Monsieur de Camors — Complet

Chapter 17

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Ma mère chérie, je dois vous l'avouer, je m'amuse trop pour être heureuse. Je comptais un peu sur ce carême, et voilà qu'on l'efface du calendrier. Ce cher carême, quelle jolie, spirituelle et honnête invention pourtant! que cette religion est sensée! comme elle connaît bien cette faible et folle humanité! quelle prévoyance dans ses lois! Et quelle indulgence aussi! car limiter le plaisir, c'est le pardonner. Moi aussi, j'aime le plaisir, les belles toilettes qui nous font ressembler à des fleurs, les salons éclatants, la musique, l'air de fête, la danse. Oui, j'aime beaucoup tout cela, j'en sens le trouble charmant, j'en sens l'ivresse; mais toujours, toujours!... à Paris l'hiver, aux eaux l'été, toujours ce tourbillon, ce trouble et cette ivresse, cela devient quelque chose de sauvage, de nègre, et, si j'osais le dire, de bestial. Pauvre carême! il l'avait prévu. Il ne nous disait pas seulement, comme le prêtre à moi ce matin: «Souviens-toi que tu es poussière;» il nous disait: «Souviens-toi que tu as une âme; souviens-toi que tu as des devoirs, que tu as un mari, un enfant, une mère, un Dieu! Et alors, ma mère, on se retirait en famille, à l'ombre du vieux foyer; on vivait dans les graves pensées, entre l'église et la maison, on s'entretenait de choses élevées et saintes; on rentrait dans le monde moral, on reprenait pied dans le ciel. C'était un intervalle salutaire qui empêchait que jamais la dissipation ne tournât à l'hébétement, le plaisir à la convulsion, et que votre masque de l'hiver enfin ne devînt votre visage.

Ceci est tout à fait l'opinion de madame Jaubert.--Qu'est-ce que c'est que madame Jaubert? C'est une sage petite Parisienne que ma mère aimera. Je l'ai rencontrée pendant plusieurs mois un peu partout, particulièrement à Saint-Philippe-du-Roule, sans me douter qu'elle fût ma voisine et que son hôtel touchât le nôtre. Voilà Paris. C'est une gracieuse personne, qui a l'air doux, tendre et intrépide. Nous nous placions toujours l'une près de l'antre, machinalement. Nous nous regardions à la dérobée. Nous reculions nos chaises pour nous laisser passer, et de nos plus douces voix: «Pardon, madame!--Oh! madame!» Mon gant tombait, elle le ramassait. «Oh! merci, madame!» Je lui offrais de l'eau bénite. «Oh! chère madame!» Et un sourire. Quand nos voitures se croisaient autour du lac, un petit salut et un sourire encore. Un jour, au concert des Tuileries, nous nous aperçûmes de loin et nous rayonnâmes: dès que nous entendions quelque chose qui nous plaisait particulièrement, nous nous regardions vite,--et toujours ce sourire. Jugez de ma surprise, l'autre matin, quand j'ai vu ma sympathie entrer dans la petite maison italienne qui est à deux pas de la nôtre et y entrer comme chez elle. Je m'informe. C'est madame Jaubert. Son mari est un grand jeune homme blond qui est ingénieur civil. Me voilà prise d'une envie énorme d'aller faire visite à ma voisine. J'en parle à Louis non sans rougir, car je me souviens qu'il n'aime pas les amitiés de femmes, mais, avant tout, il m'aime. Pourtant il hausse un peu les épaules.

--Laissez-moi au moins prendre quelques renseignements sur ces gens-là.

Il les prend. Quelques jours après:

--Miss Mary, vous pouvez aller chez madame Jaubert; c'est une personne très bien.

Je saute d'abord au cou de M. de Camors, et de là chez madame Jaubert. «C'est moi, madame!--Oh! madame.--Vous permettez, madame?--Oh! oui, oui, madame!» Nous nous embrassons, ma mère, et nous voilà vieilles amies.

