Monsieur de Phocas, Astarté: Roman

Part 15

Chapter 153,712 wordsPublic domain

Ces enveloppes, que je froisse du doigt et que je n'ouvrirai pas, je sais trop ce qu'elles contiennent et quelles offres l'on m'y fait. Il y a des jours où la colère me monte avec des velléités d'envoyer ces lettres au procureur de la République et de purger un peu la société de leurs signataires. Il y a Poissy et Fresnes et Saint-Lazare... Mais, après tout, il faut bien que tout le monde vive, et je sais trop et par quelles expériences, quelles amours faisandées et falsifiées, hélas! vendent, sous le nom de primeurs, tous ces trafiquants d'âmes et de chairs. Mais c'est égal, après le calme et le silence angoissant de Fréneuse, cette rentrée à Paris, parmi les iris noirs d'Ethal et le cours de la Bourse de toute la prostitution de la ville, est significative et justicière. C'est le _Mane, Thecel, Pharès_ inscrit en lettres de flamme sur le mur du palais de Balthazar. Le _Lasciate ogni speranza_ du Dante ne vit pas seulement qu'à Fréneuse.

Cette veillée hostile de fleurs sinistres à mon seuil, ces fleurs que j'ai aimées jadis, aux heures d'égarement et de fièvre, ces monstres que j'ai chantés et cette correspondance honteuse de tous les courtiers et de toutes les courtières d'amour!

Je traîne avec moi ma vie. Quel châtiment!

Un soulagement pourtant dans ce dégoût: la nouvelle qu'Ethal n'est pas ici. Son absence me rassure; ses deux lettres, dont je déchire l'enveloppe presque simultanément, confirment ma délivrance. Je les lis au hasard.

Nice, 2 mars.

«Mon cher ami,

«J'ai quitté Londres. Le divorce de lady Kerneby m'a donné gain de cause. J'ai su prendre son solicitor, et l'hypocrisie anglaise, dont j'ai eu tant à souffrir, m'a servi, cette fois, contre cet imbécile de lord Edwards: j'ai bénéficié de sa condamnation en adultère. Le tribunal l'a débouté de ses prétentions sur mon portrait. Vous savez que c'est, de toute mon œuvre, la toile à laquelle j'attache le plus de prix: la marquise Eddy Kerneby est peut-être la plus jolie créature, au sens de mon esthétique, qui ait jamais vécu dans le royaume. Je l'ai encore idéalisée, exagérant sa grâce maladive et un peu funèbre. C'est ce portrait, auquel j'ai travaillé pendant près de six mois, que lord Edwards ne voulait pas me rendre, et il n'était qu'à moitié payé. L'issue de son procès arrange tout: il est aujourd'hui la propriété de la marquise. Lady Kerneby est ici, à Nice, mourante, phtisique! La pauvre créature l'a toujours été, mais les péripéties de ces derniers six mois l'ont singulièrement avancée. Si vous saviez comme elle est belle, affinée par cette lente agonie de deux ans qui, maintenant, ne sera que trop brève. Je la vois tous les jours et passe la plupart de mes soirées auprès d'elle; je l'ai rejointe ici et compte bien la décider à me céder ce portrait. Vous ignorez peut-être que lady Kerneby est la sœur de sir Thomas Welcôme (Welcôme est enfant naturel), mais elle a toujours eu pour son frère l'attachement le plus tendre, et, si j'obtiens d'elle la cession du portrait que je convoite, c'est à l'expresse condition de le donner à sir Thomas à son retour de Bénarès, où il doit être en ce moment. Quelle complication que ces familles anglaises! Si ce tableau me revient, je reprendrai mes pinceaux, et vous verrez enfin de la peinture de votre

«CLAUDIUS.»

