Monsieur Bergeret à Paris: Histoire Contemporaine
Part 7
Deux semaines s'étaient écoulées depuis cette nuit généreuse, deux semaines durant lesquelles le secrétaire du Comité départemental de la Jeunesse royaliste avait partagé son temps entre les soins du complot et ceux de son amour. La baronne, en costume tailleur, le visage couvert d'une voilette de dentelle blanche, était venue, à l'heure dite, dans le petit premier d'une discrète maison de la rue Lord-Byron; trois pièces qu'elle avait aménagées elle-même avec toutes les délicatesses du coeur et fait tendre de ce bise* céleste dont s'enveloppaient naguère ses amours oubliées avec Raoul Marcien. Elle y avait trouvé Joseph Lacrisse correct, fier et même un peu farouche, charmant, jeune, mais non point tout à fait tel qu'elle eût voulu. Il était d'humeur sombre et semblait inquiet. Les sourcils froncés, les lèvres minces et serrées, il lui eût rappelé Rara, si elle n'avait possédé dans sa plénitude le don délicieux d'oublier le passé. Elle savait que, s'il était soucieux, ce n'était pas sans cause. Elle savait qu'il conspirait et qu'il était chargé, pour sa part, de «décerveler» un préfet de première classe et les principaux républicains d'un département très peuplé; qu'il risquait dans cette entreprise sa liberté, sa vie, pour le trône et l'autel. C'est parce qu'il était un conspirateur qu'elle l'avait d'abord aimé. Mais à présent, elle l'aurait préféré plus souriant et plus tendre. Il ne l'avait pas mal accueillie. Il lui avait dit: «Vous voir, c'est une ivresse. Depuis quinze jours, je marche vivant dans mon rêve étoilé, positivement.» Et il avait ajouté: «Que vous êtes délicieuse!» Mais il l'avait à peine regardée. Et tout de suite il était allé à la fenêtre. Il avait soulevé un petit coin de rideau, et depuis dix minutes il restait là, en observation.
Il lui dit sans se retourner:
--Je vous avais bien avertie, qu'il nous fallait deux sorties. Vous ne vouliez pas me croire.... C'est encore heureux que nous soyons sur le devant. Mais l'arbre m'empêche de voir.
--L'acacia, soupira la baronne en défaisant lentement sa voilette.
La maison, en retrait, donnait sur une petite cour plantée d'un acacia et d'une douzaine de fusains, et fermée par une grille garnie de lierre.
--L'acacia, si vous voulez.
--Qu'est-ce que vous regardez, mon ami?
--Un homme qui est là, en espalier, contre le mur d'en face.
--Qu'est-ce que c'est que cet homme?
--Je n'en sais rien. Je regarde si ce n'est pas un de mes agents. Je suis filé. Depuis que j'habite Paris, je promène toute la journée deux agents. C'est agaçant à la longue. Cette fois je croyais pourtant bien les avoir semés.
--Est-ce que vous ne pourriez pas vous plaindre?
--A qui?
--Je ne sais pas... au gouvernement....
Il ne répondit rien et demeura quelque temps encore en observation. Puis, s'étant assuré que l'homme n'était pas un de ses agents, il revint à elle, un peu rasséréné.
--Combien je vous aime! Vous êtes plus jolie encore que d'habitude. Je vous assure. Vous êtes adorable.... Mais si on me les avait changés, mes agents!... C'est Dupuy qui me les avait donnés. Il y en avait un grand et un petit. Le grand portait des lunettes noires. Le petit avait un nez en bec de perroquet et des yeux d'oiseau, qui regardaient de côté. Je les connaissais. Ils n'étaient pas bien à craindre. Ils étaient brûlés. Quand j'étais à mon cercle, chacun de mes amis me disait en entrant: «Lacrisse, je viens de voir vos agents à la porte.» Je leur envoyais, à ces braves agents, des cigares et de la bière. Je me demandais, des fois, si Dupuy ne me les donnait pas pour me protéger. Il était brusque, quinteux, fantasque, Dupuy, mais il était tout de même un patriote. Je ne le compare pas aux ministres actuels. Avec eux, il faut jouer serré. S'ils m'avaient changé mes agents, les misérables!
