Monsieur de Camors — Complet

Chapter 7

Chapter 73,835 wordsPublic domain

En attendant, il alla déjeuner. Ce devoir accompli envers lui-même, le jeune comte s'accouda comme la veille sur la balustrade de sa ferme en face de son avenue, et se mit à fumer.--Il était alors midi, et c'était à peine si le silence et la solitude lui semblaient moins complets, moins sinistres que la veille en pleine nuit. Quelques caquetages de poules, quelques bourdonnements d'abeilles, le faible tintement d'une cloche dans le lointain, et c'était tout. M. de Camors songeait à la terrasse de son cercle, au bruit de la foule, au roulement des omnibus, aux affiches de spectacle, aux petits kiosques où l'on vend des journaux, à l'odeur de l'asphalte échauffé, et le moindre de ces enchantements prenait dans sa pensée une douceur infinie. Les habitants de Paris ont un avantage dont ils ne se rendent pas compte, si ce n'est, bien entendu, quand il leur manque: c'est qu'une bonne moitié de leur existence se trouve remplie sans qu'ils s'en mêlent. La puissante vitalité qui les enveloppe sans cesse les dispense, à un degré dont ils ne doutent pas, du soin de subvenir personnellement à leur entretien intellectuel. Le simple bruit matériel qui forme autour d'eux une sorte de basse continue comble au besoin les lacunes de leur pensée, et n'y laisse jamais le sentiment désagréable du vide. Il n'est pas un Parisien qui n'ait la bonté de croire qu'il fait tout le bruit qu'il entend, qu'il a écrit tous les livres qu'il lit, rédigé tous les journaux dont il déjeune, composé toutes les pièces dont il soupe, et inventé tous les bons mots qu'il répète. Cette flatteuse illusion s'évanouit aussitôt qu'un hasard le transporte à quelques kilomètres de la rue Vivienne. Il lui arrive en cette épreuve une chose qui le confond: il s'ennuie effroyablement. Peut-être soupçonne-t-il alors dans le secret de son âme détendue et affaissée qu'il est une faible créature mortelle; mais non, il rentre à Paris, il se frotte de nouveau à l'électricité collective, il se retrouve, il a du ressort, il est actif, affairé, spirituel, et il reconnaît à sa pleine satisfaction qu'il n'a pas cessé d'être une créature d'élite,--momentanément dégradée, il est vrai, par le contact des êtres inférieurs qui peuplent les départements.

M. de Camors avait en lui-même, autant que personne au monde, de quoi vaincre l'ennui; mais en ces premières heures de vie provinciale, privé de ses relations, de ses chevaux, de ses livres, éloigné de toutes ses habitudes et de tous ses goûts, il devait sentir et il sentait le poids du temps avec une intensité inconnue. Ce fut donc pour lui une délicieuse émotion que d'entendre tout à coup retentir sur le sol certains piétinements relevés, qui annonçaient clairement à son oreille exercée l'approche de quelques chevaux de prix. L'instant d'après, il aperçut sous l'arcade sombre de son avenue deux dames à cheval qui s'avançaient directement vers son humble château, et qui étaient suivies à une distance convenable par un domestique avec une cocarde noire. À ce charmant spectacle, M. de Camors, quoique fort surpris, rassembla ses plus belles façons de gentilhomme, et s'apprêta même à descendre l'escalier de sa terrasse; mais les deux dames, à sa vue, parurent éprouver une surprise au moins égale à la sienne: elles firent un brusque temps d'arrêt, et semblèrent conférer entre elles; puis, prenant leur parti, elles continuèrent leur route, traversèrent la cour qui était au bas des terrasses, et disparurent dans la direction du petit étang qui ressemblait à l'Achéron. Comme elles passaient au pied de la balustrade, M. de Camors les salua, et elles lui rendirent son salut par un léger signe de tête. Malgré le voile qui flottait à leur chapeau, le comte se crut assuré de reconnaître la chanteuse aux yeux noirs et la petite pianiste.

Après quelques minutes, il appela le vieux garde.

--Monsieur Léonard, lui dit-il, est-ce que c'est public, ma cour?

--La cour de monsieur le comte n'est pas publique, bien certainement, dit M. Léonard.

--Eh bien, mais alors que signifient ces deux dames qui viennent de passer là?