Son mari est donc ingénieur civil. Il s'occupe de grandes inventions, de grands travaux industriels mais, ma mère, il n'y a pas longtemps. À la suite d'un gros héritage qui lui était survenu il avait abandonné ses études et s'était mis à ne rien faire du tout, que du mal, bien entendu. Ce fut là-dessus qu'il se maria pour arrondir sa fortune. Sa jolie petite femme eut de tristes surprises. On ne le voyait jamais chez lui. Toujours au cercle, dans les coulisses au diable. Il jouait, il avait des maîtresses, et, chose affreuse ma mère, il buvait. Il rentrait gris chez sa femme. Un simple détail que ma plume se refuse presque à écrire vous donnera une idée complète du personnage. Il voulut, un jour, se coucher avec ses bottes! Voilà, ma mère, le joli monsieur dont ma petite amie a fait peu à peu un honnête homme, un homme de mérite et un mari excellent, à force de douceur, de fermeté, de sagesse, d'esprit. N'est-ce pas encourageant, dites? car Dieu sait que ma tâche est moins difficile; mais ce ménage me charme, parce qu'il me prouve qu'on peut réellement bâtir, en plein Paris, le nid que je rêve. Ces aimables voisins sont habitants de Paris; ils n'en sont pas la proie: ils ont un foyer, ils se possèdent, ils s'appartiennent. Paris est à leur porte, c'est tant mieux. C'est une source toujours ouverte de distractions élevées qu'ils partagent: mais ils y boivent, à cette source, et ne s'y noient pas. Ils ont des habitudes communes; ils passent la soirée chez eux, ils lisent, ils dessinent, ils causent, ils tisonnent leur feu, ils écoutent le vent et la pluie, comme s'ils étaient dans une forêt; ils sentent passer la vie dans leurs doigts fil à fil, comme nous dans nos chères veillées de campagne. Ma mère, ils sont heureux.

Voilà donc mon rêve, et voilà mon plan. Mon mari n'a point de vices comme M. Jaubert. Il n'a que des habitudes, celles de tous les hommes de son monde à Paris. Il s'agit, ma mère chérie, de les transformer tout doucement, de lui suggérer insensiblement cette étonnante idée, qu'on peut passer un soir chez soi, en compagnie de sa femme bien aimée et bien aimante, sans mourir de consomption. Le reste viendra ensuite. Le reste, c'est le goût de la vie assise, les joies graves du petit cloître domestique, le sentiment de la famille, la pensée qui se recueille, l'âme qui se retrouve; n'est-ce pas cela, mon bon ange? Eh bien, comptez sur moi, car je suis plus que jamais pleine d'ardeur, de courage et de confiance... D'abord il m'aime de tout son coeur, quoique peut-être avec plus de légèreté que je n'en mérite. Il m'aime, il me gâte, il me comble. Pas un plaisir qu'il ne m'offre, excepté toujours, bien entendu, celui de rester chez nous. Donc il m'aime; cela d'abord... ensuite, ma mère, savez-vous une chose, une chose qui me fait rire et qui me fait pleurer tout à la fois? C'est qu'il me semble vraiment, depuis quelque temps, que j'ai deux coeurs, un gros coeur à moi et un autre plus petit... Oh! mon Dieu, voilà ma mère en larmes! Mais, ma chérie, c'est un grand mystère... un rêve du ciel, mais peut-être un rêve... qu'on ne dit pas encore à son mari, ni à personne, excepté à sa mère adorée... Voyons, ne pleurez pas, car ce n'est pas bien sûr.

La coupable

MISS MARY.

En réponse à cette lettre, madame de Camors en reçut une le surlendemain qui lui annonçait la mort de son grand-père. Le comte de Tècle avait succombé à une attaque d'apoplexie que l'état de sa santé avait dès longtemps fait pressentir. Madame de Tècle, prévoyant que le premier mouvement de sa fille serait de venir la rejoindre et partager ses douloureuses émotions, lui recommandait vivement de s'épargner les fatigues de ce voyage. Elle lui promettait, d'ailleurs d'aller elle-même la retrouver à Paris aussitôt qu'elle aurait réglé quelques affaires indispensables.

