Monsieur de Phocas, Astarté: Roman

Part 14

Chapter 143,858 wordsPublic domain

Oh! les grands labours dans la plaine et les sillons fumants dans la brume aux premiers froids d'octobre, quand hommes et chevaux s'en reviennent plus las! Chaque soir m'enivrait alors comme si j'y sentais l'odeur de la terre pour la première fois. J'aimais alors m'asseoir au revers d'un talus, à l'orée des champs, parmi les feuilles mortes, et, j'écoutais avec délices mourir au loin des voix, voix de laboureurs, bruit éteint de charroi. J'aimais aussi l'odeur des feuilles rouies, la fraîcheur de la pluie et des branchages mouillés, et mon âme défaillait toute, en regardant le soleil exténué se fondre à l'horizon pour y dormir.

O mon enfance! O Normandie pluvieuse et triste!

Et pourquoi, après tout, n'irais-je pas retrouver tout cela? Qui sait si ce calme et cette mélancolie ne me seraient pas une cure?... Oh! laver toutes les hontes et toutes les souillures de ma vie dans l'eau lustrale des souvenirs! Un bain de verdure, un bain de rosée, de ces rosées de novembre qui se changent en givre et dont le fumier des sillons s'éveille tout argenté dans l'aube, voilà ce qu'il faudrait à mon âme endolorie et faussée, à mon imagination fourbue, telle une épée fourvoyée dans de mauvais combats.

Oui, il me faut retourner à Fréneuse! J'échapperai ainsi à Paris, à son atmosphère délétère et néfaste, où ma sensualité s'exaspère, où l'hostilité des êtres et des choses développe en moi des instincts qui m'effraient, Paris qui me corrode, Paris qui me déprave et m'épouvante, Paris où je me sens des mains de meurtrier, Paris où je m'ulcère, Paris où je deviens lâche, libertin et cruel!

La petite église de Fréneuse! J'y ai été baptisé pourtant; pis ou mieux, j'y ai fait ma première communion, j'y ai suivi le convoi de ma mère. Elle repose dans le cimetière du village, un pauvre petit cimetière enclos d'un mur de terre sèche et que l'église abrite de son ombre.

Que me dira cette tombe, que je n'ai pas visitée depuis plus de six ans?

Ils reposent. La vie ardente et triste, alarmes, Chagrins, ne hante plus leur paisible oreiller. Les aubes et les nuits les baignent de leurs larmes. La vie est une tombe au détour d'un sentier.

Irai-je interroger l'ombre de ce sentier? et qu'offrirai-je à cette morte?

Je le sens, c'est la crise sentimentale qui continue. Mais il faut à tout prix que je parte: Fréneuse peut m'être le salut. Je partirai sans donner mon adresse: ce sera comme un évanouissement dans la nuit. Je disparaîtrai sans prévenir personne; il faut que personne ne sache où je suis, Ethal surtout. Son influence occulte me poursuivrait là-bas. C'est à lui qu'il faut que j'échappe. Il est le mauvais esprit de ma vie, la main d'ombre étendue sur mes actes et sur mes pensées, la main aux horribles bagues, la main monstrueuse et velue dont les pustules de nacre suintent des poisons et les lueurs, la serre de proie et d'agonie, qui étreint mon impuissance et, si je ne m'y soustrais, la pousserait au crime.

C'est affreux, ce suicide lent et les affres au milieu desquelles je me débats! Assez d'agonie! Je veux vivre! Comme Ethal triompherait s'il savait quelle terreur il m'inspire!

Et pourtant je vais briser ma vie, renier tout un passé et les joies de ce passé. Car il eut ses joies, des joies coupables, abominables, mais des joies! ce passé que je vais rompre, et cela sur la foi d'un spectre, l'inanité d'un songe!

L'image ensanglantée d'un valet de charrue tué, il y a vingt ans! Je l'ai revu encore, cette nuit, avec ses grands beaux yeux étonnés, ses yeux d'eau et sa face de hâle, la chéchia penchée sur sa chevelure claire et, au coin des lèvres, cette traînée rouge, ce flot de sang tiède monté de la poitrine et, au travers du torse, sur la chemise débraillée et toute molle de sueur, la trace de la roue: de la boue et du sang encore, mais très peu de sang, plutôt une meurtrissure qu'une blessure, le froissement et l'écrasement aussi du chariot qui passa sur son corps, son corps svelte et musclé de gars de vingt-six ans.

