# Monsieur Bergeret à Paris: Histoire Contemporaine

## Part 8

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»Cette liberté intérieure, la plus précieuse de toutes, ses persécuteurs ne purent la lui ôter. Dans la prison où ils renfermèrent et dont les pierres, comme a dit Fernand Gregh, formeront le socle de sa statue, il était libre, plus libre qu'eux. Ses lectures abondantes, ses propos calmes et bienveillants, ses lettres pleines d'idées hautes et sereines attestaient (je le sais) la liberté de son esprit. C'est eux, ses persécuteurs et ses calomniateurs, qui étaient prisonniers, prisonniers de leurs mensonges et de leurs crimes. Des témoins l'ont vu paisible, souriant, indulgent, derrière les barrières et les grilles. Alors que se faisait ce grand mouvement d'esprits, que s'organisaient ces réunions publiques qui réunissaient par milliers des savants, des étudiants et des ouvriers, que des feuilles de pétitions se couvraient de signatures pour demander, pour exiger la fin d'un emprisonnement scandaleux, il dit à Louis Havet, qui était venu le voir dans sa prison: «Je suis plus tranquille que vous.» Je crois pourtant qu'il souffrait. Je crois qu'il a souffert cruellement de tant de bassesse et de perfidie, d'une injustice si monstrueuse, de cette épidémie de crime et de folie, des fureurs exécrables de ces hommes qui trompaient la foule, des fureurs pardonnables de la foule ignorante. Il a vu, lui aussi, la vieille femme porter avec une sainte simplicité le fagot pour le supplice de l'innocent. Et comment n'aurait-il pas souffert en voyant les hommes pires qu'il ne croyait dans sa philosophie, moins courageux ou moins intelligents, à l'essai que ne pensent les psychologues dans leur cabinet de travail? Je crois qu'il a souffert au dedans de lui-même, dans le secret de son âme silencieuse et comme voilée du manteau stoïque. Mais j'aurais honte de le plaindre. Je craindrais trop que ce murmure de pitié humaine arrivât jusqu'à ses oreilles et offensât la juste fierté de son coeur. Loin de le plaindre, je dirai qu'il fut heureux, heureux parce qu'au jour soudain de l'épreuve il se trouva prêt et n'eut point de faiblesse, heureux parce que des circonstances inattendues lui ont permis de donner la mesure de sa grande âme, heureux parce qu'il se montra honnête homme avec héroïsme et simplicité, heureux parce qu'il est un exemple aux soldats et aux citoyens. La pitié, il faut la garder à ceux qui ont failli. Au colonel Picquart on ne doit donner que de l'admiration.»

M. Bergeret, ayant achevé sa lecture, plia son journal. La statue de Marguerite de Navarre était toute rose. Au couchant, le ciel, dur et splendide, se revêtait, comme d'une armure, d'un réseau de nuages pareils à des lames de cuivre rouge.

XIV

Ce soir-là, M. Bergeret reçut, dans son cabinet, la visite de son collègue Jumage.

Alphonse Jumage et Lucien Bergeret étaient nés le même jour, à la même heure, de deux mères amies, pour qui ce fut, par la suite, un inépuisable sujet de conversations. Ils avaient grandi ensemble. Lucien ne s'inquiétait en aucune manière d'être entré dans la vie au même moment que son camarade. Alphonse, plus attentif, y songeait avec contention. Il accoutuma son esprit à comparer, dans leur cours, ces deux existences simultanément commencées, et il se persuada peu à peu qu'il était juste, équitable et salutaire, que les progrès de l'une et de l'autre fussent égaux.

Il observait d'un oeil intéressé ces carrières jumelles qui se poursuivaient toutes deux dans renseignement et, mesurant sa propre fortune à une autre, il se procurait de constants et vains soucis, qui troublaient la limpidité naturelle de son âme. Et que M. Bergeret fût professeur de faculté quand il était lui-même professeur de grammaire dans un lycée suburbain, c'est ce que Jumage ne trouvait pas conforme à l'exemplaire de justice divine qu'il portait imprimé dans son coeur. Il était trop honnête homme pour en faire un grief à son ami. Mais quand celui-ci fut chargé d'un cours à la Sorbonne, Jumage en souffrit par sympathie.

