Monsieur de Phocas, Astarté: Roman
Part 12
Suivaient les hommes politiques dans les loges des muses gouvernementales et sémites, ceux dont on cite les prix tarifés d'abstention et d'amendement, les grands journalistes à tant l'article, ceux qui, pour cinquante louis, loueront la pièce ou n'en parleront pas, et les rancuniers, ceux qui dénigreront quand même, parce que la direction a rendu le manuscrit ou l'étoile de la troupe l'invitation à souper, quand ce n'est pas le carnet de chèques.
Et dans le troupeau je reconnaissais, svelte et cambré dans son frac à revers de moire, du Bois-Evrard, le beau du Bois qui exploite les filles et se bat pour elles au besoin; de Marsonnet, le peintre qui a épousé sa maîtresse sans réfléchir que la fortune de Nina Marbeuf était viagère et passait à sa mort aux trois enfants, qu'elle a du baron Harneim; Destelier, l'éditeur qui n'édite que des dreyfusards, et Dorimo, son confrère, qui n'édite que des nationalistes, mais qui tous deux lancent en dessous main, l'un les livres de Gyp, parce que Gyp rapporte, et l'autre, les pamphlets d'Ajalbert, parce que le pamphlet, à l'étranger, ça est du pain; toutes les hypocrisies et toutes les audaces, toutes les honorabilités en façades, dont l'intérieur est en lézardes, depuis les épouseurs de dots adultérines, de par les millions de pères naturels juchés dans une austérité scrupuleuse et tardive, jusqu'à de Saint-Fenasse, qui tire aux courses les chevaux que lui fait monter son frère, et Marforade, le poète anarchiste aux gages de Fraynach, qui reproche à Moreuse d'aimer l'armée à l'École militaire et vit dans l'intimité d'un masseur; et, alors, venu pour la divette du théâtre, cette délicieuse et fragile Éva Linière, ses grands yeux d'ange de Gozzoli, effarants, effarés, sauvages et prometteurs et si drôles à trouver dans sa face de gavroche, tout le Lesbos des premières, toutes les femmes damnées qu'attire à nos spectacles le charme alliciant des professionnelles du travesti; et c'était, blanche de sa beauté grasse et blonde d'Irlandaise, Maud White, dans la loge de l'Altorneyshare la vieille duchesse de la soirée d'Ethal, plus recrépie d'onguents et plus spectrale que jamais sous les pustules nacrées d'une armature de perles, qui faisaient ses vieilles chairs verdissantes, la vieille Altorneyshare avec le frère et la sœur.
Dans une baignoire, la gorge lourde de la marquise Naydorff voisinait avec la taille épaisse d'Olga Myrianinska: la Slave et la Sicilienne, acoquinées par les mêmes goûts, étaient là aussi pour les épaules gamines et le visage amaigri d'Éva Linière, cinglante d'éphébisme dans un Polyte de l'«Orestie.»
Cette Éva! c'est pour elle aussi que Muzarett, le svelte et fin poète grand seigneur, cambrait là, dans un fauteuil, son torse, on eût dit, corseté et sa petite tête ridée et inquiète. Le Delabarre, le musicien qui les affole toutes, l'accompagnait; les deux ennemis avaient fait la paix, réconciliés dans le culte équivoque et capiteux de l'actrice.
Je reconnaissais là aussi tous les Anglais gourmés et lustrés de la soirée de Claudius. Disséminés dans la salle, mais reconnaissables à leurs faces poncées et lourdes, on eût dit tirées par des mâchoires pesantes, ils communiaient tous, eux aussi, dans la religion nouvelle et c'était comme la célébration d'un rite dans toute cette salle, où les jambes menues de l'actrice tenaient en haleine tous les hommes et toutes les femmes dans l'attente et l'espoir d'un accident de maillot.
Et devant tous ces spectateurs à groin de porc et ces spectatrices à face convulsée de goule, le souvenir d'une eau-forte de Rops s'imposait, une effroyable et justicière eau-forte, où la Luxure, la Luxure impératrice du monde, est stigmatisée sous les traits d'un squelette couronné de fleurs, mais un squelette on peut dire sirène, car au-dessous des vertèbres du torse s'épanouit une croupe charnue, et deux jambes fusent, deux jambes rondes de statue ou de danseuse, qui épousent les reins en forme de beau fruit.