Il retourna à la fenêtre.
--Non!... C'est un cocher qui fume sa pipe. Je n'avais pas remarqué son gilet rayé de jaune. La peur déforme les objets, c'est positif!... Je vous avoue que j'ai eu peur: vous pensez bien que c'était pour vous. Il ne faudrait pas que vous fussiez compromise à cause de moi. Vous si charmante, si délicieuse!...
Il revint à elle, la pressa dans ses bras et l'assaillit de caresses profondes. Bientôt elle vit ses vêtements dans un tel désordre, que la pudeur, à défaut d'un autre sentiment, l'aurait obligée à les ôter.
--Elisabeth, dites-moi que vous m'aimez.
--Il me semble que si je ne vous aimais pas....
--Entendez-vous ce pas lourd, régulier, dans la rue?
--Non, mon ami.
Et il était vrai que, plongée dans un néant délicieux, elle ne prêtait pas l'oreille aux bruits du monde extérieur.
--Cette fois il n'y a pas d'erreur. C'est lui, mon agent, le petit, l'oiseau. J'ai ce pas-là dans l'oreille. Je le distinguerais entre mille.
Et il retourna à la fenêtre.
Ces alertes l'énervaient. Depuis l'échec du 23 février, il avait perdu sa belle assurance. Il commençait à croire que ce serait long et difficile. Le découragement gagnait la plupart de ses associés. Il devenait ombrageux. Tout l'irritait.
Elle eut le malheur de lui dire:
--Mon ami, n'oubliez pas que je vous ai fait inviter à dîner, pour demain, chez mon frère Wallstein. Ce sera une occasion de nous voir.
Il éclata:
--Votre frère Wallstein! Ah! causons de lui! Il est de sa race, celui-là! Henri Léon lui a parlé cette semaine d'une affaire intéressante, d'un journal de propagande qu'il faudrait répandre à profusion gratuitement dans les campagnes et dans les centres ouvriers. Il a fait semblant de ne pas comprendre. Il a donné des conseils, de bons conseils à Léon. Est-ce qu'il croit que c'est des conseils que nous lui demandons, votre frère Wallstein?
Elisabeth était antisémite. Elle sentit qu'elle ne pouvait sans inélégance défendre son frère Wallstein, de Vienne, qu'elle aimait. Elle garda le silence.
Il se mit à jouer avec le petit revolver qu'il avait posé sur la table de nuit.
--Si l'on vient m'arrêter... dit-il.
Un flot rouge de colère lui monta au cerveau. Il s'écria que les juifs, les protestants, les francs-maçons, les libres-penseurs, les parlementaires, les républicains, les ministériels, il voudrait les fesser en place publique, leur administrer des lavements de vitriol. Il devint éloquent, fit entendre le langage dévot des _Croix_:
--Les juifs et les francs-maçons dévorent la France. Ils nous ruinent et nous mangent. Mais patience! Attendez seulement le procès de Rennes, et vous verrez si nous n'allons pas les saigner, leur fumer les jambons, leur truffer la peau, leur accrocher la tête à la devanture des charcutiers!... Tout est prêt. Le mouvement éclatera simultanément à Rennes et à Paris. Les dreyfusards seront écrabouillés sur le pavé des rues. Loubet sera grillé dans l'Élysée flambant. Et ce ne sera pas trop tôt.
Madame de Bonmont concevait l'amour comme un abîme heureux. Elle ne croyait pas que ce fût assez pour un jour d'oublier une seule fois l'univers dans cette chambre tendue de bleu céleste. Elle s'efforça de ramener son ami à de plus douces pensées. Elle lui dit:
--Vous avez de beaux cils.