Un effet assez étrange de cette étude comparée de deux existences fut que Jumage s'habitua à penser et à agir en toute occasion au rebours de Bergeret; non qu'il n'eût point l'esprit sincère et probe, mais parce qu'il ne pouvait se défendre de soupçonner quelque malignité dans des succès de carrière plus grands et meilleurs que les siens, par conséquent iniques. C'est ainsi que, pour toutes sortes de raisons honorables qu'il s'était données et pour celle qu'il avait d'être le contradicteur, d'être l'autre de M. Bergeret, il s'engagea dans les nationalistes, quand il vit que le professeur de faculté avait pris le parti de la révision. Il se fit inscrire à la ligue de l'_Agitation française_, et même il y prononça des discours. Il se mettait pareillement en opposition avec son ami sur tous les sujets, dans les systèmes de chauffage économique et dans les règles de la grammaire latine. Et comme enfin M. Bergeret n'avait pas toujours tort, Jumage n'avait pas toujours raison.

Cette contrariété, qui avait pris avec les années l'exactitude d'un système raisonné, n'altéra point une amitié formée dès l'enfance. Jumage s'intéressait vraiment à Bergeret dans les disgrâces que celui-ci essuyait au cours parfois tourmenté de sa vie. Il allait le voir à chaque malheur qu'il apprenait. C'était l'ami des mauvais jours.

Ce soir-là, il s'approcha de son vieux camarade avec cette mine brouillée et trouble, ce visage couperosé de joie et de tristesse, que Lucien connaissait.

--Tu vas bien, Lucien? Je ne te dérange pas?

--Non. Je lisais dans les _Mille et une Nuits_, nouvellement traduites par le docteur Mardrus, l'histoire du portefaix avec les jeunes filles. Cette version est littérale, et c'est tout autre chose que les _Mille et une Nuits_ de notre vieux Galland.

--Je venais te voir... dit Jumage, te parler... Mais ça n'a aucune importance... Alors tu lisais les _Mille et une Nuits_?...

--Je les lisais, répondit M. Bergeret. Je les lisais pour la première fois. Car l'honnête Galland n'en donne pas l'idée. C'est un excellent conteur, qui a soigneusement corrigé les moeurs arabes. Sa Shéhérazade, comme l'Esther de Coypel, a bien son prix. Mais nous avons ici l'Arabie avec tous ses parfums.

--Je t'apportais un article, reprit Jumage. Mais, je te le répète, c'est sans importance.

Et il tira de sa poche un journal. M. Bergeret tendit lentement la main pour le prendre. Jumage le remit dans sa poche, M. Bergeret replia le bras, et Jumage posa, d'une main un peu tremblante, le papier sur la table.

--Encore une fois, c'est sans importance. Mais j'ai pensé qu'il valait mieux.... Peut-être est-il bon que tu saches.... Tu as des ennemis, beaucoup d'ennemis....

--Flatteur! dit M. Bergeret.

Et prenant le journal, il lut ces lignes marquées au crayon bleu:

Un vulgaire pion dreyfusard, l'intellectuel Bergeret, qui croupissait en province, vient d'être chargé de cours à la Sorbonne. Les étudiants de la Faculté des lettres protestent énergiquement contre la nomination de ce protestant antifrançais. Et nous ne sommes pas surpris d'apprendre que bon nombre d'entre eux ont décidé d'accueillir comme il le mérite, par des huées, ce sale juif allemand, que le ministre de la trahison publique a l'outrecuidance de leur imposer comme professeur.

Et quand M. Bergeret eut achevé sa lecture:

--Ne lis donc pas cela, dit vivement Jumage. Cela n'en vaut pas la peine. C'est si peu de chose!