Et, comme la vision se précisait obsédante, l'actrice en scène devenue pour moi décharnée avec la tête de mort apparente sous la face, et les jambes et les reins demeurés seuls eurythmiques et charnels, et que je me sentais sombrer dans la terreur devant ce spectre concentrant sur lui les yeux vides et fous de toute une salle de masques; une femme entrait dans l'avant-scène de gauche et, tous les regards, toutes les jumelles s'étant tournés vers elle, je subissais malgré moi l'effluve magnétique et dirigeais mes yeux vers la nouvelle venue. C'était une longue et svelte jeune femme toute pâle dans une exquise toilette bleu pâle, qui la faisait plus pâle encore!
Pâleur inquiétante d'hostie, visage d'un ovale aminci à l'expression spirituelle et souffrante, les yeux comme agrandis, d'un outre-mer tournant au noir, dans des cernes bleuis, meurtris, tachés de nacre, elle personnifiait, l'étrange et fragile créature, la psychique beauté du vingtième siècle. Où avais-je déjà vu ce nez délicat aux narines mobiles et vibrantes et le halètement de cette poitrine plate, de cette taille trop mince sous les plumes légères de l'éventail, où ce sourire d'émail incisif et charmant, ce rire du bout des dents entre le rouge des lèvres?
Et tous les yeux dévoraient cette pâleur, toute la luxure de cette salle buvait le philtre de cette beauté de fièvre et d'agonie. C'était, dans les prunelles et les sourires allumés, la même excitation qui, tout à l'heure, avait salué l'entrée de l'actrice en scène et, une minute avant, soulignait les déhanchements et les gestes osés du travesti.
Un homme et une femme accompagnaient la créature à la robe bleu pâle, et dans l'homme je reconnaissais le mari, un mondain de lettres, sans moins de talent que les gens du métier, mais sans plus non plus. La femme était la princesse de Seiryman-Frileuse, l'archimillionnaire yankee que sa dot a imposée au faubourg, la petite tête de passion et d'énergie déjà remarquée dans l'atelier d'Ethal.
«La jolie Mme Stalis avec la princesse de Seiryman... Alors, elle aussi?»
Toutes les androgynes de la salle tenaient leurs jumelles braquées sur l'avant-scène et détaillaient l'Américaine et sa nouvelle amie, les unes admirantes, les autres dénigrantes, toutes mordues dans leur chair par la même hystérie et par le même désir; les hommes, eux, lorgnaient et souriaient, ayant compris.
Sur la scène, Éva Linière continuait de cambrer une anatomie de jeune page dans le maillot mauve étoilé d'argent mat d'un Oreste d'opérette, hellène de Montmartre et très grec d'Asie.
«Tous marchent, toutes et tous, ricanait à mon oreille Ethal dont j'avais totalement oublié la présence, anesthésié dans la stupeur du spectacle ambiant et des visions suggérées, tous et toutes, comme l'affiche.»
«Paris qui marche» était le titre de la pièce, une idiote revue à grand spectacle, toute en décors et en nudités féminines.
--«En effet, remarquez, Éva Linière ou la petite Mme Stalis, c'est le même genre de beauté gracile et poitrinaire, le même charme de chlorose et le même piment maladif, Vénus de Père-Lachaise, chairs en verre de Venise, l'attrait de la fragilité où s'allume la brutalité pressée et jouisseuse des brasseurs d'affaires, des agioteurs et des parvenus.....
«A ces arrivés d'hier il faut des mièvres élégances de fin de race; la sensation se décuple à la pensée qu'ils brisent et meurtrissent des délicatesses de duchesses ou de vierges: broyeurs d'or et broyeurs de chairs, remueurs de monde et cueilleurs de lys...
«Nous qui sommes des raffinés, nous y sentons surtout l'odeur du cadavre. Il ne faudrait pourtant pas s'emballer; je connais la délicieuse apparition de l'avant-scène. Mme Stalis possède la solide santé, Éva Linière aussi. Cette pâleur, cette langueur d'attitude, cet état fébrile des yeux et des lèvres sont des masques voulus. C'est par la douche, un régime de maison de santé, la marche le matin et les longues heures de repos, le jour, sur la chaise-longue, que cette Séraphita des premières et que cet éphèbe de beuglant parviennent à cet aspect chimérique et charmeur.