Ce deuil de famille eut pour effet naturel de redoubler dans le coeur de la comtesse de Camors le sentiment de malaise et de vague tristesse dont ses dernières lettres laissaient apercevoir quelques symptômes, bien que dissimulés et atténués par les précautions de son amour filial. Elle était beaucoup moins heureuse qu'elle ne le disait à sa mère, car les premiers enthousiasmes et les premières illusions du mariage n'avaient pu abuser longtemps un esprit aussi fin et aussi droit. Une jeune fille qui se marie se trompe aisément sur l'étendue de l'affection dont elle est l'objet. Il est rare qu'elle n'adore pas son mari et qu'elle ne se croie pas adorée de lui simplement parce qu'il l'épouse. Ce jeune coeur qui s'ouvre laisse échapper toutes les grâces, tous les parfums, tous les cantiques de l'amour, et, enveloppé de ce nuage céleste, tout est amour autour de lui; mais peu à peu il se dégage, et il reconnaît trop souvent que ce concert et ces ivresses dont il était charmé venaient de lui seul.

Telle était, autant que la plume peut rendre ces nuances des âmes féminines, telle était l'impression qui avait de jour en jour pénétré l'âme délicate de la pauvre miss Mary: ce n'était rien de plus; pour elle, c'était beaucoup. La pensée d'être trahie par son mari et de l'être surtout avec la cruelle préméditation que l'on sait n'avait pas même effleuré son esprit; cependant, à travers les bontés attentives qu'il avait pour elle et qu'elle n'exagérait nullement dans ses lettres à sa mère, elle le sentait un peu dédaigneux et insouciant. Le mariage n'avait pour ainsi dire rien changé à ses habitudes: il dînait chez lui au lieu de dîner au cercle, voilà tout. Elle s'en croyait aimée pourtant, mais avec une légèreté presque offensante.

Néanmoins, si elle était triste et quelquefois jusqu'aux larmes, on a vu qu'elle ne désespérait pas, et que ce vaillant petit coeur s'attachait avec une confiance intrépide à toutes les chances heureuses que pouvait lui réserver l'avenir.

M. de Camors demeurait fort indifférent, comme on peut le croire, aux agitations qui tourmentaient sa jeune femme. Il ne s'en doutait pas. Il était, quant à lui, fort heureux, si étrange que la chose puisse paraître. Ce mariage avait été un pas pénible à franchir; mais, une fois installé dans sa faute, il s'y était fait. Sa conscience, toutefois, si endurcie qu'elle fût, avait encore apparemment quelques fibres vivantes, et l'on n'aura pas manqué de remarquer qu'il pensait devoir à sa femme quelques compensations.

Ses sentiments pour elle se composaient d'une sorte d'indifférence et d'une sorte de pitié. Il plaignait vaguement cette enfant dont l'existence se trouvait prise et broyée entre deux destinées d'un ordre supérieur. Il espérait qu'elle ignorerait toujours le sort auquel il l'avait condamnée, et il était résolu à ne rien négliger pour lui en atténuer la rigueur; mais il appartenait, d'ailleurs, uniquement et plus que jamais à la passion qui avait été le tort suprême de sa vie: car ses amours avec la marquise de Campvallon, constamment excitées par le mystère et le danger, ménagées d'ailleurs avec un art profond par une femme d'une adresse égale à sa terrible beauté, devaient garder après des années l'idéalité de la première heure.

La courtoisie gracieuse dont M. de Camors se piquait à l'égard de sa femme avait cependant des limites. La jeune comtesse s'en était aperçue quand elle avait essayé d'en abuser. Ainsi, à plusieurs reprises, elle avait feint la fatigue pour se refuser le soir à toute distraction extérieure, espérant que son mari ne l'abandonnerait pas à sa solitude. C'était une erreur. M. de Camors dans ces circonstances lui accordait à la vérité quelques minutes de tête-à-tête après le dîner; mais, vers neuf heures, il la quittait avec une parfaite tranquillité. Seulement, une heure après, elle voyait arriver un paquet de bonbons ou une corbeille de petits gâteaux fins qui l'aidaient tant bien que mal à passer la soirée. Elle partageait quelquefois ces friandises avec sa voisine, madame Jaubert, quelquefois avec M. Vautrot, le secrétaire de son mari. Ce M. Vautrot, qu'elle avait d'abord pris en grippe, était peu à peu rentré en grâce auprès d'elle. En l'absence de son mari, elle le trouvait toujours sous sa main, et elle avait recours à lui pour beaucoup de menus détails courants, adresses, invitations, achats de livres, de musique, fournitures de bureau. De là une certaine familiarité. Elle commençait à l'appeler «Vautrot»,--ou «mon bon Vautrot».--Vautrot s'acquittait avec zèle des petits messages de la jeune femme. Il lui témoignait beaucoup d'empressement et de respect, et s'abstenait avec soin devant elle des forfanteries sceptiques qu'il savait lui déplaire. Elle était heureuse de cette réforme, et, pour lui en témoigner sa reconnaissance, elle le retint deux ou trois fois le soir au moment où il venait lui demander ses commissions. Elle parlait avec lui de livres ou de théâtre.

