Chapter 18
Vautrot ne s'était nullement attendu à l'énergie impérieuse de ce caractère et de ce langage. Il réfléchit à la hâte qu'au point où il en était venu, le plus sûr pour lui était encore d'achever. Il tira alors de sa poche une lettre dont il s'était muni simplement pour confirmer au besoin dans l'esprit de la comtesse des soupçons qu'il y croyait éveilles dès longtemps, et il lui présenta cette lettre dépliée. Elle hésita, puis la saisit.--Elle n'eut besoin que d'un coup d'oeil pour reconnaître l'écriture, car elle échangeait souvent des billets avec madame de Campvallon. La lettre, écrite avec une passion brûlante, se terminait par ces mots. «Toujours un peu jalouse de Mary Presque fâchée de vous l'avoir donnée, car elle est jolie, mais, moi, je suis belle, n'est-ce pas, mon bien-aimé?--Surtout je t'adore!»
La jeune femme, dès les premiers mots, était devenue horriblement pâle; en terminant, elle laissa échapper une exclamation étouffée; puis elle relut la lettre, la rendit à Vautrot, comme ne sachant ce qu'elle faisait, et demeura quelques minutes immobile, l'oeil fixé devant elle dans le vide. Un monde s'écroulait en elle.
Tout à coup elle se dirigea d'un pas rapide vers une porte voisine, et entra dans sa chambre, où Vautrot l'entendit ouvrir et fermer précipitamment des tiroirs. Elle reparut l'instant d'après; elle avait mis un chapeau et un manteau. Elle traversa le boudoir du même pas hâtif et raide; Vautrot, effrayé, voulut l'arrêter.
--Madame! dit-il en se plaçant devant elle.
Elle le repoussa doucement de la main et sortit du boudoir.
Un quart d'heure plus tard, elle était dans l'avenue des Champs-Élysées, descendant vers Paris. Il était alors onze heures. C'était une froide soirée d'avril, et la pluie tombait par grains. Les rares passants qui cheminaient encore sur les larges trottoirs humides se retournaient avec curiosité pour suivre de l'oeil cette jeune femme élégante dont la démarche semblait accélérée par un intérêt de vie ou de mort; mais, à Paris, on ne s'étonne de rien, car on y voit tout. L'allure étrange de madame de Camors n'éveillait donc aucune attention extraordinaire: quelques hommes souriaient, d'autres tançaient un mot de raillerie qu'elle n'entendait pas.
Elle traversa avec la même hâte convulsive la place de la Concorde dans la direction du pont. Arrivée là, et au bruit de la Seine enflée et limoneuse qui se brisait contre les piliers des arches, elle fit un brusque temps d'arrêt: elle s'appuya sur le parapet et regarda l'eau; puis elle secoua la tête, soupira longuement et se remit en marche. Bientôt après, elle s'arrêtait dans la rue Vaneau devant un grand hôtel isolé des maisons voisines par un mur de jardin: c'était l'hôtel de madame de Campvallon.
Quand elle fut là, la malheureuse enfant ne sut plus que faire. Pourquoi même était-elle venue là? Elle ne le savait pas. Elle avait voulu venir comme pour s'assurer de son malheur, pour le toucher du doigt, ou peut-être pour trouver quelque raison, quelque prétexte d'en douter. C'était un but qu'elle s'était donné, elle y était arrivée, et elle ne savait plus que faire.
Elle s'assit sur une borne devant les jardins de l'hôtel, cacha sa tête dans ses deux mains et essaya de penser. La rue était déserte. Il était plus de minuit. Une rafale de pluie venait de se déchaîner sur Paris, et la pauvre femme grelottait.
Un sergent de ville passa, enveloppé dans sa cape, il la prit par le bras:
--Qu'est-ce que vous faites là, vous? dit-il d'une voix rude.
Elle le regarda.
--Je ne sais pas, dit-elle.
Cet homme en eut pitié. Il eut vite discerné, d'ailleurs, à travers le désordre de la jeune femme, le bon goût et comme le parfum de l'honnêteté.
--Mais, madame, vous ne pouvez pas rester là, reprit-il avec plus de douceur.
--Non.
--Vous avez un gros chagrin?
--Oui.
--Comment vous appelez-vous?
--Comtesse de Camors.
