Monsieur de Camors — Complet

Chapter 13

Chapter 133,875 wordsPublic domain

Quel succès avaient eu ses soins? La suite de ce récit le dira. Il suffit pour le moment d'informer le lecteur que mademoiselle Marie de Tècle était alors une jeune personne d'aspect fort agréable, dont le buste un peu court était bien posé sur des hanches un peu hautes, point belle, mais extrêmement gracieuse, instruite d'ailleurs, plus vive que sa mère dans ses allures et fine comme elle. Elle était même tellement fine, mademoiselle Marie, que sa mère appréhendait par instants qu'elle ne se fût, elle ne savait comment, rendue maîtresse du secret qui la concernait. Quelquefois elle parlait trop de M. de Camors, quelquefois elle n'en parlait pas assez, et prenait, quand les autres en parlaient, des airs mystérieux. Madame de Tècle s'inquiétait un peu de ces bizarreries. Quant à la conduite de M. de Camors et à son attitude plus que réservée, elle s'en inquiétait bien aussi par intervalles, mais, quand on aime les gens, on interprète à leur avantage tout ce qu'ils font et tout ce qu'ils ne font pas, et madame de Tècle attribuait volontiers les façons équivoques de Camors aux inspirations d'une loyauté chevaleresque. Comme elle croyait le connaître, elle jugeait assez naturel qu'il évitât jusqu'à la dernière heure, jusqu'à sa détermination définitive, tout ce qui eût pu l'engager, éveiller le commérage public, compromettre le repos de la mère et de la fille. Peut-être encore la fortune considérable qui semblait promise à mademoiselle de Tècle ajoutait-elle aux scrupules de M. de Camors en inquiétant sa fierté; enfin il ne se mariait pas, ce qui était de bon augure, et sa petite fiancée arrivait à peine à l'âge du mariage. Il n'y avait donc rien de désespéré, et, d'un jour à l'autre, M. de Camors pouvait tomber à ses pieds et lui dire: «Donnez-la-moi.» Si Dieu ne voulait pas que cette page délicieuse fût jamais écrite au livre de sa destinée, si elle était forcée de marier sa fille à quelque autre, la pauvre femme se disait qu'après tout, les soins qu'elle lui avait prodigués ne seraient point perdus, et que la chère enfant en serait toujours meilleure et plus heureuse.

Les longs mois qui s'écoulaient entre les apparitions annuelles de M. de Camors à Reuilly, remplis pour madame de Tècle par une idée unique et par la douce monotonie d'une vie régulière, passaient plus rapidement que le comte ne pouvait l'imaginer. Sa propre existence si active et si pleine creusait des abîmes et mettrait des siècles entre chacun de ses voyages périodiques; mais madame de Tècle, après cinq années, était toujours au lendemain de la nuit chère et fatale où son rêve avait commencé. Depuis ce temps, pas une interruption dans sa pensée, pas un vide dans son coeur et pas une ride sur son front. Son rêve était resté jeune comme elle.

Cependant, malgré la paisible et rapide succession des jours, ce n'était jamais sans impatience ni sans trouble qu'elle voyait approcher la saison qui rappelait chaque année M. de Camors dans le pays. À mesure que sa fille grandissait, elle se préoccupait davantage de l'impression qu'elle ferait sur l'esprit du comte, et elle sentait plus vivement la solennité de la circonstance. Mademoiselle Marie, qui était, comme nous l'avons déjà suggéré, une fine mouche, n'avait pas manqué de s'apercevoir que sa tendre mère choisissait habituellement l'époque des sessions du conseil général pour lui essayer de nouvelles coiffures. L'année même où nous avions repris notre récit, il s'était passé à cette occasion une petite scène qui avait plu médiocrement à madame de Tècle.--Elle essayait donc à mademoiselle Marie une coiffure nouvelle: mademoiselle Marie, dont les cheveux étaient très beaux et très noirs, avait pourtant dans le nombre quelques mèches folles et rebelles qui désespéraient sa mère; il y en avait une, entre autres, qui s'obstinait, quoi qu'on pût faire, à se rebrousser hors du peigne et des rubans, à s'échapper sur le front et à s'y épanouir en rosaces tapageuses. Madame de Tècle avait fini par trouver--elle s'en flattait du moins--un agencement de rubans qui, sans en avoir l'air, fixait décidément cette boucle récalcitrante.

