Monsieur de Phocas, Astarté: Roman
Part 11
«Voulez-vous leur signalement?... Femmes à silhouette androgyne vêtues de drap bleu de matelot, Anglais millionnaires au teint cuit de porto, nuques hâlées et violentes, regards aigus et pâles, tous propriétaires ou passagers de grands yachts; l'armée des juifs errants de l'ivrognerie et de la perversité, que vous connaissez aussi bien que moi, puisque vous avez été à Alger et au Caire; tous ceux qui, désœuvrés, désemparés ou déclassés, vont promener par la mer remueuse la fièvre de leurs sens excédés ou le renom gênant de leurs tares.
«Ah! sir Thomas Welcôme se prétend guéri; il vous l'a dit, n'est-ce pas? Eh bien, il a menti; il vous a trompé, comme un misérable possédé qu'il est, car, dans les rues montantes de la kasbah, pas plus qu'autour des mosquées du Caire, dans le clair-obscur des souks de Tunis, pas plus que dans les huttes de boue et de roseaux des villages du Nil, il n'a jamais rencontré les liquides yeux verts dont la lointaine et captivante promesse lui a fait tout abandonner, les êtres chers comme les habitudes invétérées, plus fortes souvent que les affections; je le sais de lui-même. Avec moi, il ne ment pas; il ne peut me mentir, et partout, dans les ruelles assourdissantes de Constantine comme dans les cafés maures de Biskra, la déesse syrienne, l'enivrant fantôme d'Orient, Astarté l'a partout déçu, partout trompé, partout menti, comme il ment lui-même, épris du mensonge qu'il poursuit.
«J'ai voyagé des années avec lui.
«Les avons-nous pourtant assez souvent suivies, les femmes empaquetées de soieries et de voiles des pays du soleil, femmes arabes ou mauresques, se rendant soit à la mosquée, soit au bain, quand elles descendaient, trébuchantes, les degrés des ruelles baignées d'ombre! avons-nous assez longtemps interrogé, sous le haïck, leurs longs yeux d'extase et de langueur, ces yeux uniformément mouillés de kohl, implorants comme ceux des gazelles, mais, quand on les regarde bien, brillants et durs comme la prunelle miroitée des oiseaux, vides et froids yeux de jais, car tous les yeux sont noirs sous ces ciels de lapis, et aucun des êtres rencontrés là-bas, autour de la pyramide de Chéops comme dans le désert de pierre de Pétra, ne tiendra la promesse d'Astarté.
Ni l'Oued-Naïl, ni même l'ânier fellah, nul d'entre tous ces animaux d'Orient n'a su nous offrir le terrible et doux regard d'aigue-marine que Thomas cherchait et qu'il poursuit encore, tout guéri qu'il se prétende.
Au fond, bien plus malade que vous, mon pauvre ami! oui, que vous!
«Sir Welcôme est le pire des possédés, et si j'ai tenu à vous le faire connaître, c'est justement pour vous faire toucher du doigt votre mal et vous prouver que la guérison n'est pas là-bas, mais ici, où la dernière de ces femmes--ou la première à votre gré,--peut vous donner le regard introuvable, sous l'impression d'un sentiment que vous devinez... Oh! ce n'est ni le désir, ni l'amour, vous êtes trop riche pour les inspirer.
«--Et c'est?...
«--Je vous le dirai si vous me promettez de ne pas partir, si vous me donnez votre parole de ne pas essayer de rejoindre sir Thomas Welcôme, dont vous allez, je gage, recevoir demain un télégramme, daté de Nice ou de Marseille... Mais ce salmis de bécasse se refroidit; vous savez, cher ami, que la bécasse n'attend pas.»
_19 novembre 1898._--«Le _Lahore_ part lundi; vous avez le temps de faire vos malles. Bouclez-les et venez me rejoindre à l'hôtel de Noailles. Le _Lahore_ est le premier marcheur de la Compagnie. Nous serons le 5 janvier à Singapoor.
«WELCOME.»
Claudius avait deviné juste. J'ai trouvé ce télégramme en rentrant chez moi. Le montrerai-je à Ethal?
