Monsieur de Camors — Complet

Chapter 10

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M. de Camors avait prévu confusément tout cela.--Ce qu'il n'avait point prévu, c'est qu'il se prendrait lui-même à ses pièges, et qu'il serait bientôt sincère dans le rôle qu'il avait si judicieusement adopté. Dès l'abord, madame de Tècle lui avait extrêmement plu. Ce qu'il y avait en elle d'un peu puritain, s'unissant à sa grâce naturelle et à son élégance mondaine, composait une sorte de charme original, qui piquait au vif l'imagination blasée de ce jeune homme. Si c'est une tentation puissante pour les anges que de sauver les réprouvés, les réprouvés ne caressent pas avec moins de délices la pensée de perdre les anges. Ils rêvent, comme les farouches épicuriens bibliques, de mêler dans des ivresses inconnues la terre avec le ciel. À ces instincts de sombre dépravation se joignit bientôt, dans les dispositions de M. de Camors à l'égard de madame de Tècle, un sentiment plus digne d'elle. En la voyant presque chaque jour dans cette intimité périlleuse que favorise la vie de campagne, en assistant à toutes les gracieuses évolutions de cette personne accomplie, toujours égale, toujours prête à tout, au devoir comme au plaisir, animée comme la passion et sereine comme la vertu, il se prit pour elle d'un culte véritable. Ce n'était point du respect: pour respecter, il faut croire à l'effort, au mérite, et il n'y voulait pas croire. Il croyait que madame de Tècle était née comme cela; mais il l'admirait comme une plante rare, comme un objet charmant, comme une oeuvre exquise en laquelle la nature avait combiné les grâces physiques et morales avec une proportion et une harmonie parfaites.--Bref, il l'aimait, et sa contenance d'esclave auprès d'elle ne fut pas longtemps un jeu.

Nos lectrices auront sans doute remarqué un fait bizarre: c'est que, lorsque les sentiments réciproques de deux faibles créatures mortelles en sont venus à un certain point de maturité, le hasard ne manque jamais de fournir une circonstance fatale qui fait jaillir le secret de ces deux coeurs, et qui dégage soudain la foudre des nuages lentement amoncelés. C'est la crise de tous les amours. Cette circonstance se présenta pour madame de Tècle et pour M. de Camors sous la forme d'un incident des moins poétiques.

On était arrivé à la fin d'octobre. Camors était sorti à cheval après son dîner pour faire une promenade dans les environs. La nuit, déjà tombée, était froide, obscure et peu engageante; mais le comte ne devait pas voir madame de Tècle ce soir-là: il commençait à ne pas savoir se passer d'elle, et, affecté du désoeuvrement propre aux amoureux, il tuait le temps comme il pouvait. Il espérait, en outre, qu'un exercice violent rendrait un peu de calme à son esprit, qui n'avait jamais été peut-être plus profondément agité. Encore jeune et neuf dans son système impitoyable, il se troublait à la pensée d'une victime aussi pure que madame de Tècle. Passer sur la vie, sur le repos, sur le coeur d'une telle femme, comme son cheval passait sur l'herbe du chemin, sans plus de souci ni de pitié, c'était dur pour un début. Si étrange que cela puisse paraître, l'idée lui vint de l'épouser; puis il se dit que cette faiblesse serait en contradiction directe avec ses principes, qu'elle lui ferait perdre à jamais toute maîtrise de lui-même, et le rejetterait dans le néant de sa vie passée.--Il fallait donc la séduire, car il l'aimait, il la désirait, il la voulait. Il ne doutait pas qu'elle ne succombât un jour ou l'autre: avec le flair terrible des grands corrupteurs, il pressentait dans cette âme ébranlée des défaillances prochaines. Il voyait l'heure où il toucherait la main de madame de Tècle avec des lèvres d'amant, et une langueur mortelle se répandait dans ses veines.--Comme il s'abandonnait à ces images passionnées, le souvenir de la jeune madame Lescande se présenta tout à coup à sa pensée, et il pâlit dans la nuit.