--Mon Dieu! monsieur le comte, il y a si longtemps que les maîtres n'étaient venus à Reuilly!... Ces dames ne croyaient pas faire de mal en se promenant dans les bois de monsieur le comte... Elles s'arrêtaient même quelquefois au château... et ma femme leur donnait du lait... Mais je leur dirai que cela gêne monsieur le comte...

--Mais pas le moins du monde... monsieur Léonard... Pourquoi voulez-vous que cela me gêne?... Je m'informe simplement... Et qui sont ces dames?

--Oh! des dames très bien, monsieur le comte... Madame de Tècle et sa fille, mademoiselle Marie...

--Et le mari de cette dame, M. de Tècle... il ne se promène donc pas, lui?

--Ah! vrai Dieu! non! il ne se promène pas, dit le vieux garde avec un fin sourire... Il y a longtemps qu'il est chez les morts, le pauvre homme!... comme monsieur le comte le sait bien!

--Admettons que je le sache, monsieur Léonard; mais qu'il soit bien entendu que je ne veux pas déranger les habitudes de ces dames, n'est-ce pas?

M. Léonard parut satisfait d'être soulagé d'une mission désagréable, et M. de Camors, ayant réfléchi tout à coup que son séjour à Reuilly se prolongerait quelque temps suivant toute vraisemblance, rentra dans le château, en examina les différentes pièces, et s'occupa, de concert avec le garde, à arrêter le plan des réparations les plus urgentes.

La petite ville de L... n'était qu'à deux lieues; elle offrait des ressources suffisantes, et M. Léonard dut s'y rendre le jour même et y prendre langue avec un architecte.

En même temps, M. de Camors se dirigeait de sa personne vers l'habitation de M. Des Rameures, sur laquelle il avait fini par obtenir des indications assez exactes. Il suivit le même chemin que la veille, passa devant le bâtiment d'aspect monastique où respirait madame de Tècle, donna un coup d'oeil au vieux chêne qui lui avait servi d'observatoire à lui-même et découvrit, environ un kilomètre plus loin, le petit édifice à tourelles qu'il cherchait.--On pouvait le comparer à ces résidences idéales qui ont fait rêver tous nos lecteurs dans leur heureuse enfance, quand ils lisaient au-dessous d'une gravure en taille-douce cette phrase attrayante: _Le château de M. de Valmont était agréablement situé sur le sommet d'une riante colline_... C'était une aimable perspective de prairies en pente, vertes comme l'émeraude, et même davantage, et semées çà et là de gros bouquets d'arbres; puis des parterres ornés de grands vases, des petits ponts blancs jetés sur des ruisseaux, des vaches et des moutons retirés à l'ombre, et qui auraient pu figurer dans un opéra comique, tant le poil des vaches était lustré, et tant la laine des moutons était blanche et mousseuse.

M. de Camors franchit une grille, prit le premier chemin qui se présenta, et gagna le haut du coteau entre deux massifs d'arbustes et de fleurs. Un vieux domestique dormait sur un banc devant la porte, et souriait en rêve à toutes ces jolies choses. M. de Camors l'éveilla et demanda le maître de logis. On l'introduisit aussitôt à travers un vestibule garni de bois de cerf dans un salon fort propre, où une jeune dame en jupe courte et en petit chapeau rond était occupée à piquer des rameaux de verdure dans des vases de Chine.--Elle se retourna au bruit de la porte. C'était encore madame de Tècle.

Pendant que M. de Camors la saluait avec un air d'étonnement et d'incertitude, elle le regardait fixement et très tranquillement avec ses grands yeux.

--Pardon, madame, dit-il en hésitant; j'avais demandé M. Des Rameures...

--Il est à la ferme, monsieur; mais il ne tardera pas à rentrer. Si vous voulez prendre la peine de l'attendre?...

Elle lui montra un siège, et s'assit elle-même en repoussant de son très petit pied les branchages qui jonchaient le parquet.

--Mais, madame, reprit M. de Camors, ne pourrais-je, en l'absence de M. Des Rameures, avoir l'honneur de parler à madame sa nièce?

Une ombre de sourire passa sur le visage brun, sévère et charmant de madame de Tècle.

--Sa nièce? Mais c'est moi, dit-elle.

