Chapter 5
--Eh bien, mademoiselle Charlotte, vous avez peu vu le monde; mais vous l'avez vu assez cependant pour le juger et pour savoir le cas que vous devez faire de son estime. Le monde, c'est votre famille et la mienne; c'est M. Tonnelier, madame Tonnelier, mesdemoiselles Tonnelier, madame de la Roche-Jugan et le petit Sigismond... Eh bien, mademoiselle Charlotte, le jour où vous serez une grande artiste, riche, triomphante, idolâtrée, buvant à pleine coupe toutes les joies de la vie, ce jour-là assurément mon oncle Tonnelier invoquera la morale outragée, madame Tonnelier s'évanouira de pudeur dans les bras de ses vieux amants, et ma tante de la Roche-Jugan lèvera en gémissant ses yeux jaunes vers le ciel... mais, en vérité, mademoiselle, qu'est-ce que cela peut vous faire?
--Vous me conseillez d'être une courtisane?
--En aucune façon. Je vous conseille uniquement d'être une artiste, une comédienne, en dépit de l'opinion, parce que c'est la seule carrière où vous puissiez trouver l'indépendance et la fortune. Il n'y a pas de loi, d'ailleurs, qui empêche une artiste de se marier et d'être une femme honorable comme le monde l'entend, vous en avez plus d'un exemple.
--Sans mère, sans famille, sans appui j'aurais beau faire, un jour ou l'autre, je serais une fille perdue... Est-ce que je ne vois pas cela!
M. de Camors ne répondit pas.
--Pourquoi ne dites-vous rien?
--Mon Dieu! mademoiselle, parce que nos idées sur ce sujet délicat sont fort différentes, que je ne puis changer les miennes, et que je désire vous laisser les vôtres... Moi, je suis un païen.
--Comment!... pour vous le bien et le mal sont indifférents?
--Non, mademoiselle; mais pour moi le mal, c'est de craindre l'opinion des gens qu'on méprise, c'est de pratiquer ce qu'on ne croit pas, c'est de se courber sous des préjugés et sous des fantômes dont on connaît le néant; le mal, c'est d'être esclave ou hypocrite, comme les trois quarts et demi du monde; le mal, c'est la laideur, l'ignorance, la sottise et la lâcheté. Le bien, c'est la beauté, le talent, la science et le courage... Voilà tout!
--Et Dieu? dit-elle.
Il ne répondit pas. Elle le regarda fixement pendant une minute sans pouvoir rencontrer ses yeux, qu'il détournait. Elle laissa tomber sa tête avec une sorte d'accablement; puis, la relevant tout à coup:
--Il y a, dit-elle, des sentiments qu'un homme ne peut comprendre. Cette vie libre que vous me conseillez, j'y ai souvent songé dans mes heures d'amertume... mais j'ai toujours reculé avec horreur devant une pensée... une seule...
--Laquelle?
--Peut-être ce sentiment m'est-il particulier,... peut-être est-ce un orgueil excessif... mais enfin j'ai un grand respect de moi, de ma personne: elle m'est comme sacrée. Quand je ne croirais à rien, comme vous, et j'en suis loin, Dieu merci!... je n'en resterais pas moins honnête et pure, et fidèle à un seul amour, simplement par fierté... J'aimerais mieux, ajouta-t-elle d'une voix basse et contenue, mais saisissante, j'aimerais mieux profaner un autel que moi-même!
Elle se leva sur ces mots, fit de la tête un signe d'adieu un peu hautain, et sortit.
M. de Camors, à la suite de cet entretien, demeura quelque temps singulièrement préoccupé: il était étonné des profondeurs qu'il avait entrevues dans ce caractère; il était assez mécontent de lui-même, sans trop savoir pourquoi, et, par-dessus tout, il était violemment épris de sa cousine. Toutefois, comme il avait une faible idée de la franchise des femmes, il se persuada de plus en plus que mademoiselle de Luc d'Estrelles, lorsqu'elle était venue lui offrir son coeur et sa main, n'ignorait point qu'il était encore pour elle un parti très avantageux: il se dit que, quelques années auparavant, il eût pu être dupe de cette candeur perfide, il se félicita de n'être point tombé dans ce piège attrayant et d'avoir su vaincre un premier mouvement de crédulité et d'émotion sincère.--Il aurait pu s'épargner ces compliments. Mademoiselle de Luc d'Estrelles, ainsi qu'il devait le savoir bientôt, avait été dans cette circonstance, comme les femmes le sont quelquefois, parfaitement vraie, désintéressée et généreuse. Seulement, lui arriverait-il jamais de l'être encore à l'avenir? Cela était douteux, grâce à M. de Camors. Il n'est pas rare qu'en méprisant trop les hommes, on les corrompe, et qu'en se défiant trop des femmes, on les perde.
