Monsieur Bergeret à Paris: Histoire Contemporaine

Part 3

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--Nos parents recevaient des gens très sensés et des hommes de mérite. Dis plutôt, Lucien, que les bizarreries innocentes de quelques vieilles gens t'ont frappé et que tu en as gardé un vif souvenir.

--Zoé, n'en doutons point: nous fûmes nourris tous deux parmi des gens qui ne pensaient pas d'une façon commune et vulgaire. Mademoiselle Lalouette, l'abbé Mathalène, M. Grille n'avaient pas le sens commun, cela est sûr. Te rappelles-tu M. Grille? Grand, gros, la face rubiconde avec une barbe blanche coupée ras aux ciseaux, il était vêtu, été comme hiver, de toile à matelas, depuis que ses deux fils avaient péri, en Suisse, dans l'ascension d'un glacier. C'était, au jugement de notre père, un helléniste exquis. Il sentait avec délicatesse la poésie des lyriques grecs. Il touchait d'une main légère et sûre au texte fatigué de Théocrite. Son heureuse folie était de ne pas croire à la mort certaine de ses deux fils. En les attendant avec une confiance insensée, il vivait, en habit de carnaval, dans l'intimité généreuse d'Alcée et de Sapphô.

--Il nous donnait des berlingots, dit mademoiselle Bergeret.

--Il ne disait rien que de sage, d'élégant et de beau, reprit M. Bergeret, et cela nous faisait peur. La raison est ce qui effraye le plus chez un fou.

--Le dimanche soir, dit mademoiselle Bergeret, le salon était à nous.

--Oui, répondit M. Bergeret. C'est là, qu'après dîner, on jouait aux petits jeux. On faisait des bouquets et des portraits, et maman tirait les gages. O candeur! simplicité passée, ô plaisirs ingénus! ô charme des moeurs antiques! Et l'on jouait des charades. Nous vidions tes armoires, Zoé, pour nous faire des costumes.

--Un jour, vous avez décroché les rideaux blancs de mon lit.

--C'était pour faire les robes des druides, Zoé, dans la scène du gui. Le mot était _guimauve_. Nous excellions dans la charade. Et quel bon spectateur faisait notre père! Il n'écoutait pas, mais il souriait. Je crois que j'aurais très bien joué. Mais les grands m'étouffaient. Ils voulaient toujours parler.

--Ne te fais pas d'illusions, Lucien. Tu étais incapable de tenir ton rôle dans une charade. Tu n'as pas de présence d'esprit. Je suis la première à te reconnaître de l'intelligence et du talent. Mais tu n'es pas improvisateur. Et il ne faut pas te tirer de tes livres et de tes papiers.

--Je me rends justice, Zoé, et je sais que je n'ai pas d'éloquence. Mais quand Jules Guinaut et l'oncle Maurice jouaient avec nous, on ne pouvait pas placer un mot.

--Jules Guinaut avait un vrai talent comique, dit mademoiselle Bergeret, et une verve intarissable.

--Il étudiait alors la médecine, dit M. Bergeret. C'était un joli garçon.

--On le disait.

--Il me semble qu'il t'aimait bien.

--Je ne crois pas.

--Il s'occupait de toi.

--C'est autre chose.

--Et puis tout d'un coup il a disparu.

--Oui.

--Et tu ne sais pas ce qu'il est devenu?

--Non.... Allons-nous-en, Lucien.

--Allons-nous-en, Zoé. Ici, nous sommes la proie des ombres.

Et le frère et la soeur, sans tourner la tête, franchirent le seuil du vieil appartement de leur enfance. Ils descendirent en silence l'escalier de pierre. Et quand ils se retrouvèrent dans la rue des Grands-Augustins parmi les fiacres, les camions, les ménagères et les artisans, ils furent étourdis par les bruits et les mouvements de la vie, comme au sortir d'une longue solitude.

V

M. Panneton de La Barge avait des yeux à fleur de tête et une âme à fleur de peau. Et, comme sa peau était luisante, on lui voyait une âme grasse. Il faisait paraître en toute sa personne de l'orgueil avec de la rondeur et une fierté qui semblait ne pas craindre d'être importune. M. Bergeret soupçonna que cet homme venait lui demander un service.