--C'est peu, j'en conviens, répondit M. Bergeret. Encore faut-il me laisser ce peu comme un témoignage obscur et faible, mais honorable et véritable de ce que j'ai fait dans des temps difficiles. Je n'ai pas beaucoup fait. Mais enfin j'ai couru quelques risques. Le doyen Stapfer fut suspendu pour avoir parlé de la justice sur une tombe. M. Bourgeois était alors grand maître de l'Université. Et nous avons connu des jours plus mauvais que ceux que nous fit M. Bourgeois. Sans la fermeté généreuse de mes chefs, j'étais chassé de l'Université par un ministre privé de sagesse. Je n'y pensai point alors. Je peux bien y songer maintenant et réclamer le loyer de mes actes. Or, quelle récompense puis-je attendre plus digne, plus belle en son âpreté, plus haute que l'injure des ennemis de la justice? J'eusse souhaité que l'écrivain qui, malgré lui, me rend témoignage, sût exprimer sa pensée dans une forme plus mémorable. Mais c'était trop demander.

Ayant ainsi parlé, M. Bergeret plongea la lame de son couteau d'ivoire dans les pages des nouvelles _Mille et une Nuits_. Il aimait à couper les feuillets des livres. C'était un sage qui se faisait des voluptés appropriées à son état. L'austère Jumage lui envia cet innocent plaisir. Le tirant par la manche:

--Écoute-moi, Lucien. Je n'ai aucune de tes idées sur l'Affaire. J'ai blâmé ta conduite. Je la blâme encore. Je crains qu'elle n'ait les plus fâcheuses conséquences pour ton avenir. Les vrais Français ne te pardonneront jamais. Mais je tiens à déclarer que je réprouve énergiquement les procédés de polémique dont certains journaux usent à ton égard. Je les condamne. Tu n'en doutes pas?

--Je n'en doute pas.

Et après un moment de silence, Jumage reprit:

--Remarque, Lucien, que tu es diffamé en raison de tes fonctions. Tu peux appeler ton diffamateur devant le jury. Mais je ne te le conseille pas. Il serait acquitté.

--Cela est à prévoir, dit M. Bergeret, à moins que je ne pénètre dans la salle des assises en chapeau à plumes, une épée au côté, des éperons à mes bottes, et traînant derrière moi vingt mille camelots à mes gages. Car alors ma plainte serait entendue des juges et des jurés. Quand on leur soumit cette lettre mesurée que Zola écrivit à un Président de la République mal préparé à la lire, si les jurés de la Seine en condamnèrent l'auteur, c'est qu'ils délibéraient sous des cris inhumains, sous des menaces hideuses, dans un insupportable bruit de ferrailles, au milieu de tous les fantômes de Terreur et du mensonge. Je ne dispose pas d'un si farouche appareil. Il est donc très probable que mon diffamateur serait acquitté.

--Tu ne peux pourtant pas rester insensible aux outrages. Que comptes-tu faire?

--Rien. Je me tiens pour satisfait. J'ai autant à me louer des injures de la presse que de ses éloges. La vérité a été servie dans les journaux par ses ennemis autant que par ses amis. Quand une petite poignée d'hommes dénoncèrent pour l'honneur de la France la condamnation frauduleuse d'un innocent, ils furent traités en ennemis par le gouvernement et par l'opinion. Ils parlèrent cependant. Et, par la parole ils furent les plus forts. Le gros des feuilles travaillait contre eux, avec quelle ardeur, tu le sais! Mais elles servirent la vérité malgré elles, et en publiant des pièces fausses....

--Il n'y a pas eu autant de pièces fausses que tu crois, Lucien.

--... permirent d'en établir la fausseté. L'erreur éparse ne put rejoindre ses tronçons dispersés. Finalement il ne subsista que ce qui avait de la suite et de la continuité. La vérité possède une force d'enchaînement que l'erreur n'a pas. Elle forma, devant l'injure et la haine impuissantes, une chaîne que rien ne peut plus rompre. C'est à la liberté, à la licence de la presse que nous devons le triomphe de notre cause.

--Mais, vous n'êtes pas triomphants, s'écria Jumage, et nous ne sommes pas vaincus! C'est tout le contraire. L'opinion du pays est déclarée contre vous. Toi et tes amis, j'ai le regret de te le dire, vous êtes exécrés, honnis et conspués unanimement. Nous vaincus? tu plaisantes. Tout le pays est avec nous.