«P.S.--La marquise, à qui j'ai parlé de vous, m'a permis de saccager en votre honneur son jardin et ses serres. Je vous adresse, de sa part et de la mienne aussi, toute une moisson de narcisses et d'iris noirs. Je sais que vous les aimez, quoique vous ne me l'ayez jamais dit. Ceux-là sont particulièrement beaux, comme gonflés d'un sang effroyablement noir: de vraies fleurs de champ de bataille. Je les adresse moins à vous qu'à la petite idole que je vous ai envoyée, il y a huit jours; j'attends encore de ses nouvelles et suis même assez inquiet sur son sort. Il serait dommage qu'elle se fût égarée en route, car, outre qu'elle est unique et d'une matière tout à fait rare, elle a toute une légende que vous savez, et ses yeux d'émeraude ont vu se dénouer un effroyable drame. Elle seule en connaît le fin mot, fin mot qu'elle vous dira peut-être, si vous lui rendez le culte qu'elle exige et vous montrez fervent adorateur.

«Je gage qu'elle aimera fort la forme et le parfum de ces iris... Je suis ici jusqu'à nouvel ordre, un peu dans la posture d'un vautour qui guette un cadavre.»

Des fleurs pour une idole? un procès gagné? J'ai ouvert la seconde lettre avant la première. J'aurais dû commencer par celle datée de Londres.

«Mon cher ami,

«J'ai quitté Paris brusquement, sans prendre congé de vous, appelé ici par un intérêt majeur: le gros scandale du divorce Kerneby m'offre un joint pour reprendre et gagner mon procès contre lord Edwards. Vous savez que ce mauvais mari détenait illégalement en sa possession le portrait que j'ai fait de sa femme. La marquise Eddy... vient d'obtenir le divorce contre le marquis: elle reprend de droit sa fortune et tout son apport mobilier. Mon tableau se trouve être compris dans les objets lui revenant. C'est ce que son solicitor, qui est aussi le mien, s'est efforcé de persuader aux juges: d'où l'urgence, mieux, la nécessité de ma présence ici. Mille et une démarches personnelles s'imposent, mais, si ce portrait revient entre mes mains, je sens que le peintre que j'ai jadis été se réveillera et que mon labeur repris fera de moi un autre homme en me redonnant le goût de la lumière et de la couleur. Priez les bons et les mauvais esprits pour que je réussisse. J'ai retrouvé ici, parmi un tas de bibelots et d'objets oubliés, une petite statuette qui vous intéressera: la petite Astarté d'onyx aux pieds de laquelle M. de Burdhes fut trouvé étranglé dans sa petite maison de Woolwich, l'idole aux yeux d'émeraude dont il voulait instaurer la religion et dont le culte, un peu sanguinaire, a valu à notre ami Welcôme les millions qui lui permettent aujourd'hui de voyager.

«Lors de la vente de Burdhes, je l'ai disputée chèrement aux marchands de curiosités de la Cité. Je me rappelle combien sa description parut vous préoccuper, le soir où je vous racontai la fin tragique de ce pauvre de Burdhes. Cette petite idole de l'Extrême-Asie possède un assez joli nimbe de mystère. Welcôme l'a connue, peut-être adorée, qui sait si elle ne lui a pas suggéré l'idée du meurtre? Car l'Astarté de Carthage et de Tyr se nomme aussi dans les forêts de l'Inde la déesse Kâlî. Incarnation des étreintes d'amour, elle symbolise aussi les étreintes meurtrières et elle étrangle dans la secte des Thugs, ses fanatiques, les Thugs, les fameux brahmanes étrangleurs du Delhi. Voici près de dix ans qu'elle est mienne, et c'est presque une amie. Permettez-moi donc de vous l'offrir en souvenir de Welcôme et de moi: ce sera un chaînon de plus dans l'invisible et forte chaîne qui nous unit tous les trois.

«Je ne sais quand je pourrai rentrer à Paris: j'ai bien peur d'être forcé d'aller à Nice rejoindre lady Kerneby, qui est là en traitement depuis le commencement de l'hiver.

«Avez-vous été voir les Gustave Moreau rue La Rochefoucauld? Je vous l'avais pourtant bien recommandé. Vous verrez là d'étranges regards limpides et fixes, des yeux hallucinés d'une expression divine; vous les comparerez aux émeraudes enchâssées dans le front d'onyx de l'idole. La nuit surtout, à la lumière des cires, vous verrez comme elles deviennent intenses.»

