Chapter 2
Il était un pivert, Un p'tit pivert, Un jeune pivert...
Au refrain, on imite le cri du pivert... Eh bien, c'est charmant... Tout Paris va chanter ça pendant un an avec délices... Je ferai comme tout Paris, et je serai heureux...
--Mon Dieu! mon ami, dit gaiement Lescande, si ça suffit à ton bonheur...
--Ça et les principes de 89, dit Camors en allumant un nouveau cigare aux cendres du premier.
Leur dialogue fut interrompu par une fraîche voix de femme qui se fit entendre derrière la persienne du balcon, et qui dit:
--Tu es là, Théodore?
Camors leva les yeux et vit une main fort blanche qui se repliait au dehors sur une des lames de la persienne fermée, et qui baignait dans un rayon de soleil.
--C'est ma femme, dit vivement Lescande. Cache-toi là.
Il le rejeta derrière un massif de catalpas, prit un air de joyeuse malice en se tournant vers le balcon, et répondit:
--Oui, ma chère: quoi?
--Maxime est avec toi?
--Oui, le voilà.
--Bonjour, mère, cria l'enfant.
--Fait-il beau ce matin? reprit la voix.
--Très beau... tu vas bien?
--Je ne sais pas... J'ai trop dormi, je crois.
Elle ouvrit la persienne, en poussa les volets, et, voilant d'une main ses yeux éblouis par le jour, elle parut sur le balcon. C'était une femme dans la fleur de la jeunesse, élancée, souple, gracieuse, et qui paraissait plus grande qu'elle n'était dans l'ampleur flottante de sa robe de chambre bleue. Des bandelettes de la même nuance s'entrelaçaient à la grecque dans ses cheveux châtains, que la nature, l'art et la nuit avaient chiffonnés, crêpés et bouclés à l'envi sur sa tête mignonne. Elle s'accouda sur le balcon, bâilla en montrant toutes ses dents, et, regardant son mari:
--Pourquoi as-tu l'air bête? lui dit-elle.
Tout à coup elle aperçut Camors, que l'intérêt du moment avait à demi tiré de son abri: elle eut un petit cri farouche, rassembla ses jupes à la diable et se sauva dans la chambre.
Louis de Camors, depuis le collège jusqu'à cette heure, ne s'était pas fait une grande idée de la Juliette qui avait le vieux Lescande pour Roméo. Il éprouva donc une surprise agréable en reconnaissant que son ami était plus heureux à cet égard qu'il ne l'avait présumé.
--Je vais être grondé, mon ami, dit Lescande en riant de tout son coeur, et toi aussi... car tu restes à déjeuner avec nous, n'est-ce pas?
Camors parut hésiter, puis brusquement:
--Non... non... impossible, mon ami... J'oubliais... je suis attendu.
Il voulut partir, mais Lescande le retint jusqu'à ce qu'il en eût eu obtenu la promesse de venir dîner le mardi suivant en famille, c'est-à-dire avec lui, sa femme et sa belle-mère, madame Mursois.
Cette invitation laissa un nuage sur l'esprit de Camors jusqu'au jour fixé. Outre qu'il n'aimait pas les dîners de famille, il se souvenait plus qu'il n'eût voulu de la scène du balcon. La bonhomie indiscrète de Lescande l'irritait et le touchait à la fois. Il se sentait appelé à jouer un sot rôle près de cette jolie femme, qu'il pressentait coquette, et que ses souvenirs d'enfance et d'honneur lui rendaient sacrée. Bref, il était d'humeur assez maussade quand il descendit de son _dog-cart_, le mardi soir, devant la petite villa de l'avenue Maillot.
L'accueil de madame Lescande et de sa mère lui remit un peu le coeur. Elles lui parurent être ce qu'elles étaient en effet, deux honnêtes personnes pleines d'aisance et de distinction. La mère avait été belle, elle avait été veuve de bonne heure; il n'y avait pas une tache dans sa vie. Une sorte de délicatesse exquise lui tenait lieu des principes solides que le siècle ne comporte guère. De même que beaucoup de femmes du monde, elle avait le goût de la vertu, comme l'hermine a le goût de la blancheur. Le vice lui répugnait moins comme un mal que comme une souillure. Sa fille avait reçu d'elle ces instincts de chasteté élégante qui se cachent plus souvent qu'on ne le croit sous les vives apparences des mondaines.