--Aussi êtes-vous vaincus par le dedans. Si je m'arrêtais aux apparences, je pourrais vous croire victorieux et désespérer de la justice. Il y a des criminels impunis; la forfaiture et le faux témoignage sont publiquement approuvés comme des actes louables. Je n'espère pas que les adversaires de la vérité avouent qu'ils se sont trompés. Un tel effort n'est possible qu'aux plus grandes âmes.

»Il y a peu de changement dans l'état des esprits. L'ignorance publique a été à peine entamée. Il ne s'est pas produit de ces brusques revirements des foules, qui étonnent. Rien n'est survenu de sensible ni de frappant. Pourtant il n'est plus, le temps où un Président de la République abaissait au niveau de son âme la justice, l'honneur de la patrie, les alliances de la République, où la puissance des ministres résultait de leur entente avec les ennemis des institutions dont ils avaient la garde; temps de brutalité et d'hypocrisie où le mépris de l'intelligence et la haine de la justice étaient à la fois une opinion populaire et une doctrine d'Etat, où les pouvoirs publics protégeaient les porteurs de matraque, où c'était un délit de crier «Vive la République!» Ces temps sont déjà loin de nous, comme descendus dans un passé profond, plongés dans l'ombre des âges barbares.

»Ils peuvent revenir; nous n'en sommes séparés encore par rien de solide, ni même rien d'apparent et de distinct. Ils se sont évanouis comme les nuages de l'erreur qui les avait formés. Le moindre souffle peut encore ramener ces ombres. Mais quand tout conspirerait à vous fortifier, vous n'en êtes pas moins irrémédiablement perdus. Vous êtes vaincus par le dedans, et c'est la défaite irréparable. Quand on est vaincu du dehors, on peut continuer la résistance et espérer une revanche. Votre ruine est en vous. Les conséquences nécessaires de vos erreurs et de vos crimes se produisent malgré vous et vous voyez avec étonnement votre perte commencée. Injustes et violents, vous êtes détruits par votre injustice et votre violence. Et voici que le parti énorme de l'iniquité demeuré intact, respecté, redouté, tombe et s'écroule de lui-même.

»Qu'importe, dès lors, que les sanctions légales tardent ou manquent! La seule justice naturelle et véritable est dans les conséquences mêmes de l'acte, non dans des formules extérieures, souvent étroites, parfois arbitraires. Pourquoi se plaindre que de grands coupables échappent à la loi et gardent de méprisables honneurs? Cela n'importe pas plus, dans notre état social, qu'il n'importait, dans la jeunesse de la terre, quand déjà les grands sauriens des océans primitifs disparaissaient devant des animaux d'une forme plus belle et d'un instinct plus heureux, qu'il restât encore, échoués sur le limon des plages, quelques monstrueux survivants d'une race condamnée.»

Sortant de chez son ami, Jumage rencontra devant la grille du Luxembourg, le jeune M. Goubin.

--Je viens de voir Bergeret, lui dit-il. Il m'a fait de la peine. Je l'ai trouvé très accablé, très abattu. L'Affaire l'a écrasé.

XV

Henri de Brécé, Joseph Lacrisse et Henri Léon étaient réunis au siège du Comité exécutif, rue de Berri. Ils expédièrent les affaires courantes. Puis, Joseph Lacrisse, s'adressant à Henri de Brécé:

--Mon cher président, je vais vous demander une préfecture pour un bon royaliste. Vous ne me la refuserez pas, j'en suis sûr, quand je vous aurai exposé les titres de mon candidat. Son père, Ferdinand Dellion, maître de forges à Valcombe, mérite à tous égards la bienveillance du Roi. C'est un patron soucieux du bien-être physique et moral de ses ouvriers. Il leur distribue des médicaments, et veille à ce qu'ils aillent le dimanche à la messe, à ce qu'ils envoient leurs enfants aux écoles congréganistes, à ce qu'ils votent bien et à ce qu'ils ne se syndiquent pas. Malheureusement, il est combattu par le député Cottard et mal soutenu par le sous-préfet de Valcombe. Son fils Gustave est un des membres les plus actifs et les plus intelligents de mon Comité départemental. Il a mené avec énergie la campagne antisémite dans notre ville et il s'est fait arrêter en manifestant, à Auteuil, contre Loubet. Vous ne refuserez pas, mon cher président, une préfecture à Gustave Dellion.

