'une variation sur visage de femme... Elle et mon buste de cire, d'après le petit modèle napolitain, auront été les deux grandes émotions de ma vie... émotions d'art, entendons-nous; mais ce sont les plus poignantes et les plus riches en sensations complexes. Vous n'êtes qu'un dilettante, vous, mon cher duc, mais vous comprendrez ma joie et mon orgueil devant le portrait de demain.