--Comme cela, je crois vraiment que cela tiendra, dit-elle en soupirant et en s'écartant un peu pour contempler son ouvrage.

--Ne le croyez pas trop, ma mère chérie, dit mademoiselle Marie, qui était rieuse et qui avait dans l'esprit une pointe comique; ne le croyez pas trop... Je vois d'ici ce qui se passera... On sonne... j'accours... ma mèche saute... entrée de M. de Camors... ma mère se trouve mal... Tableau!

--Je voudrais bien savoir ce que M. de Camors vient faire là? dit sèchement madame de Tècle.

Sa fille lui sauta au cou.

--_Nothing!_ dit-elle.

D'autres fois, mademoiselle de Tècle le prenait, en parlant de M. de Camors, sur le ton d'une amère ironie: c'était--le grand homme,--l'illustre personnage,--l'astre voisin,--le phénix des hôtes de ces bois,--ou simplement--le prince!

De tels symptômes avaient une gravité qui n'échappait point à madame de Tècle. En présence du prince, il est vrai, la jeune fille perdait sa belle humeur; mais c'était une autre contrariété. Sa mère la trouvait froide, gauche, silencieuse, trop brève et légèrement caustique dans ses réponses; elle craignait que M. de Camors ne la jugeât mal sur ces apparences.--M. de Camors ne la jugeait ni bien ni mal; mademoiselle de Tècle était pour lui une fillette gentille et insignifiante à laquelle il ne pensait pas une minute par an.

Il y avait à cette époque, dans le monde, une personne qui l'intéressait davantage et plus même qu'il n'eût voulu: c'était la marquise de Campvallon d'Arminges, née de Luc d'Estrelles.--Le général, après avoir fait visiter à sa jeune femme une partie de l'Europe, l'avait installée dans son hôtel de la rue Vaneau, au sein d'une opulence royale. Ils demeuraient à Paris pendant l'hiver et le printemps; mais le mois de juillet les ramenait au château de Campvallon, où ils résidaient en grande pompe jusqu'à la fin de l'automne. Le général invitait chaque année madame de Tècle et sa fille à passer quelques semaines à Campvallon, jugeant fort sensément qu'il ne pouvait donner à sa jeune femme une compagnie meilleure. Madame de Tècle se rendait volontiers à ces invitations, parce qu'elle y trouvait l'occasion de voir de temps en temps l'élite de ce monde parisien dont son respect pour les manies de son oncle l'avait toujours tenue éloignée. Pour son compte, elle s'en souciait peu; mais sa fille, en se trempant dans ce milieu d'une élégance et d'une distinction suprêmes, pouvait y effacer quelques provincialismes de toilette ou de langage, y préciser son goût sur les choses délicates et fugitives de la mode, y gagner enfin quelques grâces de plus. La jeune marquise, qui régnait et rayonnait alors comme un astre pur dans les plus hautes régions de la vie mondaine, voulait bien se prêter aux vues de sa voisine. Elle paraissait porter elle-même à mademoiselle de Tècle une sorte d'intérêt maternel, et joignait souvent ses conseils à son exemple. Elle la parait, l'attifait, la chiffonnait de ses mains magnifiques, et la jeune fille en retour l'aimait, l'admirait et la redoutait.

M. de Camors profitait aussi chaque année de l'hospitalité du général; mais ce n'était jamais aussi souvent ni aussi longtemps que son hôte l'eût désiré. Il était rare qu'il séjournât à Campvallon plus d'une semaine. Depuis le retour de la marquise en France, il avait dû reprendre avec elle et son mari les relations d'un parent et d'un ami; mais, tout en s'efforçant d'y mettre tout le naturel possible, il les entretenait avec une certaine tiédeur qui étonnait le général. Elle n'étonnera pas le lecteur, s'il veut bien se souvenir des raisons secrètes et impérieuses qui justifiaient cette circonspection.