Et elle lui donna de petits baisers sur les paupières.
Quand elle rouvrit les yeux, languissante, et rappelant dans son âme heureuse l'infini qui l'avait remplie un moment, elle vit Joseph soucieux et qui semblait loin d'elle, bien qu'elle le retînt encore de l'un de ses beaux bras amollis et dénoués. D'une voix tendre comme un soupir, elle lui demanda:
--Qu'est-ce que vous avez, mon ami? Nous étions si heureux tout à l'heure!
--Certainement, répondit Joseph Lacrisse. Mais je pense que j'ai trois dépêches chiffrées à envoyer avant la nuit. C'est compliqué et c'est dangereux. Nous avons bien cru un moment que Dupuy avait intercepté nos télégrammes du 22 février. Il y avait dedans de quoi nous faire coffrer tous.
--Et il ne les avait pas interceptés, mon ami?
--Faut croire que non, puisque nous n'avons pas été inquiétés. Mais j'ai des raisons de penser que, depuis une quinzaine de jours, le gouvernement nous surveille. Et tant que nous n'aurons pas étranglé la gueuse, je ne serai pas tranquille.
Elle, alors, tendre et radieuse, lui jeta autour du cou ses bras, comme une guirlande fleurie et parfumée, fixa sur lui les saphirs humides de ses prunelles et lui dit avec un sourire de sa bouche ardente et fraîche:
--Ne t'inquiète plus, mon ami. Ne te tourmente plus. Vous réussirez, j'en suis sûre. Elle est perdue leur République. Comment veux-tu qu'elle te résiste? On ne veut plus des parlementaires. On n'en veut plus, je le sais bien. On ne veut plus des francs maçons, des libres penseurs, de toutes ces vilaines gens qui ne croient pas en Dieu, qui n'ont ni religion, ni patrie. Car c'est la même chose, n'est-ce pas, la religion et la patrie? Il y a un élan admirable des âmes. Le dimanche, à la messe, les églises sont pleines. Et il n'y a pas que des femmes, comme les républicains voudraient le faire croire. Il y a des hommes, des hommes du monde, des officiers. Croyez-moi, mon ami, vous réussirez. D'abord, je ferai brûler des cierges pour vous dans la chapelle de saint Antoine.
Lui, pensif et grave:
--Oui, ce sera enlevé dans les premiers jours de septembre. L'esprit public est bon. Nous avons les voeux, les encouragements des populations. Oh! les sympathies, ce n'est pas cela qui nous manque.
Elle lui demanda imprudemment ce qui leur manquait.
--Ce qui nous manque, ou du moins ce qui pourrait nous manquer, si la campagne se prolongeait, c'est le nerf de la guerre, parbleu! c'est l'argent. On nous en donne. Mais il en faut beaucoup. Trois dames du meilleur monde nous ont apporté trois cent mille francs. Monseigneur a été sensible à cette générosité bien française. N'est-ce pas qu'il y a dans cette offrande faite par des femmes à la royauté quelque chose de charmant, d'exquis qui sent l'ancienne France, l'ancienne société?
Maintenant la baronne, devant la glace, refaisait sa toilette, et ne semblait pas entendre.
Il précisa sa pensée:
--Ils roulent, maintenant, ils roulent ces trois cent mille francs, apportés par de blanches mains. Monseigneur nous a dit avec une grâce chevaleresque: «Dépensez les trois cent mille francs jusqu'au dernier sol.» Si une belle petite main nous apportait cent mille autres francs, elle serait bénie. Elle aurait contribué à sauver la France. Il y a une bonne place à prendre parmi les amazones du chèque, dans l'escadron des belles ligueuses. Je promets, sans crainte d'être désavoué, je promets à la quatrième venue une lettre autographe du Prince et, qui plus est, pour cet hiver, un tabouret à la Cour.
