Monsieur Bergeret à Paris: Histoire Contemporaine

Part 14

Chapter 14 3,675 words Public domain Markdown

--Si vous le croyez, vous pouvez le dire: vous ne me fâcherez pas. Je ne pose pas pour l'esprit. Et puis j'ai remarqué que les hommes qu'on trouve intelligents combattent nos idées, nos croyances, qu'ils veulent détruire enfin tout ce que nous aimons. Aussi je serais bien désolé d'être ce qu'on appelle un homme intelligent. J'aime mieux être un imbécile et penser ce que je pense, croire ce que je crois.

--Vous avez bien raison, dit Léon. Nous n'avons qu'à rester ce que nous sommes. Et si nous ne sommes pas bêtes, il faut faire comme si nous l'étions. C'est encore la bêtise qui réussit le mieux en ce monde. Les hommes d'esprit sont des sots. Ils n'arrivent à rien.

--C'est bien vrai, ce que vous dites là, s'écria Jacques de Cadde.

Jambe-d'Argent chanta:

Vive le Roi! ce cri de ralliement Des vrais Français est le seul qui soit digne. Vive le Roi! de chaque régiment Que ces trois mots soient la seule consigne.

--C'est égal! dit Chassons des Aigues. Vous avez tort, Lacrisse, de repousser les moyens révolutionnaires; ce sont les bons.

--Enfants!... dit Henri Léon; nous n'avons qu'un moyen d'action, un seul, mais sûr, puissant, efficace. C'est l'Affaire. Nous sommes nés de l'Affaire: nationalistes, ne l'oubliez pas. Nous avons grandi et prospéré par l'Affaire. Elle seule nous a nourris, elle seule nous sustente encore. C'est d'elle que nous tirons notre suc et notre aliment; c'est elle qui nous fournit notre vivifique substance. Si, arrachée du sol, elle se dessèche et meurt, nous languissons et nous dépérissons.

»Feignons de l'extirper, mais élevons-la soigneusement, nourrissons-la, arrosons-la. Le public est simple; il est prévenu en notre faveur. En nous voyant bêcher, gratter, racler autour de la plante nourricière, il croira que nous nous efforçons d'en arracher jusqu'à la dernière racine. Et il nous chérira, il nous bénira de notre zèle. Il n'imaginera jamais que nous la cultivons avec amour. Elle a refleuri en pleine Exposition. Et ce peuple candide ne s'est pas aperçu que c'était par nos soins.»

Jambe-d'Argent chanta:

Puisqu'ici notre général Du plaisir nous donn' le signal, Mes amis, poussons à la vente; Si nous voulons bien le r'mercier, Chantons, soldat, comme officier: Moi, Jarnigoi! Je suis soldat du Roi, J'm'en pique, j'm'en flatte et j'm'en vante.

--C'est bien joli, cette chanson, murmura la baronne de Bonmont, les yeux mi-clos.

--Oui, dit Jambe-d'Argent en secouant sa rude crinière. Cela s'appelle _Cadet-Buteux enrégimenté ou le Soldat du Roi_. C'est un petit chef-d'oeuvre. J'ai eu une bonne idée en exhumant ces vieilles chansons royalistes de la Restauration.

Moi, Jarnigoi! Je suis soldat du Roi.

Et tout à coup, abattant une main démesurée sur la queue du piano où il avait posé son chapelet et ses médailles:

--Nom de D..., Lacrisse, touchez pas à mon rosaire. Il est bénit par notre Saint père le pape.

--C'est égal, dit Chassons des Aigues, nous devons manifester dans la rue. La rue est à nous. Il faut qu'on le sache. Allons à Longchamp, le quatorze!...

--J'en suis, dit Jacques de Cadde.

--Moi aussi, j'en suis, s'écria Dellion.

--Vos manifestations, c'est idiot, dit le petit baron, qui avait jusque-là gardé le silence.

Il était assez riche pour se dispenser d'appartenir à aucun parti politique.

Il ajouta:

--Le nationalisme commence à me raser.

--Ernest! fit la baronne avec la douce sévérité d'une mère.

--C'est vrai, reprit Ernest, vos manifestations, c'est crevant.

Le petit Dellion qui lui devait de l'argent et Chassons des Aigues, qui voulait lui en emprunter, évitèrent de le heurter de front.