Ces deux aimables femmes avaient cependant un travers fâcheux qui leur était commun avec beaucoup de Parisiennes de leur temps et de leur condition. Malgré beaucoup d'esprit, elles se pâmaient d'une admiration bourgeoise devant cette aristocratie plus ou moins pure qu'on voit étaler tour à tour dans l'avenue des Champs-Élysées, dans les théâtres, sur les champs de course, sur les plages célèbres, sa frivolité affairée et ses vanités rivales; malgré beaucoup d'honnêteté, elles se montraient friandes jusqu'au scandale des aventures les plus équivoques qui pouvaient éclater dans cette région d'élite. C'était leur bonheur et leur gloire de connaître par le menu les moindres détails de la haute vie parisienne, d'en suivre les fêtes, d'en parler l'argot, d'en copier les toilettes, d'en distinguer les livrées. De la sorte, si elles n'étaient pas la rose, elles vivaient près d'elle, elles s'imprégnaient de ses parfums et de ses couleurs, et une telle familiarité les rehaussait singulièrement dans leur propre estime et dans l'estime de leurs amies.
Camors, sans occuper encore dans l'olympe de la mode le rang qu'il devait tenir un jour, y pouvait déjà passer pour un demi-dieu, et, à ce titre, il inspirait à madame Lescande et à sa mère un sentiment de curiosité ardente. Son ancienne liaison avec Lescande avait, d'ailleurs, attaché sur lui leur intérêt particulier. Elles savaient le nom de ses chevaux; peut-être savaient-elles le nom de ses maîtresses. Il fallut tout leur bon goût naturel pour dissimuler à leur hôte la secrète agitation de leurs nerfs en sa sainte présence. Elles y réussirent pourtant si bien, que Camors en fut piqué. Sans être fat, il était jeune. Il était habitué à plaire. Il savait que la princesse de Clam-Goritz lui avait récemment appliqué sa profonde définition de l'homme aimable. «Il est aimable, car on se sent toujours en danger près de lui.» Il lui parut conséquemment un peu anormal que la simple belle-mère et la simple femme du simple Lescande supportassent son rayonnement avec autant de calme. Cela le fit sortir de sa réserve préméditée. Il se mit en frais de coquetterie, non pour madame Lescande, qu'il s'était juré de respecter, mais pour madame Mursois, et il déploya tout le soir autour de la mère des grâces qui charmèrent la fille. Lescande cependant, la bouche ouverte jusqu'au gosier, triomphait du succès de son camarade.
Le lendemain dans l'après-midi, Camors revint de sa promenade au Bois par l'avenue Maillot. Madame Lescande travaillait par hasard sur son balcon, et lui rendit son salut par-dessus sa tapisserie. Il remarqua qu'elle saluait bien, par un léger plongeon suivi d'un petit coup d'épaules distingué.
Quand il vint lui faire visite, deux ou trois jours après, comme c'était son devoir, il avait réfléchi; il fut résolument glacial, et ne parla à madame Lescande que des vertus de son mari. Cela fut d'un effet malheureux, car la jeune femme, qui avait réfléchi de son côté, dont l'honnêteté était éveillée, et qu'une poursuite insolente n'eût pas manqué d'effaroucher, se rassura; elle s'abandonna sans défiance au plaisir et à la fierté de voir et de faire voir dans son salon une des principales étoiles du ciel de ses rêves.
On était alors en mai, et il y avait des courses à la Marche le dimanche suivant. Camors y devait courir de sa personne. Madame Mursois et sa fille y entraînèrent Lescande. Camors combla leurs voeux en les faisant pénétrer dans l'enceinte du pesage. Il les promena en outre devant les tribunes. Madame Mursois, à laquelle il donnait le bras et qui n'avait jamais eu l'avantage d'être menée en public par un cavalier revêtu d'une casaque orange et chaussé de bottes à revers, madame Mursois nageait dans l'azur. Lescande et sa femme la suivaient en partageant son délire.