Quand son deuil l'eut décidément cloîtrée chez elle, M. de Camors lui fit la grâce de lui tenir compagnie pendant les deux premières soirées jusqu'à dix heures; mais cet effort l'épuisa, et la pauvre jeune femme, qui avait déjà édifié tout un avenir sur cette frêle base, eut le chagrin de le voir reprendre dès le troisième soir ses habitudes de célibataire. Ce coup lui fut sensible, et sa tristesse devint plus sérieuse qu'elle ne l'avait été jusque-là. La solitude lui fut douloureuse. Elle n'avait pas eu le temps de se former une intimité à Paris. Madame Jaubert lui vint en aide tant qu'elle put; mais dans les intervalles la comtesse s'habitua à retenir plus souvent Vautrot, ou même à le faire appeler. Camors lui-même, les trois quarts du temps, le lui amenait avant de sortir.

--Je vous amène Vautrot, ma chère, avec Shakspeare; vous allez vous exalter ensemble.

Vautrot lisait bien, quoique avec une solennité déclamatoire qui égayait quelquefois secrètement la comtesse. Enfin c'était une manière de tuer les longues soirées en attendant l'arrivée prochaine de madame de Tècle. D'ailleurs, Vautrot avait l'air si touché lorsqu'elle le gardait, si mortifié lorsqu'elle le laissait partir, que, par bonté d'âme, elle lui faisait signe de s'asseoir, même quand il l'ennuyait.

Un soir du mois d'avril, vers dix heures, M. Vautrot était seul avec la comtesse de Camors et il lui lisait le _Faust_ de Goethe, qu'elle ne connaissait pas. Cette lecture paraissait avoir triomphé des préoccupations personnelles de la jeune femme: elle écoutait avec une attention plus qu'ordinaire, les yeux fixés ardemment sur le lecteur; mais elle n'était pas seulement captivée par la puissance de l'oeuvre, elle suivait, comme il arrive souvent, sa propre pensée et sa propre histoire à travers la grande fiction du poète, et l'on sait avec quelle clairvoyance bizarre un esprit frappé d'une idée fixe découvre des allusions et des ressemblances insensibles pour tout autre. Madame de Camors apercevait sans doute quelques lointaines analogies entre son mari et le docteur Faust, entre elle-même et Marguerite, car ce drame l'agita singulièrement, et elle ne put même contenir la violence de ses émotions quand Marguerite laissa échapper du fond de son cachot ce cri de détresse et de folie: «Qui t'a donné, bourreau, cette puissance sur moi?... Je suis si jeune! si jeune! et déjà mourir... Oh! épargne-moi, que t'ai-je fait? Je suis maintenant tout entière en ta puissance... Laisse seulement que j'allaite encore mon enfant... Je l'ai bercé sur mon coeur toute cette nuit... Ils me l'ont pris pour mieux me tourmenter, et ils disent maintenant que je l'ai tué... Jamais plus je ne serai joyeuse! jamais plus!»

Quel mélange de sentiments confus, de puissante sympathie, de vague appréhension envahit soudain le coeur de la jeune femme au point de le faire déborder--on peut à peine l'imaginer;--mais elle se renversa dans son fauteuil et ferma ses beaux yeux, comme pour retenir les larmes qui coulaient à travers la frange de ses longs cils. En ce moment, M. Vautrot cessa de lire brusquement; il poussa un soupir profond, s'agenouilla devant la comtesse de Camors, et, lui prenant la main:

--Pauvre ange! dit-il.