«La beauté précieuse de Mme Stalis est la raison d'être du talent de son mari, qui promène à travers les salons ce spécimen de fleur rare; la phtisie cultivée de la petite Éva excite le client et achalande la maison. Le public en a pour son argent, et chacun fait ses affaires. Regardez-moi cette salle affolée sur ces deux maigreurs! Où les anarchistes ont-ils la tête, quand ils vont poser leurs bombes dans les cafés, à l'entrée des gares!
«Voyez-vous le bouquet, dans une salle comme celle-ci! Les âmes et les choses y sont-elles assez mûres pour la bouillie finale! Et vous avez encore des pudeurs, des hontes de vous-même, et des timidités! Franchement, vous retardez, mon cher!
«Regardez. Nous sommes à Rome!»
LES MILLIONS DE SIR THOMAS
Avant-hier soir, dans l'intimité du tête-à-tête et le silence de l'atelier d'Ethal, je me suis fait raconter en détail la fin mystérieuse de M. de Burdhes, dans laquelle fut si bizarrement compromis sir Thomas Welcôme, Welcôme qui vit, du jour au lendemain, se fermer devant lui tous les clubs de Londres et promène maintenant à travers l'Asie les millions de M. de Burdhes et la tare d'une réputation à jamais sombrée.
Dans ce bar où Claudius m'avait traîné, cette nuit de l'autre mois, pour entendre Harry Moore raconter l'aventure, nous n'avions pu tirer du gros entraîneur que de balbutiants propos d'homme ivre, idioties obscènes coupées de lourds hoquets et de jurons saxons. Cet apoplectique ivrogne avait vomi sur Thomas sans l'atteindre, et les salauderies éructées à propos de Welcôme avaient souillé mon imagination et attristé mon souvenir, sans pourtant détruire la mélancolique et noble image que l'Irlandais avait laissée en moi. Les insanités de ce bookmaker soûl m'avaient seulement mis en défiance et juste assez inquiété pour atténuer mon regret de n'avoir pas suivi Thomas dans son exode dans l'Inde; car, en somme, cet ignoble Harry Moore n'avait rien articulé de précis.
M. de Burdhes avait été trouvé assassiné dans une petite maison des environs de Londres où Welcôme avait l'habitude de se rendre et où tous deux et d'autres encore se retrouvaient, soi-disant pour célébrer les rites d'un culte inconnu rapporté de l'Extrême-Orient par M. de Burdhes.
Cet excentrique avait la prétention d'imposer au monde une religion nouvelle, et le jeune Welcôme, alors dans la fleur de ses vingt-trois ans, était non seulement un des affiliés de la secte, l'adepte favori, le disciple préféré de l'original instigateur du culte, mais il en était aussi héritier; si bien que, le matin où M. de Burdhes fut trouvé étranglé dans le sanctuaire de Woolwich, sir Thomas Welcôme héritait de dix millions... Il est vrai que le jeune Irlandais avait passé cette nuit-là au cercle et qu'un éclatant alibi déroutait tout soupçon, mais la mort tragique de M. de Burdhes ne le mettait pas moins, à vingt-quatre ans, à la tête d'une des grosses fortunes des Trois-Royaumes; et, invoquant la fameuse théorie criminelle du _cui prodest_, toute la société s'arma de rigueur vis-à-vis du jeune millionnaire. Ce fut l'exclusion d'emblée des clubs et des salons.
D'ailleurs, le meurtrier de M. de Burdhes ne fut jamais retrouvé. J'écris «monsieur» parce que Anglais ou plutôt Hollandais d'origine, mais habitant Londres depuis des années, de Burdhes avait eu cette originalité suprême de se faire naturaliser Français, option de nationalité qui lui attirait l'universel mépris de Londres. Mais les fêtes qu'il donnait, trois fois par an, dans Charing-Cross, et son excentricité même de fondateur de religion l'imposaient malgré tout à un monde de morgue et d'élégance, épris de faste et d'individualités violentes. L'Anglais a le plus grand respect de la liberté d'autrui: toute manifestation d'énergie et de personnalité est faite pour lui plaire, car elle satisfait en lui un goût d'indépendance inhérent à la race, et c'est déjà être Anglais que de mépriser les idées et les mœurs adoptées par les autres pays; mais c'est l'être tout à fait que de se distinguer et se particulariser par des manies affichées et l'insolence d'habitudes bien à soi.