À ce moment même, il passait sur la lisière d'un petit bois qui appartenait au comte de Tècle, et dont une partie avait été récemment défrichée. Ce n'était pas le hasard seul qui avait dirigé de ce côté la promenade de Camors. Madame de Tècle aimait beaucoup ce lieu, et l'y avait conduit plusieurs fois, et encore la veille, en compagnie de sa fille et de son beau-père. Le site était singulier. Quoique peu éloigné des habitations, ce bois était sauvage et perdu comme à mille lieues du monde. On eût dit un coin de forêt vierge entamé par la hache des pionniers. D'énormes souches déracinées, des troncs d'arbres gigantesques couvraient pêle-mêle les pentes du coteau, et barraient çà et là d'une manière pittoresque le cours d'un ruisseau qui coulait dans le vallon. Un peu plus loin, la futaie haute et touffue continuait de répandre un demi-jour religieux sur les mousses, les roches, les broussailles, la terre grasse et les flaques d'eau limoneuses, qui sont le charme et l'horreur des vieux bois négligés.

Dans cette solitude, et sur la limite du défrichement, s'élevait une sorte de hutte grossière que s'était construite lui-même un pauvre diable, sabotier de son état, à qui le comte de Tècle avait permis de s'établir là pour y exploiter les hêtres sur place au profit de son humble industrie. Cette espèce de bohème intéressait madame de Tècle, peut-être parce qu'il avait, comme M. de Camors, une assez mauvaise réputation. Il vivait dans sa cabane avec une femme encore agréable sous ses haillons et deux petits garçons à cheveux dorés et frisés. Il était étranger au pays, et passait pour n'être pas le mari de sa femme. C'était un homme taciturne, dont les traits semblaient beaux, énergiques et durs sous son épaisse barbe noire. Madame de Tècle s'amusait à le voir travailler à ses sabots, elle aimait les enfants, qui étaient jolis comme des anges barbouillés, et plaignait la femme. Au fond, elle méditait de la marier à son mari, au cas que la chose fût à faire, comme cela paraissait trop vraisemblable.

M. de Camors suivait au pas de son cheval un sentier rocailleux qui serpentait sur le flanc du coteau boisé. C'était l'instant où l'ombre de madame Lescande s'était comme levée devant lui, et où il croyait presque en entendre la plainte. Tout à coup l'illusion fit place à une étrange réalité. Une voix de femme l'appela clairement par son nom avec un accent de détresse:

--Monsieur de Camors!

Il arrêta son cheval sur place d'une main involontaire, et se sentit traversé par un frisson glacial.--La même voix s'éleva de nouveau et l'appela encore. Il reconnut la voix de madame de Tècle.--Promenant autour de lui dans les ténèbres un regard rapide, il vit briller une lueur à travers le feuillage dans la direction de la chaumière du sabotier, et, se guidant sur cet indice, il jeta son cheval à travers le défrichement, gravit le coteau et se trouva bientôt en face de madame de Tècle. Elle était debout devant le seuil de la hutte, la tête nue et ses beaux cheveux en désordre sous une longue dentelle noire; elle donnait à un domestique des instructions précipitées.

Dès qu'elle vit approcher Camors, elle vint à lui.

--Pardon, monsieur, dit-elle; mais j'ai cru vous reconnaître, et je vous ai appelé... Je suis si malheureuse!

--Si malheureuse?

--Les deux enfants de cet homme vont mourir!... Que faire, monsieur? Entrez... entrez, je vous en prie.

Il sauta à terre, mit les rênes de son cheval entre les mains du domestique, et suivit madame de Tècle dans l'intérieur de la cabane.

Les deux enfants aux cheveux d'or étaient couchés côte à côte sur le même grabat, immobiles, rigides, les yeux ouverts, les pupilles étrangement dilatées, la face ardente et agitée par de légères convulsions. Ils semblaient être à l'agonie.--Le vieux docteur Durocher était penché sur eux, les regardant d'un oeil fixe, anxieux et comme désespéré. La mère, à genoux, comprimait sa tête dans ses deux mains et sanglotait.--Au pied du lit, le père à la mine sauvage se tenait debout, les bras croisés, les yeux secs; il grelottait par intervalle, et murmurait sourdement d'une voix stupide:

--Tous deux! tous deux!