On comprendrait difficilement cet incident et les conséquences malheureusement fort graves qu'il eut, si nous n'ouvrions ici une parenthèse pour y encadrer le portrait physique et moral de M. Vautrot.

M. Hippolyte Vautrot était un bel homme, et il le savait.--Il se flattait même d'une certaine ressemblance avec son patron, le comte de Camors, et, par le fait de la nature, comme par le fait d'une imitation constante à laquelle il s'appliquait, sa prétention ne laissait pas d'être fondée.--Il ressemblait extérieurement à Camors autant qu'un homme vulgaire peut ressembler à un homme de la plus extrême distinction. Vautrot était le fils d'un petit fonctionnaire de province. Il avait reçu de son père une honnête fortune qu'il avait dissipée dans les diverses entreprises de sa vie aventureuse. Des influences de collège l'avaient d'abord jeté dans un séminaire. Il en était sorti pour venir à Paris, où il avait fait un cours de droit. Il avait travaillé chez un avoué; puis il s'était essayé dans la littérature et n'y avait pas eu de succès. Il avait joué à la Bourse et y avait perdu. Il avait successivement frappé avec une sorte d'impatience fiévreuse à toutes les portes de la fortune; il ne devait réussir à rien, parce qu'en toutes choses ses ambitions étaient immenses et ses talents modestes. Il n'était propre qu'aux situations secondaires, et il n'en voulait point. Il eût fait un bon instituteur, mais il voulait être poète; un bon curé de campagne, mais il voulait être évêque; un excellent commis, mais il voulait être ministre. Il voulait enfin être un grand homme, et il ne l'était pas. Il s'était fait hypocrite, ce qui est plus facile, et, s'appuyant d'un côté sur la société philosophique de madame d'Oilly, de l'autre sur la société orthodoxe de madame de la Roche-Jugan, il s'était poussé en qualité de secrétaire auprès de Camors, qui, dans son mépris général de l'espèce, avait jugé Vautrot aussi bon qu'un autre.

La familiarité de M. de Camors avait été moralement fort préjudiciable à M. Vautrot. Elle l'avait, il est vrai, débarrassé de son masque dévot, qui n'était guère de mise en ce lieu; mais elle avait, d'ailleurs, terriblement enrichi le fonds d'amère dépravation que les désappointements de la vie et les ressentiments de l'orgueil avaient déposé dans ce coeur ulcéré. On peut bien se douter que M. de Camors n'avait pas eu le mauvais goût d'entreprendre régulièrement la démoralisation de son secrétaire; mais son contact, son intimité, son exemple, y avaient suffi. Un secrétaire est toujours plus ou moins un confident: il devine ce qu'on ne lui livre pas. Vautrot ne put donc beaucoup tarder à s'apercevoir que son patron ne péchait pas en morale par l'excès des principes, en politique par l'abus des convictions, en affaires par la minutie des scrupules. La supériorité spirituelle, élégante et hautaine de Camors achevait d'éblouir et de corrompre Vautrot en lui montrant le mal non seulement prospère, mais rayonnant même de grâce et de prestiges. Aussi admirait-il profondément son maître: il l'admirait, l'imitait et l'exécrait. Camors professait pour lui et pour ses airs solennels une assez large mesure de dédain qu'il ne prenait pas toujours la peine de lui cacher, et Vautrot frémissait dans ses moelles quand quelque froid sarcasme tombait de si haut sur la plaie vive de sa vanité. C'était là toutefois un faible grief; ce qu'il haïssait avant tout en Camors, c'était le triomphe facile et insolent, la fortune rapide et imméritée, toutes les jouissances de la terre conquises sans peine, sans travail, sans conscience, et dévorées en paix; ce qu'il haïssait enfin, c'était ce qu'il avait rêvé pour lui-même, sans pouvoir l'atteindre.

Assurément à cet égard M. Vautrot n'était pas une exception, et de pareils exemples, quand ils se présentent même à des esprits plus sains, ne sont point salutaires; car il faut oser dire à ceux qui, comme M. de Camors, foulent tout aux pieds, et qui comptent bien cependant que leurs secrétaires, leurs ouvriers, leurs domestiques, leurs femmes et leurs enfants resteront de vertueuses personnes,--il faut oser leur dire qu'ils se trompent.