--Où demeurez-vous?
Elle donna son adresse.
--Eh bien, madame, attendez-moi.
Il fit quelques pas dans la rue, puis s'arrêta au bruit d'un fiacre qui approchait. Le fiacre était vide. Il pria madame de Camors d'y monter. Elle obéit, et il se plaça lui-même à côté du cocher.
M. de Camors venait de rentrer chez lui, et il écoutait avec stupeur, de la bouche de la femme de chambre, le récit de la disparition mystérieuse de la comtesse, quand le timbre de l'hôtel résonna. Il se précipita et rencontra sa femme sur l'escalier. Elle avait repris un peu de calme chemin faisant. Comme il l'interrogeait d'un regard profond:
--J'étais souffrante, dit-elle en s'efforçant de sourire, j'ai voulu sortir un peu... Je ne connais pas les rues... et je me suis égarée.
Malgré l'invraisemblance de l'explication, il n'insista pas; il murmura quelques mots de douce gronderie, et la remit entre les mains de sa femme de chambre, qui s'empressa de lui ôter ses vêtements mouillés.--Pendant ce temps, il avait pris à part le sergent de ville, qui attendait dans le vestibule, et il le questionnait. En apprenant de cet homme dans quelle rue et à quel endroit précis de la rue il l'avait trouvée, M. de Camors, sans plus d'éclaircissements, comprit aussitôt la vérité.
Il monta chez sa femme. Elle était couchée, et tremblait de tous ses membres. Une de ses mains pendait sur le drap. Il voulut la prendre. Elle retira sa main doucement, avec une dignité triste mais résolue. Ce simple geste les avait séparés pour toujours. À dater de ce moment, par une convention tacite, imposée par elle, acceptée par lui, madame de Camors fut veuve.
Il demeura quelques minutes immobile, le regard perdu dans l'ombre des rideaux; puis il marcha lentement à travers la chambre silencieuse. L'idée de mentir pour se défendre ne lui vint pas. Sa démarche était calme et régulière; mais deux cercles bleuâtres s'étaient creusés soudainement au-dessous de ses yeux, et son visage avait pris la pâleur mate de la cire. Ses deux mains, jointes derrière lui, se tordaient l'une dans l'autre, et l'anneau qu'il portait au doigt éclata. Il s'arrêtait par intervalles, et écoutait le bruit des dents de la jeune femme qui s'entre-choquaient.
Après une demi-heure, il se rapprocha du lit tout à coup.
--Marie, dit-il à demi-voix.
Elle tourna vers lui ses yeux ardents de fièvre.
--Marie, reprit-il, j'ignore ce que vous pouvez savoir, et je ne vous le demande pas. J'ai été très coupable envers vous... mais moins pourtant que vous ne le pensez sans doute... Des circonstances terribles m'ont dominé... Au reste, je ne cherche point d'excuse... Jugez-moi aussi sévèrement que vous le voudrez; mais, je vous, en prie, calmez-vous, conservez-vous... Vous me parliez ce matin de vos pressentiments, de vos espérances maternelles. Attachez-vous à cette pensée... Vous serez, d'ailleurs, maîtresse de votre vie... Quant à, moi, je serai pour vous ce qu'il vous plaira,--un étranger ou un ami... Maintenant... je sens que ma présence vous fait mal... et cependant j'ai peine à vous laisser seule en cet état... Voulez-vous madame Jaubert cette nuit?
--Oui, murmurait-elle.
--Je vais vous la chercher... Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a des confidences qu'on ne fait pas à sa plus chère amie!...
--Excepté à sa mère? demanda-t-elle avec une expression d'angoisse suppliante.
Il devint plus pâle encore, et, après, une minute:
--Excepté à sa mère dit-il, soit... Votre mère arrive demain, n'est-ce pas?
Elle fit signe de la tête que oui.
--Vous disposerez de vous avec elle, et j'accepterai tout.
--Merci, dit-elle faiblement.
Il quitta la chambre aussitôt. Il alla lui-même chercher madame Jaubert, qu'on fit relever, et lui dit brièvement que sa femme avait été saisie d'une violente crise nerveuse à la suite d'un refroidissement. La gracieuse petite madame Jaubert accourut en toute hâte chez son amie, et passa la nuit près d'elle. Elle ne fut pas longtemps dupe de l'explication que Camors lui avait donnée. Les femmes se comprennent vite en leurs douleurs. Madame Jaubert cependant ne demanda point de confidences, et n'en reçut pas; mais sa tendresse rendit à son amie dans cette nuit affreuse le seul service qu'elle pouvait lui rendre: elle la fit pleurer.