M. de Camors, en renonçant à la plupart des conventions qui lient et obligent les hommes entre eux, en avait cependant prétendu conserver une religieusement, celle de l'honneur. Plus d'une fois, dans le cours de sa vie nouvelle, il avait éprouvé peut-être quelque embarras pour limiter et fixer avec certitude les prescriptions de l'unique loi morale qu'il voulût respecter. Il est très facile de savoir au juste ce qu'il y a dans l'Évangile: il ne l'est pas autant de savoir au juste ce qu'il y a dans le code de l'honneur; mais il existait du moins dans ce code un article sur lequel M. de Camors ne pouvait se tromper: c'était celui qui lui défendait d'attenter à l'honneur du général, sous peine d'être à ses propres yeux un gentilhomme félon et forfait. Il avait accepté de ce vieillard confiance, affection, services, bienfaits, tout ce qui peut obliger inviolablement un homme envers un autre homme, s'il y a vraiment, sous le ciel, quelque chose qui se nomme l'honneur. Il le sentait profondément. Aussi sa conduite avec madame de Campvallon était-elle irréprochable, et d'autant plus méritoire que la seule femme qu'il lui fût absolument interdit d'aimer était, de toutes les femmes de Paris et de l'univers, celle qui naturellement lui plaisait le plus. Elle avait pour lui tout à la fois l'attrait fatal du fruit défendu, la séduction de son étrange beauté et l'intérêt d'un sphinx impénétrable.

Elle était à cette époque plus déesse que jamais. L'immense fortune de son mari et l'idolâtrie dont il l'entourait l'avait placée sur une nuée d'or où elle s'était assise avec une majesté gracieuse et naturelle comme dans son élément. Le luxe de ses toilettes, de ses bijoux, de sa maison, de ses équipages, était d'une magnificence sévère. Elle y mêlait le goût d'une artiste à celui d'une patricienne. Sa personne semblait réellement s'être divinisée dans le rayonnement de cette splendeur. Grande, blonde, flexible, l'oeil bleu et profond, le front grave, la bouche pure et hautaine, il était impossible de la voir entrer dans un salon de son pas léger et glissant, ou passer dans sa voiture à demi couchée, les bras croisés sur le sein, le regard perdu, sans songer aux jeunes immortelles dont l'amour donnait la mort. Elle avait jusqu'à ce trait de physionomie un peu dur et sauvage que les sculpteurs antiques avaient surpris sans doute dans leurs visions surnaturelles, et qu'ils ont fixé dans les yeux et sur les lèvres de leurs marbres olympiens. Ses bras et ses épaules, d'une forme parfaite, semblaient modelés dans cette neige rose et immaculée qui couvre les montagnes vierges. Elle était enfin superbe et charmante.

Le monde parisien la respectait autant qu'il l'admirait; car, dans son rôle difficile de jeune femme d'un vieux mari, elle ne prêtait à aucune médisance. Sans affecter une dévotion extraordinaire, elle savait allier à ses pompes mondaines les patronages charitables et toutes les hautes pratiques de l'élégance pieuse. Madame de la Roche-Jugan, qui la surveillait de près comme on surveille une proie, en rendait elle-même bon témoignage, et la jugeait de plus en plus digne de son fils. M. de Camors, qui, de son côté, l'observait malgré lui avec une ardente curiosité, était en général porté à croire, comme sa tante et comme le monde, qu'elle remplissait en conscience son rôle délicat, et qu'elle trouvait dans l'éclat de sa vie et dans les satisfactions de son orgueil une compensation suffisante de sa jeunesse, de son coeur et de sa beauté sacrifiés. Cependant, certains souvenirs du passé, se joignant à certaines bizarreries qu'il se figurait remarquer dans les façons de la marquise, le disposaient à la défiance. Il y avait des heures où, se rappelant tout ce qu'il avait autrefois entrevu d'abîmes et de flammes au fond de ce coeur, il était tenté de soupçonner sous ces calmes apparences tous les orages et peut-être toutes les corruptions. Il est vrai qu'elle n'était pas tout à fait avec lui ce qu'elle était avec tout le monde. Le caractère de leurs relations était marqué d'une nuance particulière: c'était cette sorte d'ironie couverte dont le ton s'établit souvent entre deux personnes qui ne veulent ni se souvenir ni oublier. Cette nuance, tempérée dans le langage de M. de Camors par le savoir-vivre et le respect, était beaucoup plus accentuée et parfois jusqu'à l'amertume dans celui de la jeune femme. Il s'imaginait même par instants sentir une pointe de coquetterie sous ce manège, et cette provocation, si vague qu'elle fût, de la part de cette belle, froide et impassible créature, lui paraissait un jeu aussi effrayant que mystérieux. Cela l'attirait et l'inquiétait.