Une heure plus tard environ, on frappa de nouveau à la porte de la bibliothèque. Camors eut une légère palpitation. Il espéra secrètement voir reparaître mademoiselle Charlotte. Ce fût le général qui entra.
Il vint à lui à pas comptés en souillant comme un monstre des mers, et, le saisissant au collet:
--Eh bien, jeune homme? lui dit-il.
--Eh bien, général?
--Que faites-vous là?
--Je travaille, général.
--Parfait!... Asseyez-vous donc!... Non, non, asseyez-vous! (Le général prononçait: Asseyez-_vô_!)
Il se jeta alors lui-même sur le divan, à la place qu'avait occupée mademoiselle d'Estrelles, ce qui changeait la perspective.
--Eh bien? reprit-il après un long silence.
--Mais quoi donc, général?
--Quoi donc!... quoi donc!... Eh bien, est-ce que vous ne remarquez pas, depuis quelques jours, que je suis extraordinairement agité?
--Mon Dieu! général, non, je n'ai pas remarqué.
--Vous n'êtes guère observateur!--Je suis extraordinairement agité, cela crève les yeux! et c'est à tel point, qu'il y a des moments, ma parole d'honneur, où je suis tenté de croire que votre tante a raison et que j'ai quelque chose au coeur!
--Bah! général, ma tante rêve... vous avez le pouls d'un enfant.
--Vous croyez?... Au surplus, je ne crains pas la mort... mais enfin c'est toujours ennuyeux!... Eh bien, donc je suis trop agité... il faut que cela finisse, entendez-vous?
--Oui, général... mais qu'y puis-je faire, moi?
--Vous allez le savoir!--Vous êtes mon cousin, n'est-ce pas?
--En effet, général, j'ai cet honneur-là.
--Mais fort éloigné!... J'ai trente-six cousins au même degré que vous!... et, sacrebleu! en définitive, je ne vous dois rien!
--Mais je ne vous demande rien, général.
--Je le sais bien!--Vous êtes donc mon cousin fort éloigné... mais il y a autre chose... Votre père m'a sauvé la vie dans l'Atlas... Il a dû vous conter ça... Non?... Eh bien, ça ne m'étonne pas... Il n'était pas bavard, votre père!... C'était un homme!--S'il n'avait pas quitté l'épaulette, il avait un bel avenir... On parle beaucoup de M. Pélissier, de M. Canrobert, de M. Mac-Mahon, et _cætera_... Je n'en dis pas de mal: ce sont des jeunes gens instruits... du moins je les ai connus tels; mais votre père les aurait diablement distancés, s'il avait voulu s'en donner la peine... Enfin il ne s'agit pas de ça!--Voici l'histoire: nous traversions une gorge de l'Atlas... nous étions en retraite... je n'avais pas de commandement... je suivais en amateur, inutile de vous dire par quelle circonstance... Nous étions donc en retraite... il nous tombait de la lune une grêle de pierres et de balles... qui mettaient un peu de désordre dans la colonne... J'étais à l'arrière-garde... Paf! mon cheval est tué, et me voilà dessous!... Il y avait sur un escarpement du défilé, à quinze pieds de haut, cinq brigands sales comme des peignes... que je vois encore... Ils se laissent glisser et tombent sur mon cheval et sur moi! Le défilé faisait un coude à cet endroit-là, de sorte que personne ne voyait mon embarras... ou que personne ne voulait le voir, ce qui revenait au même... Je vous dis qu'il y avait du désordre!... Eh bien, je vous prie de croire qu'avec mon cheval et mes cinq Arabes sur le dos j'étais fort mal à mon aise, moi!... j'étouffais... j'étais tout à fait mal à mon aise enfin... Ce fut alors que votre père accourut comme un gentil garçon et me tira de là... Je l'aidai un peu quand je fus relevé... mais n'importe, ça ne s'oublie pas!--Voyons, parlons net: auriez-vous une grande répugnance à jouir de sept cent mille francs de rente, et à vous appeler après moi le marquis de Campvallon d'Arminges. Répondez!