_20 novembre 1898._--«Je le savais.» Et Claudius pose négligemment la dépêche entre nos deux couverts. Nous déjeunons ce matin ensemble, et, après les huîtres, je n'ai pu résister à l'envie de lui communiquer le télégramme. Il n'a pas eu le sourire sardonique que je prévoyais; son triomphe a été le plus naturel; il a redemandé du cumin au maître d'hôtel, car il assaisonne tout ce qu'il mange d'un tas de condiments exotiques et bizarres, a exigé du céleri et du safran pour se confectionner dans un ravier je ne sais quel hors-d'œuvre à saveur violente, y a trempé une langue délicate, et puis, revenu tout à coup à la conversation: «Alors, vous ne partez pas?... Eh bien, tant mieux! Sir Thomas Welcôme a eu jadis, à Londres, une assez fâcheuse histoire, et j'eusse été en peine de vous savoir voyageant avec lui.--Comment? Et vous me laissiez?...--Pardon. J'aurais influencé votre détermination, si je vous avais prévenu avant décision prise. Nous autres Anglais, nous avons le respect absolu de la liberté d'autrui; vous étiez libre de partir, et j'avais le devoir de vous laisser cette liberté entière.
«J'ai pu vous avertir de l'inutilité de votre voyage et vous convaincre, par l'exemple même de Thomas, de la vanité de vos efforts. Thomas vous avait menti en vous vantant sa guérison; j'avais le droit de détruire son mensonge, puisqu'il en avait fait un argument; mais je n'avais pas celui de vous révéler sur Welcôme un détail de sa vie ou de son passé qui eût pu sinon vous détourner de partir, du moins vous donner à réfléchir.--Il y a donc sur lui?... Et Claudius, sans même relever mon objection: «Maintenant que votre décision est prise, je puis vous apprendre ce qu'on appelle, à Londres, la malheureuse aventure de sir Welcôme et le danger que vous avez couru.--Un danger! Et vous ne me préveniez pas! Vous me laissiez, de gaieté de cœur, courir au-devant!...--Parfaitement! On n'évite pas sa destinée. Et puis, n'auriez-vous pas tout mérité par votre manque de confiance envers moi?--Mais c'eût été une traîtrise!--Pas pire que la vôtre, puisque je vous ai promis la guérison et que vous changiez de médecin.--Et l'histoire de Thomas, la malheureuse aventure de sir Welcôme, comme vous dites à Londres?--Ah! quelle impatience. Modérez-vous. Je ne serai pas assez naïf pour vous la conter. Vous pourriez me soupçonner de l'avoir inventée pour les besoins de la cause, _testis unus, testis nullus_. Je vous la ferai détailler tout au long par un de mes compatriotes, sir Harry Moore... Moore, le gros entraîneur de Maisons-Laffitte. Nous le trouverons certainement ce soir, à cinq heures, au Tattersall, ou vers minuit au bar de la rue Auber... Inutile d'insister, je ne vous dirai rien. Vous seriez en droit de suspecter mon dire. Laissez-moi seulement vous féliciter d'avoir su résister à la mélancolie éloquente des grands yeux de Thomas: ils ont la réputation d'être très persuasifs.--Que voulez-vous dire?--Rien. Harry Moore vous expliquera. Voulez-vous, en attendant cinq heures, aller chez Jane de Morrelles?...--Jane de Morrelles?--Oui, le 62 de la rue Washington. J'ai reçu ce matin une circulaire: tout un arrivage de province, de vraies primeurs, dont une petite de Bayonne.
Ces Basquaises sont d'une pureté de formes et d'une élégance rare sur le marché parisien: et puis, il y a parfois de beaux yeux celtes parmi ces populations des Pyrénées, des yeux qui ont reflété l'eau des gaves, l'eau froide et verte des torrents. Dans un visage ambré ces sortes d'yeux sont singulièrement éclairants; et puis, ces petites de province, qui ne sont pas rompues au métier, ont parfois aussi de jolis gestes effarouchés, des semblants de pudeur, des reculs de biche traquée. Ce sont de vrais claviers de sensations; et quand on sait doser avec elles la surprise et l'épouvante, on peut obtenir de jolis regards... C'est un si puissant piment de volupté, un tel agent nerveux que la terreur!»