Ils s'étaient connus en province. Le professeur voyait souvent dans ses promenades, au bord de la lente rivière, sur un vert coteau, les toits d'ardoise fine du château qu'habitait M. de La Barge avec sa famille. Il voyait moins souvent M. de La Barge, qui fréquentait la noblesse de la contrée, sans être lui-même assez noble pour se permettre de recevoir les petites gens. Il ne connaissait M. Bergeret, en province, qu'aux jours critiques où l'un de ses fils avait un examen à passer. Cette fois, à Paris, il voulait être aimable et il y faisait effort:

--Cher monsieur Bergeret, je tiens tout d'abord à vous féliciter....

--N'en faites rien, je vous prie, répondit M. Bergeret avec un petit geste de refus, que M. de La Barge eut grand tort de croire inspiré par la modestie.

--Je vous demande pardon, monsieur Bergeret, une chaire à la Sorbonne c'est une position très enviée... et qui convient à votre mérite.

--Comment va votre fils Adhémar? demanda M. Bergeret, qui se rappelait ce nom comme celui d'un candidat au baccalauréat qui avait intéressé à sa faiblesse toutes les puissances de la société civile, ecclésiastique et militaire.

--Adhémar! Il va bien. Il va très bien. Il fait un peu la fête. Qu'est-ce que vous voulez? Il n'a rien à faire. Dans un certain sens, il vaudrait mieux qu'il eût une occupation. Mais il est bien jeune. Il a le temps. Il tient de moi: il deviendra sérieux quand il aura trouvé sa voie.

--Est-ce qu'il n'a pas un peu manifesté à Auteuil? demanda M. Bergeret avec douceur.

--Pour l'armée, pour l'armée, répondit M. Panneton de La Barge. Et je vous avoue que je n'ai pas eu le courage de l'en blâmer. Que voulez-vous? Je tiens à l'armée par mon beau-père, le général, par mes beaux-frères, par mon cousin le commandant... Il était bien modeste de ne pas nommer son père Panneton, l'aîné des frères Panneton, qui tenait aussi à l'armée par les fournitures, et qui, pour avoir livré aux mobiles de l'armée de l'Est, qui marchaient dans la neige, des souliers à semelle de carton, avait été condamné en 1872, en police correctionnelle, à une peine légère avec des considérants accablants, et était mort, dix ans après, dans son château de La Barge, riche et honoré.

--J'ai été élevé dans le culte de l'armée, poursuivit M. Panneton de La Barge. Tout enfant, j'avais la religion de l'uniforme. C'était une tradition de famille. Je ne m'en cache pas, je suis un homme de l'ancien régime. C'est plus fort que moi, c'est dans le sang. Je suis monarchiste et autoritaire de tempérament. Je suis royaliste. Or, l'armée, c'est tout ce qui nous reste de la monarchie, C'est tout ce qui subsiste d'un passé glorieux. Elle nous console du présent et nous fait espérer en l'avenir.

M. Bergeret aurait pu faire quelques observations d'ordre historique; mais il ne les fit pas, et M. Panneton de La Barge conclut:

--Voilà pourquoi je tiens pour criminels ceux qui attaquent l'armée, pour insensés ceux qui oseraient y toucher.

--Napoléon, répondit le professeur, pour louer une pièce de Luce de Lancival, disait que c'était une tragédie de quartier général. Je puis me permettre de dire que vous avez une philosophie d'état-major. Mais puisque nous vivons sous le régime de la liberté, il serait peut-être bon d'en prendre les moeurs. Quand on vit avec des hommes qui ont l'usage de la parole, il faut s'habituer à tout entendre. N'espérez pas qu'en France aucun sujet désormais soit soustrait à la discussion. Considérez aussi, que l'armée n'est pas immuable; il n'y a rien d'immuable au monde. Les institutions ne subsistent qu'en se modifiant sans cesse. L'armée a subi de telles transformations dans le cours de son existence, qu'il est probable qu'elle changera encore beaucoup à l'avenir, et il est croyable que, dans vingt ans, elle sera tout autre chose que ce qu'elle est aujourd'hui.