Cette nuit ne fut pas non plus très douce pour M. de Camors. Il ne prit aucun repos. Il marcha jusqu'au jour dans son appartement avec une sorte de fureur. La détresse de cette enfant l'avait navré. Les souvenirs du passé se réveillant en même temps, les appréhensions du lendemain lui montrant auprès de la fille écrasée la mère--et quelle mère!--atteinte mortellement dans toutes les chères illusions, dans toutes les croyances, dans tous les bonheurs de la vie,--il sentait qu'il y avait encore dans son coeur des points vivants pour la pitié, dans sa conscience pour le remords. Il s'irritait de sa faiblesse, et y retombait.
Qui donc l'avait trahi? Cette préoccupation l'agitait à un degré presque égal. Dès le premier instant, il ne s'y était pas trompé. La douleur subite et à moitié folle de sa femme, son attitude désespérée, son silence, ne s'expliquaient que par une conviction évidente, par une révélation décisive. Après avoir égaré quelque temps ses soupçons, il en arriva à se persuader que les lettres de madame de Campvallon avaient pu seules jeter dans l'esprit de sa femme une si pleine lumière. Il n'écrivait jamais à la marquise, quant à lui; mais il n'avait pu l'empêcher de lui écrire. Pour madame de Campvallon, comme pour la plupart des femmes, un amour sans lettres était trop incomplet. La faute de M. de Camors, peu excusable chez un homme de ce mérite, était de conserver ces lettres; mais personne n'est parfait: il était artiste, il aimait ces chefs-d'oeuvre d'éloquence passionnée; il était fier de les inspirer, et il ne pouvait se décider à les brûler.--Il examina à la hâte le tiroir secret où il les enfermait: à certains signes ménagés à dessein, il reconnut que ce tiroir avait été fouillé.--Cependant, aucune lettre ne manquait; l'ordre seulement en était bouleversé.
Ses pensées s'étaient déjà portées plus d'une fois sur Vautrot, dont la délicatesse lui était suspecte, quand il reçut dans la matinée un billet de son secrétaire qui ne put lui laisser aucun doute. En réalité, M. Vautrot, après avoir passé de son côté une nuit des moins agréables, ne s'était pas senti le courage d'affronter l'accueil que son patron pouvait lui réserver ce matin-là. Son billet était assez habilement rédigé pour laisser dormir les soupçons, si par hasard ils n'étaient pas éveillés, et si la comtesse ne l'avait pas trahi. Il annonçait qu'il venait d'accepter une situation avantageuse qui lui était offerte par une maison de commerce de Londres. Il avait dû se décider à l'improviste et partir le matin même sous peine de perdre une occasion irréparable. Il terminait par les expressions les plus vives de sa reconnaissance et de ses regrets.
Camors, ne pouvant l'étrangler, résolut de le payer. Il lui envoya non seulement quelques appointements arriérés, mais en outre une somme assez ronde, en témoignage de sa sympathie et de ses voeux; ce fut, d'ailleurs, une simple précaution, car M. de Camors n'appréhendait plus rien de ce venimeux personnage, le voyant dépourvu des seules armes qu'il eût possédées contre lui, et aussi du seul intérêt qui l'eût poussé à s'en servir; car il avait compris que M. Vautrot lui avait fait l'honneur de convoiter sa femme, et il l'en estimait un peu moins bas, lui trouvant après tout ce côté de gentilhomme.
V
M. de Camors, dans cette matinée, eut besoin d'un rude effort de courage pour accomplir lui-même ses devoirs de gentilhomme en allant recevoir à la gare madame de Tècle; mais le courage était depuis longtemps son unique vertu, et celle-là, du moins, il ne devait jamais la perdre. Il accueillit avec grâce sa jeune belle-mère couverte de ses vêtements de deuil. Elle fut surprise de ne pas voir sa fille avec lui. Il lui avoua qu'elle était un peu souffrante depuis la veille. Malgré les précautions de son langage et de son sourire, il ne put empêcher que madame de Tècle ne conçut aussitôt de vives alarmes. Il ne prétendait, d'ailleurs, la rassurer qu'à demi. Sous la réserve calculée de ses réponses, elle pressentit un désastre; après l'avoir d'abord pressé de questions, elle garda le silence pendant le reste du trajet.