Chassons s'efforça de sourire, comme charmé par un trait d'esprit, et Dellion eut une parole de consentement.

--Je ne dis pas non. Mais qu'est-ce qui n'est pas crevant?

Cette pensée inspira de profondes réflexions à Ernest, qui, après un moment de silence, dit avec un accent sincère de mélancolie:--C'est vrai! Tout est crevant... Et, pensif, il ajouta:

--Ainsi les teuf-teuf, ça vous laisse en panne aux endroits où on ne voudrait pas. Ce n'est pas qu'on regrette d'arriver en retard... Pour ce qu'on trouve dans les endroits où l'on va... Mais je suis resté l'autre jour cinq heures entre Marville et Boulay. Vous connaissez pas cet endroit-là? C'est avant d'arriver à Dreux. Pas une maison, pas un arbre, pas un pli de terrain. C'est plat, c'est jaune, c'est rond, avec un bête de ciel posé dessus comme une cloche à melons. On se fait vieux dans des localités pareilles.... C'est égal, je vais essayer d'un nouveau système... soixante-dix kilomètres à l'heure... et moelleux... Venez-vous avec moi, Dellion? je pars ce soir.

XXVI

--Les Trublions, dit M. Bergeret, m'inspirent le plus vif intérêt. Aussi n'est-ce point sans plaisir que j'ai découvert dans le livre assez précieux de Nicole Langelier, Parisien, un deuxième chapitre relatif à ces petits êtres. Vous souvient-il du premier, monsieur Goubin?

M. Goubin répondit qu'il le savait par coeur.

--Je vous en loue, dit M. Bergeret. Car c'est bréviaire. Je vais tout de suite vous lire le chapitre deuxième, qui ne vous plaira pas moins que le précédent.

Et le maître lut ce qui suit:

_«Du garbouil et grant tintamarre que menoient les Trublions et de une belle harangue que Robin Mielleux leur feict._

»Lors faisoient les Trublions grant tintamarre par la ville, cité et université, chacun d'iceulx frappant avec cuiller à pot sur trublio, ce qui est à dire marmite de fer et casserole en françois, et estoit concert bien mélodieux. Et alloient gridant: «Mort aux traistres et marranes!» Pendoient aussi ès murailles et lieux secrets et retraicts beaux petits escussons portant telles inscriptionsque: «Mort aux marranes! Achetez mie aux juifs ne aux lombars! Longue vie à Tintinnabule!» Se armoient de armes à feu et armes blanches, car estoient gentils-hommes. Cependant se accompagnoient aussi de Martin Baton et estoient si bons princes que frappoient des poings, ne desdaignant point jeux de villains. Tenoient propos seulement de fendre et pourfendre, et disoient en leur langaige et idiome bien idoine, très congru et correspondant à leur pensée, que vouloient décerveler gens, ce qui est proprement tirer la cervelle hors la boette cranienne où elle gist par ordre et disposition de Nature. Et faisoient comme disoient, toutes et quantes fois qu'en avoient occasion. Et pour ce qu'estoient bien simples esprits, entendoient soi estre les bons et que hors d'eulx n'estoient nuls bons, ains tous mauvais, ce qui estoit ordonnance merveilleusement claire, distinction parfaicte et bel ordre de bataille.

»Et avoient par mi eulx belles et haultes dames, des mieux nippées, lesquelles très gracieusement, parblandices et mignardises, incitoient ces gallants Trublions à escarbouiller, descrouller, transpercer, subvertir et déconfire quiconque ne trublionnoit pas. N'en soyez esbahi, et reconnoissez à cela l'inclination naturelle des dames à cruelletés et violences et admiration du fier courage et vaillance guerrière, comme il se voit jà par les histoires anticques où il est conté que le dieu Mars fust aimé de Vénus ainsi que de déesses et de mortelles à foison, et que Apollo, au rebours, bien qu'il fust plaisant joueur de viole, ne reçut que desdains des nymphes et des chambrières.

»Et ne se tenoit, en la ville, conventicule, ni procession de Trublions, n'estaient festins ni obsèques de Trublions, que ung povre homme ou deux, ou davantage, ne fust assommé par eulx, et laissé demi-mort ou mort aux trois quarts, voire tout à fait, sur le pavé. Ce qui estoit bien merveilleuse chose. Estoit coutume que, les Trublions passés, cestuy qui, sur refus de trublionner, avoit été escarbouillé fust porté bien piteusement en civière es bouticques et officines de ung apothicaire. Et pour cette raison, ou aultres, estoient les apothicaires de la ville du parti des Trublions.