LE SPECTRE D'IZÉ
_25 novembre._--La fastidieuse et l'horrible journée que nous avons traînée chez cette Jane de Morelles, la plus horrible et écœurante soirée ensuite au Moulin-Rouge, et puis l'affreux une-heure-à-deux dans ce bar anglais, avec ce géant apoplectique d'Harry Moore, et ses ignobles révélations sur sir Thomas Welcôme... sir Thomas Welcôme! un des seuls êtres qui m'aient marqué un peu de sympathie, la seule âme, en vérité, vers laquelle je me sois senti attiré.
On dirait que cet Ethal prend plaisir à déprimer en moi toute énergie, à détruire toute illusion... Il m'en reste donc, après tant de misères physiques et morales!
Avec cet Anglais, j'ai la sensation de m'enfoncer dans de la boue et de la nuit, la boue tiède, fluente et suffocante de mon cauchemar d'opium; l'air se raréfie à l'entendre, et ses atroces confidences ne remuent en moi que bas instincts et sales convoitises. Ce Claudius!
Il porte avec lui comme une atmosphère de bouge; il y a quelque chose d'innomable dans ses insinuations et dans ses chuchotements. Et cet homme devait me guérir! Il a trouvé le moyen d'augmenter ma détresse morale. La détresse morale du duc de Fréneuse, quelle pitié! Je ne m'en sens pas moins englué dans je ne sais quels remous de vase parfumée et chaude, sous la serre molle et pourtant tenace de cet homme au regard de vautour!
Oh! les lueurs troubles de ses yeux vairons sous leurs paupières membraneuses! On dirait que ses prunelles ricanent. Et l'étreinte odieusement caressante et pourtant si prenante de ses doigts cerclés d'énormes joyaux! Et la hideur de sa poitrine velue, cette large poitrine de portefaix qu'il avait mise à l'air chez Jane de Morelles, dans le débraillé de sa chemise! car il s'était mis à l'aise pour recevoir les petites. Je me demande encore comment je ne l'ai pas étranglé, tant son sans-gêne et ses façons ignobles m'ont soulevé le cœur. Il a drainé, ce jour-là, à travers mes derniers préjugés et mes derniers souvenirs, une pestilence de marécage, et tout s'est fané, flétri sous une haleine de malaria. Comme je le hais d'avoir ainsi tout détruit en moi! Comme je l'exècre de m'avoir ainsi sali sir Thomas Welcôme! Cela je le sens, je ne le lui pardonnerai pas. Oh! cette journée truquée, machinée par lui pour saccager en moi les dernières floraisons d'âme, cette journée, je ne l'oublierai plus maintenant, car elle a tué le peu d'enfance qui survivait en moi!
Je suis entré, maintenant, dans la grande épouvante et la grande nausée, et, de ce jour, j'ai commencé à descendre, à glisser dans le noir, le mouvant, l'inconnu, le fétide, dans le suprême dégoût et de tous et de moi.
_2 décembre 1898._--Oui, plus j'y réfléchis, cette atroce journée du 20 novembre était truquée, machinée, voulue par lui, et la rencontre d'Izé Kranile dans les salons de l'entremetteuse y avait été préparée. Il sait que j'ai désiré cette fille, un désir de trois jours qu'elle a pris soin de faucher dans sa fleur avec une maladresse de pouliche entretenue, mais son image n'en était pas moins demeurée captivante dans mon souvenir.
Il m'a fallu la retrouver dans cette maison de rendez-vous, elle, Izé, tombée dans les passades à dix louis et moins, elle, devenue le plat du jour de Jane de Morelles, la fourniture des boursiers mariés qui n'ont qu'une heure à eux, après la Bourse, et la primeur pour grands seigneurs étrangers de la rue Washington! Oh! le pincement au cœur (j'en ai donc un encore!) et l'étrange sensation de froid qui m'a couru sur l'échine quand, dans ce boudoir aux volets clos, où des petites impubères grimaçantes et fardées mimaient d'insipides caresses, le rire un peu gras d'Izé éclata en fusée, venu d'une pièce à côté! Avec quelle brutalité je repoussai la gamine, dont les quatorze ans (mettons-en dix-huit) chevauchaient paresseusement mes genoux avec de pressants appels à mon portefeuille! Oh! la maladresse de ces fausses innocences, et les cheveux entêtants de musc et frisés au petit fer des petits agneaux de Mme de Morelles! Izé Kranile était là!