Ces agréables relations continuèrent pendant quelques semaines sans paraître changer de caractère. Un jour, Camors venait s'asseoir auprès de ces dames devant le palais de l'Exposition, et achevait de les initier aux élégances qui défilaient sous leurs yeux. Un soir, il entrait dans leur loge, daignait y séjourner pendant un acte ou deux, et rectifiait leurs notions encore incomplètes sur les moeurs du corps de ballet. Dans ces diverses rencontres, le jeune homme affectait à l'égard de madame Lescande le langage d'une bonne intimité fraternelle, peut-être parce qu'il persistait sincèrement dans ses résolutions délicates, peut-être parce qu'il n'ignorait pas que tout chemin mène à Rome, et celui-là aussi sûrement qu'un autre. Madame Lescande cependant se rassurait de plus en plus, et, voyant quelle n'avait pas à se défendre comme elle l'avait d'abord appréhendé, elle crut pouvoir se permettre une légère offensive. Aucune femme n'est flattée qu'on l'aime comme une soeur. Camors, un peu inquiet de la tournure que prenaient les choses, fit quelques efforts pour en arrêter le cours; mais les hommes exercés à l'escrime ont beau vouloir ménager leur adversaire, l'habitude est plus forte, ils ripostent malgré eux. De plus, il commençait à s'éprendre sérieusement de madame Lescande et de sa mine de jeune chatte à la fois fine et naïve, curieuse et effrayée, provocante et craintive, bref charmante.
Ce fut dans la soirée même où M. de Camors le père rentra chez lui pour se tuer que son fils, passant dans l'avenue Maillot, fut arrêté par Lescande sur le seuil de la villa.
--Mon ami, lui dit Lescande, puisque te voilà, fais-moi un grand plaisir: une dépêche me mande à Melun; je suis forcé de partir à la minute. Reste à dîner avec ces dames. Elles sont toutes tristes. Je ne sais ce qu'a ma femme: elle a pleuré toute la journée sur sa tapisserie. Ma belle-mère a la migraine. Ta présence va les remonter. Voyons, je t'en prie.
Camors opposa quelques objections, puis il se rendit. Il renvoya son cheval. Son ami le présenta aux deux femmes que l'arrivée de ce convive inattendu parut, en effet, ranimer un peu. Lescande monta ensuite en voilure et partit, après avoir reçu de sa femme une caresse plus expansive qu'à l'ordinaire.
Le dîner fut gai. Il y avait dans l'air comme une odeur de poudre et de danger dont madame Lescande et Camors ressentaient secrètement l'excitante influence. Leur animation, encore innocente, se plut à ces riantes escarmouches, à ces brillants combats de barrières qui précèdent les mêlées sinistres.
Vers neuf heures, la migraine de madame Mursois, grâce peut-être à la fumée du cigare qu'on avait permis à Camors, redoubla cruellement. Elle n'y put tenir, et annonça qu'elle était forcée de gagner sa chambre. Camors voulait se retirer; mais sa voiture n'était pas arrivée, et madame Mursois insista pour qu'il attendît.
--Ma fille, ajouta-t-elle, va vous jouer du piano jusque-là.
La jeune femme, demeurée seule avec son hôte, se mit en effet devant son piano.
--Qu'est-ce que vous voulez que je vous joue? dit-elle d'une voix remarquablement brève.
--Mon Dieu!... une valse.
La valse terminée, il y eut un silence. Pour le rompre, elle se leva, et, frottant ses mains l'une contre l'autre lentement, avec embarras:
--Il me semble qu'il y a de l'orage, dit-elle. Ne croyez-vous pas?
Elle s'approcha de la fenêtre et sortit sur le balcon, où Camors la suivit. Le ciel était pur. En face d'eux s'étendait la lisière sombre du Bois: quelques rayons de lune dormaient sur les pelouses. Leurs mains flottantes se rencontrèrent, et pendant un moment ne se quittèrent pas.
--Juliette! dit le jeune homme d'une voix émue et basse.
Elle tressaillit, repoussa la main de Camors et rentra dans le salon.
--Je vous en prie, dit-elle, allez-vous-en.
Et elle s'assit brusquement sur sa causeuse en faisant de la main un signe impérieux auquel Camors n'obéit pas.
Les chutes des honnêtes femmes sont souvent d'une rapidité qui stupéfie.
Peu d'instants après, la jeune madame Lescande s'éveillait de son ivresse aussi parfaitement perdue qu'une femme peut l'être.