--J'aime mieux vous le dire tout de suite, répliqua M. Panneton de La Barge. Quand il s'agit de l'armée, je ne veux rien entendre. Je le répète, il n'y faut pas toucher. C'est la hache. Ne touchez pas à la hache. A la dernière session du Conseil général que j'ai l'honneur de présider, la minorité radicale-socialiste émit un voeu en faveur du service de deux ans. Je me suis élevé contre ce voeu antipatriotique. Je n'ai pas eu de peine à démontrer que le service de deux ans, ce serait la fin de l'armée. On ne fait pas un fantassin en deux ans. Encore moins un cavalier. Ceux qui réclament le service de deux ans, vous les appelez des réformateurs, peut-être; moi, je les appelle des démolisseurs. Et il en est de toutes les réformes qu'on propose comme de celle-là.

Ce sont des machines dressées contre l'armée. Si les socialistes avouaient qu'ils veulent la remplacer par une vaste garde nationale, ce serait plus franc.

--Les socialistes, répondit M. Bergeret, contraires à toute entreprise de conquêtes territoriales, proposent d'organiser les milices uniquement en vue de la défense du sol. Ils ne le cachent pas; ils le publient. Et ces idées valent bien, peut-être, qu'on les examine. N'ayez pas peur qu'elles soient trop vite réalisées. Tous les progrès sont incertains et lents, et suivis le plus souvent de mouvements rétrogrades. La marche vers un meilleur ordre de choses est indécise et confuse. Les forces innombrables et profondes, qui rattachent l'homme au passé, lui en font chérir les erreurs, les superstitions, les préjugés et les barbaries, comme des gages précieux de sa sécurité. Toute nouveauté bienfaisante l'effraye. Il est imitateur par prudence, et il n'ose pas sortir de l'abri chancelant qui a protégé ses pères et qui va s'écrouler sur lui.

N'est-ce pas votre sentiment, monsieur Panneton? ajouta M. Bergeret avec un charmant sourire.

M. Panneton de La Barge répondit qu'il défendait l'armée. Il la représenta méconnue, persécutée, menacée. Et il poursuivit d'une voix qui s'enflait:

--Cette campagne en faveur du traître, cette campagne si obstinée et si ardente, quelles que soient les intentions de ceux qui la mènent, l'effet en est certain, visible, indéniable. L'armée en est affaiblie, ses chefs en sont atteints.

--Je vais maintenant vous dire des choses extrêmement simples, répondit M. Bergeret. Si l'armée est atteinte dans la personne de quelques-uns de ses chefs, ce n'est point la faute de ceux qui ont demandé la justice; c'est la faute de ceux qui l'ont si longtemps refusée; ce n'est pas la faute de ceux qui ont exigé la lumière, c'est la faute de ceux qui l'ont dérobée obstinément avec une imbécillité démesurée et une scélératesse atroce. Et enfin, puisqu'il y a eu des crimes, le mal n'est point qu'ils soient connus, le mal est qu'ils aient été commis. Ils se cachaient dans leur énormité et leur difformité même. Ce n'était pas des figures reconnaissables. Ils ont passé sur les foules comme des nuées obscures. Pensiez-vous donc qu'ils ne crèveraient pas? Pensiez-vous que le soleil ne luirait plus sur la terre classique de la justice, dans le pays qui fut le professeur de droit de l'Europe et du monde?

--Ne parlons pas de l'Affaire, répondit M. de La Barge. Je ne la connais pas. Je ne veux pas la connaître. Je n'ai pas lu une ligne de l'enquête. Le commandant de La Barge, mon cousin, m'a affirmé que Dreyfus était coupable. Cette affirmation m'a suffi.... Je venais, cher monsieur Bergeret, vous demander un conseil. Il s'agit de mon fils Adhémar, dont la situation me préoccupe. Un an de service militaire, c'est déjà bien long pour un fils de famille. Trois ans, ce serait un véritable désastre. Il est essentiel de trouver un moyen d'exemption. J'avais pensé à la licence ès lettres... je crains que ce ne soit trop difficile. Adhémar est intelligent. Mais il n'a pas de goût pour la littérature.

--Eh bien! dit M. Bergeret, essayez de l'École des hautes études commerciales, ou de l'Institut commercial ou de l'École de commerce. Je ne sais si l'École d'horlogerie de Cluses fournit encore un motif d'exemption. Il n'était pas difficile, m'a-t-on dit, d'obtenir le brevet.