C'était en août. Le soir venait. On arrivait aux granges, dans la cour de la ferme, où les derniers rayons s'attardaient. Trois grands chariots chargés de récoltes odorantes, trois chariots pesants, heurtés à tous les talus, cahotés à toutes les ornières, qui, bien des fois déjà, nous avaient ramenés, au temps de la moisson, couchés sur les tas d'herbes sèches avec les autres garçons faneurs.

Nous étions juste sur le chariot du milieu. Lui, debout, une gerbe de coquelicots attachée par un lien à sa veste, gesticulait, faraud, un peu gris peut-être (la journée avait été si chaude), et sonnait de toutes ses forces dans le grand coquillage qui, en Normandie, sert de trompe aux moissonneurs. Autour de lui, étalés à même les meules, des filles et des garçons riaient, se bousculaient, du rouge de plaisir et de fatigue aux joues, de la sueur aux tempes. Et moi, parmi eux, je respirais la joie de vivre de toute la ferme, l'animation heureuse de ce beau soir.

Une roue de chariot sombrait dans une ornière: tout l'édifice des bottes oscillait et l'homme, perdant l'équilibre, tombait de haut, roulait à terre. Le troisième chariot suivait. Le conducteur peut-être ivre ne sut pas arrêter ses bêtes. Un grand cri, et l'on se précipita. Les chevaux ne l'avaient pas piétiné: ils s'étaient écartés devant l'homme. La roue avait continué de tourner, aveugle comme la matière.

Du sang avait giclé de la bouche; un peu de boue souillait la poitrine meurtrie; les grands beaux yeux, un peu stupéfaits, étaient demeurés large ouverts.

Et c'est ce mort qui m'appelle à Fréneuse! Comme Thomas Welcôme lui ressemble! Si je n'avais reconnu Jean Destreux, je craindrais que, là-bas, dans les Indes, il ne soit arrivé à l'autre quelque malheur!

LASCIATE OGNI SPERANZA

_5 avril 1899._--Fréneuse.

J'y suis revenu dans l'espoir de la guérison et je n'y ai trouvé que l'ennui. J'ai visité une à une les chambres vides, les chambres quittées depuis vingt ans; je n'ai pas eu une émotion: Fréneuse, qui a contenu toute mon enfance, m'a paru une demeure étrangère. A chaque pièce, dont le jardinier m'ouvrait les portes, l'odeur de renfermé seule a affecté désagréablement mes sens. Même dans la chambre où ma mère a vécu les derniers mois de sa vie, je n'ai ressenti que la sèche et froide hostilité d'un vieux logis provincial, parcouru pour la première fois par un héritier de hasard.

La femme du jardinier entr'ouvrait un peu les persiennes closes: un peu de soleil tombait par l'interstice, éveillant la poussière sur les marbres des commodes, tandis que dans l'enlinceulement des housses, la rigidité des sièges se rencognait dans l'ombre. Dans le grand salon je remarquais que la rosace du plancher était pourrie et que ses lamelles de thuya cédaient; le guéridon du milieu en était un peu penché, dérangeant ainsi l'harmonie glacée d'une vaste pièce rectangulaire et figée dans ses tentures d'un vert ciguë brochées de lyres d'or.

Au premier étage, un relent d'éther était resté, tenace, dans les boiseries d'un cabinet. Machinalement, j'ouvrais une toilette. Des flacons de pharmacie, vides, y étaient encore rangés sur une tablette; j'en lus les étiquettes. C'était une des petites pièces, où le caprice excédé de la malade aimait à aller reposer sa souffrance, loin de la chambre accoutumée, une des officines aussi où elle pansait son mal. Dans un tiroir, que je tirais, un petit éventail à branches de nacre et tout micacé de paillettes reposait sur un lit de roses sèches, parmi des rubans d'un lilas tendre maintenant fané, et parmi ces rubans j'effleurais un portrait, une photographie d'enfant jaunie, effacée, presque brumeuse et dans laquelle je n'ai pas voulu me reconnaître.