Puis il retombait dans sa morne attitude.

M. Durocher s'approcha vivement de Camors.

--Monsieur, lui dit-il, qu'est-ce que c'est donc que cela?... Je croirais à un empoisonnement, mais je ne vois aucun symptôme décisif; d'ailleurs, les parents le sauraient, et ils ne savent rien... Une insolation peut-être!... Mais comment tous deux frappés en même temps?... et puis en cette saison! Ah! notre métier est bien dur quelquefois, monsieur!

Camors s'informa à la hâte.--On était venu, une heure auparavant, chercher M. Durocher, qui dînait chez madame de Tècle. Il était accouru, et il avait trouvé les enfants déjà sans parole et dans cet état d'effrayante congestion. Il paraissait qu'ils y étaient tombés brusquement après quelques instants de malaise et de délire subit.

Camors eut une inspiration. Il demanda à voir les vêtements que les enfants avaient portés dans la journée. La mère les lui donna. Il les examina avec soin, et fit remarquer au vieux médecin des tâches rougeâtres dont ces pauvres loques étaient imprégnées. M. Durocher se frappa le front, retourna d'une main fiévreuse les petits sarreaux de toile et les vestes grossières, fouilla dans les poches, et en retira une douzaine de fruits pareils à des cerises et à demi écrasés.

--La belladone! s'écria-t-il. L'idée m'en est venue dix fois, mais comment m'y arrêter? On n'en trouverait pas une plante à vingt lieues à la ronde... Il n'y a que dans ce bois maudit... et je l'ignorais!

--Croyez-vous qu'il soit encore temps? lui demanda le jeune comte à demi-voix. Ces enfants me paraissent bien mal!

--Perdus, j'en ai peur... mais tout dépend encore du temps qui s'est écoulé... de la quantité qu'ils ont prise... des remèdes que je pourrai me procurer.

Le vieillard se consulta rapidement avec madame de Tècle, qui se trouva n'avoir dans sa pharmacie de campagne ni tartre stibié, ni esprit de Mindérérus, ni aucun des excitants violents que l'urgence du cas réclamait. Il fallait donc se contenter d'essence de café, que le domestique fut chargé d'aller préparer en toute hâte, et, pour le reste, envoyer à la ville.

--À la ville? dit madame de Tècle. Mais, mon Dieu! quatre lieues, la nuit! en voilà pour trois heures, pour quatre heures peut-être!

M. de Camors l'entendit.

--Écrivez-moi votre ordonnance, docteur, dit-il: Trilby est à la porte, et, avec lui, je puis faire quatre lieues en une heure. Dans une heure, je vous promets d'être ici.

--Oh! merci, monsieur! dit madame de Tècle.

Il prit l'ordonnance que M. Durocher avait vivement tracée sur une page de son portefeuille, monta à cheval et partit. Le grand chemin était heureusement à peu de distance. Quand il l'eut gagné, il se mit à courir vers la ville du train d'un fantôme de ballade.

Il était neuf heures quand madame de Tècle l'avait vu s'éloigner; peu de minutes après dix heures, elle entendit le piétinement de son cheval au bas du coteau, et elle accourut sur le seuil de la hutte. L'état des deux enfants semblait s'être encore aggravé dans l'intervalle; mais le vieux docteur espérait beaucoup des médicaments énergiques que M. de Camors était allé chercher. Elle l'attendait avec une impatience ardente, et elle l'accueillit comme on accueille un dernier espoir. Elle se contenta pourtant de lui serrer la main, lorsque, tout haletant, il descendit de cheval; mais cette adorable créature, se jetant sur Trilby, qui était couvert d'écume et qui fumait comme une étuve:

--Pauvre Trilby! dit-elle en l'enveloppant de ses deux bras, bon Trilby! cher Trilby! tu es mort, n'est-ce pas? Mais je t'aime bien, va!... Allez, monsieur de Camors, allez vite, je me charge de Trilby!