Je pressai le bouton électrique; la Morelles vint elle-même, toute souriante sous l'échafaudage compliqué de sa coiffure. «--La dame d'à côté!» Et ma voix était si rauque que son timbre m'impressionna. «--La dame d'à côté! Elle est libre. Le monsieur vient de partir; on n'a pas pu s'arranger: cette Izé est si fantasque!... (Et la Morelles s'interrompait comme si elle en avait trop dit.) Vous la connaissez?--Oui, une vieille connaissance... Je veux la voir, lui parler.--Pas de scène de jalousie, au moins.» Je haussai les épaules. Alors, la Morelles: «--Faut que je la consulte.» «--Voyons, laisse-le faire», intervenait Ethal, en secouant deux petites, pendues après lui comme deux chèvres après les pampres d'un dieu Terme. «--Mais c'est vingt-cinq louis, objectait peureusement Madame, Izé Kranile...» Vingt-cinq louis! Je les donnai à la matrone. Claudius réglait le champagne des petites, et nous suivions la traîne de moire gris-perle de Jane.
Izé Kranile était assise, les jambes croisées, sur un divan; les reins accotés à des coussins, elle fumait du tabac d'Orient, et les épaulettes de sa chemise, glissées le long des bras, découvraient la nacre de ses épaules. Elles luisaient, ses épaules, moites et grasses, dans la pénombre des rideaux de fenêtre hermétiquement clos. Il faisait odieusement lourd et tiède dans cette chambre; je m'y cabrai dès le seuil, pris à la gorge par les stridences fauves déjà respirées une fois dans la loge d'Izé. Kranile était en jupon de dessous et en corset.
--«Tiens, c'est vous! faisait-elle sans se déranger à l'annonce de la Morelles égouttant de ses lèvres peintes:--«Izé, deux messieurs de ta connaissance.»
«--Ah! c'est vous. Comme on se retrouve! en v'là une rencontre! Asseyez-vous. Vous faites donc la fête? A cette heure-ci, sans y être forcés! Faut-il que vous en ayez, du vice! Alors ça ne bichait pas, à côté? Morelles a voulu vous placer ses petites, ses petites du Midi, des marcheuses de la Gaîté-Rochechouart. On n'en a pas voulu aux Folies-Bergère. Vous ne montez jamais dans ces quartiers-là, vous autres, et on vous colle ça comme des primeurs. Vous êtes corrects: ça n'a donc pas marché? C'est comme moi. En v'là un pante! I' voulait que je mette mon costume du deux dans la _Princesse Angora_, et tous mes diamants, peut-être, encore... «Et ça, est-ce du toc?» lui ai-je dit en lui montrant mes gigots.
Et Izé se donnait sur les cuisses des claques retentissantes, et l'ordure continuait à couler de ses lèvres. Comme elle était devenue crapuleuse! De quel bas-fond avait-elle rapporté cette voix enrouée et cette mimique de faubourg?
Où j'avais laissé une étoile de music-hall, je retrouvais une fille de barrière. J'étais atterré; ma radieuse vision d'un soir, la Salomé fumante de fard et de sueur des Folies-Plastiques était tombée au ruisseau. «--Tu as toujours tes belles bagues? faisait-elle en me prenant la main.--Et toi, ricanait Ethal, fais voir si tu es toujours jolie.» Et il lui prenait le menton, lui penchait la tête en arrière pour lui regarder les dents. Jane de Morelles s'était levée et allumait les bougies.