Le portier a monté la petite caisse dans le hall. En trois coups de marteau, elle a été ouverte, et, le foin ôté, de délicats papiers de soie doucement développés, l'aveugle statuette androgyne a surgi. C'est bien la petite idole du récit de Claudius. Voici son torse plat, ses bras luisants et frêles, sa hanche fuyante. Hiératique et démoniaque, en pur onyx noir, elle attire et reflète en elle la flamme des bougies; ses seins hardis et ronds pointent dans une lueur au-dessus du ventre sombre, un ventre étroit et plat qui se renfle à la place du sexe au-dessus d'une petite tête de mort.

La tête de mort ricane, symbolique, menaçante, triomphante des maternités et des races!

Sous son front bas, c'est l'aveugle regard des deux prunelles vertes, deux yeux d'eau morte qui ne voient pas... Dans le clair-obscur de l'antichambre, les iris noirs et les narcisses se dressent, silhouettes plus noires dans l'ombre alternées de blancheurs; leur veillée solennelle se prolonge dans l'enfilade des pièces. Tout l'hôtel a l'air d'être gardé par des fantômes de fleurs. Dehors, des fiacres roulent vers le boulevard Saint-Germain. L'haleine de tous ces calices plus forte dans la nuit fait l'atmosphère lourde, irrespirable; la petite idole ricane, silencieuse, et une angoisse m'oppresse, et une stupeur!

LA VILLE D'OR

_18 avril 1898._--Hier soir, à mon retour à Paris, c'était l'étrange accueil de toutes ces fleurs noires et de la petite Astarté d'onyx, l'énigmatique idole du sanctuaire de Woolwich, introduites chez moi par la volonté d'Ethal. C'était le souvenir de Thomas Welcôme soudain imposé par toutes ces présences, Welcôme dont la sœur naturelle agonise en ce moment à Nice, veillée, sinon guettée par ce même Ethal, et, parmi toutes ces choses funèbres, voici que, ce matin même, une lettre m'arrive de Bénarès; et son enveloppe, timbrée des Indes anglaises, contient huit longues pages d'une écriture jusqu'alors inconnue, et cette écriture est celle de Welcôme.

Est-ce un hasard? Ces deux êtres, que lie je ne sais quel passé obscur, se sont-ils, au contraire, concertés d'avance? et l'arrivée simultanée de ces fleurs, de cette statue et de cette lettre n'a-t-elle pas été combinée pour me frapper d'un grand coup?

Et pourtant combien réconfortante et différente des déprimants conseils de Claudius, la longue et lumineuse épître de Thomas! Quel appel vers la santé et la délivrance! Non, cet homme-là ne me veut point de mal.

Bénarès, 10 mars 1899.

«Que ne m'avez-vous écouté, cher monsieur et ami? A travers les émerveillements d'une terre de visions prestigieuses et de légendes consolantes, au fond de l'Inde mystérieuse des Védas, que ne m'avez-vous suivi--comme je vous le demandais, comme je vous en ai supplié presque--dans la ville de l'extase et de la lumière qu'est la très sainte Bénarès? Et dire que vous êtes demeuré en Europe, sous l'azur étroit de nos villes, avec ce besoin torturant d'expansion qui est en vous, cette soif de la vie qui est votre mal, prisonnier des inhumaines lois de nos civilisations!

«C'est ici que vous auriez trouvé la sûre guérison, dans cette atmosphère de ferveur immense, cette permanente exaltation d'une foule en prière adjurant jour et nuit une divinité presque visible dans la sublimité du décor et des ciels.

«Bénarès! La mosquée d'Aureng-Zeb et le grouillement infini du Gange sous les barques des pélerins et le pilotis des temples au «ghat des Cinq Rivières», ces lieues de palais, de mosquées et de dômes baignant dans le fleuve, et leurs innombrables escaliers descendant, de degrés en degrés, escortés de statues, dans l'or mouvant de l'eau! Car tout est d'or dans la ville sainte. D'or, le ciel d'apothéose où montent les dômes vêtus d'or et les cônes roses des minarets; d'or, les parvis, les colonnes, les auvents des sanctuaires et les images des apsaras musiciennes jaillissant, toutes en attitude d'essor éperdu, des corniches et des entablements des temples; d'or, la nudité des mendiants s'écrasant en foule sur la rive du fleuve; d'or, l'immobilité des fakirs dans l'extase; d'or, les grands vases du culte entre les mains des prêtres processionnant sur les hautes terrasses; d'or, la masse même des fidèles prostrés de degrés en degrés et de colonne en colonne dans la muette adoration de Ganga, «Ganga Djaï», la mère Ganga, la rivière sacrée, le fleuve saint entre les saints qu'ils implorent tous de leurs vœux.