M. de Burdhes réalisait toutes les conditions requises pour intéresser et même garder la faveur de Londres, quoique naturalisé Français; mais se permettre de mourir assassiné et, du même coup, faire millionnaire un Irlandais sans fortune et d'une compromettante beauté de pâtre grec... La société de Londres fit payer à Welcôme et le scandale de la fortune imprévue et celui de la fin mystérieuse; le cant anglais, qui avait supporté le disciple de M. de Burdhes, n'en accepta pas l'héritier... Thomas Welcôme dut voyager. Les voyages, c'est l'exil volontaire. Il voyagera toujours maintenant.»
Et, sans trop préciser ses insinuations, mais avec un art félin dans le sous-entendu et le dangereux emploi des hypothèses, toute une science trouble du jeu des probabilités, Ethal, devenu semeur de doutes, Ethal, de son débit monotone et lent, comme détaché, achevait de m'emplir d'épouvante et d'émonder mes dernières illusions.
C'étaient maintenant des particularités sur ce M. de Burdhes et la petite maison du crime; le peintre semblait étrangement s'y complaire.
Une espèce de dormeur éveillé que ce grand seigneur hollandais, toujours abruti d'opium et qui semblait avoir, dans ses yeux vitreux et son teint exsangue, gardé toute l'opprimante léthargie des poisons d'Orient...
Dans les derniers temps de sa vie, ce de Burdhes combattait ses terribles besoins de sommeil par des courses folles, de véritables marches forcées prolongées très avant dans la nuit, au bord de la Tamise, le long des quais, par les rues désertes du West-End et de White Chapel même, les quartiers les plus dangereusement solitaires. Claudius l'avait beaucoup connu, et quand on évoquait devant le maniaque le péril de ces promenades nocturnes: «J'en ai vu bien d'autres en Orient, répondait-il avec un haussement d'épaules; il ne peut m'arriver rien, à moi. Et puis j'aime les aspects de coupe-gorge, le sinistre moderne du fleuve après minuit et l'abandon de ces quais, de ces avenues.» Et c'était, avec un pétillement dans les yeux, une description presque amoureuse d'une lueur falote de réverbère, d'un angle de rue suspecte ou d'un cab immobile arrêté sur la berge et se reflétant dans l'eau; puis il s'arrêtait tout à coup, comme en ayant trop dit, et rien n'était plus tristement éloquent que ses silences.
Ce de Burdhes aimait passionnément le silence et la nuit!
Est-ce dans une ces périlleuses sorties que de Burdhes fut victime de quelque agression nocturne? La complicité d'un des initiés de la foi nouvelle ouvrit-elle au contraire le pavillon de Woolwich à des assassins anonymes? Mais le mystère qui enveloppait sa vie se fit encore plus dense autour de sa mort.
Ce fut une fin tragique, obscure, fleurant à la fois le crime et l'au-delà. Le meurtre, en tout cas, fut commis par un être au courant des pratiques et des habitudes de la victime, car M. de Burdhes fut frappé au milieu de ses dévotions, une nuit qu'il s'était rendu à la petite maison du culte et y veillait pour l'accomplissement de quel rite?... avec qui? ou seul?
Prévenu en toute hâte par Thomas Welcôme, je fus introduit par lui dans le temple. La police, déjà sur les lieux, avait respecté la position du cadavre... Je n'avais jamais pénétré dans le fameux pavillon. Nul désordre dans le vestibule et les deux pièces que nous traversâmes d'abord: une simple décoration d'énormes paons de faïence posés à même des murs peints en jaune d'or. La troisième pièce méritait seule attention: Thomas, atterré, était demeuré au seuil!