Ce réveil ne fut pas doux. Elle mesura du premier coup d'oeil l'abîme sans fond, sans issue, où elle était si soudainement tombée; son mari, sa mère, son enfant, tourbillonnèrent dans le chaos de son cerveau comme des spectres. Elle passa sa main sur son front deux ou trois fois en disant: «Mon Dieu!...» Puis elle se souleva, et regarda vaguement autour d'elle, comme si elle eût cherché une lueur, un espoir, un refuge. Rien. Sentant la détresse profonde de l'irréparable, sa pauvre âme se rejeta tout entière sur son amant; elle attacha sur lui ses yeux humides.
--Comme vous devez me mépriser! dit-elle.
Camors, à demi agenouillé sur le tapis, haussa doucement les épaules en signe de dénégation, et lui baisa la main avec une courtoisie distraite.
--N'est-ce pas? reprit-elle d'un accent suppliant. Dites!
Il eut un sourire étrange et cruel.
--N'insistez pas, dit-il, je vous en prie.
--Pourquoi?... C'est donc vrai alors... vous me méprisez?
Il se dressa brusquement debout devant elle, et, la regardant en face:
--Pardieu! dit-il.
À ce mot effroyable, la jeune femme ne répondit rien. Un cri s'étrangla dans sa gorge. Son oeil s'ouvrit démesurément, comme dilaté par le contact de quelque poison.
Camors marcha dans le salon, puis il revint vers elle.
--Vous me trouvez odieux, dit-il d'un ton bref et violent, et je le suis en effet; mais peu m'importe. Il ne s'agit pas de moi. Après vous avoir fait beaucoup de mal, il y a un service--un seul--que je puis vous rendre, et je vous le rends. Je vous dis la vérité! Les femmes qui tombent, sachez-le bien, n'ont pas de juges plus sévères que leurs complices. Ainsi, moi... que voulez-vous que je pense de vous? Je connais votre mari depuis son enfance... pour son malheur et pour ma honte! Il n'y a pas une goutte de sang dans ses veines qui ne vous soit dévouée... il n'y a pas une fatigue de ses jours, pas une veille de ses nuits qui ne vous appartienne; tout votre bien-être est fait de ses sacrifices... toutes vos joies sont le fruit de ses peines! Voilà ce qu'il est pour vous!... Moi, vous avez vu mon nom dans un journal, vous m'avez vu passer à cheval sous votre fenêtre... rien de plus... et c'est assez... et vous me livrez en une minute toute sa vie avec la vôtre, tout son bonheur, tout son honneur avec le vôtre! Eh bien, tout fainéant... tout libertin de mon espèce qui abusera comme moi de votre vanité et de votre faiblesse, et qui vous dira ensuite qu'il vous estime, mentira! Et si vous pensez qu'au moins il vous aimera, vous vous trompez encore... Nous haïssons vite des liens qui nous font des devoirs où nous ne cherchons que du plaisir; notre premier souci, dès qu'ils sont formés, est de les rompre... Et puis enfin, madame, voulez-vous tout savoir? Les femmes comme vous ne sont pas faites pour des amours pervers comme les nôtres... leur charme est dans l'honnêteté, et, en la perdant, elles perdent tout... Les honnêtes femmes sont gauches à nos ivresses malsaines... leurs transports sont puérils... leur désordre même est ridicule... et c'est pour elles un bonheur rare que de rencontrer à leur première faute un misérable comme moi qui le leur dise!... Maintenant, tâchez de m'oublier... Adieu!
Et, se dirigeant à pas rapides vers la porte du salon, M. de Camors sortit.
Madame Lescande l'avait écouté, immobile et blanche comme du marbre; quand il eut disparu, elle demeura dans la même attitude mortuaire, l'oeil fixe, les bras inertes, souhaitant au fond de l'âme que la mort s'y trompât et la saisît. Au bout de quelques minutes, un bruit singulier, qui semblait venir de la pièce voisine, frappa ses oreilles: on eût dit le hoquet convulsif d'un rire violent et étouffé. Les imaginations les plus bizarres et les plus terribles se pressèrent dans l'esprit de la malheureuse femme: l'idée à laquelle elle s'attacha fut que son mari était revenu secrètement, qu'il savait tout, et que le rire qu'elle entendait était celui d'un fou. Sentant elle-même sa tête s'égarer, elle s'élança de la causeuse, courut à la porte et l'ouvrit. La pièce voisine était la salle à manger, faiblement éclairée par une lampe suspendue. Elle y vit Camors à demi couché sur le parquet, sanglotant follement, et battant du front les barres d'une chaise qu'il étreignait de ses bras désespérés.