«Toute l'Inde bouddhique vient aboutir ici, dans l'exaltation de la lumière et la soif infinie d'un bonheur certain, hallucinée, adorante et heureuse, heureuse dans la ferveur et dans la foi. La ferveur! Tout le secret du bonheur humain est là: aimer avec ferveur, s'intéresser passionnément aux choses, rencontrer Dieu partout et l'aimer éperdument dans chaque rencontre, désirer amoureusement toute la nature, les êtres et les choses sans s'arrêter même à la possession, s'user dans le désir effréné du monde extérieur sans même s'inquiéter si le désir est bon ou mauvais. Car toute sensation est une présence, et la splendeur des choses ne vient que de l'ardeur que nous avons pour elles. L'importance est dans le regard et non dans la chose regardée. Qu'importe d'où vienne l'extase, si l'extase nous vient? Toutes les émotions sont comme autant de portes ouvertes vers un prestigieux avenir: le devenir, voilà la religion. Les choses du passé sont déjà mortes; pourquoi s'attarder sur un cadavre? Chaque chose possédée est déjà une pourriture, et quand nous regrettons une chose, c'est déjà un germe de mort que nous portons en nous.

«S'enrichir de désirs, toute la ferveur est là, et la ferveur est une délicieuse usure d'amour.

«Et Bénarès, depuis des siècles et des siècles, agonise et se meurt dans une ferveur intense, et c'est cette ferveur même, cet extatisme halluciné de toute l'Inde qui la fait vivre et la soutient.

«Oh! le temple d'or et le saint des saints de la ville sainte, les étalages d'idoles, de lingams et de charmes amoureux de ses petites rues étroites, leur dévalement vers le fleuve, et là, parmi l'infinie succession des palais et des temples, la promiscuité effarante, puérile et charmante de ces races de l'Inde où les brahmanes, les mendiants, les idoles et les bêtes sont subis, accueillis et respectés avec la même douceur apaisée et aimante par l'âme religieuse des foules!

«Des prêtres évoluent lentement autour d'un grand taureau de pierre rouge, qui est l'emblême même de Sivâ; une femme arrose dévotement d'eau lustrale un lingam de grès et le couronne de soucis. Des vaches descendent, nonchalantes, vers le fleuve en mâchant des fleurs. On glisse dans la bouse et sur des feuilles fraîches. Un mendiant implore une image informe qui est la planète Saturne. Par intervalle, de loggias en loggias, des gongs et d'énormes tambours font rage; un grondement tonne, et c'est, dans l'air lourd, une vibration douloureuse, ardente. Des miasmes pesants montent du puits de science où réside le dieu: le relent de pourriture des innombrables offrandes végétales entassées là.

«Dans le ciel fauve, au-dessus des dômes vêtus d'or, des perruches d'émeraude entrecroisent de luisantes ellipses et s'accouplent en jacassant aux frontispices des temples. Et partout rôde une odeur de cadavre et de fermentation: l'âme inquiétante du puits de science qui contient la vie et la mort.

«Et ce sont les bateliers maîtres du fleuve, et le refrain de «Ganga Djaï» sur leurs lèvres noires, tandis que glissent à l'infini leurs larges barques paresseuses qu'une terrasse surmonte et où des familles entières vivent et meurent, bercées par le courant divin. «Ganga! Ganga Djaï!» Et dans ce refrain guttural apparaît tout le mystère des humanités différentes. «Ganga! Ganga Djaï!», c'est l'écho même de la ville sainte, et c'est aussi l'écho des siècles, la voix d'ombre des idoles ténébreuses et des temples de mystère, l'âme même de cette impénétrable terre de l'Inde.