Ils en étaient là quand M. de Camors, étant venu, comme à l'ordinaire, passer les premiers jours de septembre au château de Campvallon, s'y rencontra avec madame de Tècle et sa fille. Ce séjour fut douloureux cette année-là pour madame de Tècle. Sa confiance s'ébranlait, et sa conscience commençait à s'alarmer. Elle avait, il est vrai, fixé dans sa pensée le dernier terme de ses espérances au moment où sa fille atteindrait vingt ans, et Marie n'en avait que dix-huit; mais enfin on la lui avait déjà demandée, le bruit public l'avait mariée plusieurs fois, M. de Camors ne pouvait ignorer ces rumeurs, qui couraient dans le pays, et cependant il se taisait, sa contenance ne variait pas; elle était avec madame de Tècle gravement affectueuse, et, avec mademoiselle Marie, malgré ses beaux yeux maternels et sa boucle domptée, elle était d'une insouciance glaciale.

M. de Camors avait d'autres préoccupations dont madame de Tècle ne se doutait guère. Les procédés de madame de Campvallon à son égard semblaient prendre depuis son arrivée au château une couleur plus marquée de railleuse agression. La situation défensive n'est jamais agréable pour un homme, et Camors s'y sentait plus gauche qu'un autre, en ayant l'habitude moins que personne. Il résolut tout uniment d'abréger son séjour à Campvallon.

La veille de son départ, vers cinq heures du soir, comme il était à sa fenêtre, regardant au-dessus des arbres du parc de gros nuages livides qui s'amoncelaient dans la vallée, il entendit le son d'une voix qui avait le don de le troubler profondément:

--Monsieur de Camors!

Il vit la marquise arrêtée sous sa fenêtre.

--Vous promenez-vous un peu? ajouta-t-elle.

Il la salua, et descendit aussitôt.

Dès qu'il fut près d'elle:

--On étouffe, n'est-ce pas? Je vais faire un tour de parc, et je vous emmène, lui dit-elle.

Il murmura quelques mots de politesse, et ils se mirent en marche côte à côte à travers les allées tournantes du parc.--Elle s'avançait d'un pas rapide, avec son étrange majesté, son corps pliant, sa tête droite et un peu relevée sous sa toque: on cherchait un page derrière elle; mais il n'y en avait pas, et sa longue robe bleue (elle portait rarement des jupes courtes) traînait sur le sable et sur les feuilles sèches avec un bruit cadencé et régulier de soie froissée.

--Je vous ai dérangé peut-être, reprit-elle au bout d'un instant. À quoi rêviez-vous là-haut?

--À rien... je regardais l'orage qui nous arrive.

--Devenez-vous poétique, mon cousin?

--Je n'ai pas besoin de le devenir, ma cousine... je le suis infiniment.

--Je ne pensais pas... Vous partez toujours demain?

--Toujours.

--Pourquoi sitôt?

--J'ai des affaires là-bas.

--Eh bien... et Vatro... Vautrot...--comment? n'est-il pas là?

Vautrot était le secrétaire de Camors.

--Vautrot ne peut pas tout faire, dit-il.

--Ah!... Il me déplaît passablement, votre Vautrot, par parenthèse.

--Et à moi aussi... mais il m'a été recommandé à la fois par ma vieille amie madame d'Oilly comme philosophe, et par ma tante de la Roche-Jugan comme ancien séminariste...

--Quelle bêtise!

--D'ailleurs, reprit Camors, il est instruit, et il a une belle écriture.

--Et vous?

--Comment... et moi?

--Avez-vous une belle écriture?

--Je vous le montrerai, quand vous le voudrez.

--Ah! Et qu'est-ce que vous m'écrirez?

Il est difficile d'imaginer le ton d'indifférence souveraine et de persiflage hautain avec lequel la marquise soutenait ce dialogue bizarre, sans jamais ralentir son pas, ni donner un regard à son interlocuteur, ni modifier la pose fière et directe de sa tête.

--Je vous écrirai de la prose... ou des vers, à votre gré, dit Camors.

--Ah! vous savez faire des vers?

--Quand je suis inspiré.

--Et quand êtes-vous inspiré?