Et, le soir, seul dans la grande salle à manger ornée de bois de cerf et de panoplies de chasse, accoudé sur la nappe, devant une tasse vide j'ai attendu très avant dans la nuit qu'une émotion ou qu'un spectre surgît de toutes ces choses qui ont été ma vie! J'espérais qu'une larme me monterait aux yeux, qu'un frisson, fût-il de crainte, étreindrait et ferait battre un peu ce qui autrefois fut mon cœur.

L'ombre de Jean Destreux viendrait-elle, elle, dont l'apparition m'avait conduit ici?

J'écoutais un grignotement de souris dans la boiserie, excédé et penaud de me trouver là, dans cette demeure inhabitée et triste, seul dans le silence de la campagne endormie; mais l'Inconnu que j'attendais, la grâce des larmes implorée ne se manifesta pas. Quel homme suis-je donc devenu? Une âme s'est séchée ou figée en moi qui jamais ne refleurira; c'est comme une faim et une soif de jouir et de souffrir autour d'une chose pétrifiée et durcie. J'aurais tant voulu être ému, effrayé! Une larme, un effroi, et c'était toute une nouvelle orientation de ma vie, une porte ouverte sur l'avenir! C'est cet avenir qui se jouait, et je n'avais même pas la légère étreinte d'une petite angoisse, mais la parfaite conscience de ma tentative inutile, de ma démarche un peu bébête et de ma présence ridicule dans l'abandon de ce château désert.

Et puis une heure a sonné à l'église du village et je suis sorti sur le perron respirer l'air froid de la nuit. Un chien a aboyé dans une ferme, et des grognements ont répondu du chenil. Je suis descendu aux écuries, j'ai détaché deux Pont-Audemer et je me suis enfoncé avec eux dans le parc.

Les grands arbres sommeillaient immobiles, encore squelettes (le printemps est si tardif en Normandie!) mais le ciel semblait de lait, tant il était ouaté de nuages sous la coulée des rayons de lune..., oui, une source de lait lumineux filtrant dans le brouillard! Quel calme et quelle solitude! On n'entendait pas bouger une feuille, mais une odeur de jeune écorce et de mousse humide emplissait tout le parc de fraîcheur. Nous sommes revenus par le potager. Les vitres des châssis brillaient doucement sous la lune, et j'eus une minute l'envie d'y rafraîchir mon front qui brûlait.

Comme leur nacre bleuie devait être froide, froide comme les vitres de mes croisées quand, déjà adolescent, durant mes nuits de fièvre et de puberté, je me levais de mon lit et courais, pieds nus, appuyer ma tête à leurs parois humides!

Mes désirs alors, à voir l'immense ciel tranquille, s'évaporaient comme des brumes. Qu'étaient, auprès de l'effroyable usure actuelle de ma chair et de mon âme, ces fièvres éphémères de mes jours passés?

Et je suis rentré à l'aube, épuisé de fatigue et trempé de rosée, meurtri, endolori, rempli de lassitude physique et lourd, comme d'une humeur, de mon indifférence, de ma morne impuissance à pleurer et à souffrir!

Qui fera donc crever cet abcès de rancœurs et de tendresses avortées, ce ganglion gonflé de passions étouffées et de douleurs mortes? Quel forceps, quelle éclampsie atroce et salutaire me délivrera de cet abominable et pesant fœtus d'âme?

Qui me rendra le don des larmes? Je serais sauvé si je pouvais pleurer. Ce commencement d'émotion de ma nuit à Montmartre, dans ce bouge à trois francs de la rue des Abbesses, si je pouvais le retrouver!...

_Fréneuse, 6 avril 1899._--Aujourd'hui, ç'a été le lamentable et piteux défilé des fermiers, du curé et des autorités du pays. Tout se sait dans ces trous de campagne: on n'a pu cacher ma venue, et le village est besoigneux. Et toute l'avarice et l'astuce normandes à l'affût de l'aubaine sont venues quémander et se plaindre au château.