--Ah! madame, pardon!... mais on m'avait dit... je croyais... je m'attendais à trouver une personne âgée et...

Il allait dire _respectable_; mais il s'arrêta et ajouta simplement:

--Et... je vois que j'étais dans l'erreur.

Madame de Tècle parut être complètement insensible à cette politesse.

--Puis-je savoir, monsieur, dit-elle, qui j'ai l'honneur de recevoir?

--M. de Camors.

--Ah! mon Dieu!... mais, alors, monsieur, j'ai des excuses à vous présenter... C'est vous probablement que nous avons vu ce matin... Nous avons été bien indiscrètes, ma fille et moi... mais nous ignorions votre arrivée... et Reuilly était abandonné depuis si longtemps.

--Vous voudrez bien, j'espère, madame, vous et mademoiselle votre fille, ne rien changer à vos habitudes de promenade.

Madame de Tècle fit un petit geste de la main, comme pour dire que certainement elle était reconnaissante de cette invitation, mais que certainement aussi elle n'en abuserait pas; puis il y eut un silence qui se prolongea au point d'embarrasser M. de Camors. Ses yeux errants vinrent à rencontrer le piano, et il eut sur les lèvres cette phrase originale: «Vous êtes musicienne, madame?» mais il se rappela son arbre, craignit de se trahir par cette allusion, et se tut.

--Vous venez de Paris, monsieur? reprit madame de Tècle.

--Non, madame... je viens de passer quelques semaines chez le général de Campvallon, qui a l'honneur d'être de vos amis, je crois, et qui m'a encouragé à me présenter à vous.

--Nous serons très heureux, monsieur!... Quel excellent homme, n'est-ce pas?

--Excellent, oui, madame.

Il y eut un nouveau silence.

--Mon Dieu! monsieur, dit madame de Tècle, si une promenade au soleil ne vous faisait pas peur, nous irions au-devant de mon oncle... nous le rencontrerons certainement.

M. de Camors s'inclina.

Madame de Tècle s'était levée et avait sonné.

--Mademoiselle Marie est là? dit-elle au domestique. Priez-la de mettre son chapeau et de venir.

Mademoiselle Marie arriva l'instant d'après: elle jeta sur l'étranger le franc regard d'un enfant curieux, le salua légèrement, et tous trois sortirent du salon par une porte qui ouvrait de plain-pied sur le parc. De ce côté du château, comme devant la façade, c'était une succession de coteaux et de vallons gazonnés, de bosquets et de clairières, de petits ponts blancs, de vaches luisantes et de moutons frisés, s'étendant à perte de vue. Madame de Tècle, tout en répondant poliment aux exclamations courtoises de M. de Camors, s'acheminait d'un pas rapide et léger, et ses petites bottes de fée laissaient leurs deux empreintes délicates comme esquissées sur le sable fin des sentiers. Elle marchait avec une grâce inconcevable, sans le vouloir et sans le savoir. Elle avait une allure relevée, souple, élastique, et d'une élégance ondoyante qui eût semblé coquette, si on ne l'eût sentie parfaitement naturelle.

Arrivée devant le mur qui fermait la partie droite du parc, elle ouvrit une porte, et l'on se trouva à l'entrée d'un chemin très étroit qui traversait un immense champ plein de blé mûr. Madame de Tècle continua sa marche, suivie par mademoiselle Marie, que suivait M. de Camors. Mademoiselle Marie s'était montrée jusque-là fort sage; mais, en voyant tous ces beaux épis d'or entremêlés de marguerites blanches, de coquelicots rouges et de bleuets, et en entendant le concert délicieux que des myriades de mouches bleues, vertes, jaunes et mordorées faisaient au milieu de ces merveilles, Mademoiselle Marie s'exalta, et perdit quelque chose de son excellente tenue. Elle s'arrêtait de minute en minute pour cueillir une marguerite ou un coquelicot; à chaque station, il est vrai, elle se retournait vers Camors et lui disait: «Pardon, monsieur!» Mais n'importe, sa mère en souffrait.

--Voyons, Marie, disait-elle, voyons donc.

Enfin, comme on passait tout près d'un des pommiers qui étaient clairsemés au milieu du blé, l'enfant aperçut une branche verte, surmontée d'une pomme encore plus verte et grosse comme le bout de son doigt. Cette tentation fut irrésistible.