«Et toujours les palais se succèdent, bâtis tous par des princes indous. On vous dit les noms. C'est celui du rajah d'Indore aux balcons peints de ramages bleutés, on dirait Louis XV; puis voici celui du maharana d'Oodeypore, aux murs crénelés, à la porte flanquée de deux tours comme une citadelle. Des chiens, des grosses tortues dans l'eau, des flammes autour d'un bûcher, trois silhouettes rigides dans des linges, des groupes de gens silencieux: ici on brûle les morts. Les cendres vont au fleuve, et, comme le damra de caste infâme, qui seul a le droit de fournir le feu, le fait payer fort cher, les pauvres s'en vont mal brûlés au cours de la rivière, et des milliers d'hommes se baignent journellement dans le Gange et en boivent l'eau sans scrupule; ainsi circule dans la nature la substance unique de la vie dans la mort. Et ce sont encore des terrasses et des terrasses, des grouillements de foule sur de longs escaliers. Là un observatoire ouvre sur la rivière d'élégants miradores où dorment des instruments gigantesques; ici, une ruelle sombre dévale brusquement dans le fleuve; y rêve un ascète immobile entre des singes gris et des pigeons bleuâtres, se disputant un peu de grain tombé à ses pieds.

«Plus loin, un ghat aux marches disjointes a laissé tomber un temple dans l'eau. Des colonnes, des sculptures émergent. Des fakirs stylites y dressent leur maigreur, et le remous berce des fleurs de souci dans leur ombre. Et, par-dessus le fouillis des bachots, des estrades, des bambous, des nudités ceintes d'un lambeau d'étoffe, des patères libatoires allumées d'une lueur, des chiens vagabonds et des fidèles prostrés, c'est une folle floraison de parasols de paille, plantés à tous les angles, fichés dans tous les murs, de toutes les nuances de jaune, les uns tels une poussée de champignons d'or au-dessus des échoppes, les autres à plat, au flanc d'une porte comme autant de boucliers. Mille visions changeantes toujours renouvelées; le soleil couchant les incendie. Et c'est l'atmosphère, déjà signalée, de triomphe et d'apothéose avec toutes les effluves inquiétantes venues du fleuve: relents de chair grillée, fragrances d'aromates, odeurs de cannelle, de benjoin, de souci flétri et d'érable, et toujours l'obsédant «Ganga! Ganga Djaï!» spasmodique comme un râle, tout cela dominé par des jaillissements de clochetons et de dômes, des floraisons de pierre invraisemblables, les unes pareilles à des flammes, les autres à d'énormes lotus, une architecture d'élan et de prière vers le ciel, mouvante dans la chaleur par la diversité de ses formes et toute crépitante d'étincelles dans la magnificence des soirs.

«Un de ces soirs comme en ont évoqué seuls votre Villiers de l'Isle-Adam dans le métal en fusion de son verbe, et votre Gustave Moreau dans l'embrasement gemmé de sa palette.

«Le _Triomphe d'Alexandre_... Connaissez-vous le petit musée de la rue La Rochefoucauld?... Là seulement, parmi les trésors d'une œuvre unique, vous pourrez, en vous hypnotisant, connaître la splendeur enflammée et l'atmosphère d'apothéose d'un soir de mars à Bénarès. Bénarès! J'y suis déjà depuis quinze jours et, dans l'émotion religieuse de toute une ville extasiée, tous les jours, à chaque crépuscule, j'y regarde le soir comme si le jour devait mourir.

«Quand un spectacle atteint ce grandiose dans la beauté, il semble qu'il devrait à jamais disparaître. Sous nos climats d'Europe, de pareilles émotions ne peuvent se vivre deux fois, et c'est pourquoi je vous voulais ici, pourquoi je lance vers vous ce dernier appel. Avec un cœur aimant et liquide, prêt à se répandre de toutes parts comme le vôtre, vous vous épanouirez ici dans la plénitude de tous vos désirs, ne serait-ce que dans l'exaltation de la lumière, où chaque être et chaque objet ont la vibration d'un métal et la nuance d'une fleur. Vous renaîtrez dans un ciel neuf avec un être neuf au milieu de choses complètement renouvelées, vous apprendrez à porter votre bonheur avec vous et à ne pas le demander au passé. Le passé est une charogne; c'est lui qui empoisonne tout votre moi. Vous vivrez à Bénarès dans une stupéfaction passionnée, au milieu d'une magnificence d'architectures, de races et de climat où chaque minute aura pour vous la saveur d'une rencontre imprévue et parfaite.