Cependant la baronne, se sentant tapée, en concevait une impression pénible. Ce n'était pas la première fois. Mais elle ne s'y accoutumait point. Et elle jugeait tout à fait inutile de contribuer de son argent à la restauration du trône. Sans doute elle aimait ce jeune prince si beau, tout rose avec une belle barbe de soie blonde. Elle souhaitait ardemment son retour, elle était impatiente de voir son entrée dans Paris, et son sacre. Mais elle se disait qu'avec deux millions de revenu, il n'avait pas besoin qu'on lui donnât autre chose que de l'amour, des voeux et des fleurs. Joseph Lacrisse ayant fini de parler, le silence devenait pénible. Elle murmura, devant la glace:
--Comme je suis coiffée, mon Dieu! Puis, ayant achevé sa toilette, elle tira de son petit porte-monnaie un trèfle à quatre feuilles enfermé dans un médaillon de verre entouré d'un cercle de vermeil. Elle le tendit à son ami et lui dit d'un ton sentimental:
--Il vous portera bonheur. Promettez-moi de le garder toujours.
Joseph Lacrisse sortit le premier de l'appartement bleu, afin de détourner sur lui les agents, s'il était filé. Sur le palier, il murmura avec une mauvaise grimace:
--Une vraie Wallstein, celle-là! Elle a beau être baptisée.... La caque sent toujours le hareng.
XIII
Dans le tiède et lumineux déclin du jour, le jardin du Luxembourg était comme baigné d'une poussière d'or. M. Bergeret s'assit, entre MM. Denis et Goubin sur la terrasse, au pied de la statue de Marguerite d'Angoulême.
--Messieurs, dit-il, je veux vous lire un article qui a paru ce matin dans le _Figaro_. Je ne vous en nommerai pas l'auteur. Je pense que vous le reconnaîtrez. Puisque le hasard le veut, je vous ferai volontiers cette lecture devant cette aimable femme qui goûtait la bonne doctrine et estimait les hommes de coeur et qui, pour s'être montrée docte, sincère, tolérante et pitoyable, et pour avoir tenté d'arracher les victimes aux bourreaux, ameuta contre elle toute la moinerie et fit aboyer tous les sorbonnagres. Ils dressèrent à l'insulter les polissons du collège de Navarre et, si elle n'eût été la soeur du roi de France, ils l'eussent cousue dans un sac et jetée en Seine. Elle avait une âme douce, profonde et riante. Je ne sais si, vivante, elle eut cet air de malice et de coquetterie qu'on lui voit dans ce marbre d'un sculpteur peu connu: il se nomme Lescorné. Il est certain du moins qu'on ne le trouve pas dans les crayons secs et sincères des élèves de Clouet, qui nous ont laissé son portrait. Je croirais plutôt que son sourire était souvent voilé de tristesse, et qu'un pli douloureux tirait ses lèvres quand elle a dit: «J'ai porté plus que mon faix de l'ennui commun à toute créature bien née.» Elle ne fut point heureuse dans son existence privée et elle vit autour d'elle les méchants triompher aux applaudissements des ignorants et des lâches. Je crois qu'elle aurait écouté avec sympathie ce que je vais lire, quand ses oreilles n'étaient pas de marbre.
Et M. Bergeret, ayant déployé son journal, lut ce qui suit:
LE BUREAU
«Pour se reconnaître dans toute cette affaire, il fallait, à l'origine, quelque application et une certaine méthode critique, avec le loisir de l'exercer. Aussi voit-on que la lumière s'est faite d'abord chez ceux qui, par la qualité de leur esprit et la nature de leurs travaux, étaient plus aptes que d'autres à se débrouiller dans des recherches difficiles. Il ne fallut plus ensuite que du bon sens et de l'attention. Le sens commun suffit aujourd'hui.