J'ai donné cinq cents francs au curé et diminué les baux de trois fermiers; mais je n'ai reçu ni le maire, ni l'instituteur, qui voulaient m'emmener visiter les écoles... Les nouvelles écoles, bâties sur les plans d'un architecte de Paris, quelque monstrueuse construction moderne, si j'en juge par les grands toits prétentieux qui déshonorent désormais la gauche du parc.

Leurs écoles! Je n'ai même pas voulu retourner à la ferme. Il m'a suffi d'entendre le gérant m'énumérer les améliorations faites pendant mon absence à la demande des tenanciers: canaux et caniveaux, toits d'ardoises en remplacement des toits de chaume, étables et laiteries modèles, piscines dallées pour baigner les chevaux: quarante mille francs réservés, depuis trois années, sur les baux pour moderniser et pour mettre au goût du jour les anciens locaux.

Non, je n'ai pas voulu retourner à leur ferme. Jean Destreux n'aurait pas été Jean Destreux sous la charpente neuve d'un toit d'ardoises, entre les murailles pavées de faïence d'une écurie anglaise, entre des boxes de pitchpin au lieu des anciens bas-flancs des chevaux. C'est l'atmosphère qui crée les êtres, et, quand on la détruit, on abolit jusqu'à leur souvenir. Je ne suis pas venu ici pour tuer un spectre; je n'ai pas même eu cette peine, puisque, dès mon arrivée à Fréneuse, tous les spectres se sont évanouis.

Comme ce pays est laid et triste en avril! Le printemps y grelotte, hésitant et âpre. Toutes les giboulées de mars sont encore en suspens dans l'air, la végétation tardive; et, par la tristesse des hauts plateaux, les labours ondulent à l'infini sous la maigre poussée des jeunes seigles et des blés verts. C'est l'enfance des récoltes, mais une enfance rachitique et souffreteuse sous la bise aigre et la menace d'un ciel éternellement couvert. Oh! l'aspect pierreux et cru des ciels normands à la fin de mars! C'est leur incurable détresse qui, apparue dans l'imposte des hautes fenêtres de Fréneuse, a attristé toute mon enfance et m'a rendu l'âme malade de cet étrange désir que j'ai toujours gardé de sensations acides et de pays d'ailleurs!

C'est comme Fréneuse! Comme l'enfilade des pièces, quittées si vastes, m'a paru mesquine! Ce parc, dont les futaies m'attiraient jadis mystérieuses et bruissantes, n'a pas trois hectares; il tiendrait dans ma main. Au bout de chaque allée, on aperçoit les champs. C'est la monotonie de ces guérets qui enlise et vous effrite l'âme.

On est dans ce Fréneuse comme dans une île battue par une mer de labours, et je comprends d'où venait cette pesanteur d'orage où je respirais à peine, où j'attendais je ne sais quel miracle qui déchirât l'atmosphère d'angoisse de ces sillons et de ce parc. Je m'y sentais enfermé, captif comme dans un phare, et la présence infinie des plaines m'y donnait le mal d'au-delà, dont on souffre au bord de la mer!

La mer! Les prunelles d'eau de Jean Destreux! C'est parce que ces yeux-là avaient en eux tout ce que je désirais et que j'ai cherché depuis et que je poursuis encore, qu'il sont demeurés dans mon souvenir. Ils ont été la première révélation d'un impossible bonheur: le bonheur de l'âme! Ce sont les yeux de pureté de mes années d'ignorance, et ce n'est qu'après m'être dépravé et corrompu au contact des hommes, que j'ai convoité follement les yeux verts. La hantise de ces prunelles glauques est déjà une déchéance. Avec quelle fixité d'adoration effrayante j'aimais et je désirais les êtres et les choses quand j'étais enfant! Le secret du bonheur eût été peut-être de les aimer tous sans en préférer aucun!

Chaque créature indique Dieu, aucune ne le révèle, ai-je lu quelque part. Dès que notre regard s'arrête à elle, chaque créature nous détourne de Dieu.

_Même jour, neuf heures du soir._--Tantôt, en revenant du cimetière, j'ai fait un grand tour pour ne pas avoir à traverser le village. J'ai voulu éviter les commères au seuil des portes, la sortie des enfants de l'école et la parlotte des hommes devant le bourrelier et la forge du maréchal-ferrant. Il me semblait qu'ici-même mon horrible réputation m'avait précédé et suivi; une irritation m'a pris en prévision des rires niais et des chuchotements, et j'ai rasé les haies, en suivant derrière les maisons.