Et, pendant que le jeune homme entrait dans la cabane, elle confiait Trilby à la garde de son domestique, avec mission de le mener à son écurie, et mille indications minutieuses sur les soins, les précautions, les égards dont il convenait de l'entourer après sa noble conduite.

M. Durocher dut recourir à l'aide de Camors pour faire passer les médicaments nouveaux à travers les dents serrées des malheureux enfants. Tandis qu'ils s'occupaient tous deux de ce travail, madame de Tècle était assise sur un escabeau, la tête appuyée contre le mur de la hutte. M. Durocher, levant les yeux sur elle tout à coup:

--Mais, ma chère dame, lui dit-il, vous vous trouvez mal!... Vous avez eu trop d'émotions, et puis l'odeur est affreuse ici... Il faut vous en aller, voyons.

--Je ne me sens vraiment pas très bien, murmura-t-elle.

--Il faut vous en aller vite. On vous enverra des nouvelles. Un de vos gens va vous reconduire.

Elle se leva un peu chancelante; mais un regard suppliant de la jeune femme du sabotier l'arrêta. Pour cette femme, la Providence s'en allait avec madame de Tècle.

--Eh bien, non, je ne m'en irai pas, lui dit-elle avec sa douceur divine. Je vais seulement prendre l'air. Je resterai là dehors jusqu'à ce qu'ils soient sauvés, je vous le promets.

Et elle sortit en lui souriant.

Après quelques minutes, M. Durocher dit à Camors:

--Mon cher monsieur, je vous remercie. Je n'ai réellement plus besoin de vous; vous aussi, allez vous reposer... Sérieusement, il en est temps: vous verdissez!

Camors, épuisé par sa course et suffoqué par l'atmosphère de la hutte, céda aux instances du vieillard, tout en l'avertissant qu'il ne s'éloignerait pas. Comme il mettait le pied hors de la chaumière, madame de Tècle, qui était assise devant la porte, se leva brusquement, et lui jeta sur les épaules un des manteaux qu'on avait apportés pour elle; puis elle se rassit sans parler.

--Mais vous ne pouvez rester là toute la nuit, lui dit-il.

--Je serais trop inquiète chez moi.

--C'est que la nuit est très froide... Voulez-vous que je vous fasse du feu?

--Si vous voulez, dit-elle.

--Voyons... où pourrions-nous faire ce petit feu? Au milieu de ces copeaux, c'est impossible; nous aurions un incendie pour nous achever de peindre... Pouvez-vous marcher?... voulez-vous prendre mon bras?... et nous allons chercher un bon endroit pour notre campement.

Elle s'appuya légèrement sur son bras, et fit quelques pas avec lui en remontent vers la futaie.

--Croyez-vous qu'on les sauve? dit-elle.

--Je l'espère, le visage de M. Durocher est meilleur.

--Que je serais contente!

Ils se heurtèrent tous deux contre une racine, et se mirent à rire comme deux enfants. Après quelques pas encore:

--Mais nous voilà dans le bois tout à l'heure, reprit madame de Tècle; je vous avoue que je n'en puis plus... Bon ou mauvais, je choisis cet endroit-ci.

Ils étaient encore tout près de la chaumière; mais déjà les premières branches des vieux arbres respectés par la hache étendaient un dôme sombre au-dessus de leurs têtes. Il y avait là, près d'une grosse roche qui affleurait le sol, un entassement de troncs abattus sur lesquels madame de Tècle s'assit.

--Rien de mieux, dit gaiement Camors. Je vais faire mes provisions.

L'instant d'après, il reparut portant une brassée de copeaux blancs et de branches menues et en outre une couverture de voyage qu'un des domestiques lui avait remise. Il s'installa sur ses deux genoux au pied de la roche, devant madame de Tècle, prépara son attisée, et y mit le feu à l'aide de quelques feuilles sèches et de ses ustensiles de fumeur. Quand la flamme s'élança en pétillant du sain de ce foyer sauvage, madame de Tècle tressaillit joyeusement, et, allongeant ses deux mains vers le brasier:

--Dieu! que cela est bon! dit-elle; et puis c'est amusant; on dirait que nous avons fait naufrage. Maintenant, monsieur, voulez-vous être parfait? Allez demander des nouvelles à Durocher.