»Si la foule a longtemps résisté à la vérité pressante, c'est ce dont il ne faut pas s'étonner: on ne doit s'étonner de rien. Il y a des raisons à tout. C'est à nous de les découvrir. Dans le cas présent, il n'est pas besoin de beaucoup de réflexion pour s'apercevoir que le public a été trompé autant qu'on peut l'être, et qu'on a abusé de sa crédulité touchante. La presse a beaucoup aidé au succès du mensonge. Le gros des journaux s'étant porté au secours des faussaires, les feuilles ont publié surtout des pièces fausses ou falsifiées, des injures et des mensonges. Mais il faut reconnaître que, le plus souvent, c'était pour contenter leur public et répondre aux sentiments intimes du lecteur. Et il est certain que la résistance à la vérité vint de l'instinct populaire.
»La foule, j'entends la foule des gens incapables de penser par eux-mêmes, ne comprit pas; elle ne pouvait pas comprendre. La foule se faisait de l'armée une idée simple. Pour elle, l'armée c'était la parade, le défilé, la revue, les manoeuvres, les uniformes, les bottes, les éperons, les épaulettes, les canons, les drapeaux. C'était aussi la conscription avec les rubans au chapeau et les litres de vin bleu, le quartier, l'exercice, la chambrée, la salle de police, la cantine. C'était encore l'imagerie nationale, les petits tableaux luisants de nos peintres militaires qui peignent des uniformes si frais et des batailles si propres. C'était enfin un symbole de force et de sécurité, d'honneur et de gloire. Ces chefs qui défilent à cheval, l'épée au poing, dans les éclairs de l'acier et les feux de l'or, au son des musiques, au bruit des tambours, comment croire que tantôt, enfermés dans une chambre, courbés sur une table, tête à tête avec des agents brûlés de la Préfecture de police, ils maniaient le grattoir, passaient la gomme ou semaient la sandaraque, effaçant ou mettant un nom sur une pièce, prenaient la plume pour contrefaire des écritures, afin de perdre un innocent; ou bien encore méditaient des travestissements burlesques pour des rendez-vous mystérieux avec le traître qu'il fallait sauver?
»Ce qui, pour la foule, ôtait toute vraisemblance à ces crimes, c'est qu'ils ne sentaient point le grand air, la route matinale, le champ de manoeuvres, le champ de bataille, mais qu'ils avaient une odeur de bureau, un goût de renfermé; c'est qu'ils n'avaient pas l'air militaire. En effet, toutes les pratiques auxquelles on eut recours pour celer l'erreur judiciaire de 1899, toute cette paperasserie infâme, toute cette chicane ignoble et scélérate, pue le bureau, le sale bureau. Tout ce que les quatre murs de papier vert, la table de chêne, l'encrier de porcelaine entouré d'éponge, le couteau de buis, la carafe sur la cheminée, le cartonnier, le rond de cuir peuvent suggérer d'imaginations saugrenues et de pensées mauvaises à ces sédentaires, à ces pauvres «assis», qu'un poète a chantés, à des gratte-papier intrigants et paresseux, humbles et vaniteux, oisifs jusque dans l'accomplissement de leur besogne oiseuse, jaloux les uns des autres et fiers de leur bureau, tout ce qui se peut faire de louche, de faux, de perfide et de bête avec du papier, de l'encre, de la méchanceté et de la sottise, est sorti d'un coin de ce bâtiment sur lequel sont sculptés des trophées d'armes et des grenades fumantes.
»Les travaux qui s'accomplirent là durant quatre années, pour mettre à la charge d'un condamné les preuves qu'on avait négligé de produire avant la condamnation et pour acquitter le coupable que tout accusait et qui s'accusait lui-même, sont d'une monstruosité qui passe l'esprit modéré d'un Français et il s'en dégage une bouffonnerie tragique qu'on goûte mal dans un pays dont la littérature répugne à la confusion des genres. Il faut avoir étudié de près les documents et les enquêtes pour admettre la réalité de ces intrigues et de ces manoeuvres prodigieuses d'audace et d'ineptie, et je conçois que le public, distrait et mal averti, ait refusé d'y croire, alors même qu'elles étaient divulguées.