--Pardon, monsieur, dit-elle.

Et elle s'enfonça dans le blé pour atteindre le pommier et, si Dieu le permettait, la petite pomme; mais ce fut madame de Tècle qui ne le permit pas.

--Marie! dit-elle vivement, dans les blés, mon enfant! êtes-vous folle?

Marie rentra à la hâte dans le sentier; mais elle ne put renoncer à sa terrible envie, et, regardant M. de Camors d'un oeil suppliant:

--Monsieur, lui dit-elle en lui montrant la branche, je vous prie!... Cela ferait si bien dans mon bouquet, cette pomme!

M. de Camors n'eut qu'à se pencher un peu et à allonger le bras pour détacher de l'arbre la branche et la pomme.

--Merci bien! dit tranquillement l'enfant

Puis elle joignit la tige du pommier à son bouquet, planta le tout dans le ruban de son chapeau, et se remit fièrement en marche après un gros soupir de satisfaction.

Comme ils approchaient d'une barrière qui s'ouvrait à l'extrémité du champ, madame de Tècle se retourna tout à coup:

--Mon oncle, monsieur! dit-elle.

M. de Camors leva la tête, et aperçut un vieillard de haute taille, qui s'était arrêté de l'autre côté de la barrière, et qui les regardait, la main posée au-dessus de ses yeux en forme d'abat-jour. Ses jambes robustes étaient sanglées dans des guêtres de cuir fauve à boucles d'acier. Il portait un large vêtement de velours marron et un chapeau de feutre mou. À ses cheveux blancs et à ses gros sourcils noirs, Camors reconnut aussitôt le vieux monsieur joueur de violon.

--Mon oncle, dit madame de Tècle en montrant le jeune comte du geste,--monsieur de Camors!

--Monsieur de Camors! répéta, le vieillard d'une voix remarquablement forte et pleine; monsieur, soyez le bienvenu.

Il ouvrit la barrière, et, tendant au jeune homme sa main brune et velue:

--Monsieur, poursuivit-il, j'ai beaucoup connu madame votre mère, et je suis ravi de voir son fils chez moi! C'était une aimable personne que votre mère, monsieur, et qui certainement méritait...

Le vieillard hésita, et termina sa phrase par un _hem!_ sonore, qui retentit dans sa large poitrine comme sous une voûte d'église.

Il prit la lettre de M. de Campvallon que Camors lui présentait, et, la tenant développée à longue distance de ses yeux, il se mit à la lire sous l'ombre de la haie voisine. Le général avait prévenu le jeune comte qu'il ne croyait pas politique de révéler dès l'abord à M. Des Rameures les projets concertés entre eux. M. Des Rameures ne trouva donc dans la lettre qu'une chaude recommandation en faveur de M. de Camors, et plus bas, en post-scriptum, la nouvelle du mariage du général.

--Comment diable! s'écria M. Des Rameures. Savez-vous cela, ma nièce? Campvallon se marie!

Les histoires de mariage ont le privilège d'éveiller l'intérêt particulier des dames. Madame de Tècle se rapprocha avec curiosité, et mademoiselle Marie elle-même prêta l'oreille.

--Comment, mon oncle, le général! Êtes-vous sûr?

--Pardieu! sans doute, j'en suis sûr, puisqu'il me le dit. Connaissez-vous sa fiancée, monsieur de Camors?

--Mademoiselle de Luc d'Estrelles est ma cousine, monsieur.

--Ah! fort bien, monsieur. Et c'est une personne d'un certain âge, je suppose?

--Elle a vingt-cinq ans, monsieur.

M. Des Rameures fit entendre de nouveau un de ces _hem!_ puissants qui lui étaient familiers.

--Et peut-on vous demander, monsieur, sans indiscrétion, reprit-il, si elle est douée de quelques agréments physiques?

--Elle est d'une rare beauté.