La jeune comtesse, pour épargner à sa mère la première impression, avait quitté son lit, et même la pauvre enfant avait mis un peu de rouge sur ses joues pâlies. M. de Camors ouvrit lui-même à madame de Tècle la porte de la chambre de sa fille et se retira.--La jeune femme se souleva avec peine sur sa causeuse, et sa mère la reçut dans ses bras. Ce ne fut d'abord entre elles qu'un échange d'embrassements étroits et de muettes caresses; puis la mère s'assit près d'elle, elle prit contre son sein la tête de sa fille, et, la regardant au fond des yeux:
--Quoi? dit-elle douloureusement.
--Oh! rien... rien de désespéré... seulement, il faut aimer plus que jamais votre petite Mary, n'est-ce pas?
--Oui... mais quoi donc enfin?
--Il ne faut pas vous faire de mal... et il ne faut pas m'en faire non plus... Vous savez pourquoi?
--Oui... mais, je t'en supplie, ma chérie, dis-moi!
--Eh bien, je vais vous dire tout... mais, de grâce, mère, soyez brave comme moi!...
Elle cacha plus profondément sa tête dans le sein de sa mère, et se mit à lui conter à voix basse, sans la regarder, la terrible révélation qui lui avait été faite, et que l'aveu de son mari avait confirmée.
Madame de Tècle ne l'interrompit pas une seule fois pendant ce cruel récit; elle lui baisait seulement les cheveux de temps en temps. La jeune comtesse, qui n'osait lever les yeux sur elle, comme si elle eût été honteuse du crime d'un autre, put se figurer qu'elle s'était elle-même exagéré la gravité de son malheur, puisque sa mère en recevait la confidence avec tant de calme; mais le calme de madame de Tècle en ce moment horrible était celui des martyrs; car tout ce que put jamais souffrir une chrétienne sous la griffe des tigres ou sous le crochet du tortionnaire, cette mère le souffrait alors sous la main de sa fille bien-aimée. Son beau et pâle visage, ses grands yeux dressés vers le ciel, comme ceux qu'on prête aux pures victimes agenouillées dans les cirques romains, semblaient demander à Dieu s'il avait vraiment des consolations pour de telles tortures!
Quand elle eut tout entendu, elle trouva la force de sourire à sa fille, qui la regardait enfin avec une expression de timidité inquiète, et, l'embrassant plus étroitement:
--Eh bien, ma chérie, lui dit-elle, c'est une grande tristesse, c'est vrai... cependant, tu as raison, il n'y a rien de désespéré.
--Croyez-vous?
--Sans doute... il y a là un mystère inconcevable... mais sois sûre que le mal n'est pas aussi terrible qu'il paraît.
--Ma pauvre mère, puisqu'il avoue pourtant!
--J'aime mieux qu'il avoue, vois-tu... Cela prouve qu'il y a encore quelque fierté, quelques ressources dans son âme... et puis je l'ai senti très affligé... il souffre comme nous, va!... Enfin pensons à l'avenir, ma chérie.
Elles se tenaient les mains et se souriaient l'une à l'autre en contenant les larmes dont leurs yeux étaient noyés. Après quelques minutes:
--Je voudrais bien, mon enfant, dit madame de Tècle, me reposer pendant une demi-heure... et puis j'ai besoin de mettre un peu d'ordre dans ma toilette.
--Je vais vous conduire à votre chambre... Oh! je puis marcher... Je me sens beaucoup mieux...
Madame de Camors prit le bras de sa mère, et la mena jusqu'à la porte de la chambre qui lui était destinée. Sur le seuil, elle la laissa.
--Sois sage, lui dit madame de Tècle en se retournant et en lui souriant encore.
--Vous aussi! murmura la jeune femme, à qui la voix manquait.
Madame de Tècle, dès que la porte fut refermée, leva ses deux mains jointes vers le ciel; puis, tombant à genoux devant le lit, elle y ensevelit sa tête et se mit à sangloter éperdument.