Le jeune comte rougit légèrement.
--Je m'appelle Camors, dit-il.
--Vous ne voulez pas que je vous adopte?... Vous refusez d'être l'héritier de mon nom et de mes biens?
--Oui, général.
--Voulez-vous que je vous donne le temps d'y réfléchir?
--Non, général. Je suis sincèrement flatté et reconnaissant de vos intentions généreuses à mon égard; mais, dans les questions d'honneur, je ne réfléchis jamais.
Le général souffla bruyamment comme une locomotive qui lâche sa vapeur, il se leva, fit deux ou trois fois le tour de la galerie, les pieds en dehors, la poitrine effacée, et vint se rasseoir sur le divan, qui gémit.
--Quels sont vos projets? dit-il.
--Je compte d'abord, général, essayer d'accroître ma fortune, qui est un peu mince. Je ne suis pas aussi étranger aux affaires qu'on le pense. Les relations de mon père et les miennes me donnent un pied dans quelques grandes entreprises industrielles et financières, où j'espère réussir avec beaucoup de travail et de volonté. En même temps j'ai quelque idée de me préparer à la vie publique, et d'aspirer à la députation quand les circonstances me le permettront.
--Bien! très bien! il faut qu'un homme fasse quelque chose. L'oisiveté est la mère de tous les vices... J'aime le cheval comme vous; c'est un noble animal... Je prends un vif intérêt aux luttes du sport: elles améliorent la race hippique et contribuent puissamment à une bonne remonte de notre cavalerie; mais le sport doit être une distraction et non une profession... Hem! ainsi vous prétendez être député?
--Avec le temps, général.
--Parbleu! sans doute!... Mais je puis vous servir, moi, dans cette voie-là. Quand le coeur vous en dira, je donnerai ma démission, je vous recommanderai à mes braves et fidèles électeurs, et vous prendrez ma place. Ça vous convient-il?
--À merveille, général, et je vous remercie de tout coeur; mais pourquoi donner votre démission?
--Ah! pourquoi, pourquoi! pour vous être utile et agréable d'abord, et puis ensuite parce que je commence à en avoir assez, moi, parce que je ne serai pas fâché personnellement de donner cette petite leçon-là au gouvernement. Je souhaite qu'elle lui profite!... Vous me connaissez, je ne suis pas un jacobin; j'ai d'abord cru que ça marcherait... mais quand on voit ce qui se passe!
--Qu'est-ce qui se passe, général?
--Quand on voit un Tonnelier grand dignitaire... on voudrait avoir la plume de Tacite, ma parole! Lorsque je pris ma retraite, vers 48,--sur un indigne passe-droit qu'on m'avait fait,--je n'avais pas encore l'âge de la réserve, et j'étais encore capable de bons et loyaux services... J'aurais pu m'attendre peut-être dans un état de choses régulier à quelque dédommagement... Je l'ai trouvé, au reste, dans la confiance de mes braves et fidèles électeurs... mais enfin on se lasse de tout, mon jeune ami... Les séances du Luxembourg... je veux dire du Palais Bourbon, me fatiguent un peu... Bref, quelque regret que je doive éprouver en me séparant de mes honorables collègues et de mes chers électeurs, je me démettrai de mes fonctions quand vous serez prêt et disposé... N'avez-vous pas une propriété dans le département?
--Oui, général, une propriété qui appartenait à ma mère.. Un petit manoir avec un peu de terre autour, qui s'appelle Reuilly.
--Reuilly!... à deux pas de Des Rameures!... parfait!... Eh bien, c'est le pied à l'étrier, cela!