»Or, estoit en ce temps la grande foire de Paris en France, insigne et plus ample que ne furent jamais les foires d'Aix-la-Chapelle et de Francfort, ni le Lendit, ni la belle foire de Beaucaire. Estoit ladite foire de Paris si copieuse et abondante en marchandises, ouvrages d'art et gentilles inventions, que un preu'd'homme nommé Cornely, qui avait jà beaucoup veu et n'estoit point badau, souloit dire qu'à la veüe, pratique et contemplation d'icelle, il perdoit le souci de son salut éternel et mêmement le boire et le manger. Les peuples estranges se pressoient dans la ville des Parisiens pour y prendre plaisir et y faire dépense. Rois et roitelets y venoient à l'envi, dont se rengorgeoient cocquebins et galloises, disant: «Ce nous est grand honneur.» Les marchands, du plus gros au moindre, Tout-profict et Gaigne-petit, les gens de métiers et industries, entendoient bien vendre force marchandises aux estrangiers venus en leur ville pour la foire. Les camelots et colporteurs déballoient toute la balle, les traicteurs et cabaretiers dressoient tables, et la ville entière estoit vrayment d'un bout à l'autre abondant marché et joyeux refectoire. Faut dire que les dicts marchands, non tous, mais la plus part, avaient goust des Trublions, que ils admiroient pour la grande force de gueule et les grands tours de bras d'iceulx, et n'estoit point jusqu'aux négocians et banquiers marranes qui ne les reguardassent avec respect et desir bien humble de n'estre point maltraités par eulx.

Les amoient donc les gens de metier et marchands, mais amoient aussi naturellement leurs marchandises et gaigne-pain, et vinrent à craindre que par vives saillies, irruptions soubdaines, ruades, pétarades et trublionnades, ne culbutassent leurs étals et menses ès quarrefours, jardins et boullevarts, et que aussi les dicts Trublions, par occisions furieuses et rapides, ne effrayassent les peuples estranges et les fissent fuir hors la ville, la bourse encore pleine. Vray de dire que ce dangier n'estoit pas grand. Les Trublions menaçoient horriblement et terriblement. Ains ils décroulloient gens en petit nombre, un, deux, trois à la fois, comme ai dict, et gens de la ville; jamais ne attaquoient Angloys ou Alemans, ne autres peuples, mais tant seulement concitoyens. Descrouilloient en un lieu, et la ville estoit grande; il n'y paraissoit guères. Ains possible estoit que ils y prissent goust, et voulussent subvertir davantage. Il ne sembloit point opportun qu'en ceste foire du monde et abondante frairie, feussent veus les Trublions grinçant des dents, roulant oeils enflammés, serrant les poings, escartant les jambes et poussant abois rabiques et ululements lamentables, et doutaient les Parisiens que Trublions fissent en ce moment mal à propos ce que ils pouvoient faire sans inconvénient ne empeschement après la feste et négoce, sçavoir: assommer de ci de là ung povre diable.

Lors commencèrent les citoyens à dire qu'il falloit soi apaiser et estoit la sentence publicque qu'il y eust paix dans la ville. Ce que les Trublions n'escoutoient que d'une oreille. Et répondoient: «Voire, mais vivre sans desconfire un ennemi ou tant seulement un incongneu, est-ce contentement? Si laissons en repos les juifs ne gaignerons point le paradis. Faut-il nous croiser les bras? Dieu a dict que devons labourer pour vivre.» Et, pesant en leur esprit le sentiment universel et commun vouloir, estoient perplexes.

Lors ung vieil Trublion, nommé Robin Mielleux, assembla les principaux du Trublionnage. Il estoit estimé, vénéré et haut prisé des Trublions qui le sçavoient expert en piperies et abundant en ruses et cautèle. Ouvrant la bouche qu'il avoit en semblance de la gueule de ung antique brochet, ébréchée, ains encore assez dentue pour mordre petits poissons, il dict bien doucement:

«Oyez, amis; oyez tous. Sommes bonnestes gens et bons compagnons. Sommes point fols. Demandons apaisement. Dirai mieulx: voulons apaisement. Apaisement est doulce chose. Apaisement est précieux onguent, hippocratique électuaire et dictame apollonien. C'est belle infusion médicinale, c'est tilleul, mauve et guimauve. C'est sucre, c'est miel. C'est miel, dis-je, et suis-je pas Robin Mielleux? Me nourris de miel. Revienne l'aage d'or et leicherai le miel au tronc des chesnes vénérables. Vous en assure. Veux apaisement. Voulez apaisement.»

Oyant telles paroles de Robin Mielleux, commençoient les Trublions à faire vilaine grimace et chuchetoient entre eulx: «Est-ce Robin Mielleux, notre ami, qui parle de ceste façon? Il ne nous ame plus. Il nous trahit. Il serche à nous nuire, ou bien ses esprits sont esgarez.» Et les mieulx trublillonnans disoient: «Que prétend ce vieil tousseux? Pense-t-il que nous lairrerons nos bastons, gourdins, martins et matraques et les jolis petits bastons à feu que avons en poche? Que sommes nous en paix? Rien. Ne valons que par les coups que donnons. Veut-il que nous ne frappions plus? Veut-il que nous ne trublionnions plus?» Et s'éleva grande rumeur et murmures en l'assemblée, et estoit le concile des Trublions comme mer houleuse.

Lors le bon Robin Mielleux estendit ses petites mains jaunes sur les testes agitées, en façon de ung Neptune qui calme la tempeste, et ayant remis ainsi l'océan trublion en sa sereine et tranquille assiette, ou à peu près, reprit bien courtoisement:

«Vous suis ami, mes mignons, et bon conseiller. Entendez que veuil dire devant que vous fascher. Quand dis: Voulons apaisement, est clair que dis apaisement de nos ennemis, adversaires et de tous contrepensans, contredisans et contre-agissans. Est visible et apparent que dis apaisement de tous aultres que nous, apaisement de police et magistrature à nous opposée et contraire, apaisement des paisibles officiers civils investis de fonctions et pouvoir pour prévenir, contenir, réprimer et refréner trublionnage, apaisèment de justice et loi dont sommes menacés. Voulons que soyent ceux-là plongés dans profond et mortel apaisément; voulons pour quiconque n'est Trublion gouffre et abyme d'apaisement et repos sempiternel. _Requiem aeternam dona eis, Domine._ Voilà que nous voulons! Demandons pas apaisement nostre. Sommes pas apaisés. Quand chantons _requiescat_, est-ce pour nous? N'avons pas envie de dormir. Quand on est mort, c'est pour longtemps. _Nos qui vivimus_, donnons la paix à autrui, non en ce monde, ains dans l'autre. C'est la plus seure. Je veulx apaisèment. Suis-je une andouille? Connoissez vous point Robin Mielleux? Je ai, mes mignons, plus d'un tour en ma gibecière. Mes agnelets, estes vous donc moins avisés que marmots et grimauds d'escole qui, jouant ensemble aux barres ou chat-coupé, quand l'un d'eulx veut prendre l'autre en défaut, lui crie «Poulce» qui est trêve et suspension d'armes, et l'ayant ainsi démuni de toute défiance et défense, gaigne aisément sur luy et le fait quinaud?

»Ainsi fais-je, moi Robin Mielleux, procureur du Roy. Lorsque ai, comme souvent il se treuve, adversaires déifiants et éveillez en chambre du Conseil, leur dis:--Paix, paix, paix, messieurs. _Pax vobiscum_, et leur coule bien doulcement une potée de pouldre à canon et de vieux clous dessoubs leur banc, avec belle mèche dont tiens le bout. Puis, feignant dormir paisiblement, je allume la mèche au bon moment. Et s'ils ne sautent en l'air, ce n'est pas ma faute. C'est que pouldre estoit éventée. Ce sera pour une aultre fois.

»Mes bons amis, prenez exemple et modelle de vos chefs, maistres et dynastes. Voyez vous point que Tintinnabule se tient coi? Pour l'heure, il ne tintinnabule plus. Il guette occasion favorable pour retintinnabuler. Est-il apaisé? Vous ne le pensez point. Et le jeune Trublio, veut-il apaisement? Non. Il attend. Entendez bien. Est à vous utile, profitable et nécessaire, que paroissiez avoir favorable, benigne, lenifiante et detergente volonté de apaisement. Que vous en coûte? Rien. Et vous en tirerez grant prouffict. Faut que» vous, inapaisés, sembliez apaisés, et que les aultres (ceulx qui ne trublionnent point, je veuil dire), qui de vray sont apaisés, semblent inapaisés, courroucés, hargneux, enraigés, tout opposés, contraires et hostiles à bel apaisement, tant souhaitable, aimable et désirable. Ainsi sera manifeste que avez grand zèle et amour du bien et paix publics, et que, à contre poil, vos opposans ont maligne envie de troubler et détruire la ville et environs. Et ne dictes point que c'est difficile. En sera comme vouldrez. Ferez voir couleurs au simple public, ainsi qu'il vous plaira. Le public croira ce que vous direz. Avez son oreille. Si dictes: Veux apaisement, croira tout de suite que voulez apaisement. Dites le, pour lui faire plaisir. Cela ne couste rien. Et cependant, vos ennemis et adversaires qui premiers ont bêlé bien piteusement: Apaisement, apaisement (car ils ont été doulx comme moutons, on n'y peut contredire), vous sera loisible de leur escarbouiller la cervelle et de dire:--Vouloient pas apaisement: les avons desconfits. Voulons apaisement, ferons apaisement quand serons seuls maistres. Est louable faire pacifiquement guerre. Criez: Paix! paix! et assommez. Voilà qui est chrétien. Paix! paix! cet homme est mort! Paix, paix! j'en ai crevé trois. L'intention estoit pacifique et serez jugés sur vos intentions. Allez, dites: Apaisement! et tapez dur. Les cloches des moustiers sonneront à toute volée pour vous qui estes pacifiques, et serez poursuivis de louanges très belles par les bourgeois paisibles qui, voyant vos victimes estendues, le ventre ouvert, sur les pavés des rues, diront: Voilà qui est bien faict! C'est pour apaisement. Vive apaisement! Sans apaisement on ne sçauroit vivre à l'aise.»

XXVII

Madame la comtesse de Bonmont connaissait l'Exposition pour y avoir dîné plusieurs fois. Ce soir-là, c'est à «la Belle Chocolatière», restaurant suisse, situé, comme on sait, au bord de la Seine, que dînait madame de Bonmont avec l'élite guerrière du nationalisme, Joseph Lacrisse, Henri Léon, Jacques de Cadde, Gustave Dellion, Hugues Chassons des Aigues, et madame de Gromance qui, comme le remarqua Henri Léon, ressemblait beaucoup à la jolie servante du pastel de Liotard, dont une copie très agrandie servait d'enseigne au cabaret. Madame de Bonmont était douce et tendre. C'est l'amour, l'inexorable amour, qui l'avait mise au sein des guerriers. Elle y portait une âme faite comme l'Antigone de Sophocle, non pour la haine, mais pour la sympathie. Elle plaignait les victimes. Jamont était la plus touchante qu'elle eût su découvrir et la retraite prématurée de ce général lui tirait des larmes. Elle pensait lui broder un coussin de tapisserie sur lequel il reposât sa gloire. Elle faisait volontiers de ces présents, dont tout le prix était dans le sentiment. Son amour, agrandi d'admiration, pour le conseiller municipal Joseph Lacrisse, lui laissait des loisirs qu'elle employait à s'attendrir sur les malheurs de l'armée nationale et à manger des pâtisseries. Elle engraissait beaucoup et devenait une dame respectable. La jeune madame de Gromance formait des pensées moins généreuses. Elle avait aimé et trompé Gustave Dellion, et puis elle ne l'avait plus aimé. Mais Gustave, en lui ôtant son manteau clair à fleurs roses sur la terrasse de la «Belle Chocolatière», lui murmura dans l'oreille les noms de «sale rosse» et de «vadrouille», sous les yeux baissés du maître d'hôtel respectueux. Elle ne laissa paraître aucun trouble sur son visage. Mais au dedans d'elle-même elle le trouvait gentil, et elle sentit qu'elle allait l'aimer encore. De son côté, Gustave, pensif, comprit qu'il avait prononcé, pour la première fois de sa vie, une parole d'amour. Et gravement, il alla s'asseoir à table à côté de Clotilde. Le dîner, qui était le dernier de la saison, ne fut *fut point joyeux. La mélancolie des adieux se fit sentir, et une certaine tristesse nationaliste. Sans doute, on espérait encore, que dis-je, on nourrissait encore des espérances infinies. Mais il est douloureux, quand on a tout, le nombre et l'argent, d'attendre de l'avenir, du vague et lointain avenir, le contentement des longs désirs et des ambitions pressantes. Seul, Joseph Lacrisse gardait quelque sérénité, pensant avoir assez fait pour son roi en se faisant élire conseiller municipal par les républicains nationalistes des Grandes-Écuries.

--En somme, dit-il, tout s'est bien passé le 14 juillet, à Longchamp. L'armée a été acclamée. On a crié: «Vive Jamont! vive Bougon!» Il y a eu de l'enthousiasme.

--Sans doute, sans doute, dit Henri Léon, mais Loubet est rentré intact à l'Elysée, et cette journée-là n'a pas beaucoup avancé nos affaires.

Hugues Chassons des Aigues, qui portait une balafre toute fraiche sur le nez, qu'il avait grand et royal, fronça les sourcils et dit fièrement:

--Je vous réponds que ça a chauffé à la Cascade. Quand les socialistes ont crié: «Vive la République! vivent les soldats!...»

--La police, dit madame de Bonmont, ne devrait pas permettre de pareils cris...

--Quand les socialistes ont crié: «Vive la République! Vivent les soldats!» nous avons répondu: «Vive l'armée! mort aux juifs!» Les «oeillets blancs», que j'avais dissimulés dans les massifs, ont rallié à mon cri. Ils ont chargé les «églantines rouges» sous une pluie de chaises de fer. Ils étaient superbes. Mais que voulez-vous? La foule n'a pas rendu. Les Parisiens étaient venus avec femmes, enfants, paniers, filets de ménagère pleins de nourriture... et les parents de province arrivés pour voir l'Exposition... de vieux cultivateurs, les jambes raides, qui nous regardaient avec des yeux de poisson... et les paysannes en fichu, méfiantes comme des chouettes. Comment vouliez-vous soulever ces familles?

--Sans doute, dit Lacrisse, le moment était mal choisi. D'ailleurs, nous devons respecter, dans une certaine mesure, la trêve de l'Exposition.

--C'est égal, reprit Chassons des Aigues, nous avons bien cogné, à la Cascade. J'ai, pour ma part, asséné un coup de poing au citoyen Bissolo, qui lui a renfoncé la tête dans sa bosse. Je le voyais par terre: on aurait dit une tortue.... Et «Vive l'armée! mort aux Juifs!»

--Sans doute, sans doute, dit gravement Henri Léon; mais «Vive l'armée!» et «mort aux juifs!» c'est un peu fin.... pour les foules. C'est, si j'ose dire, trop littéraire, trop classique, et ce n'est pas assez révolutionnaire. «Vive l'armée!» c'est beau, c'est noble, c'est régulier, c'est froid.... Mais oui, c'est froid. Et puis, voulez-vous que je vous dise, il n'y a qu'un moyen, un seul, d'emballer la foule: la panique. Croyez-moi, on ne fait courir une masse d'hommes sans armes qu'en leur mettant la peur au ventre. Il fallait courir en criant.... que sais-je... «Sauve qui peut! alerte!...Vous êtes trahis!... Français, vous êtes trahis!» Si vous aviez crié cela ou quelque chose de pareil, d'une voix lugubre, sur la pelouse, en courant, cinq cent mille individus couraient avec vous, plus vite que vous, et ne s'arrêtaient plus. C'eût été superbe et terrible. Vous étiez renversés, foulés aux pieds, mis en bouillie... Mais la révolution était faite.

--Vous croyez? demanda Jacques de Cadde.

--N'en doutez pas, reprit Léon. «Trahison! trahison!» c'est le vrai cri d'émeute, le cri qui donne des ailes aux foules, qui fait marcher du même pas les braves et les lâches, qui communique un même coeur à cent mille hommes et rend des jambes aux paralytiques. Ah! mon bon Chassons, si vous aviez crié à Longchamp: «Nous sommes trahis! vous auriez vu votre vieille chouette avec son panier d'oeufs durs et son parapluie et votre bonhomme aux jambes de bois courir comme des lièvres.

--Courir où? demanda Joseph Lacriase.