Elle ne trouva pas une parole à lui dire. Elle s'assit près de lui, laissa son coeur éclater, et pleura silencieusement. Il se traîna jusqu'à elle, prit le bas de sa robe qu'il couvrit de baisers, et, dès que sa poitrine soulevée et ses lèvres tremblantes lui permirent d'articuler un mot:
--Ah! cria-t-il, pardon! pardon!... pardon!
Ce fut tout. Il se releva et partit. Elle entendit l'instant d'après le roulement de la voiture qui s'éloignait.
S'il suffisait de n'avoir plus de principes pour n'avoir plus de remords, les Français des deux sexes seraient généralement plus heureux qu'ils ne le sont; mais, par une inconséquence fâcheuse, il arrive tous les jours qu'une jeune femme qui ne croit pas à grand'chose, comme madame Lescande, et qu'un jeune homme qui ne croit à rien, comme M. de Camors, ne peuvent se donner le plaisir de quelque indépendance morale sans en souffrir ensuite cruellement. Mille vieux préjugés que l'on croyait bien enterrés se redressent soudain dans la conscience, et ces morts vous tuent.
Louis de Camors cependant descendait vers Paris aux grandes allures de son trotteur Fitz-Aymon (par Black-Prince et Anna-Bell), éveillant sur son chemin, par l'élégance de sa personne et de son attelage, des sentiments d'envie qui se seraient changés en pitié, si les plaies de l'âme étaient visibles. L'amer ennui, le découragement de la vie, le dégoût de soi n'étaient pas pour ce jeune homme des impressions nouvelles; mais jamais il ne les avait éprouvées avec une intensité aussi aiguë, aussi poignante qu'à cette heure maudite où il fuyait à la hâte le foyer déshonoré du vieux Lescande. Jamais aucun trait de sa vie ne lui avait éclairé d'un pareil jet de lumière la profondeur de sa déchéance morale. En infligeant ce vulgaire affront à cet ami des jours purs, à ce cher confident des généreuses pensées et des fières ambitions de sa jeunesse, c'était l'honnêteté même, il le sentait, qu'il avait mise sous ses pieds. Comme Macbeth, il n'avait pas tué seulement un homme endormi, il avait tué le sommeil.
À l'angle de la rue Royale et du boulevard, ces réflexions lui parurent tellement insupportables, qu'il pensa successivement à se faire trappiste, à se faire soldat, et à se griser. Il s'arrêta à ce dernier parti. Le hasard le servit à souhait dans ce dessein. Comme il mettait pied à terre devant la porte de son cercle, il se trouva face à face avec un jeune homme maigre et pâle qui lui tendit la main en souriant; il reconnut le prince d'Errol:
--Tiens, c'est vous, mon prince? Je vous croyais au Caire!
--J'en arrive ce matin.
--Ah!... Eh bien, ça va-t-il mieux, votre poitrine?
--Peuh!
--Bah! vous avez bonne mine... Et le Caire, est-ce drôle?
--Peuh! pas trop!... Ah çà! dites-moi, Camors, c'est véritablement Dieu qui vous envoie!
--Croyez-vous, mon prince? Pourquoi donc ça?
--Parce que... je vais vous dire cela tout à l'heure... mais auparavant narrez-moi donc votre affaire.
--Quelle affaire?
--Votre duel pour Sarah.
--C'est-à-dire contre Sarah?
--Qu'est-ce qui s'est donc passé?... J'ai su cela très vaguement, moi, là-bas.
--Mon Dieu! mon cher ami, c'était une bonne action que j'avais voulu faire, et, suivant l'usage, j'en ai été puni... J'avais entendu conter que cet imbécile de la Brède empruntait de l'argent à une petite soeur qu'il a pour le répandre aux pieds énormes de Sarah... Cela m'était fort égal, vous pouvez croire... mais enfin cela m'agaçait... Je ne pus m'empêcher de lui dire un jour au cercle: «Vous avez pourtant joliment tort, la Brède, de vous ruiner et surtout de ruiner mademoiselle votre soeur pour un escargot aussi peu sympathique que Sarah, une fille qui est toujours enrhumée du cerveau... et qui d'ailleurs vous trompe!--Me trompe! répéta la Brède en agitant ses grands bras,--me trompe! et avec qui?--Avec moi.» Comme il sait que je ne mens jamais, il a voulu me tuer... Heureusement, j'ai la vie dure.