Il y courut. Quand il revint, il ne put s'empêcher de s'arrêter à mi-chemin pour admirer la silhouette élégante et souple de la jeune femme se dessinant sur le clair-obscur du bois, et son fin visage arabe pleinement éclairé par la lueur du foyer.

Dès qu'elle l'aperçut:

--Eh bien? cria-t-elle.

--Beaucoup d'espoir.

--Ah! quel bonheur, monsieur!

Elle lui serra la main.

--Asseyez-vous là.

Il s'assit sur le rocher tapissé d'une mousse blanchâtre, et, répondant à ses questions pressées, il lui répéta tous les détails qu'il tenait du médecin, et lui fit la théorie complète de l'empoisonnement par la belladone. Elle l'écouta d'abord avec intérêt; puis peu à peu, assujettissant son voile sur ses cheveux et appuyant sa tête sur les arbres entre-croisés derrière elle, elle parut résister péniblement à la fatigue.

--Vous êtes capable de vous endormir là, lui dit-il en riant.

--Tout à fait capable, murmura-t-elle.

Elle sourit, et s'endormit.

Son sommeil ressemblait à la mort, tant il était pur, tant les battements de son coeur étaient calmes, tant le souffle de sa poitrine était léger. Camors s'était agenouillé de nouveau près du foyer pour l'entretenir sans bruit, et il la regardait. De temps à autre, il paraissait se recueillir et écouter, quoique le silence de la nuit et de la solitude ne fût troublé que par le crépitement des copeaux embrasés; ses yeux suivaient les reflets tremblants de la flamme tantôt sur la surface blanche de la roche, tantôt sous les arches profondes de la futaie, comme s'il eût voulu fixer dans son souvenir tous les détails de cette douce scène. Puis son regard s'attachait de nouveau sur la jeune femme ensevelie dans sa grâce décente et dans son repos confiant.

Quelles pensées du ciel descendirent en ce moment dans cette âme sombre? Quelles hésitations, quels doutes l'assaillirent? Quelles images de paix, de vérité, de vertu, de bonheur, passèrent dans ce cerveau plein d'orages et y firent reculer peut-être les fantômes des noirs sophismes? Lui seul le sut et ne le dit jamais.

Un craquement brusque du foyer la réveilla. Elle ouvrit des yeux étonnés, et aussitôt, s'adressant au jeune homme agenouillé devant elle:

--Comment vont-ils, monsieur?

Il ne savait comment lui dire que, depuis une heure, il n'avait eu de pensée que pour elle. M. Durocher, apparaissant tout à coup dans le cercle lumineux du petit bûcher, le tira de peine.

--Ils sont sauvés, ma chère dame, dit brusquement le vieillard. Venez vite les embrasser et retournez chez vous, ou ce sera vous qu'il faudra sauver demain. Vous êtes réellement folle de vous endormir la nuit dans l'humidité d'un bois, et monsieur est absurde de vous laisser faire.

Elle prit en riant le bras du vieux docteur, et entra bientôt avec lui dans la hutte. Les deux enfants, qui étaient alors éveillés de leur torpeur sinistre, mais qui semblaient encore tout effarés de la mort entrevue, essayèrent de soulever leurs petites têtes rondes; elle leur fit signe de la main de se tenir tranquilles, se pencha sur l'oreiller, leur sourit dans les yeux, et posa deux baisers dans leurs boucles d'or.

--À demain, mes anges, dit-elle.

Cependant, la mère, agitée, fiévreuse, riant et pleurant, suivait madame de Tècle pas à pas, lui parlait, s'attachait à elle et baisait ses vêtements.

--Laissez-la donc en paix, voyons! s'écria le vieux Durocher avec fureur.--Madame, allez-vous-en!...--Monsieur de Camors, reconduisez-la!