--Une préfecture!... murmura Brécé en feuilletant le registre des fonctionnaires. Une préfecture.... Nous n'avons plus que Guéret et Draguignan. Voulez-vous Guéret?

Joseph Lacrisse sourit à peine et dit:

--Mon cher président, Gustave Dellion est mon collaborateur. Il procédera sous mes ordres, au jour fixé, à la suppression violente du préfet Worms-Clavelin. Il serait juste qu'il le remplaçât.

Henri de Brécé, le regard fixé sur son registre, répondit que c'était impossible. Le successeur de Worms-Clavelin était déjà nommé. Monseigneur avait désigné Jacques de Cadde, un des premiers souscripteurs des listes Henry.

Lacrisse objecta que Jacques de Cadde était étranger au département; Henri de Brécé déclara qu'on ne discutait pas un ordre du Roi, et la dispute devenait assez vive quand Henri Léon, à cheval sur sa chaise, étendit le bras et dit d'un ton tranchant:

--Le successeur de Worms-Clavelin ne sera ni Jacques de Cadde ni Gustave Dellion. Ce sera Worms-Clavelin.

Lacrisse et Brécé se récrièrent.

--Ce sera Worms-Clavelin, reprit Léon, Worms-Clavelin, qui n'attendra pas votre venue pour arborer sur le toit de la préfecture le drapeau fleurdelisé, et que le ministre de l'Intérieur, nommé par le Roi, aura maintenu, par téléphone, à la tête de l'administration départementale.

--Worms-Clavelin préfet de la monarchie! je ne vois pas cela, dit dédaigneusement Brécé.

--Ce serait choquant, en effet, répliqua Henri Léon; mais si c'est le chevalier de Clavelin qui est nommé préfet, il n'y a plus rien à dire. Ne nous faisons pas d'illusions. Ce n'est pas à nous que le Roi donnera les meilleures places. L'ingratitude est le premier devoir d'un prince. Aucun Bourbon n'y a manqué. Je le dis à la louange de la Maison de France.

»Vous croyez vraiment que le Roi fera son gouvernement avec l'oeillet blanc, le bleuet et la rose de France, qu'il prendra ses ministres au Jockey et à Puteaux, et que Christiani sera nommé grand maître des cérémonies?

Quelle erreur! La rose de France, le bleuet et l'oeillet blanc seront laissés à terre, dans l'ombre où se plaît la violette. Christiani sera mis en liberté, rien de plus. Il sera mal vu pour avoir défoncé le chapeau de Loubet. Parfaitement!... Loubet, qui n'est pour nous à présent qu'un vil panamitard, quand nous l'aurons remplacé, sera un prédécesseur. Le Roi ira s'asseoir dans son fauteuil aux courses d'Auteuil, et il estimera alors que Christiani a créé un fâcheux précédent, et il lui en saura mauvais gré. Nous-mêmes, qui conspirons aujourd'hui, nous serons suspects. On n'aime pas les conspirateurs dans les Cours. Ce que je vous en dis est pour vous éviter les déceptions amères. Vivre sans illusions, c'est le secret du bonheur. Pour moi, si mes services sont oubliés et méprisés, je ne m'en plaindrai pas. La politique n'est pas une affaire de sentiment. Et je sais trop à quoi Sa Majesté sera obligée, quand nous l'aurons fait remonter sur le trône de ses pères. Avant de récompenser les dévouements gratuits, un bon roi paye les services qu'on lui vend. N'en doutez point. Les plus grands honneurs et les emplois les plus fructueux seront pour les républicains. Les ralliés fourniront à eux seuls le tiers de notre personnel politique et passeront avant nous à la caisse. Et ce sera justice. Gromance, le vieux chouan rallié à la république de Méline, explique sa situation avec lucidité quand il nous dit: «Vous me faites perdre un siège au Sénat. Vous me devez un siège à la pairie.» Il l'aura. Et après tout il le mérite. Mais la part des ralliés sera petite à côté de celle des républicains fidèles qui n'auront trahi qu'à la minute suprême. C'est à ceux-là qu'iront les portefeuilles et les habits brodés, et les titres et les dotations. Nos premiers ministres et la moitié des pairs de France, savez-vous où ils sont pour le moment? Ne les cherchez ni dans nos Comités, où nous risquons à toute heure de nous faire arrêter comme des filous, ni à la Cour errante de notre jeune et beau prince cruellement exilé. Vous les trouverez dans les antichambres des ministres radicaux et dans les salons de l'Élysée et à tous les guichets où la République paye. Vous n'avez donc jamais entendu parler de Talleyrand et de Fouché? Vous n'avez donc jamais lu l'histoire, pas même dans les livres de M. Imbert de Saint-Amand?... Ce n'est pas un émigré, c'est un régicide que Louis XVIII a nommé ministre de la police en 1815. Notre jeune roi n'est pas, sans doute, aussi fin que Louis XVIII. Mais il ne faut pas le croire dénué d'intelligence. Ce ne serait pas respectueux et ce serait peut-être sévère. Quand il sera roi, il se rendra compte des nécessités de la situation. Tous les chefs du parti républicain qui ne seront point occis, exilés, déportés ou incorruptibles, il faudra les récompenser. Sans quoi, ce parti se reformera contre lui, vaste et puissant. Et Méline lui-même deviendra un adversaire farouche.