Izé Kranile était toujours jolie. Elle avait toujours dans son visage, large des tempes, étroit du bas comme un masque de faunesse, ses splendides yeux aux prunelles d'agate, ses larges yeux d'un blanc d'émail où s'irradiaient des lueurs grises et vertes, les fameux yeux qui ont regardé la mer; mais une expression d'infinie lassitude vannait et tirait son visage; le petit sourire triangulaire de sa bouche menue flottait maintenant, détendu malgré l'effort à retrousser les lèvres. Kranile était fanochée, éreintée par la noce et l'horrible vie où elle était descendue. L'enrouement de sa voix semblait répandu sur toute sa personne. Qu'elle était devenue commune! Et comme je la détaillais dans une angoisse. «--Qu'est-ce que cela?» m'écriai-je tout à coup, en désignant sur sa poitrine des rougeurs et des taches violâtres qui, partout, la marbraient. On eût dit des meurtrissures, des coups d'ongles et même des bleus où le sang extravasé serait venu mourir. «--Qu'est-ce que cela? faisais-je avec effroi. On t'a battue?--Non, on m'a aimée. Je suis avec un Grec.--Et un marlou! s'esclaffait Ethal. On t'a rouée de coups. Tu dois le payer cher, pour qu'il t'arrange comme ça!» Alors, elle, avec un rire canaille: «--Et ça, sont-ce des jeux de manants? faisait-elle en montrant orgueilleusement trois petites taches rouges sur son sein gauche.--Ça? ripostait Claudius, penché curieusement sur la peau d'Izé, mais ça en est, ma fille: il faut te soigner.» Et ce monstrueux Ethal lâchait le mot tout à trac. «Salaud! se récriait la danseuse, ça, c'est une fantaisie de vingt-cinq louis la tache; avec celle que j'ai dans le dos, une bagatelle de deux mille au nabab qui s'est offert ça: c'est une brûlure de cigarette.--Comment! il y a des hommes qui s'amusent à brûler les femmes pour leur plaisir? Abîmer une créature comme toi! Mais à quels cochons as-tu donc affaire?--Il faut vivre, résumait cyniquement Izé. Et puis chacun a ses petites passions, n'est-ce pas, chéri?» Et elle clignait effrontément de l'œil en me regardant, sa main sournoisement glissée sur ma nuque y promenait des doigts caressants et fureteurs.
Je me dégageai écœuré: «Vingt-cinq louis, la brûlure! Est-ce que ça fait mal?--On s'y fait.--Vingt-cinq louis! J'ai envie d'essayer. Tu permets?» Et cet affreux Ethal faisait mine d'allumer une cigarette. «Ça, Claudius, je vous le défends. Partons; j'en ai assez.» Et je l'empoignai et je l'entraînai de force, en laissant cinquante louis à Izé. «Toujours maboul! concluait la fille en raflant les billets de banque. Hé! madame Morelles, un soda et un peu d'éther.»
Dehors c'était la pluie, les flaques de boue et la détresse des becs de gaz clignotant dans la brume, les trottoirs luisants et la fuite hargneuse des passants guettés par les filles à l'angle des trottoirs!
C'était l'heure où Paris s'allume. Toute la boue de la ville coulait vers la débauche, et j'avais toute cette boue dans le cœur.
Nous dînâmes au cabaret; le soir, ce fut une écœurante tournée dans les boîtes à musique de Montmartre, la pilule amère des idioties cent fois ressassées et des funèbres gaietés de la Butte, toute la veulerie d'une vadrouille dans les endroits où l'on s'amuse, et nous finîmes au Moulin-Rouge.
De pauvres filles rongées d'anémie, du vice besoigneux et triste, de la misère en haillons de soie et des badauds excités de sales convoitises autour de dessous douteux remués par des professionnelles; toutes les hontes d'un prolétariat de luxure secouées, à heures fixes, pour émoustiller l'ennui de calicots et de petits bourgeois. Et c'est là qu'Ethal prétend me faire rencontrer le regard. Partout le spectre d'Izé m'obsédait; à travers toutes les filles rencontrées, c'était la même lassitude éreintée et morne, les mêmes ordures débitées au passage pour allumer la salauderie des hommes, la même crapulerie dans la voix et le geste.
«Des veaux, des veaux», comme dit le peintre Forie, qu'il nous fallut remorquer toute la soirée pour l'avoir trouvé, à dix heures, dans je ne sais quel cabaret du Ciel ou des Assassins!
Et dehors toujours la pluie, la ruisselante pluie pleurant sur la ville et pleurant dans mon cœur, l'affreuse odeur de chien mouillé retrouvée dans tous les endroits, et sur les boulevards extérieurs le guet des misérables prostituées en jupons crottés, et, derrière les vitres des marchands de vins, la manille oisive de leurs souteneurs.
Le Paris de luxe et de plaisir que chantent les poètes de Montmartre!
Et, enfin, à minuit et demi, pour couronner ce calvaire, la rencontre annoncée et prévue d'Harry Moore, l'entraîneur de Maisons-Laffitte, dans le bar de la rue Auber, la flânerie autour du comptoir, le poison âcre et pimenté des cocktails et, entre deux hoquets de gin, les salissantes histoires de ce bookmaker bavant à plaisir sur sir Thomas Welcôme, et, avec de gros rires, tuant, assassinant en moi la mélancolique et belle figure de Thomas, comme dans la journée cet odieux Ethal avait détruit en moi la vision d'Izé.