Elle allait sortir, quand le sabotier, qui n'avait rien dit jusque-là et qui était assis comme écrasé dans un coin de sa hutte, se leva tout à coup et saisit le bras de madame de Tècle, qui se retourna un peu effrayée, car le geste de cet homme était d'une violence presque menaçante. Ses yeux creux et secs étaient ardemment fixés sur elle, et il continuait de lui serrer le bras de sa main crispée.

--Mon ami... dit-elle, toute incertaine.

--Oui, votre ami, balbutia cet homme d'une voix sourde; oui, madame... oui, votre ami... oui, madame...

Il ne put continuer, sa bouche s'agita comme dans une convulsion; un sanglot effrayant déchira sa rude poitrine: il s'abattit sur ses genoux aux pieds de la jeune femme, et on vit une pluie de larmes tomber à travers ses deux mains jointes sur son visage.

Madame de Tècle pleurait.

--Emmenez-la donc, monsieur, cria le vieux médecin.

Camors la poussa doucement hors de la hutte et la suivit.

Elle lui prit le bras, et ils descendirent dans le creux du vallon pour joindre le sentier qui conduisait à l'habitation du comte de Tècle. Elle était séparée du bois par vingt minutes de route. Ils avaient fait environ la moitié de ce chemin sans qu'une seule parole eût été échangée entre eux. Une ou deux fois, quand quelques rayons de lune perçaient les nuages, Camors crut la voir essuyer une larme du bout de son gant. Il la guidait avec précaution dans les ténèbres, quoique la démarche légère de la jeune femme fût à peine ralentie par l'obscurité. Son pas souple et relevé foulait sans bruit les feuilles tombées, évitant sans secousses les ornières et les mares, comme si elle eût été douée d'une clairvoyance magique. Quand deux sentiers se croisaient et que M. de Camors semblait indécis, elle lui indiquait la route par une faible pression du bras.

Tous deux sans doute étaient embarrassés de leur silence. Ce fut madame de Tècle qui le rompit:

--Vous avez été bien bon, ce soir, monsieur, dit-elle d'une voix basse et un peu tremblante.

--Je vous aime tant! dit le jeune homme.

Il avait prononcé ces simples paroles d'un accent si profond et si passionné, que madame de Tècle tressaillit et s'arrêta sur place.

--Monsieur de Camors!

--Quoi, madame? demanda-t-il d'un ton étrange.

--Mon Dieu!... au fait... rien! reprit-elle; car ceci est une déclaration d'amitié, je suppose, et votre amitié me fait plaisir.

Il quitta son bras tout à coup, et, d'une voix rauque et violente:

--Je ne suis pas votre ami, dit-il.

--Qu'êtes-vous donc, monsieur?

Sa voix était calme; mais elle recula lentement de quelques pas, et s'adossa, un peu repliée, contre un des arbres qui bordaient le chemin.

L'explosion si longtemps contenue éclata, et un flot de paroles sortit des lèvres du jeune homme avec une fougue inexprimable.

--Ce que je suis?... Je ne sais pas... je ne sais plus! Je ne sais plus si je suis moi... si je suis bon ou mauvais... si je rêve ou si je veille... si je suis mort ou vivant!... Ah! madame, ce que je sais... c'est que je voudrais que le jour ne se levât plus... que cette nuit ne finît jamais! C'est que je voudrais sentir toujours... toujours... dans ma tête, dans mon coeur, dans mon être tout entier... ce que je sens près de vous, grâce à vous, pour vous!... Je voudrais être frappé d'un mal soudain et sans espoir, pour être veillé par vous comme ces enfants, pleuré par vos yeux, enseveli sous vos larmes!... Et vous voir là, courbée dans l'épouvante devant moi! Mais c'est horrible! Mais, au nom de votre Dieu... que vous me feriez chérir!... rassurez-vous donc! Je vous jure que vous m'êtes sacrée! je vous jure que l'enfant dans les bras de sa mère n'est pas plus en sûreté que vous ne l'êtes près de moi!

--Je n'ai pas peur, murmura-t-elle.