Cette chambre! Je la vois encore comme si c'était hier. Une tapisserie Louis XIV en faisait le tour: c'étaient, dans un jardin de terrasses et de colonnades, des guerriers costumés à la romaine avec des déesses aux tuniques astragalées d'alors; mais une étrange décoloration avait noirci les visages et les chairs, singulièrement éclairci les étoffes, si bien que sur le ciel devenu roux, au milieu du gris bleu des jets d'eau, c'étaient non plus des nymphes et des dieux, mais des démons à visage de nègre qui vous fixaient de leurs yeux blancs.
Un lit très bas (on couchait donc dans ce temple?) un lit très bas et très large étalait presque à ras de terre des courtines de soie mauve ramagée de fleurs d'or; un monstrueux Bouddha veillait au pied; une psyché Empire le reflétait. Le lit n'était pas défait et, dans l'air épaissi d'encens et de benjoin, une veilleuse turque brûlait.
Deux policemen étaient dans cette chambre: l'un d'eux souleva une portière.
Là, dans un réduit de soieries d'un rose mat, sur un écroulement de coussins, de Burdhes gisait. Il était en tenue de soirée; un énorme iris blanc marquait sa boutonnière; il était tombé en arrière, les genoux plus hauts que le buste, et sa tête exsangue, aux narines déjà pincées, avait roulé de côté, mettant en saillie l'arête des maxillaires et la pomme d'Adam. La chute avait dû être violente et pourtant les vêtements n'avaient pas été fripés; à peine le plastron de la chemise avait-il été entr'ouvert. Une de ses mains crispées étreignait la chaînette d'argent d'un merveilleux encensoir. Pas une goutte de sang: seulement, au cou, à la place où la chair est plus douce et plus blanche, une ecchymose violacée tournant au brun jaunâtre, comme une morsure ou la succion d'un baiser long et lent.
Le parfum de la pièce voisine régnait près du cadavre, encore plus tenace et plus fort; il s'y compliquait d'odeurs de poivre et de santal; un peu de fumée bleuâtre montait encore de l'encensoir.
Au milieu de quelles pratiques, de quels rites de religion ignorée, la mort avait-elle surpris de Burdhes? Une énorme gerbe d'iris noirs et d'anthuriums rouges se dressait, hostile, hors d'un vase d'argent; et, sur un petit autel hindou, encombré de tulipes de verre et de ciboires d'or et de bronze, une étrange statuette se dressait: une espèce de déesse androgyne aux bras frêles, au torse plein, à la hanche fuyante, démoniaque et charmante, en pur onyx noir. Elle était absolument nue.
Deux émeraudes incrustées luisaient sous ses paupières; mais, entre ses cuisses fuselées, au bas renflé du ventre, à la place du sexe, ricanante, menaçante, une petite tête de mort.
LE GOUFFRE
Dans l'atelier, où sa voix lente et monotone évoquait la petite Astarté d'onyx, impassible complice du crime de Woolwich, l'ombre s'était faite plus dense, plus équivoque aussi, comme ourdie de mystère par le verbe d'Ethal. Ainsi donc, Thomas Welcôme avait commis un meurtre.
L'énigme de son charme était peut-être même dans son crime. Une atmosphère d'épouvante et de beauté enveloppe toujours l'homme qui a tué, et les yeux des grands meurtriers dardent à travers l'histoire d'hallucinantes lueurs, dont s'auréolent leurs figures, et ce sont encore les cadavres qui piédestalisent le mieux les héros.
La Mort et la Beauté sont deux choses profondes. Si pleines de mystère et d'azur qu'on dirait Deux sœurs également terribles et fécondes Ayant la même énigme et le même secret.
VICTOR HUGO.
Toutes ces sanglantes pensées et les rimes même de ce quatrain, Ethal ne les articulait pas, mais il me les suggérait. Maintenant qu'il gardait le silence, je devinais que mon irraisonnée sympathie pour Thomas avait été surtout à l'assassin; la mélancolie de ce beau visage, tout de douceur et d'énergie, était faite à la fois du regret d'avoir tué et, qui sait? du désir de tuer encore. Le goût du sang est la plus noble des ivresses, puisque tout être instinctif est meurtrier. La lutte pour l'amour, la lutte pour la vie exigent la suppression des créatures, et Iaveh n'a-t-il pas dit: «Par les morts couchés, sur ma route, vous connaîtrez que je suis le Seigneur»?
Tous ces conseils de mort, une bouche d'ombre les insinuait à mon oreille, une bouche d'ombre qui était peut-être celle du crâne symbolique de la petite idole phénicienne.