--Adhémar ne peut pourtant faire des montres, dit M. de La Barge avec quelque pudeur.--Essayez de l'École des langues orientales, dit obligeamment M. Bergeret. C'était excellent à l'origine.

--C'est bien gâté depuis, soupira M. de La Barge.

--Il y a encore du bon. Voyez un peu dans le tamoul.

--Le tamoul, vous croyez?

--Ou le malgache.

--Le malgache, peut-être.

--Il y a aussi une certaine langue polynésienne qui n'était plus parlée, au commencement de ce siècle, que par une vieille femme jaune. Cette femme mourut laissant un perroquet. Un savant allemand recueillit quelques mots de cette langue sur le bec du perroquet. Il en fit un lexique. Peut-être ce lexique est-il enseigné à l'École des langues orientales. Je conseille vivement à monsieur votre fils de s'en informer.

Sur cet avis, M. Panneton de La Barge salua et se retira pensif.

VI

Les choses se passèrent comme elles devaient se passer. M. Bergeret chercha un appartement; ce fut sa soeur qui le trouva. Ainsi l'esprit positif eut l'avantage sur l'esprit spéculatif. Il faut reconnaître que mademoiselle Bergeret avait bien choisi. Il ne lui manquait ni l'expérience de la vie ni le sens du possible. Institutrice, elle avait habité la Russie et voyagé en Europe. Elle avait observé les moeurs diverses des hommes. Elle connaissait le monde: cela l'aidait à connaître Paris.

--C'est là, dit-elle à son frère, en s'arrêtant devant une maison neuve qui regardait le jardin du Luxembourg.

--L'escalier est décent, dit M. Bergeret, mais un peu dur.

--Tais-toi Lucien. Tu es encore assez jeune pour monter sans fatigue cinq petits étages.

--Tu crois? répondit Lucien flatté.

Elle prit soin encore de l'avertir que le tapis allait jusqu'en haut.

Il lui reprocha en souriant d'être sensible à de petites vanités.

--Mais peut-être, ajouta-t-il, recevrais-je moi-même l'impression d'une légère offense si le tapis s'arrêtait à l'étage inférieur au mien. On fait profession de sagesse, et l'on reste vain par quelque endroit. Cela me rappelle ce que j'ai vu hier, après déjeuner, en passant devant une église.

Les degrés du parvis étaient couverts d'un tapis rouge que venait de fouler, après la cérémonie, le cortège d'un grand mariage. De petits mariés pauvres et leur pauvre compagnie attendaient, pour entrer dans l'église, que la noce opulente en fût toute sortie. Ils riaient à l'idée de gravir les marches sur cette pourpre inattendue, et la petite mariée avait déjà posé ses pieds blancs sur le bord du tapis. Mais le suisse lui fit signe de reculer. Les employés des pompes nuptiales roulèrent lentement l'étoffe d'honneur, et c'est seulement quand ils en eurent fait un énorme cylindre qu'il fut permis à l'humble noce de monter les marches nues. J'observais ces bonnes gens qui semblaient assez amusés de l'aventure. Les petits consentent avec une admirable facilité à l'inégalité sociale, et Lamennais a bien raison de dire que la société repose tout entière sur la résignation des pauvres.

--Nous sommes arrivés, dit mademoiselle Bergeret.

--Je suis essoufflé, dit M. Bergeret.

--Parce que tu as parlé, dit mademoiselle Bergeret. Il ne faut pas faire des récits en montant les escaliers.

--Après tout, dit M. Bergeret, c'est le sort commun des sages de vivre sous les toits. La science et la méditation sont, pour une grande part, renfermées dans des greniers. Et, à bien considérer les choses, il n'y a pas de galerie de marbre qui vaille une mansarde ornée de belles pensées.

--Cette pièce, dit mademoiselle Bergeret, n'est pas mansardée; elle est éclairée par une belle fenêtre, et tu en feras ton cabinet de travail.

En entendant ces mots, M. Bergeret regarda ces quatre murs avec effarement, et il avait l'air d'un homme au bord d'un abîme.

--Qu'est-ce que tu as? demanda sa soeur inquiète.