Izé devenue un gibier de maison de rendez-vous comme Thomas Welcôme un condamné de hard labour... Une journée de spectres, en vérité!
CLOACA MAXIMA
Ici des lacunes déroutantes, des erreurs de date involontaires ou voulues, des altérations d'écriture, une déconcertante incohérence dans tout le manuscrit, son auteur évidemment frappé, malade.
_Janvier 1899._--Cette salle de première! C'était bien la grande infamie avec l'étalage, aux bords des loges, de tous les diamants opimes des fortunes mal acquises et de la prostitution. Toutes les chevronnées du vice étaient là, déshabillées dans des robes de parade et, sous le maquillage savant, figées d'orgueil et le sourire aux lèvres, pareilles à des idoles triomphales sous la flamme des colliers et l'or faux des cheveux teints, toutes flanquées d'une notoriété des lettres ou de la politique, apprentis ministres ou académiciens de demain, toutes, radieuses d'afficher, comme amant ou mari, elles, les ex-filles à la mode, l'homme aujourd'hui en vogue, car on les épouse maintenant.
Dans les baignoires, aux fauteuils d'orchestre, c'était, attiffée d'étoffes légères, la grâce frêle et tourmentée des acteuses de petits théâtres et des filles cotées du jour, des Kranile et des Willie, les petites femmes à tête diminuée et fiévreuse, alourdie par des cheveux épais, la plupart l'air de pages insolents et précieux avec leur profil d'une délicatesse mièvre, et toutes dégageant un charme obsédant et pervers... Et, là-dessus, la veulerie des hommes, leur teint de poisson bouilli aggravé par le blanc de porcelaine des plastrons, le rictus de leur bouche molle, la lassitude éreintée de leur démarche et la laideur de leurs yeux cuits: toute la noce, et puis les faces fielleuses de la critique, les œillades obliques des augures jugeant tacitement la pièce, et toute l'ignominie des «chers confrères» et des poignées de mains complices, le complot organisé des couloirs.
Ce spectacle, je l'avais pourtant cent fois vu, et jamais je n'avais encore perçu avec tant d'acuité la laideur des masques! Jamais, à travers le mensonge des parfums et des fards, mes narines n'avaient si cruellement démêlé l'atroce odeur de putréfaction d'une salle de théâtre. Toutes ces femmes et tous ces hommes dans ces loges, j'en connaissais les vices et les tares, les misères et les scandales, comme ils connaissaient, eux, la détresse de ma vie et les affreuses légendes chuchotées sur mon nom.
D'abord, n'étions-nous pas là pour confronter et afficher cyniquement, chacun, notre personnalité viveuse et parisienne, notre belle gloire boulevardière, faite de hontes d'hier et de désastres de demain? Et, au mouvement d'une lorgnette braquée sur moi, au dessin d'un sourire d'une femme aux écoutes, je devinais et mon nom prononcé et les propos tenus...
Et c'était, dans une avant-scène, le gros Naiderberg enrichi par dix faillites, Naiderberg, dont les exécutions à la Bourse se soldent par des achats de villas à Cannes et de grands hôtels en Suisse, Naiderberg, bouffi, boursouflé de graisse malsaine, avec sa face de lèpre blanche et son allure de suffète; puis, en suivant le rang dans les loges, les trois frères Helmann, l'air de squelettes d'oiseau avec leurs épaules hautes, leurs maigres torses en proue de navire et leurs museaux de peseurs d'or, lèvres minces, nez plus minces et yeux plus minces encore, mais d'une luisance jaune de métal sous leurs clignotantes paupières, tous les trois banquiers et entretenant en commandite la belle Conchita Merren, épanouie comme un camélia blanc devant leurs trois habits noirs; et puis Maicherode, encore un banquier, celui-là, mais viennois, Viennois expulsé de Vienne, qui affiche bruyamment cette pauvre Nelly Ferneil, son paravent, et dont la devise, cueillie à la Préfecture et chuchotée dans les maisons closes, est: «Laissez venir à moi les tout petits enfants», tous, Juifs naturellement, naturalisés français, mais cosmopolites et maîtres de Paris.