»Et pourtant il est bien vrai qu'au fond d'un couloir de ministère, sur trente mètres carrés de parquet ciré, quelques bureaucrates à képi, les uns paresseux et fourbes, les autres agités et turbulents, ont, par leur paperasserie perfide et frauduleuse, trahi la justice et trompé tout un grand peuple. Mais si cette affaire qui fut surtout l'affaire de Mercier et des bureaux, a révélé de vilaines moeurs, elle a suscité aussi de beaux caractères.
»Et dans ce bureau même il se trouva un homme qui ne ressemblait nullement à ceux-là. Il avait l'esprit lucide, avec de la finesse et de l'étendue, le caractère grand, une âme patiente, largement humaine, d'une invincible douceur. Il passait avec raison pour un des officiers les plus intelligents de l'armée.
Et, bien que cette singularité des êtres d'une essence trop rare pût lui être nuisible, il avait été nommé lieutenant-colonel le premier des officiers de son âge, et tout lui présageait, dans l'armée, le plus brillant avenir. Ses amis connaissaient son indulgence un peu railleuse et sa bonté solide. Ils le savaient doué du sens supérieur de la beauté, apte à sentir vivement la musique et les lettres, à vivre dans le monde éthéré des idées. Ainsi que tous les hommes dont la vie intérieure est profonde et réfléchie, il développait dans la solitude ses facultés intellectuelles et morales. Cette disposition à se replier sur lui-même, sa simplicité naturelle, son esprit de renoncement et de sacrifice, et cette belle candeur, qui reste parfois comme une grâce dans les âmes les mieux averties du mal universel, faisaient de lui un de ces soldats qu'Alfred de Vigny avait vus ou devinés, calmes héros de chaque jour, qui communiquent aux plus humbles soins qu'ils prennent la noblesse qui est en eux, et pour qui l'accomplissement du devoir régulier est la poésie familière de la vie.
»Cet officier, ayant été appelé au deuxième bureau, y découvrit un jour que Dreyfus avait été condamné pour le crime d'Esterhazy. Il en avertit ses chefs. Ils essayèrent, d'abord par douceur, puis par menaces, de l'arrêter dans des recherches qui, en découvrant l'innocence de Dreyfus, découvriraient leurs erreurs et leurs crimes. Il sentit qu'il se perdait en persévérant. Il persévéra. Il poursuivit avec une réflexion calme, lente et sûre, d'un tranquille courage, son oeuvre de justice. On l'écarta. On l'envoya à Gabès et jusque sur la frontière tripolitaine, sous quelque mauvais prétexte, sans autre raison que de le faire assassiner par des brigands arabes.
»N'ayant pu le tuer, on essaya de le déshonorer, on tenta de le perdre sous l'abondance des calomnies. Par des promesses perfides, on crut l'empêcher de parler au procès Zola. Il parla. Il parla avec la tranquillité du juste, dans la sérénité d'une âme sans crainte et sans désirs. Ni faiblesses ni outrances en ses paroles. Le ton d'un homme qui fait son devoir ce jour-là comme les autres jours, sans songer un moment qu'il y a, cette fois, un singulier courage à le faire. Ni les menaces ni les persécutions ne le firent hésiter une minute.
»Plusieurs personnes ont dit que pour accomplir sa tache, pour établir l'innocence d'un juif et le crime d'un chrétien, il avait dû surmonter des préjugés cléricaux, vaincre des passions antisémites enracinés dans son coeur dès son jeune âge, tandis qu'il grandissait sur cette terre d'Alsace et de France qui le donna à l'armée et à la patrie. Ceux qui le connaissent savent qu'il n'en est rien, qu'il n'a de fanatisme d'aucune sorte, que jamais aucune de ses pensées ne fut d'un sectaire, que sa haute intelligence l'élève au dessus des haines et des partialités, et qu'enfin c'est un esprit libre.