La bibliothèque de M. de Camors était contiguë à cette chambre. Il s'y était retiré. Il se promena d'abord à grands pas dans cette vaste pièce, s'attendant d'une minute à l'autre à voir entrer madame de Tècle. Le temps s'écoulant, il s'assit et essaya de lire; mais sa pensée lui échappait, son oreille recueillait avidement malgré lui les moindres bruits de la maison. Si un pas semblait s'approcher, il se levait brusquement et se hâtait de composer son visage. Quand la porte de la chambre voisine s'était ouverte, son angoisse avait redoublé; il distingua le chuchotement de deux voix, puis, l'instant d'après, la chute lourde de madame de Tècle sur le tapis, puis sont sanglot désespéré. M. de Camors rejeta violemment te livre qu'il s'efforçait de lire, et, posant son coude sur le bureau qui était devant lui, il tint longtemps son front pâle serré dans sa main contractée.--Quand le bruit des sanglots s'apaisa et cessa peu à peu, il respira.
Vers midi, il reçut ce billet:
«Si vous me permettiez d'emmener ma fille à la campagne pour quelques jours, je vous en serais reconnaissante.
»ÉLISE DE TÈCLE.»
Il répondit aussitôt ces simples lignes:
«Vous ne pouvez rien faire que je n'approuve aujourd'hui et toujours.
»CAMORS.»
Madame de Tècle, en effet, après avoir consulté les dispositions et les forces de sa fille, s'était déterminée à la soustraire sans délai, s'il était possible, aux impressions du lieu où elle venait de tant souffrir, à la présence de son mari et aux embarras douloureux de leur situation mutuelle. Elle avait besoin elle-même de se recueillir dans la solitude pour prendre un parti dans une circonstance sans exemple. Enfin elle ne se sentait pas le courage de revoir M. de Camors, si elle devait le revoir jamais, avant qu'un peu de temps eût passé entre eux.
Ce ne fut pas sans anxiété qu'elle attendit la réponse de Camors à la prière qu'elle lui adressait. Dans le trouble épouvantable de ses idées, elle le croyait désormais capable de tout, et elle craignait tout de lui. Le billet du comte la rassura: elle s'empressa de le faire lire à sa fille, et toutes deux, comme deux pauvres êtres perdus qui s'attachent à la moindre branche, aimèrent à remarquer l'espèce d'abandon respectueux avec lequel il remettait son sort entre leurs mains.
Il passa la journée à la séance du Corps législatif, et, quand il rentra, elles étaient parties.
Madame de Camors s'éveilla le lendemain dans sa chambre de jeune fille; les oiseaux du printemps chantaient sous ses fenêtres dans le vieux jardin paternel. Elle reconnut ces voix amies de son enfance, et s'attendrit; mais un sommeil de quelques heures lui avait rendu sa vaillance naturelle. Elle écarta les pensées qui l'énervaient, se leva, et alla surprendre sa mère à son réveil. Bientôt après, toutes deux se promenaient sur la terrasse aux tilleuls: on touchait à la fin d'avril, la jeune verdure odorante s'étalait au soleil, les mouches bourdonnaient déjà par essaims dans les roses entr'ouvertes, dans les pyramides bleues des lilas et dans les grappes pendantes des cytises. Après quelques tours faits en silence au milieu de ces frais enchantements, la jeune comtesse, qui voyait sa mère absorbée dans sa rêverie, lui prit la main:
--Mère, lui dit-elle, ne sois pas triste... nous voilà comme autrefois... toutes deux dans notre petit coin... Nous serons heureuses, va!
La mère la regarda, lui prit la tête, et, la baisant sur le front avec une sorte de violence:
--Tu es un ange, toi! dit-elle.
Il faut avouer que leur oncle Des Rameures, malgré la tendre affection qu'elles lui portaient, les gêna beaucoup. Il n'avait jamais aimé Camors, il l'avait accepté pour neveu, comme il l'avait accepté pour député, avec plus de résignation que d'enthousiasme. Son antipathie n'était que trop justifiée par l'événement; mais il fallait qu'il l'ignorât. Il était excellent, mais entier et rude. La conduite de Camors, s'il eût pu la soupçonner, l'eût assurément poussé à quelque éclat irréparable. Aussi madame de Tècle et sa fille s'entendirent-elles à demi-mot pour se contenir devant lui avec une réserve impénétrable. Elles observaient, d'ailleurs, les mêmes précautions dès qu'elles se trouvaient en présence d'un étranger. Cette pénible contrainte eût été à la longue insoutenable, si l'état de santé de la jeune comtesse, prenant de jour en jour un caractère moins douteux, n'eût fourni des excuses à leur préoccupation inquiète et à leur vie retirée.