--Oui, mais il y a un malheur: c'est que je suis forcé de vendre cette terre.
--Pourquoi diable?
--Général, c'est tout ce qui me reste. Cela rapporte une dizaine de mille francs. Pour me lancer dans les affaires, il me faut quelques capitaux, une mise de fonds, et je désire ne pas emprunter.
Le général se leva, et son pas martial et cadencé ébranla de nouveau le parquet de la galerie; après quoi, il se laissa retomber sur le divan.
--Il ne faut pas vendre votre terre! dit-il. Je ne vous dois rien... mais j'ai de l'affection pour vous... Vous ne voulez pas être mon fils adoptif; je le regrette, et je suis bien forcé de passer à d'autres projets... Je vous avertis que je passe à d'autres projets!... Il ne faut pas vendre votre terre, si vous tenez à être député. Les gens du pays, et Des Rameures en particulier, ne voudraient plus de vous. Cependant, vous avez besoin d'argent. Permettez-moi de vous prêter trois cent mille francs. Vous me les rendrez quand vous pourrez, sans intérêts, et, si vous ne me les rendez pas, vous me ferez plaisir!
--Mais, en vérité, général...
--Voyons, acceptez... comme parent, comme ami... comme fils d'un ami, au titre que vous voudrez... mais acceptez, ou vous m'offenserez sérieusement!
M. de Camors se leva, prit la main du général, la serra avec émotion et lui dit d'un ton bref:
--J'accepte, monsieur, merci!
Le général, sur ces mots, se leva comme un lion en furie, la moustache hérissée, les narines ouvertes et fumantes; il regarda le jeune comte avec un air de véritable férocité, et, l'attirant soudain sur sa poitrine, il l'embrassa cordialement. Il marcha ensuite vers la porte avec sa solennité accoutumée, enleva une larme sur sa joue d'un doigt furtif, et sortit.
C'était un brave homme que le général, et, comme beaucoup de braves gens, il n'avait pas été heureux en ce monde. On pouvait rire de ses travers, on ne pouvait lui reprocher aucun vice. Il avait l'esprit un peu étroit, le coeur immense. Il était timide au fond, surtout avec les femmes. Il était délicat, passionné et chaste. Il avait peu aimé, et n'avait pas été aimé du tout. Il prétendait avoir pris sa retraite sur un passe-droit qu'on lui avait fait. Voici quel était en réalité ce passe-droit. Il avait épousé à quarante ans la fille d'un pauvre colonel tué à l'ennemi. Après quelques années de mariage, cette orpheline l'avait trompé, de complicité avec un de ses aides de camp. La trahison lui avait été révélée par un jeune rival, qui avait joué en cette occasion le rôle infâme de Iago. M. de Campvallon avait alors déposé ses épaulettes étoilées, et, dans deux duels successifs, dont on se souvient en Afrique, il avait tué à deux jours de distance le coupable et le dénonciateur. Sa femme était morte peu de temps après, et il était resté plus seul au monde que jamais. Il n'était pas homme à se consoler dans des amours vénales; un propos grivois le faisait rougir. Le corps de ballet lui faisait peur. Il n'eût osé l'avouer; mais ce qu'il rêvait à son âge avec ses moustaches menaçantes et sa mine terrible, c'était l'amour dévoué d'une grisette, aux pieds de laquelle il eût pu répandre sans honte et surtout sans défiance toutes les tendresses de son coeur héroïque et simple.
Dans la soirée du jour qui avait été marqué pour M. de Camors par ces deux épisodes intéressants, mademoiselle de Luc d'Estrelles ne descendit pas pour dîner. Elle fit dire qu'elle avait une forte migraine, et qu'elle priait qu'on l'excusât. Ce message fut accueilli par un murmure général et par quelques paroles aigres de madame de la Roche-Jugan, qui semblaient signifier que mademoiselle de Luc d'Estrelles n'était pas dans une situation de fortune à se permettre d'avoir la migraine. Le dîner n'en fut pas moins gai, grâce à madame Bacquière et à madame Van Cuyp, et aussi à leurs deux maris, qui étaient arrivés de Paris ce soir-là pour passer leur dimanche avec elles. Afin de célébrer cette heureuse réunion, ils se mirent tous les quatre à boire du vin de Champagne à flots, tout en parlant argot et en imitant les acteurs;--ce qui fit beaucoup rire les domestiques.