--Généralement, le matin.

--Et nous sommes au soir... ce n'est pas poli pour moi.

--Vous, madame, vous n'avez pas la prétention de m'inspirer, je pense?

--Pourquoi donc ça? J'en serais heureuse et fière... Savez-vous ce que je veux mettre là!

Elle s'était arrêtée tout à coup devant un pont rustique jeté sur une étroite rivière.

--Je ne m'en doute pas.

--Vous ne savez donc rien deviner?--J'y veux mettre un rocher artificiel, mon cousin.

--Pourquoi pas naturel, ma cousine? Moi, pendant que j'y serais, je le mettrais naturel.

--C'est une idée, dit la marquise en reprenant sa marche et en traversant le pont.--Mais il tonne vraiment... J'adore le tonnerre à la campagne... et vous?

--Moi, je le préfère à Paris.

--Pourquoi?

--Parce que je ne l'entends pas.

--Vous n'avez aucune imagination.

--J'en ai, mais je l'étouffe.

--Très possible. Je vous soupçonne de cacher, en général, vos mérites... et à moi en particulier.

--Pourquoi vous cacherais-je mes mérites?

--«Cacherais-je» est ravissant!... Pourquoi? Mais par charité... pour ne pas m'éblouir... par égard pour mon repos... Vous êtes vraiment trop bon, je vous assure... Ah çà! mais voilà de l'eau maintenant.

De larges gouttes de pluie commençaient, en effet, à crépiter dans le feuillage et à s'étaler sur le sable jaune de l'allée; le jour s'abaissait de plus en plus et de soudaines rafales courbaient la cime des arbres.

--Il faut retourner, dit la jeune femme, cela devient grave.

Elle reprit avec un peu de hâte le chemin du château; mais, au bout de quelques pas, un éclair blanc déchira brusquement la nue au-dessus de leurs têtes, un bruyant éclat de tonnerre retentit et un déluge de pluie fondit sur la campagne.

Il y avait heureusement près de là un abri où la marquise et son compagnon purent se jeter. C'était une ruine qu'on avait conservée pour l'ornement du parc, et qui avait été la chapelle de l'ancien château. Elle avait presque les dimensions d'une église de village. Les murailles, à peu près intactes, disparaissaient sous un épais manteau de lierre; des arbustes avaient poussé sur le faîte, et se mêlaient aux branches des vieux arbres qui entouraient la ruine et l'ombrageaient. La charpente n'existait plus: l'extrémité du choeur et l'emplacement qu'avait dû occuper l'autel étaient seuls couverts par un reste de toiture. Il y avait là un encombrement de brouettes, de bêches, de râteaux et d'outils de toute sorte que les jardiniers avaient l'habitude d'y retirer. La marquise courut se réfugier au milieu de ce pêle-mêle, dans cet étroit espace, et son compagnon l'y suivit.

L'orage cependant redoublait de violence; la pluie tombait par nappes dans l'enceinte des vieilles murailles, inondant le sol bas de l'ancienne nef; les éclairs se succédaient presque sans intervalles, et par instants des fragments de gravier se détachaient de la voûte et venaient s'écraser sur les dalles du petit choeur.

--Moi, je trouve cela très beau, dit madame de Campvallon.

--Moi également, dit Camors en levant les yeux vers la voûte disloquée qui les protégeait à demi; mais je ne sais pas en vérité si nous sommes en sûreté ici.

--Si vous avez peur, allez-vous-en, dit la marquise.

--J'ai peur pour vous.

--Vous êtes trop bon, je vous dis!

Elle ôta sa toque et se mit à la brosser tranquillement avec son gant pour y effacer quelques gouttes de pluie.

Après une pause, elle releva soudain sa tête nue, et, adressant à Camors un de ces regards profonds qui préparent un homme à quelque question redoutable:

--Cousin, dit-elle, si vous étiez sûr qu'un de ces beaux éclairs dût vous tuer dans un quart d'heure... qu'est-ce que vous feriez?

--Mais, dit Camors, ma cousine, naturellement... je vous ferais mes adieux.

--Comment?

Il la regarda en face à son tour.

--Savez-vous, dit-il, qu'il y a des moments où je suis tenté de vous croire diabolique?

--Véritablement? Eh bien, il y a des moments où je suis tentée de le croire moi-même. Par exemple, dans ce moment-ci, savez-vous ce que je voudrais. Je voudrais disposer de la foudre... et, dans deux minutes, vous n'existeriez plus.

--Parce que?

--Parce que je me souviens... je me souviens qu'il y a un homme à qui je me suis offerte et qui m'a refusée... et que cet homme est vivant... et que cela me déplaît un peu... beaucoup... passionnément.

--Est-ce sérieux, madame? reprit Camors,--pour dire quelque chose.

Elle se mit à rire.

--Vous ne le croyez pas, j'espère, dit-elle. Je ne suis pas si méchante... C'était une plaisanterie, et même d'un goût médiocre, j'en conviens... mais sérieusement maintenant, monsieur et cousin, que pensez-vous de moi? quelle femme pensez-vous que je sois devenue avec les temps?

--Je vous jure que je l'ignore absolument.

--Admettons que je fusse devenue, comme vous me faisiez l'honneur de le supposer tout à l'heure, une personne diabolique, croyez-vous que vous n'y seriez pour rien, dites-moi? Ne croyez-vous pas qu'il y a dans la vie des femmes une heure décisive où un mauvais germe qu'on jette dans leur âme peut y pousser de terribles moissons? Ne croyez-vous pas cela, dites?... et que je serais excusable si j'avais envers vous les sentiments d'un ange exterminateur?... et que j'ai quelque mérite à être ce que je suis, une bonne femme, très simple, qui vous aime bien... avec un peu de rancune, mais pas beaucoup... et qui, en somme, vous souhaite toute sorte de prospérités en ce monde et dans l'autre?... Ne me répondez pas, cela vous embarrasserait, et c'est inutile.

Elle sortit de son abri et alla tendre son visage sous le ciel découvert comme pour voir où en était l'orage.

--C'est fini, dit-elle. Allons-nous-en.

Elle s'aperçut alors que la partie inférieure de la ruine était transformée en un véritable lac d'eau et de boue: elle s'arrêta au bord des degrés du choeur, et laissa échapper un petit cri.

--Comment faire? dit-elle en regardant ses chaussures légères.

Puis, se retournant vers Camors:

--Monsieur, allez me chercher un bateau!

Camors recula lui-même au moment de poser le pied dans la fange grasse et dans l'eau stagnante qui remplissaient toute l'enceinte de la nef.

--Veuillez attendre un peu, dit-il: je vais aller vous chercher des bottes, des sabots, n'importe quoi.

--Beaucoup plus simple! dit-elle avec un mouvement de résolution brusque. Vous allez me porter jusqu'à l'entrée.

Et, sans attendre la réponse du jeune homme, elle s'occupa d'enrouler le bas de ses jupes avec beaucoup de soin, et, quand elle eut fait:

--Portez-moi, dit-elle.

Il la regardait avec étonnement, s'imaginant qu'elle plaisantait encore; mais elle était d'un grand sérieux.

--De quoi avez-vous peur? reprit-elle.

--Je n'ai pas peur.

--Est-ce que vous n'êtes pas assez fort?

--Mon Dieu, je crois que si!

Il l'enleva dans ses bras comme dans un berceau, pendant qu'elle maintenait sa robe de ses deux mains, puis il descendit les degrés et se dirigea vers la porte avec son étrange fardeau. Il avait quelques précautions à prendre pour ne pas glisser sur le sol inondé, et cela l'absorba pendant les premiers pas; mais, quand son pied fut affermi, il eut la curiosité naturelle d'observer la contenance de la marquise. La tête nue de la jeune femme reposait, un peu renversée, sur le bras qui la soutenait; ses lèvres étaient entr'ouvertes par un sourire presque méchant qui laissait voir ses dents fines et blanches comme du lait;--la même expression de malice farouche brillait dans ses yeux sombres, qui s'attachèrent pendant deux secondes sur ceux de Camors avec une persistance pénétrante, puis se voilèrent soudain sous la frange bleuâtre de ses paupières.--Il eut comme le sentiment d'un éclair qui lui eût traversé la moelle des os.

--Voulez-vous me rendre fou? murmura-t-il.

--Qui sait? dit-elle.

Au même instant, elle s'échappa de ses bras, et, posant ses pieds à terre, elle sortit de la ruine.