Tel était donc M. Vautrot. Il avait alors quarante ans; c'est un âge où il n'est pas rare que l'on devienne très mauvais, même quand on a été passable jusque-là. Il affichait des allures austères et puritaines. Il avait un café où il régnait. Il y jugeait ses contemporains et les jugeait tous médiocres. C'était un homme difficile: en fait de vertu, il lui fallait de l'héroïsme; en fait de talent, du génie; en fait d'art, du grand art. Ses opinions politiques étaient celles d'Érostrate, avec cette différence, tout en faveur de l'ancien, que Vautrot, après avoir incendié le temple, l'eût pillé.--En somme, c'était un sot, mais un sot des plus malfaisants.

Si M. de Camors, ce soir-là, au moment où il sortait de son magnifique cabinet de travail, avait eu l'inconvenance d'appliquer son oeil au trou de la serrure, il aurait vu quelque chose qui l'eût beaucoup surpris: il aurait vu M. Vautrot s'approcher d'un beau meuble italien à incrustations d'ivoire, en fouiller les tiroirs, et finalement ouvrir avec la plus grande aisance une serrure fort compliquée dont M. de Camors avait en ce moment même la clef dans sa poche. Ce fut à la suite de cette perquisition que M. Vautrot se rendit, en compagnie de _Faust_, dans le boudoir de la jeune comtesse, aux pieds de laquelle nous l'avons laissé un peu longtemps.

Madame de Camors avait fermé les yeux pour dissimuler ses larmes; elle les rouvrit à l'instant où Vautrot lui saisit la main et l'appela «Pauvre ange». Voyant cet homme à genoux, elle n'y comprit rien, et lui dit simplement:

--Êtes-vous fou, Vautrot?

--Oui, je le suis, s'écria Vautrot en rejetant ses cheveux en arrière par un geste poétique qui lui était familier, oui, fou d'amour et de pitié! car je connais vos souffrances, pure et noble victime; je connais la source de vos larmes: laissez-les couler avec confiance dans un coeur qui vous est dévoué jusqu'à la mort!

La jeune comtesse, quand elle l'eût voulu, n'eût pu laisser couler ses larmes dans le coeur de M. Vautrot, car ses yeux s'étaient brusquement séchés. Un homme à genoux devant une femme ne peut lui paraître que sublime ou ridicule. Ce fut malheureusement sous ce dernier jour que l'attitude à la fois gauche et théâtrale de Vautrot s'offrit à l'imagination rieuse de madame de Camors. Un éclat de vive gaieté illumina son charmant visage; elle se mordit les lèvres pour ne point éclater, et malgré cela, elle éclata.

Il ne faut pas se mettre à genoux, quand on n'est pas assuré de se relever vainqueur. Autrement, on s'expose, comme Vautrot, à une piteuse physionomie.

--Relevez-vous, mon bon Vautrot, dit enfin madame de Camors d'un ton sérieux. Cette lecture vous a visiblement égaré. Allez vous reposer. Oublions cela... seulement, ne vous oubliez plus.

Vautrot se releva. Il était livide.

--Madame la comtesse, dit-il, l'amour d'un homme de coeur n'est jamais une offense... Le mien du moins était sincère; le mien eût été fidèle... le mien n'était pas un piège infâme!

Il y avait dans l'accent dont ces paroles étaient marquées une intention si évidente, que les traits de la jeune femme s'altérèrent aussitôt. Elle se dressa sur son fauteuil.

--Que voulez-vous dire, monsieur?

--Hélas! rien que vous ne sachiez, je pense, dit Vautrot.

Elle se leva.

--Vous allez m'expliquer cela tout de suite, monsieur, ou vous l'expliquerez dans un moment à mon mari.

--Mais, mon Dieu, dit Vautrot avec une sorte de sincérité, votre tristesse, vos pleurs m'avaient fait croire que vous n'ignoriez pas...

--Quoi? dit-elle.

Et, comme il se taisait:

--Mais parlez donc, misérable!

--Je ne suis pas un misérable, dit Vautrot; je vous aimais, et je vous plaignais, voilà tout.

--Et de quoi me plaindre?