»Et puisque j'ai nommé Méline, dites vous-même, Brécé, ce qui serait le plus avantageux à la royauté, ou que le duc votre père présidât la pairie ou que ce fût Méline, duc de Remiremont, prince des Vosges, grand-croix de la Légion d'honneur et du Mérite agricole, chevalier du Lys et de Saint-Louis. Il n'y a pas d'hésitation possible: le duc Méline assurerait plus de partisans à la couronne que le duc de Brécé. Faut-il donc vous apprendre l'_a b c_ des restaurations?

»Nous n'aurons que les titres et les places dont les républicains ne voudront pas. On comptera sur notre dévouement gratuit. On ne craindra pas de nous mécontenter, dans l'assurance que nous serons des mécontents inoffensifs. On ne pensera jamais que nous puissions faire de l'opposition.

»Eh bien! on se trompera. Nous serons obligés d'en faire, et nous en ferons. Ce sera profitable et ce ne sera pas difficile. Sans doute nous ne nous allierons pas aux républicains: ce serait un manque de goût, et le loyalisme nous le défend. Nous ne pourrons pas être moins royalistes que le Roi, mais nous pourrons l'être plus. Monseigneur le duc d'Orléans n'est pas démocrate, c'est une justice à lui rendre. Il ne s'occupe pas de la condition des ouvriers. Il est d'avant la Révolution. Mais enfin, il a beau dîner en culotte avec un gilet breton, et tous ses ordres au cou, quand il aura des ministres libéraux, il sera libéral. Rien ne nous empêche alors d'être des ultras. Nous tirerons à droite, pendant que les républicains tireront à gauche. Nous serons dangereux et l'on nous traitera favorablement. Et qui dit que cette fois ce ne seront pas les ultras qui sauveront la monarchie? Nous avons déjà une armée introuvable. L'armée est aujourd'hui plus religieuse que le clergé. Nous avons une bourgeoisie introuvable, une bourgeoisie antisémite qui pense comme on pensait au moyen âge. Louis XVIII n'en avait pas tant. Qu'on me donne le portefeuille de l'intérieur, et, avec ces excellents éléments, je me charge de faire durer la monarchie absolue une dizaine d'années. Après quoi ce sera la sociale. Mais dix ans, c'est un joli bail.

Ayant ainsi parlé, Henri Léon alluma un cigare. Joseph Lacrisse, qui suivait son idée, pria Henri de Brécé de voir s'il ne restait pas une bonne préfecture. Mais le président répéta qu'il n'avait plus que Guéret et Draguignan.

--Je retiens Draguignan pour Gustave Dellion, dit Lacrisse en soupirant. Il ne sera pas content. Mais je lui ferai comprendre que c'est le pied à l'étrier.

XVI