Du côté de Castel-Vieux, une roulotte de saltimbanques était arrêtée en plein champ. Dehors, une femme faisait la cuisine sur un petit poêle de fonte. Tranquillement assise sur une chaise, elle surveillait la cuisson du repas du soir; du linge encore humide séchait aux fenêtres de la voiture. Et deux enfants, deux gosses à moitié nus, avec de superbes yeux noirs, lutinaient une chèvre qui devait être de la famille. Des petites mains terreuses pétrissaient avidement les mamelles, et des bouches cherchaient à en saisir les pis.

Le ciel s'attendrissait dans le crépuscule, barré, au-dessus des plaines, d'un trait de cinabre; le vent s'était apaisé. Et, dans cette tiédeur et cet amollissement du soir, une silhouette d'homme s'approchait, déformée par un sac de pommes de terre qu'il portait sur l'épaule. Et, silencieux, l'homme baisait la femme au front et puis, lâchant son sac, dégageait la chèvre, s'emparait des deux petits, les embrassait éperdument. C'était un grand homme mince à la face hardie, illuminée de dents très blanches, l'air sombre et joyeux à la fois; il sentait la sueur et la poussière, mais comme un parfum de genêts était demeuré dans ses haillons. Il me toisait insolemment du regard et m'éclatait de rire au nez, tout en baisant goulûment ses gosses. Je m'étais arrêté pour le regarder.

Je repris mon chemin sans rien dire, me répétant à voix basse cette phrase d'André Gide dans les «Nourritures terrestres»:

«Je me suis fait rôdeur pour pouvoir frôler tout ce qui rôde; je me suis épris de tendresse pour tout ce qui ne sait où se chauffer, et j'ai passionnément aimé tout ce qui vagabonde.»

Tout à l'heure, après mon dîner solitaire, en tête-à-tête avec moi-même, je suis entré dans la bibliothèque et j'ai pris au hasard un volume pour tromper mon ennui et attendre le moment de me coucher. Il s'est trouvé que c'était le Dante, un tome en italien de la «Divine Comédie». J'ai feuilleté au hasard et suis tombé sur ce passage:

Lasciate ogni speranza...

(Laissez toute espérance.)

Il y a de l'écho dans Fréneuse.

ENVOI DE FLEURS!

_Fréneuse, avril 1899._--Mes malles sont bouclées. Dans une heure, j'aurai quitté Fréneuse et, dans cinq heures, je serai à Paris. Je ne peux plus! je ne peux plus!

Cette solitude m'étouffe, ce silence me pèse. Oh! mes affres de cette nuit devant la tranquillité morte de ce village et de ces plaines! A Paris au moins, on sent l'haleine de tout un peuple endormi; tant de luxures y veillent, tant d'ambitions, tant d'inquiétudes et tant de haines! Ici toute une humanité harassée tombe dans le sommeil comme dans un trou. Oh! la léthargie de ces fermes, de ces hameaux muets sous ce vaste ciel et l'effarante angoisse de tous ces points noirs dans la nuit, sans une seule lueur indiquant la vie!

Accoudé à la fenêtre ouverte, j'avais la sensation d'être dans un cimetière, seul, à l'abandon, oublié dans une panique au milieu d'une province vidée par une peste. Il me semblait que tous ces villages ne se réveilleraient plus. Et c'étaient un besoin violent, impérieux de m'affirmer de la vie, des envies de morsure et de baiser qui me faisaient la bouche sèche, avec, dans tous les membres, des rages d'étreindre et de palper qui me crispaient douloureusement les doigts.

Si j'avais encore possédé les communs comme jadis, je serais descendu trouver une fille de ferme. Dans une ville on sait où aller quand la frénésie vous prend. J'ai déjà connu ces crises d'hystérie atroce. Il y a déjà deux ans que je n'avais eu pareil accès, et il a fallu que je vienne à Fréneuse pour réveiller l'horrible mal. Et j'étais venu chercher ici le calme! j'avais cru que ce pays me serait un refuge!