«C'est à ces rencontres que je vous convie. C'est parce que je les ai faites que je vous dis: «Venez.» La vie est ici ce qu'elle devrait être: un étourdissement enivré. L'aigle se grise de son vol; le rossignol s'enivre des nuits d'été; la plaine tremble de chaleur, et l'aurore rougit de joie comme la lune pâlit de volupté. C'est la civilisation qui a déformé la vie. Chez les peuples jeunes, toute émotion est une ivresse et toute joie devient religieuse.

«Le bouddhisme, qui prosterne ses foules au bord du Gange, est la reconnaissance attendrie et ravie de toute une race envers ses dieux, et, comme ce peuple est jeune, quoique millénaire, il s'use voluptueusement dans la ferveur et ne fixe que l'avenir, insouciant de goûter aux eaux croupies du passé.

«Halluciné d'espérance, il s'isole dans sa vision, absorbé dans la contemplation de la nature et indifférent aux contingences immédiates; et l'agitation des autres autour de lui n'augmente que le sentiment de sa vie personnelle.

«Le coudoiement n'existe pas pour le fakir. Oh! que nous sommes loin ici de la vieille Europe!

«Venez, accourez vite ici, mon cher duc. L'Inde vous sera une délicieuse convalescence. Vous y respirerez l'odeur du lotus éternel, comme dans ce sonnet d'Ary Renan, dont les rimes me sont revenues ces derniers jours à Bénarès, et qui contient toute la morale hindoue:

Les Brahmanes m'ont dit: «Médite les Soutras! L'accès du Grand Repos s'ouvre à la Rêverie.» Ceux dont la robe est longue et la mitre fleurie M'ont offert le plaisir et m'ont ouvert leurs bras.

Puis les nobles m'ont dit: «Suis-nous. Tu choisiras La caste qui te plaît avec la draperie Qui te sied. J'écoutais dans la léproserie Le chandala chanter: «Aime et tu souffriras.»

Et j'ai choisi d'aimer et de souffrir dans l'ombre. J'ignore mes péchés. On dit qu'ils sont sans nombre, Mais la Sagesse et l'Or n'ont point séché mon cœur.

Marchant sous l'anathème et drapé d'hérésie, Du lotus éternel j'ai respiré l'odeur Et, dans ma tasse en bois, j'ai goûté l'Ambroisie.

LE PIÈGE

_Avril._--«Avez-vous été voir les Gustave Moreau, rue de La Rochefoucauld? Je vous l'avais pourtant recommandé. Vous verrez là d'étranges regards liquides et fixes, des yeux hallucinés d'une expression divine; vous les comparerez aux émeraudes enchâssées dans le front d'onyx de l'idole. La nuit surtout, à la lumière des cires, vous verrez comme elles deviennent intenses.

«ETHAL.»

«Le _Triomphe d'Alexandre_... Connaissez-vous le petit musée de la rue La Rochefoucauld?.... Là seulement, parmi les trésors d'une œuvre unique, vous pourrez, en vous hypnotisant, connaître la splendeur enflammée et l'atmosphère d'apothéose d'un soir de mars à Bénarès!

«WELCOME.»

Gustave Moreau! C'est à l'œuvre de ce peintre que m'adressent Ethal et Welcôme comme à un médecin guérisseur. Sans s'être concertés, ces deux hommes, entre lesquels je sens je ne sais quoi d'irréparable et qui se détestent--cela, j'en suis sûr--m'envoient, l'un de Bénarès, et l'autre de Nice, au musée de la rue La Rochefoucauld comme à un merveilleux dispensaire. Et pourtant Welcôme veut me sauver, et Claudius, lui, n'aspire qu'à exaspérer mon mal.