--Hem! Fort bien, monsieur!... Je trouverais le général un peu âgé pour elle; mais quoi! chacun se connaît, monsieur, chacun se connaît! Hem!... ma chère Élise, quand vous voudrez, nous vous suivons... Pardon! monsieur le comte, si je vous reçois dans cet appareil rustique... mais je suis un laboureur, _agricola!_ et un pasteur... un simple gardien de troupeaux, _custos gregis!_ comme dit le poète... Marchez donc devant moi, monsieur, je vous en prie... Marie, respectez mes blés, mon enfant!... Et pouvons-nous espérer, monsieur de Camors, que vous avez l'heureuse pensée de quitter la grande Babylone et de vous installer dans votre propriété rurale? Ce serait d'un bon exemple, monsieur, d'un excellent exemple; car, aujourd'hui plus que jamais malheureusement, on peut dire avec le poète:

_Non ullus aratro Dignus honos; squalent abductis arva colonis, Et... et..._

et, ma foi, j'oublie le reste!... Pauvre mémoire!... Ah! monsieur, ne vieillissez pas!

--_Et curvæ rigidum falces conflantur in ensem!_ dit M. de Camors achevant la citation interrompue.

--Quoi! monsieur, vous citez Virgile! vous lisez les anciens! j'en suis charmé, sincèrement charmé! Ce n'est point le défaut de la génération nouvelle! Les ignorants font courir le bruit qu'il est de mauvais goût de citer les classiques... Ce n'est pas mon avis, monsieur... pas le moins du monde... Nos pères citaient volontiers, parce qu'ils savaient. Quant à Virgile, monsieur, c'est mon poète... non pas que j'approuve tous ses procédés de culture... Avec tout le respect que je lui dois, il y a beaucoup à dire à son oeuvre de ce côté-là... et ses méthodes d'élevage en particulier sont tout à fait insuffisantes; mais d'ailleurs il est divin... Eh bien, monsieur de Camors, vous voyez mon petit domaine... _mea paupera regna!_... la retraite du sage! C'est là que je vis, et que je vis heureux comme un patriarche, comme un vieux berger de l'âge d'or, aimé de mes voisins, ce qui n'est pas facile... et vénérant les dieux, ce qui l'est davantage... Oui, monsieur, et, puisque vous aimez Virgile, vous m'excuserez encore une fois... c'est pour moi qu'il a dit:

_Fortunate senex, hic inter flumina nota, Et fontes sacros frigus captabis opacum!_

Et aussi, monsieur de Camors:

_Fortunatus et ille Deos qui novit agrestes. Panaque, Silvanumque senem!..._

--_Nymphasque sorores!_ dit Camors en souriant, et en désignant d'un léger signe de tête madame de Tècle et sa fille, qui le précédaient.

--Fort bien! fort à propos! c'est la vérité pure! dit gaiement M. Des Rameures. Avez-vous entendu, ma nièce?

--Oui, mon oncle.

--Et avez-vous compris, ma nièce?

--Non, mon oncle.

Le vieillard se mit à rire de tout son coeur.

--Je ne vous crois pas, ma chère, je ne vous crois pas!... N'en croyez rien, monsieur de Camors! Les femmes ont le don de comprendre les compliments dans toutes les langues!

Cet entretien les avait conduits jusqu'au château. On s'assit sur un banc, devant la porte du salon, pour jouir du point de vue. M. de Camors loua avec goût le dessin et la bonne tenue du parc. Il accepta une invitation à dîner pour la semaine suivante, et se retira discrètement, se flattant d'avoir fait, dès son début, quelques progrès dans l'estime de M. Des Rameures, mais regrettant de n'en avoir fait aucun, suivant toute apparence, dans la sympathie de sa nièce aux pieds légers.

C'était tout le contraire.

--Ce jeune homme, dit M. des Rameures dès qu'il se trouva seul avec madame de Tècle, ce jeune homme a quelque teinture des anciens, et c'est quelque chose, mais il ressemble terriblement à son père, qui était vicieux comme le péché. Il a bien dans le sourire et dans les yeux quelques traits de son adorable mère... mais, en définitive, ma chère Élise, c'est tout le portrait de son détestable père, dont il a, d'ailleurs, dit-on, les principes et les moeurs.

--Qui dit cela, mon oncle?

--Mais le bruit public, ma nièce!

--Le bruit public, mon oncle, se trompe quelquefois, et il exagère toujours. Moi, je le trouve bien, ce jeune homme. Il est très poli et très distingué.

--Voilà! voilà! parce qu'il vous a comparée aux nymphes de la Fable, ma nièce!