Mais il ne répondit pas. Cette petite pièce carrée, tendue de papier clair, lui apparaissait noire de l'avenir inconnu. Il y entrait d'un pas craintif et lent, comme s'il pénétrait dans l'obscure destinée. Et mesurant sur le plancher la place de sa table de travail:

--Je serai là, dit-il. Il n'est pas bon de considérer avec trop de sentiment les idées de passé et de futur. Ce sont des idées abstraites, que l'homme ne possédait pas d'abord et qu'il acquit avec effort, pour son malheur. L'idée du passé est elle-même assez douloureuse. Personne, je crois, ne voudrait recommencer la vie en repassant exactement par tous les points déjà parcourus. Il y a des heures aimables et des moments exquis; je ne le nie point. Mais ce sont des perles et des pierreries clairsemées sur la trame rude et sombre des jours. Le cours des années est, dans sa brièveté, d'une lenteur fastidieuse, et s'il est parfois doux de se souvenir, c'est que nous pouvons arrêter nôtre esprit sur un petit nombre d'instants. Encore cette douceur est-elle pâle et triste. Quant à l'avenir, on ne le peut regarder en face, tant il y a de menaces sur son visage ténébreux. Et lorsque tu m'as dit, Zoé: «Ce sera ton cabinet de travail», je me suis vu dans l'avenir, et c'est un spectacle insupportable. Je crois avoir quelque courage dans la vie; mais je réfléchis, et la réflexion nuit beaucoup à l'intrépidité.

--Ce qui était difficile, dit Zoé, c'était de trouver trois chambres à coucher.

--Assurément, répondit M. Bergeret, l'humanité dans sa jeunesse ne concevait pas comme nous l'avenir et le passé. Or ces idées qui nous dévorent n'ont point de réalité en dehors de nous. Nous ne savons rien de la vie; son développement dans le temps est une pure illusion. Et c'est par une infirmité de nos sens que nous ne voyons pas demain réalisé comme hier. On peut fort bien concevoir des êtres organisée de façon à percevoir simultanément des phénomènes qui nous apparaissent séparés les uns des autres par un intervalle de temps appréciable. Et nous-mêmes nous ne percevons pas dans l'ordre des temps la lumière et le son. Nous-mêmes nous embrassons d'un seul regard, en levant les yeux au ciel, des aspects qui ne sont point contemporains. Les lueurs des étoiles, qui se confondent dans nos yeux, y mélangent en moins d'une seconde des siècles et des milliers de siècles. Avec des appareils autres que ceux dont nous disposons, nous pourrions nous voir morts au milieu de notre vie. Car, puisque le temps n'existe point en réalité et que la succession des faits n'est qu'une apparence, tous les faits sont réalisés ensemble et notre avenir ne s'accomplit pas. Il est accompli. Nous le découvrons seulement. Conçois-tu maintenant, Zoé, pourquoi je suis demeuré stupide sur le seuil de la chambre où je serai? Le temps est une pure idée. Et l'espace n'a pas plus de réalité que le temps.

--C'est possible, dit Zoé. Mais il coûte fort cher à Paris. Et tu as pu t'en rendre compte en cherchant des appartements. Je crois que tu n'es pas bien curieux de voir ma chambre. Viens: tu t'intéresseras davantage à celle de Pauline.

--Voyons l'une et l'autre, dit M. Bergeret, qui promena docilement sa machine animale à travers les petits carrés tapissés de papiers à fleurs.

Cependant il poursuivait le cours de ses réflexions:

--Les sauvages, dit-il, ne font pas la distinction du présent, du passé et de l'avenir. Et les langues, qui sont assurément les plus vieux monuments de l'humanité, nous permettent d'atteindre les âges où les races dont nous sommes issus n'avaient pas encore opéré ce travail méta-physique. M. Michel Bréal, dans une belle étude qu'il vient de publier, montre que le verbe, si riche maintenant en ressources pour marquer l'antériorité d'une action, n'avait à l'origine aucun organe pour exprimer le passé, et que l'on employa pour remplir cette fonction les formes impliquant une affirmation redoublée du présent.

Comme il parlait ainsi, il revint dans la pièce qui devait être son cabinet de travail, et qui lui était apparue d'abord pleine, dans son vide, des ombres de l'avenir ineffable. Mademoiselle Bergeret ouvrit la fenêtre.

--Regarde, Lucien.

Et M. Bergeret vit les cimes dépouillées des arbres, et il sourit.

Ces branches noires, dit-il, prendront, au soleil timide d'avril, les teintes violettes des bourgeons; puis elles éclateront en tendre verdure. Et ce sera charmant. Zoé, tu es une personne pleine de sagesse et de bonté, une vénérable intendante et une soeur très aimable. Viens que je t'embrasse.

Et M. Bergeret embrassa sa soeur Zoé, et lui dit:

--Tu es bonne, Zoé.

Et mademoiselle Zoé répondit:

--Notre père et notre mère étaient bons tous deux.

M. Bergeret voulut l'embrasser une seconde fois. Mais elle lui dit:

--Tu vas me décoiffer, Lucien, j'ai horreur de cela.

Et M. Bergeret regardant par là fenêtre, étendit le bras:

--Tu vois, Zoé: à droite, à la place de ces vilains bâtiments, était la Pépinière. Là, m'ont dit nos aînés, des allées couraient en labyrinthe parmi des arbustes, entre des treillages peints en vert. Notre père s'y promenait, dans sa jeunesse. Il lisait la philosophie de Kant et les romans de George Sand sur un banc, derrière la statue de Velléda. Velléda rêveuse, les bras joints sur sa faucille mystique, croisait ses jambes, admirées d'une jeunesse généreuse. Les étudiants s'entretenaient, à ses pieds, d'amour, de justice et de liberté. Ils ne se rangeaient pas alors dans le parti du mensonge, de l'injustice et de la tyrannie.

»L'Empire détruisit la Pépinière. Ce fut une mauvaise oeuvre. Les choses ont leur âme. Avec ce jardin périrent les nobles pensées des jeunes hommes. Que de beaux rêves, que de vastes espérances ont été formés devant la Velléda romantique de Maindron! Nos étudiants ont aujourd'hui des palais, avec le buste du Président de la République sur la cheminée de la salle d'honneur. Qui leur rendra les allées sinueuses de la Pépinière, où ils s'entretenaient des moyens d'établir la paix, le bonheur et la liberté du monde? Qui leur rendra le jardin où ils répétaient, dans l'air joyeux, au chant des oiseaux, les paroles généreuses de leurs maîtres Quinet et Michelet?

--Sans doute, dit mademoiselle Bergeret; ils étaient pleins d'ardeur, ces étudiants d'autrefois. Mais enfin ils sont devenus des médecins et des notaires dans leurs provinces. Il faut se résigner à la médiocrité de la vie. Tu le sais bien, que c'est une chose très difficile que de vivre, et qu'il ne faut pas beaucoup exiger des hommes.... Enfin, tu es content de ton appartement?

--Oui. Et je suis sûr que Pauline sera ravie. Elle a une jolie chambre.

--Sans doute. Mais les jeunes filles ne sont jamais ravies.

--Pauline n'est pas malheureuse avec nous.

--Non, certes. Elle est très heureuse. Mais elle ne le sait pas.

--Je vais rue Saint-Jacques, dit M. Bergeret, demander à Roupart de me poser des tablettes de bois dans mon cabinet de travail.

VII

M. Bergeret aimait et estimait hautement les gens de métier. Ne faisant point de grands aménagement, il n'avait guère occasion d'appeler des ouvriers; mais, quand il en employait un, il s'efforçait de lier conversation avec lui, comptant bien en tirer quelques paroles substantielles.

Aussi fit-il un gracieux accueil au menuisier Roupart qui vint, un matin, poser des bibliothèques dans le cabinet de travail.

Cependant, couché à sa coutume, au fond du fauteuil de son maître, Riquet dormait en paix. Mais le souvenir immémorial des périls qui assiégeaient leurs aïeux sauvages dans les forêts rend léger le sommeil des chiens domestiques. Il convient de dire aussi que cette aptitude héréditaire au prompt réveil était entretenue chez Riquet par le sentiment du devoir. Riquet se considérait lui-même comme un chien de garde. Fermement convaincu que sa fonction était de garder la maison, il en concevait une heureuse fierté.