--Vous l'avez planté dans son lit pour trois mois, m'a-t-on dit?
--Tout au plus.
--Eh bien, maintenant, cher ami, rendez-moi un service... Je suis un ours, moi, un sauvage, un revenant... Aidez-moi à me remettre dans le mouvement, hein?... Allons souper avec des personnes enjouées et de vertu plus que médiocre... Cela m'est recommandé par les médecins!
--Du Caire? Rien de plus facile, mon prince.
Une heure plus tard, Louis de Camors et le prince d'Errol, en compagnie d'une demi-douzaine de convives des deux sexes, prenaient possession d'un salon de restaurant dont on nous permettra de respecter le huis clos.
Aux lueurs pâles de l'aube, ils sortirent.--Il se trouva qu'à ce moment même un chiffonnier à longue barbe grise errait comme une ombre devant la porte du restaurant, piquant de son crochet les tas d'immondices qui attendaient le balai de la voirie municipale. Camors, en fermant son porte-monnaie d'une main peu assurée, laissa échapper un louis, qui alla se perdre au milieu des débris fangeux accumulés contre le trottoir. Le chiffonnier leva la tête avec un sourire timide.
--Ah! monsieur, dit-il, ce qui tombe au fossé devrait être au soldat!
--Ramasse-le avec tes dents, dit Camors, et je te le donne.
L'homme hésita et rougit sous son hâle; puis il jeta aux jeunes gens et aux femmes qui riaient autour de lui un regard de haine mortelle, et s'agenouilla; il se coucha la poitrine dans la boue, et, se relevant l'instant d'après, leur montra la pièce d'or serrée entre ses dents blanches et aiguës. Cette belle jeunesse applaudit. Il sourit d'un air sombre, et tourna le dos.
--Hé! l'ami, dit Camors le touchant du doigt, veux-tu gagner cinq louis maintenant?... Donne-moi un soufflet; ça te fera plaisir, et à moi aussi!
L'homme le regarda en face, murmura quelques mots indistincts, et le frappa soudain au visage avec une telle force, qu'il l'envoya culbuter contre la muraille. Il y eut un mouvement parmi les jeunes gens comme s'ils allaient se précipiter sur la barbe grise.
--Que personne ne le touche! dit vivement Camors. Tiens, mon brave, voilà tes cent francs!
--Garde-les, dit l'autre; je suis payé!
Et il s'éloigna.
--Bravo, Bélisaire! cria Camors.--Ma foi, messieurs, je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je suis réellement enchanté de cette petite fête... Je vais y rêver! Bonjour, mesdames!... Au revoir, prince.
Un fiacre matinal traversait la rue. Il s'y jeta et se fit conduire à son hôtel, rue Barbet-de-Jouy. La porte de la cour était ouverte; un reste d'ivresse l'empêcha de remarquer un groupe de domestiques et de voisins qui stationnait en désordre devant les écuries. Ces gens firent brusquement silence en l'apercevant et le regardèrent passer en échangeant de muettes démonstrations de sympathie et de compassion.
Il occupait le second étage de l'hôtel. Comme il montait l'escalier, il se trouva tout à coup en face du valet de chambre de son père. Cet homme était fort pâle: il tenait un pli cacheté qu'il lui présenta d'une main tremblante.
--Qu'est-ce que c'est donc, Joseph? dit Camors.
--C'est une lettre que M. le comte a laissée pour monsieur... avant de partir.
--Avant de partir?... Mon père est parti?... Où cela? Comment?... Pourquoi pleurez-vous?...
Le domestique, à qui la voix manquait, lui remit le pli.
--Mon Dieu!... Qu'est-ce que c'est?... Pourquoi y a-t-il du sang là-dessus?...
Il ouvrit l'enveloppe à la hâte et lut les premiers mots: «Mon fils, la vie m'ennuie; je la quitte...»
Il n'alla pas plus loin. Le pauvre enfant aimait son père, malgré tout. Il tomba raide sur le palier.--On l'emporta dans sa chambre.
II