Quand on retourna au salon, madame Bacquière et madame Van Cuyp jugèrent délicieux de prendre les chapeaux de leurs maris, de mettre leurs pieds dedans, et de courir en cet équipage un petit _steeple-chase_ d'un bout du salon à l'autre. Pendant ce temps, madame de la Roche-Jugan touchait le pouls du général et le trouvait extrêmement capricant.
Le lendemain matin, à l'heure du déjeuner, tous les hôtes du général étaient réunis dans ce même salon, à l'exception de mademoiselle d'Estrelles, dont apparemment la migraine se prolongeait. On remarquait aussi l'absence du général, qui était la politesse et l'exactitude mêmes. On commençait à s'en inquiéter, quand les deux battants de la porte s'ouvrirent tout à coup: le général entra, tenant mademoiselle d'Estrelles par la main. La jeune fille avait les yeux fort rouges et le visage fort pâle. Le général était écarlate; il s'avança de quelques pas comme un acteur qui va saluer le public, promena autour de lui des regards foudroyants, et poussa un _hem!_ qui fut répété en écho par les cordes basses du piano.
--Mes chers hôtes et amis, dit-il alors d'une voix tonnante, permettez-moi de vous présenter la marquise de Campvallon d'Arminges!
Une banquise du pôle arctique n'est ni plus silencieuse ni plus froide que ne le fut le salon du général à la suite de cette déclaration.--M. de Campvallon, tenant toujours mademoiselle d'Estrelles par la main, gardait sa position centrale, et continuait de lancer des regards foudroyants sur l'assistance; mais ses yeux commençaient à s'égarer et à rouler convulsivement dans leurs orbites, tant il était étonné lui-même et embarrassé de l'effet qu'il avait produit.
M. de Camors vint à son secours, il lui prit la main et lui dit:
--Recevez tous mes compliments, général... Je suis sincèrement heureux de votre bonheur... et puis cela est digne de vous!
S'approchant ensuite de mademoiselle d'Estrelles, il s'inclina avec une grâce sérieuse et lui serra la main.
Quand il se retourna, il eut la stupeur d'apercevoir sa tante de la Roche-Jugan dans les bras du général. Elle passa de là dans ceux de mademoiselle d'Estrelles, qui craignit un instant, à la violence de ses caresses, qu'elle n'eût l'intention secrète de l'étouffer.
--Général, dit alors madame de la Roche-Jugan d'un ton plaintif, je vous la recommande, n'est-ce pas?... je vous la recommande bien, n'est-ce pas?... c'est ma fille... mon second enfant!... Sigismond, embrassez votre cousine... Vous permettez, général? Ah! on ne connaît vraiment tout son amour pour ces êtres-là que quand on les perd... Je vous la recommande bien, n'est-ce pas, général?
Et madame de la Roche-Jugan fondit en larmes.
Le général, qui commençait à concevoir une haute opinion du coeur de la comtesse, lui protesta que mademoiselle d'Estrelles trouverait en lui un ami et un père. Sur cette douce assurance, madame de la Roche-Jugan alla s'asseoir dans un coin solitaire, à l'ombre d'un rideau, où on l'entendit pleurer et se moucher pendant plus d'une heure;--car elle ne put déjeuner, le bonheur lui coupant l'appétit.
La glace une fois rompue, tout le monde se montra convenable. Les Tonnelier, toutefois, ne s'épanchèrent pas avec autant d'effusion que la tendre comtesse, et il fut aisé de voir que madame Bacquière et madame Van Cuyp ne se représentaient pas sans amertume la pluie d'or et de diamants qui allait tomber sur leur cousine et consteller sa beauté. M. Bacquière et M. Van Cuyp en souffrirent naturellement les premiers, et leurs charmantes femmes leur firent entendre à diverses reprises dans la journée qu'elles les méprisaient profondément. Ce fut un triste dimanche pour ces messieurs.
La famille Tonnelier sentit, d'ailleurs, qu'elle n'avait plus rien à ménager, et elle partit le lendemain pour Paris après des adieux un peu secs.