--S'il m'a comparée aux nymphes de la Fable, il a eu tort; mais il ne m'a pas adressé en français une seule parole qui ne fût du meilleur ton. Attendons, avant de le condamner, que nous ayons pu le juger nous-mêmes, mon oncle, voulez-vous? C'est une habitude que vous m'avez toujours recommandée, vous savez.

--Vous ne pouvez pas disconvenir, ma nièce, reprit le vieillard avec un peu d'humeur, que ce jeune homme n'exhale un parfum parisien des plus marqués et des plus désagréables! Trop poli, trop contenu! pas l'ombre d'enthousiasme! pas de jeunesse enfin! il ne rit pas! J'aime que chacun soit de son âge... J'aime qu'un jeune homme rie à faire craquer son gilet!

--Comment voulez-vous qu'il rie à faire craquer son gilet, mon oncle, quand son père est mort si récemment d'une manière tragique, et quand lui-même est à demi ruiné, dit-on?

--Eh bien! eh bien, soit!... la vérité est que vous avez raison, et j'abjure mes préventions contre ce jeune homme. S'il est à demi ruiné, je lui offrirai mes conseils et... et... ma bourse au besoin, en souvenir de sa mère, qui vous ressemblait, Élise, par parenthèse, et c'est ainsi que finissent toujours nos querelles, méchante enfant... Je crie, je me passionne, je m'emporte comme un Tartare... vous faites parler votre douceur et votre bon sens, ma chère petite, et le tigre est un agneau... Et tous les malheureux qui vous approchent subissent de même votre charme perfide... Et c'est pourquoi mon vieux La Fontaine a dit de vous:

Sur différentes fleurs l'abeille se repose, Et fait du miel de toute chose!

V

Élise de Tècle avait alors près de trente ans; mais elle paraissait plus jeune qu'elle n'était. Elle avait épousé à seize ans son cousin Roland de Tècle dans des circonstances singulières.--Mademoiselle de Tècle, orpheline de bonne heure, avait été élevée par le frère de sa mère, M. Des Rameures. Roland vivait à deux pas d'elle chez son père. Tout les rapprochait, les voeux de leur famille, les convenances de fortune, les relations de voisinage et l'harmonie sympathique de leurs personnes. Ils étaient tous deux charmants. Ils avaient été destinés l'un à l'autre dès leur enfance. L'époque fixée pour le mariage approchait avec la seizième année d'Élise, et le comte de Tècle, en prévision de cet événement, faisait restaurer et presque entièrement reconstruire une aile de son château, réservée au jeune ménage. Roland surveillait et pressait lui-même ces travaux avec le zèle d'un amoureux.--Un matin, un bruit confus et sinistre s'éleva dans la cour de l'habitation. Le comte de Tècle accourut et vit son fils évanoui et sanglant entre les bras des ouvriers. Il était tombé du haut d'un échafaudage sur le pavé. Le malheureux enfant demeura deux mois entre la vie et la mort. Au milieu des transports de sa fièvre, il ne cessait d'appeler sa cousine et sa fiancée, et on fut forcé d'admettre la jeune fille à son chevet. Il se rétablit peu à peu; mais il resta défiguré et horriblement boiteux.

La première fois qu'on lui permit de se voir dans une glace, il eut une syncope que l'on put croire mortelle. C'était, d'ailleurs, un garçon de coeur et de foi. En revenant à lui, il versa des flots de larmes,--qui ne purent effacer les cruelles cicatrices de son visage,--pria longtemps et s'enferma avec son père. Tous deux se mirent ensuite à écrire, l'un à M. Des Rameures, l'autre à mademoiselle de Tècle. M. Des Rameures et sa nièce étaient alors en Allemagne. Les émotions et les fatigues avaient épuisé la santé d'Élise, et son oncle, sur les conseils des médecins, l'avait conduite aux eaux d'Ems. Ce fut là qu'elle reçut les lettres qui la dégageaient franchement de sa parole et lui rendaient son absolue liberté. Roland et son père la suppliaient seulement de ne pas hâter son retour, leur intention à tous deux étant de quitter le pays dans quelques semaines et d'aller s'établir à Paris. Ils ajoutaient qu'ils ne voulaient point de réponse, et que leur résolution, impérieusement commandée par la plus simple délicatesse, était irrévocable.