La solitude! Le silence! Quelle formidable excitation, au contraire, pour les mauvais instincts! Toutes les floraisons vénéneuses de l'âme y poussent une sève exaspérée par l'ennui, et c'est dans la cellule des moines que le Mauvais livre aux consciences ses plus rudes combats.

Le temps d'écrire ces quelques lignes, hâtivement, sur mon carnet, d'y constater irrémédiablement ma déchéance, et le temps marche; les postiers du grand break piaffent devant le perron, j'entends descendre les bagages. Dans dix minutes, nous serons partis.

_Avril, Paris._

Thyrses de crêpe éclos en calices funèbres, Je suis, fiers iris noirs, épris de vos ténèbres. Fleurs d'angoisse et de songe, un monstrueux désir Gonfle vos tiges d'ombre et les fait à plaisir Vibrantes d'un étrange et lourd ferment de vie. Vous vivez dans la fièvre, étant inassouvie, Et bien plus fortement, le Mal étant en vous, Que les autres iris, les chastes et les doux. Une lente agonie étreint vos cœurs hostiles. Vous êtes à la fois cruelles et subtiles, O douloureuses fleurs de lune et de velours: Les projets avortés, les rancunes farouches, Les mornes trahisons des regards et des bouches Sommeillent dans la nuit de vos pétales lourds. Turgides floraisons d'un jardin de supplices, Mon âme trouve en vous des sœurs et des complices De son rêve obsédé d'effarantes amours!

Ces vers, je les ai commis au temps de ma jeunesse, à la gloire des iris noirs (car, moi aussi, j'ai été un peu poète aux environs de ma vingtième année: l'apparente complication du jeu des rimes et des rythmes devait séduire mon âme puérile et complexe, amuser de ses difficultés vaincues l'enfant barbare qui fut toujours en moi). Les iris noirs! Et il faut que ce soit leur souvenir qui m'accueille au retour.

Une main inconnue a fleuri de leurs monstrueux calices tout le rez-de chaussée de la rue de Varenne. De l'antichambre au petit salon qui sert ici de parloir c'est, à travers l'enfilade des pièces, une inquiétante floraison de ténèbres, un jaillissement muet de larges et longs pétales de crêpe grisâtre, l'air de chauves-souris figées dans l'éclosion d'une fleur. Il y en a dans les grands vases cloisonnés du hall, il y en a dans les urnes de sèvres blanc du grand salon et dans les Satzuma de mon cabinet de travail. Des narcisses entêtants se mêlent à leurs calices par touffes, et c'est comme une pluie d'étoiles lumineuses et candides dans tout ce deuil extravagant et noir.

Le suisse m'explique qu'elles sont arrivées l'avant-veille de Nice: un envoi de cinq bourriches de fleurs, et qu'il a pris sur lui de les déballer et de les ranger dans des vases. L'expéditeur est M. Ethal... Ethal est donc à Nice? Depuis quand? D'ailleurs, il y a un autre envoi d'Ethal, m'apprend le portier: une petite caisse a précédé de huit jours cette avalanche de fleurs, mais la caisse vient de Londres, et, comme elle portait «personnelle et fragile», en anglais et en français, sur toutes ses faces, à l'office ils n'ont pas osé l'ouvrir et ont attendu mon retour. Il y a aussi pour moi un monceau de lettres. «Il y en a une de Londres, une de Nice, où monsieur le duc trouvera sans doute l'explication de ces envois.»

Il est onze heures du soir, et je tombe de sommeil; mais ces fleurs et l'envoi de cette boîte mystérieuse ont éveillé ma curiosité, et, les nerfs fouettés, tout à l'envie de savoir, je ne songe plus à dormir. «Qu'on monte cette caisse ici.» Et, d'une main fébrile, je cherche dans le plateau encombré de lettres celles de Claudius... Quel courrier! Je suis demeuré à peine six jours à Fréneuse et je retrouve plus de trente lettres au retour. Je ne sais que trop d'où elles viennent: entremetteuses, tenanciers d'hôtel louche, matrones et rabatteurs, toute la vorace et vénale armée du vice acharnée sur mes pas, telle une meute, et, depuis des années, embusquée dans mon ombre pour essayer d'animer mon ennui, d'attiser mon désir.