Madame de Tècle cependant, qui se reprochait le malheur de sa fille comme son ouvrage, et qui se le reprochait avec une amertume inexprimable, ne cessait de chercher au milieu des ruines du passé et du présent quelque réparation, quelque refuge pour l'avenir. La première idée qui s'était présentée à son esprit avait été de séparer absolument et à tout prix la comtesse de son mari. Sous le premier coup de l'effroi que la duplicité perverse de Camors lui avait fait éprouver, elle n'avait pu envisager sans horreur la pensée de replacer sa fille aux côtés d'un tel homme, mais cette séparation, en supposant qu'on pût l'obtenir soit du consentement de M. de Camors, soit de l'autorité de la loi, livrait au public un secret scandaleux, et pouvait entraîner des catastrophes redoutables. N'eût-elle pas ces conséquences, elle devait tout au moins creuser entre madame de Camors et son mari un abîme éternel. C'était ce que madame de Tècle ne voulait pas: car, à force d'y songer, elle avait fini par voir le caractère de Camors sous un jour, non plus favorable peut-être, mais plus vrai. Madame de Tècle, quoique étrangère à tout mal, savait le monde et la vie, et son intelligence pénétrante en devinait plus encore qu'elle n'en savait. Elle comprit donc à peu près quelle espèce de monstre moral était M. de Camors, et, tel qu'elle le comprit, elle en espéra encore quelque chose. Enfin l'état de la comtesse lui promettait dans un avenir prochain une consolation qu'il ne fallait pas risquer de lui enlever, et Dieu pouvait permettre que ce gage d'une union si douloureuse en reformât un jour les liens brisés.
Madame de Tècle communiqua ses réflexions, ses craintes, ses espérances à sa fille, et elle ajouta:
--Ma pauvre enfant, j'ai presque perdu le droit de te donner des conseils; je te dis seulement: Moi, voilà ce que je ferais.
--Eh bien, ma mère, je le ferai, dit la jeune femme.
--Penses-y encore, car la situation que tu vas accepter aura bien des amertumes; mais, entre les amertumes, hélas! nous n'avons que le choix.
À la suite de cet entretien, et huit jours environ après leur arrivée à la campagne, madame de Tècle écrivit à M. de Camors la lettre que l'on va lire et que sa fille approuva:
«Vous avez semblé me dire que vous rendiez à votre femme sa liberté, si elle voulait la reprendre. Elle ne le veut pas, elle ne le peut pas. Elle se doit déjà à l'enfant qui portera votre nom. Il ne dépendra pas d'elle que ce nom ne soit sans tache. Elle vous prie donc de lui garder sa place dans votre maison. Ne craignez d'elle aucun trouble, aucun reproche. Elle et moi, nous savons souffrir sans bruit. Pourtant, je vous en supplie, soyez bon pour elle. Épargnez-la. Veuillez lui laisser encore quelques jours de calme, et puis rappelez-la, ou venez.»
Cette lettre toucha M. de Camors. Si impassible qu'il fût, on peut croire que, depuis le départ de sa femme, il ne jouissait pas d'une parfaite tranquillité d'esprit. L'incertitude est le pire des maux, parce qu'elle les imagine tous. Absolument privé de nouvelles depuis huit jours, il n'y avait pas de catastrophe possible qu'il ne sentît flotter au-dessus de sa tête. Il avait eu le courage hautain de cacher à madame de Campvallon l'événement qui avait éclaté dans sa maison et de lui laisser tout son repos quand lui-même avait perdu le sommeil. C'était par de tels efforts d'énergie et de fierté virile que cet homme étrange se maintenait encore à une certaine hauteur d'estime en face de lui-même.
Le billet de madame de Tècle fut donc pour lui une délivrance. Voici la brève réponse qu'il y fit: