Monsieur de Camors — Complet

Chapter 11

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--Oh! non... n'ayez pas peur, reprit-il avec des inflexions de voix d'une douceur et d'une tendresse infinies. C'est moi qui ai peur, c'est moi qui tremble... vous le voyez, car, puisque j'ai parlé, tout est fini! Je n'attends plus rien, je n'espère rien... Cette nuit n'a pas de lendemain possible, je le sais... Votre mari... je n'oserais pas! Votre amant, je ne le voudrais pas! Je ne vous demande rien, entendez-vous?... Je veux brûler mon coeur à vos pieds, comme sur un autel... voilà tout! Me croyez-vous, dites? Êtes-vous tranquille? Êtes-vous confiante? Voulez-vous m'entendre? Me permettez-vous de vous dire quelle image j'emporte de vous dans le secret éternel de mon souvenir... chère créature que vous êtes? Ah! vous ignorez ce que vous valez... et je crains de vous le dire... tant j'ai peur de vous ôter une de vos grâces... une de vos vertus... Si vous étiez fière de vous même, comme vous avez le droit de l'être, vous seriez déjà moins parfaite... et je vous aimerais moins; mais je veux vous dire pourtant combien vous êtes aimable... combien vous êtes charmante! Quand vous marchez, quand vous parlez, quand vous souriez, vous êtes charmante! Vous seule ne le savez pas... Vous seule ne voyez pas la douce flamme de vos grands yeux, le reflet de votre âme héroïque sur votre jeune front sévère!... Votre charme... il est dans tout ce que vous faites... vos moindres gestes en sont empreints... Dans les devoirs les plus vulgaires de chaque jour, vous apportez une grâce sacrée... comme une jeune prêtresse qui accomplit les rites délicats de son culte! Vos mains, votre contact, votre souffle, purifient tout... les choses les plus humbles... et les êtres les plus indignes... et moi le premier... moi qui suis étonné des paroles que je prononce... et des sentiments qui m'inondent... moi à qui vous faites comprendre ce que je n'avais jamais compris... Oui, toutes les saintes folies des poètes, des amants, des martyrs, je les comprends devant vous! C'est la vérité même! Je comprends ceux qui sont morts pour leur foi dans les tortures, parce que j'aimerais à souffrir et à mourir pour vous!... parce que je crois en vous... parce que je vous respecte... je vous chéris... je vous adore!

Il se tut tout frémissant; puis, à demi prosterné devant elle, il prit le bas de son voile et le baisa.

--Maintenant, reprit-il avec une sorte de tristesse grave, allez, madame. J'ai trop oublié que vous aviez besoin de repos... pardon! Allez... je vous suivrai de loin jusque chez vous, pour vous protéger; mais ne craignez rien de moi.

Madame de Tècle avait écouté sans les interrompre, même par un souffle, les paroles enflammées du jeune homme. Peut-être entendait-elle pour la première fois de sa vie un de ces chants d'amour, un de ces hymnes brûlants de la passion que toutes les femmes désirent secrètement entendre avant de mourir, dussent-elles mourir pour l'avoir entendu.

Elle demeura un instant encore sans parler; puis, comme sortant d'un songe, elle laissa échapper ce mot, doux et faible comme un soupir:

--Mon Dieu!

Après une pause encore, elle s'avança sur le chemin.

--Donnez-moi votre bras jusque chez moi, monsieur, dit-elle.

Il lui obéit et ils reprirent leur marche vers l'habitation dont ils aperçurent bientôt les feux. Ils ne se dirent pas une parole. Seulement, près de franchir la grille, madame de Tècle se retourna et lui fit de la tête un léger signe d'adieu.

M. de Camors la salua et s'éloigna.

Il avait été sincère. La passion vraie a de ces surprises qui rompent tous les desseins, brisent toute logique, écrasent tout calcul. C'est sa grandeur et aussi son danger. Elle vous saisit soudain comme le dieu antique envahissait les prophétesses sur leur trépied, et elle parle par votre bouche. Elle prononce des mots que vous comprenez à peine; elle dément vos pensées, elle confond votre raison; elle livre vos secrets. Cette folle sublime vous possède, vous enlève, vous transfigure; elle fait tout à coup d'un être vulgaire un poète, d'un lâche un héros, d'un égoïste un martyr, et de don Juan lui-même un ange de pureté.

Chez les femmes, et c'est leur honneur, ces élans et ces métamorphoses de la passion peuvent être durables;--chez les hommes, rarement.--Une fois transportées sur ces nuées orageuses, les femmes y établissent naïvement leur vie, et le voisinage de la foudre les inquiète peu. La passion est leur élément; elles sont chez elles. Il y a peu de femmes dignes de ce nom qui ne soient sincèrement prêtes à réduire en actes toutes les paroles que la passion fait jaillir de leurs lèvres. Si elles parlent de fuir, elles sont prêtes pour l'exil; si elles parlent de mourir, elles sont prêtes pour la mort.--Les hommes ont moins de suite dans les idées.

Ce ne fut toutefois que le lendemain que M. de Camors regretta son accès de sincérité; car, pendant le reste de la nuit, encore plein de son ivresse, agité et épuisé par le passage du dieu, obsédé d'une rêverie confuse et fiévreuse, il repoussa toute réflexion; mais, à son réveil, quand il envisagea de sang-froid et sous la lumière positive du jour les événements de la soirée précédente, il ne put s'empêcher de reconnaître qu'il avait été cruellement dupe de son système nerveux. Aimer madame de Tècle, rien de plus légitime, et il l'aimait toujours, car elle était parfaitement aimable et désirable; mais ériger cet amour ou tout autre en maître de sa vie au lieu d'en faire son jouet, c'était une de ces faiblesses que ses principes lui interdisaient entre toutes. En réalité, il avait parlé, il s'était conduit comme un lycéen en vacances: il avait fait des phrases, des serments, pris des engagements qu'on ne lui demandait même pas. Rien de plus ridicule.

Heureusement, rien n'était perdu, et il était encore temps de rendre à son amour la place subalterne que ces sortes de fantaisies doivent occuper dans la vie d'un homme. Il avait été imprudent; mais son imprudence même en définitive pouvait le servir. Ce qui restait de tout cela, c'était une déclaration bien faite, improvisée, naturelle, qui avait mis madame de Tècle sous le double charme de l'idolâtrie mystique, qui plaît à son sexe, et de la violence virile, qui ne lui déplaît pas. Il n'y avait donc au fond rien à regretter, bien qu'il eût assurément mieux valu, au point de vue des principes, procéder avec moins d'enfantillage.

Cependant quelle conduite tenir? Elle était simple. Aller chez madame de Tècle, implorer son pardon, lui jurer de nouveau un éternel respect et l'achever.--En conséquence, M. de Camors, vers dix heures, rédigea le billet suivant:

«Madame,

»Je ne voudrais point partir sans vous dire adieu et sans vous demander encore pardon. Me le permettez-vous?

»CAMORS.»

Cette lettre écrite, il allait l'envoyer, quand on lui en remit une qui contenait ces mots:

«Je serais heureuse, monsieur, de vous voir aujourd'hui vers quatre heures.

»ÉLISE DE TÈCLE.»

Sur quoi, M. de Camors jeta au feu sa propre missive, désormais superflue.

De quelque façon qu'il interprétât ce billet, il était le témoignage évident d'un amour triomphant et d'une vertu défaite; car, après ce qui s'était passé la veille entre madame de Tècle et lui, il n'y avait pour une vertu ferme qu'un parti à prendre, c'était de ne point le revoir: le revoir, c'était lui pardonner, et lui pardonner, c'était se donner avec plus ou moins de circonlocutions. M. de Camors ne laissa pas de déplorer que son aventure tournât si promptement au banal. Il eut un monologue sur la fragilité des femmes. Il sut mauvais gré à madame de Tècle de ne s'être maintenue plus longtemps à la hauteur idéale où il avait eu l'innocence de la placer. Anticipant en quelque sorte sur les désenchantements de la possession, il la voyait déjà dépouillée de tout prestige et couchée avec un numéro au front dans l'ossuaire de ses souvenirs galants.

Cependant, quand il approcha de sa demeure, quand il pressentit le charme de sa présence prochaine, il se troubla: quelques doutes, quelques anxiétés lui vinrent. Lorsqu'il aperçut, à travers les arbres, les fenêtres de l'appartement qu'elle habitait, son coeur eut de si violents sursauts, que le jeune homme s'arrêta et s'assit un moment sur le revers du fossé.

--Je l'aime comme un fou! murmura-t-il.

Puis, se relevant brusquement:

--Bah! dit-il, c'est une femme, et voilà tout! Allons!

Pour la première fois, madame de Tècle le reçut dans sa chambre. Elle était fort lasse et un peu souffrante, lui dit le domestique.--Cette chambre, que Camors n'avait jamais vue, était très grande et très haute; elle était drapée et enclose de tentures sombres, au milieu desquelles les cadres dorés, les bronzes, les coupes, les vieilles orfèvreries de famille étagées sur les meubles, prenaient l'aspect d'ornement d'église. Dans cet intérieur sévère et presque religieux, quoique très opulent, régnait une vague senteur de fleurs, de boites à dentelles, de tiroirs odorants et de lingerie parfumée qui forme l'atmosphère générale des femmes élégantes, mais où chacun apporte on ne sait quoi de personnel qui forme son atmosphère propre, et qui enivre les amants.--Madame de Tècle, se trouvant sans doute un peu perdue dans cette vaste pièce, s'y était ménagé près de la cheminée, par la disposition de quelques meubles préférés, une petite résidence intime que sa fille appelait: la chapelle de ma mère.

Ce fut là que M. de Camors l'aperçut, à la lueur d'une lampe, assise sur une causeuse, et n'ayant, contre sa coutume, aucun ouvrage dans les mains.--Elle paraissait calme; mais deux cercles bleuâtres, pareils à des meurtrissures, étaient creusés sous ses yeux. Elle avait dû beaucoup souffrir et beaucoup pleurer. En voyant ce cher visage sillonné et macéré par la douleur, M. de Camors oublia quelques phrases qu'il avait préparées pour son entrée, il oublia tout, si ce n'est qu'il l'adorait. Il s'avança avec une sorte de hâte, saisit dans ses deux mains la main de la jeune femme, et, sans parler, il interrogea ses yeux avec une tendresse et une piété profondes.

--Ce n'est rien, dit-elle en retirant sa main et en secouant doucement sa tête pâle; je vais mieux... Je puis même être heureuse, très heureuse, si vous le voulez.

Il y avait dans le sourire, dans le regard, dans l'accent de madame de Tècle quelque chose d'indéfinissable qui glaça le sang de Camors: il sentit confusément qu'elle l'aimait, et que cependant elle était perdue pour lui; qu'il avait là devant lui une espèce d'être qu'il ne connaissait pas, et que cette femme vaincue, brisée, éperdue d'amour, aimait pourtant quelque chose au monde plus que son amour.

Elle lui fit un léger signe auquel il obéit comme un enfant, et il s'assit devant elle.

--Monsieur, lui dit-elle alors d'une voix très émue mais qui s'affermit peu à peu, je vous ai écouté hier, avec un peu trop de patience peut-être... Je vous demande à votre tour la même bonté... Vous m'avez dit que vous m'aimiez, monsieur, et je vous avoue franchement que j'éprouve moi-même pour vous une vive affection. Dans ces termes-là, nous ne pouvons que nous séparer à jamais, ou nous unir par quelque lien digne de nous deux... Nous séparer, cela me coûterait beaucoup, et je pense aussi que ce serait une douleur pour vous... Nous unir... Monsieur, quant à moi, je serais prête à vous donner ma vie... mais je ne le puis pas: je ne pourrais vous épouser sans une folie évidente... vous êtes plus jeune que moi... et, si bon, si généreux que je vous suppose, la simple raison me dit que je me préparerais d'amers repentirs... Mais il y a plus, je ne m'appartiens pas, je me dois à ma fille, à ma famille, à mes souvenirs: en quittant mon nom pour le vôtre, je blesserais, j'affligerais cruellement tous les êtres qui vivent autour de moi, et, je le crois, ceux même qui ne vivent plus. Eh bien, monsieur...--elle eut alors un sourire d'une résignation et d'une grâce célestes,--j'ai trouvé cependant un moyen de ne pas rompre des relations qui nous sont chères à tous deux... de les rendre même plus douces et plus étroites... Vous allez être d'abord un peu surpris... mais ayez la bonté d'y penser et de ne pas me dire non tout de suite...

Elle le regarda et fut effrayée de sa pâleur; elle lui prit doucement la main.

--Voyons, monsieur, dit-elle, voyons.

--Parlez, murmura-t-il d'une voix sourde.

--Monsieur, reprit-elle avec son sourire de charité angélique, Dieu merci, vous êtes encore très jeune... Dans votre situation et dans notre monde, les hommes ne se marient pas de bonne heure, et je crois qu'ils ont raison... Eh bien, voici ce que je veux faire, si vous le permettez... Je veux confondre désormais en une seule affection les deux plus vifs sentiments de mon coeur... Je veux mettre tous mes soins, toute ma tendresse, toute ma joie à former une femme digne de vous, une jeune âme qui vous donnera le bonheur, une intelligence élevée et délicate dont vous serez fier... Je vous promets, monsieur, je vous jure de consacrer à cette tâche chère et sacrée tout ce que j'ai de meilleur en moi... Je m'y donnerai chaque jour, à chaque instant de ma vie, comme une sainte à l'oeuvre de son salut... et je vous jure que je serai bien heureuse... Dites-moi seulement que vous le voulez bien?

Il laissa entendre une vague exclamation d'ironie et de colère.

--Vous me pardonnerez, madame, dit-il, si une telle transformation de mes sentiments ne peut être aussi prompte que votre pensée.

Elle rougit faiblement.

--Mon Dieu! reprit-elle en souriant encore, je comprends que je puisse vous sembler en ce moment une belle-mère un peu étrange... mais, dans quelques années, dans très peu d'années même, je serai une vieille femme, et cela vous paraîtra tout simple.

Pour achever son douloureux sacrifice, la pauvre femme n'hésitait pas à se couvrir, devant celui qu'elle aimait, du cilice de la vieillesse. Camors, qui était une âme pervertie, mais non une âme basse, sentit subitement ce qu'il y avait de touchant dans ce simple héroïsme, et lui rendit ce qui de sa part était le plus grand des hommages: ses yeux devinrent humides. Elle s'en aperçut, car elle épiait d'un oeil avide ses moindres impressions, et elle reprit alors presque gaiement:

--Et voyez, monsieur, comme cela arrange tout... De cette façon, nous pouvons continuer à nous voir sans danger, puisque votre petite fiancée sera toujours entre nous... Nos sentiments seront bientôt en harmonie avec nos pensées nouvelles... même vos projets d'avenir, qui maintenant seront les miens, rencontreront moins d'obstacles... car je les servirai beaucoup plus bravement... Sans révéler à mon oncle ce qui doit rester un secret entre vous et moi, je pourrais lui laisser entrevoir mes espérances... et cela le déterminerait sans doute en votre faveur... Et puis, avant tout, je vous le répète, vous me rendrez bien heureuse... Eh bien, dites... voulez-vous de mon affection maternelle?

M. de Camors, par un terrible effort de volonté, avait repris possession de son calme.

--Pardon, madame, dit-il en souriant à son tour, mais je voudrais au moins sauver l'honneur... Que me demandez-vous? Le savez-vous bien? Y avez-vous bien réfléchi? Pouvons-nous l'un et l'autre, sans grave imprudence, contracter à si long terme un engagement d'une nature aussi délicate?

--Je ne vous demande aucun engagement, reprit-elle; je sens que cela serait déraisonnable. Je m'engage seule, autant que je le puis faire sans compromettre la destinée de ma fille. Je l'élèverai pour vous, je vous la destinerai dans le secret de mon coeur; c'est avec ce sentiment que je penserai à vous dans l'avenir. Permettez-le-moi, acceptez-le en honnête homme, et restez libre... C'est une folie peut-être; mais je n'y hasarde que mon repos, et j'en subirai volontiers toutes les chances, parce que j'en aurai toutes les joies... J'ai, d'ailleurs, là-dessus mille pensées que je ne puis trop vous dire... que j'ai dites à Dieu cette nuit... Je crois, je suis convaincue que ma fille, quand j'en aurai fait tout ce que je sais que j'en puis faire, sera une excellente femme pour vous, qu'elle vous fera beaucoup de bien... et beaucoup d'honneur... et elle-même, je l'espère, me remerciera un jour de tout son coeur... car je prévois déjà ce qu'elle vaudra... et ce qu'elle aimera... Vous ne pouvez la connaître... vous ne pouvez pas même la soupçonner encore... mais, moi, je la connais bien... il y a déjà une femme dans cette enfant... et une femme charmante... plus charmante que sa mère, monsieur, je vous assure...

Madame de Tècle s'interrompit tout à coup.

Une porte venait de s'ouvrir, et mademoiselle Marie était entrée brusquement dans la chambre, tenant sur chacun de ses bras une poupée gigantesque. M. de Camors se leva et la salua gravement, en se mordant les lèvres pour réprimer un sourire, qui n'échappa pas toutefois à madame de Tècle.

--Marie! s'écria-t-elle, vraiment, je t'assure que tu es désolante avec tes poupées!

--Mes poupées? Je les adore! dit mademoiselle Marie.

--Tu es ridicule; va-t'en! dit la mère.

--Pas sans vous embrasser, toujours! dit la jeune fille.

Elle déposa ses deux poupées sur le tapis, se précipita sur sa mère et l'embrassa fortement sur chaque joue; après quoi, elle ramassa ses deux poupées, en leur disant:

--Venez, mes chères!

Et elle disparut aussitôt.

--Mon Dieu! monsieur, reprit en riant madame de Tècle, voilà un incident désastreux... mais je persiste... et je vous supplie de me croire sur parole: elle aura beaucoup de raison, de bonté et de courage. Maintenant, ajouta-t-elle d'un ton sérieux, prenez le temps d'y penser et venez m'apporter votre décision, si elle est bonne... Si elle ne l'est pas, il faut nous dire adieu.

--Madame, dit Camors debout devant elle, je m'engage à ne jamais vous adresser une parole qu'un fils ne puisse adresser à sa mère... Est-ce bien là ce que vous désirez?

Madame de Tècle attacha ses beaux yeux sur lui pendant un moment avec une expression de joie et de reconnaissance profondes; puis, voilant soudain son visage de ses deux mains:

--Merci, murmura-t-elle, je suis bien contente!

Elle lui tendit une de ses mains toute mouillée de ses pleurs; il y posa ses lèvres, s'inclina gravement et sortit.

S'il y eut un moment dans sa fatale carrière où il fut permis d'admirer ce jeune homme, ce fut ce moment-là. Son amour pour madame de Tècle, si mêlé qu'il fût, était grand. C'était la seule passion vraie qu'il eût ressentie. À l'instant où il vit cet amour, dont il croyait le triomphe assuré, lui échapper pour jamais, il ne fut pas seulement foudroyé dans son orgueil, il fut brisé et déchiré jusqu'au fond du coeur; mais il reçut ce coup en gentilhomme. Son agonie fut belle. À peine une parole d'amertume, aussitôt réprimée, trahit-elle sa première angoisse. Il fut impitoyable pour sa douleur, comme il voulait l'être pour celle des autres. Il n'eut aucune des injustices vulgaires des amants congédiés. Il sut reconnaître ce qu'il y avait de vrai, de décisif, d'éternel dans la résolution de madame de Tècle, et ne fut pas tenté une minute d'y voir une de ces transactions ambiguës que les femmes proposent quelquefois, et dont les hommes disposent toujours. Il comprit que le saint refuge où elle s'était jetée était inviolable. Il ne discuta ni ne protesta: il s'inclina, et baisa noblement la noble main qui le frappait.

Quant au miracle de courage, de chasteté et de foi par lequel madame de Tècle avait transformé et purifié son amour, il évita d'y arrêter trop longtemps sa pensée. Ce trait, qui laissait voir, pour ainsi dire, une âme divine à nu, gênait ses théories. Un mot qui lui échappa pendant qu'il regagnait son logis peut faire connaître, au reste, le jugement qu'il en portait à son point de vue:

--C'est un enfantillage, murmura-t-il, mais sublime.

En rentrant chez lui, Camors y trouva une lettre du général: M. de Campvallon l'informait que son mariage avec mademoiselle d'Estrelles aurait lieu quelques jours plus tard à Paris, et il l'invitait à y assister. Les choses devaient, d'ailleurs, se passer dans la stricte intimité de la famille. Camors ne fut pas fâché de cette circonstance qui lui fournissait l'occasion naturelle d'une diversion dont il sentait le besoin: il fut même violemment tenté de partir le jour même pour étourdir ses souffrances, mais il surmonta cette faiblesse. Il alla le lendemain passer la soirée chez M. Des Rameures, et, quoiqu'il eût le coeur saignant, il se piqua de montrer à madame de Tècle un front calme et un sourire impassible. Il annonça la courte absence qu'il projetait, et en dit le motif.

--Vous présenterez mes voeux au général, monsieur, lui dit M. Des Rameures: j'espère qu'il sera heureux, mais j'avoue que j'en doute diablement.

--Je lui ferai part, monsieur, de vos bonnes paroles.

--Diantre!... _Exceptis excipiendis!_ reprit le vieillard en riant.

Quant à madame de Tècle, tout ce qu'elle dépensa pendant cette soirée d'attentions invisibles, de grâces secrètes, de délicatesses exquises et de tendre génie féminin pour panser la blessure qu'elle avait faite et se glisser tout doucement dans son rôle maternel,--il faudrait, pour le bien exprimer, une plume taillée par ses mains.

Deux jours après, M. de Camors partit pour Paris. Le lendemain de son arrivée, il se rendit de bonne heure chez le général, qui occupait un magnifique hôtel de la rue Vaneau. Le contrat devait être signé dans la soirée, et le mariage civil et religieux aurait lieu dans la matinée du jour suivant.--Le général était extraordinairement agité: Camors le trouva se promenant dans les trois salons de plain-pied qui formaient le rez-de-chaussée de son hôtel.--Dès qu'il aperçut le jeune homme:

--Ah! ah! vous voilà, vous! lui cria-t-il en dardant sur lui un regard farouche; ce n'est, ma foi! pas malheureux!

--Mais, général...

--Eh bien, quoi? «mais, général!...» Vous ne m'embrassez pas?

--Si, général.

--Eh bien, c'est pour demain, vous savez?

--Oui, général.

--«Oui, général...» Sacrebleu! vous êtes bien tranquille, vous!... L'avez-vous vue?

--Pas encore, général, j'arrive.

--Il faut aller la voir ce matin. Vous lui devez cette marque d'intérêt... et puis, si vous découvrez quelque chose, vous me le direz?

--Mais que pourrais-je découvrir, général?

--Dame, je ne sais pas, moi!... Vous connaissez mieux les femmes que moi!... M'aime-t-elle? ne m'aime-t-elle pas?... Vous pensez bien que je n'ai pas la prétention de lui faire perdre la tête... mais encore ne voudrais-je pas être l'objet d'un sentiment de répulsion!... Ce n'est pas que rien m'ait donné lieu de le supposer.. Mais la jeune personne est si réservée... si impénétrable!

--Mademoiselle d'Estrelles est d'un naturel froid, dit Camors.

--Oui, reprit le général, oui, sans doute... et, à quelques égards, je... mais enfin, si vous découvrez quelque chose, je compte sur vous pour m'en avertir... Et, tenez, quand vous l'aurez vue, faites-moi le plaisir de revenir ici deux minutes, n'est-ce pas? Vous m'obligerez.

--Très bien, général.

--Moi, je l'aime comme une bête!

--Excellent, cela, général.

--Hom! goguenard!... Et Des Rameures, à propos?

--Je crois que nous le tenons, général.

--Bravo! nous reparlerons de cela... Voyons, allez, mon cher enfant.

Camors se transporta rue Saint-Dominique, chez madame de la Roche-Jugan.

--Ma tante y est-elle, Joseph? dit-il au domestique, qu'il trouva dans l'antichambre fort occupé des préparatifs exigés par la circonstance.

--Oui, monsieur le comte... Madame la comtesse est chez elle... elle est visible.

--C'est bien, dit Camors.

Et, prenant un couloir qui régnait dans toute la longueur de l'appartement, il se dirigea vers la chambre de madame de la Roche-Jugan.