La conduite de madame de la Roche-Jugan fut plus noble. Elle déclara qu'elle servirait de mère à sa Charlotte bien-aimée jusqu'au pied des autels et jusqu'au seuil de la chambre nuptiale, qu'elle s'occuperait de son trousseau avec enthousiasme, et que le mariage aurait lieu chez elle.
--Le diable m'emporte! ma chère comtesse, lui dit le général au comble du ravissement, il faut que je vous avoue une chose: vous m'étonnez!... J'ai été injuste, cruellement injuste envers vous! Oui, ma foi! je m'en accuse, je vous croyais dure, intéressée, peu franche... Et bien, pas du tout: vous êtes une excellente femme, un coeur d'or, une belle âme. Ma chère amie, vous avez trouvé le vrai moyen de me convertir, puisque vous y tenez... J'ai quelquefois pensé qu'en fait de religion l'honneur suffisait à un homme, n'est-ce pas, Camors?... Mais je ne suis pas un mécréant, ma chère comtesse... et, ma parole sacrée, lorsque je vois de parfaites créatures comme vous, j'ai envie de croire tout ce qu'elles croient, quand ce ne serait que pour leur être agréable!
M. de Camors, moins naïf, se demandait avec intérêt quel pouvait être le secret de la politique nouvelle de sa tante. Il n'eut pas besoin de beaucoup d'efforts pour le pressentir. Madame de la Roche-Jugan, qui avait fini par se convaincre elle-même de l'anévrisme du général, se flattait que les soucis du mariage pourraient accélérer les destins de son vieil ami. En tout cas, M. de Campvallon avait plus de soixante ans; Charlotte était jeune, et Sigismond aussi, Sigismond attendrait donc quelques années, s'il le fallait, et il ferait tout doucement sa cour à la jeune marquise, jusqu'au jour où il l'épouserait avec toutes ses dépendances, sur le mausolée du général.--C'était ainsi que madame de la Roche-Jugan, un moment écrasée sous le coup inattendu qui ruinait toutes ses espérances, avait soudain modifié ses plans et changé ses batteries, pour ainsi dire sous le feu de l'ennemi.--Voilà à quoi elle rêvait en pleurant et en se mouchant derrière son rideau.
Les impressions personnelles de M. de Camors à la nouvelle de ce mariage n'avaient pas été des plus agréables. Premièrement, il avait été forcé de reconnaître qu'il avait fort mal jugé mademoiselle d'Estrelles, et qu'au moment où il l'accusait de spéculer sur sa petite fortune elle lui sacrifiait les sept cent mille francs de rente du général. Il sentait donc avec ennui qu'il n'avait pas eu précisément le beau rôle dans cette affaire. En second lieu, il se voyait réduit à étouffer dès ce moment la secrète passion que cette belle et singulière personne lui inspirait. Femme ou veuve du général, dans le présent et dans l'avenir, il était clair que mademoiselle d'Estrelles lui échappait absolument; séduire la femme de ce vieillard et de cet ami dont il avait accepté les bienfaits, ou bien l'épouser un jour veuve et riche après l'avoir refusée pauvre, c'était une indignité ou une bassesse que l'honneur lui interdisait au même degré et avec la même rigueur évidente, si cet honneur dont il avait fait la seule loi de sa vie n'était pas un mot et une risée. M. de Camors n'hésita pas à le comprendre et à s'y résigner.
Pendant les quatre ou cinq jours qu'il passa encore à Campvallon, sa conduite fut parfaite. Les attentions délicates et réservées dont il entoura mademoiselle d'Estrelles, mêlées d'une dose convenable de mélancolie, lui témoignèrent à la fois sa reconnaissance, son respect et ses regrets. M. de Campvallon n'eut pas moins à se louer des procédés du jeune comte, qui entra dans la faiblesse de son hôte avec une bonne grâce affectueuse, lui parla peu de la beauté de sa fiancée et beaucoup de ses qualités morales, et lui laissa voir sur l'avenir de cette union la plus flatteuse confiance.
La veille de son départ, Camors fut mandé dans le cabinet du général.