Oui, Thomas Welcôme était un être d'instincts, et c'était là toute la puissance de son charme. Les instincts! Ne m'en avait-il pas vanté la salubre énergie, au cours de cet entretien enthousiaste où, sûr de son éloquence, il m'avait développé sa théorie sur la joie de vivre, trouvée dans la seule aventure, et l'ivresse des sensations décuplées dans la recherche de l'inconnu?
Cette vie d'action, le meurtre d'un homme la lui avait donnée en lui permettant de remuer des millions, et c'est grâce à un cadavre qu'il avait pu vivre sa vie. Mais s'était-il libéré du remords?
Qu'était-ce que cette obsession d'yeux glauques qui, lui aussi, le tourmentait? et ces têtes coupées dont il avait la hantise? le cauchemar du fellah assassiné sur les bords du Nil? et cette furie de promenades solitaires dans la banlieue nocturne des villes? En avait-il hérité aussi de M. de Burdhes? ou n'était-ce pas plutôt une manie de criminel inconsciemment ramené vers des décors de crime?
Ethal se taisait, mais je sentais son regard appuyé sur le mien, et c'était, dans mon cerveau congestionné, comme le froid aigu d'une vrille. C'était son horrible pensée qui peuplait mon imagination d'idées de sang: les larves rouges du meurtre après les larves vertes de l'opium! Cet homme était bien l'empoisonneur que m'avait dénoncé Thomas! Cet homme, qui devait me guérir, exaspérait mon mal, et l'envie de l'étrangler que j'avais déjà eue, me faisait les mains fébriles, et mes doigts, involontairement, se crispaient.
Ethal rompait de lui-même le silence:
--Vous devriez aller voir les Gustave Moreau, vous savez, le musée particulier qu'il a laissé à l'État; vous y trouveriez un précieux enseignement dans certains yeux de ses héros et l'audace de ses symboles.»
Et il se levait pour me reconduire.
Il avait pris un flambeau. Près de la porte, il l'élevait et me faisait remarquer, enlinceulée de serge verte, la châsse de verre où dormait sa poupée de cire, «la merveille de Leyde», comme il l'appelait, le morbide et fastueux bibelot attifé de vieux brocarts et modelé dans de la cire peinte, dont il me reprochait de ne pas apprécier l'indéfinissable et pourrissant attrait. Il écartait doucement un pan d'étoffe et, me montrant la poupée droite sous ses oripeaux couleur d'amadou, ses cheveux de soie floche en coulée jaune de dessous son béguin de perles: «Ma déesse à moi, ricanait-il, demi-caressant et sournois. La mienne est vêtue de la défroque des siècles, mais aucune tête de mort ne grimace sous sa robe: c'est la Mort elle-même, la Mort avec son fard et la transparence de ses décompositions. Notre-Dame des Sept Charognes! Vous connaissez celle des Sept Luxures. On ne peut pas toujours adorer celle des Sept Douleurs.»
_Février 1899._--«Tous et toutes marchent!» L'ignoble refrain, dont Ethal rythmait, l'autre soir, ses racontars et ses lazzi sur le ramassis d'humanité de cette salle de première, ce leitmotiv d'infamie introduit dans la biographie de chacun, déprave et déforme tout autour de moi. La calomnie a fait son chemin, et, du fumier de tous ces vices complaisamment étalés par Claudius, du cadavre même de M. de Burdhes, toute une hideuse floraison a jailli d'images lubriques et de pensées honteuses. Cet Ethal! Il a tout flétri, tout souillé en moi; comme un virus empoisonne mon sang, et c'est de la boue qui coule maintenant dans mes veines. «Tous et toutes marchent!»
L'obscénité me hante: les objets, l'art même, tout, à mes yeux, devient obscène, prend un sens équivoque, ignoble, m'impose une idée basse et dégrade en moi les sens et l'intellect.
La forêt de Tiffauges décrite par Huysmans, le cauchemar sexuel des vieux arbres fourchus et des crevasses béantes des écorces a pris odieusement forme parmi la vie moderne, et c'est un possédé que j'y promène, un envoûté, un misérable et fol ensorcelé des magies noires d'autrefois.