Monsieur Bergeret à Paris: Histoire Contemporaine

Part 12

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C'était l'ancien Comité de M. Collinard, conservateur blackboulé aux précédentes élections, et qui, cette fois, ne se présentait pas. Le président du Comité, M. Bonnaud, charcutier, s'engagea à faire triompher la candidature de Joseph Lacrisse. Le conseiller sortant, Raimondin, républicain radical, demandait le renouvellement de son mandat. Mais il avait perdu la confiance des électeurs. Il avait mécontenté tout le monde et négligé les intérêts du quartier. Il n'avait pas même obtenu un tramway, réclamé depuis douze ans, et on l'accusait d'avoir eu quelques complaisances pour les dreyfusards. Le quartier était excellent. Les gens de maison étaient tous nationalistes et les commerçants jugeaient sévèrement le ministère Waldeck-Millerand. Il y avait des juifs; mais ils étaient antisémites. Les congrégations, nombreuses et riches, marcheraient. On pouvait compter notamment sur les Pères qui avaient ouvert la chapelle de Saint-Antoine. Le succès était certain. Il fallait seulement que M. Lacrisse ne se déclarât pas expressément et en propres termes royaliste, par ménagement pour le petit commerce qui avait peur d'un changement de régime, surtout pendant l'Exposition.

Lacrisse résista. Il était royaliste et n'entendait pas mettre son drapeau dans sa poche. M. Bonnaud insista. Il connaissait l'électeur. Il savait quelle bête c'était et comment il fallait la prendre. Que M. Lacrisse se présentât comme nationaliste et Bonnaud enlevait l'élection. Sinon, il n'y avait rien à faire.

Joseph Lacrisse était perplexe. Il pensa en écrire au Roi. Mais le temps pressait. D'ailleurs le Prince pouvait-il, à distance, être bon juge de ses propres intérêts? Lacrisse consulta ses amis.

--Notre force est dans notre principe, lui répondit Henri Léon. Un monarchiste ne peut pas se dire républicain, même pendant l'Exposition. Mais on ne vous demande pas de vous déclarer républicain, mon cher Lacrisse. On ne vous demande pas même de vous déclarer républicain progressiste ou républicain libéral, ce qui est tout autre chose que républicain. On vous demande de vous proclamer nationaliste. Vous pouvez le faire la tête haute, puisque vous êtes nationaliste. N'hésitez pas. Le succès en dépend, et il importe à la bonne cause que vous soyez élu.

Joseph Lâcrisse céda par patriotisme. Et il écrivit au Prince pour lui exposer la situation et protester de son dévouement.

On arrêta sans difficulté les termes du programme. Défendre l'armée nationale contre une bande de forcenés. Combattre le cosmopolitisme. Soutenir les droits des pères de famille violés par le projet du gouvernement sur le stage universitaire. Conjurer le péril collectiviste. Relier par un tramway le quartier des Grandes-Écuries à l'Exposition. Porter haut le drapeau de la France. Améliorer le service des eaux.

De plébiscite il n'en fut pas question. On ne savait ce que c'était dans le quartier des Grandes-Écuries. Joseph Lacrisse n'eut point l'embarras de concilier sa doctrine, qui était celle du droit divin, avec la doctrine plébiscitaire. Il aimait et admirait Déroulède. Il ne le suivait pas aveuglément.

--Je ferai faire des affiches tricolores, dit-il à Bonnaud. Ce sera d'un bel effet. Il ne faut rien négliger pour frapper les esprits.

Bonnaud l'approuva. Mais le conseiller sortant, Raimondin, ayant obtenu à la dernière heure l'établissement d'une ligne de tramways à vapeur allant des Grandes-Écuries au Trocadéro, publiait abondamment cet heureux succès. Il honorait l'armée dans ses circulaires et célébrait les merveilles de l'Exposition comme le triomphe du génie industriel et commercial de la France, et la gloire de Paris. Il devenait un concurrent redoutable.

Sentant que la lutte serait rude, les nationalistes haussèrent leur courage. Dans d'innombrables réunions, ils accusèrent Raimondin d'avoir laissé mourir de faim sa vieille mère et voté la souscription municipale au livre d'Urbain Gohier. Ils flétrirent chaque nuit Raimondin, candidat des juifs et des panamistes. Un groupe de républicains progressistes se forma pour soutenir la candidature de Joseph Lacrisse et lança la circulaire que voici:

Messieurs les Électeurs,

Les graves circonstances que nous traversons nous font un devoir de demander compte aux candidats aux élections municipales de leur sentiment sur la politique générale, de laquelle dépend l'avenir du pays. A l'heure où des égarés ont la prétention criminelle d'entretenir une agitation malsaine de nature à affaiblir notre cher pays; à l'heure où le Collectivisme, audacieusement installé au pouvoir, menace nos biens, fruits sacrés du travail et de l'épargne; à l'heure où un gouvernement établi contre l'opinion publique prépare des lois tyranniques, vous voterez tous pour

M. Joseph LACRISSE

AVOCAT A LA COUR D'APPEL

_Candidat de la liberté de conscience et de la République honnête._

Les socialistes nationalistes du quartier avaient pensé d'abord désigner un candidat à eux, dont les voix, au second tour, se fussent reportées sur Lacrisse. Mais le péril imminent imposait l'union. Les socialistes nationalistes des Grandes-Écuries se rallièrent à la candidature Lacrisse et firent un appel aux électeurs:

Citoyens,

Nous vous recommandons la candidature nettement républicaine, socialiste et nationaliste du citoyen LACRISSE _A bas les traîtres! A bas les dreyfusards! A bas les panamistes! A bas les juifs! Vive la République sociale nationaliste!_

Les Pères, qui possédaient dans le quartier une chapelle et d'immenses immeubles, se gardèrent d'intervenir dans une affaire électorale. Ils étaient trop soumis au Souverain Pontife pour enfreindre ses ordres; et le soin des oeuvres pies les tenait éloignés du siècle. Mais des amis laïques, qu'ils avaient, exprimèrent à propos, dans une circulaire la pensée des bons religieux. Voici le texte de cette circulaire, qui fut distribuée dans le quartier des Grandes-Écuries:

_Oeuvre de Saint-Antoine, pour retrouver les objets perdus, bijoux, valeurs, et généralement tous objets, meubles et immeubles, sentiments, affections, etc., etc._

Messieurs,

C'est principalement dans les élections que le diable s'efforce de troubler les consciences. Et pour atteindre ce but, il a recours à d'innombrables artifices. Hélas! n'a-t-il pas à son service toute l'armée des francs-maçons? Mais vous saurez déjouer les ruses de l'ennemi. Vous repousserez avec horreur et dégoût le candidat des incendiaires, des brûleurs d'églises et autres dreyfusards.

C'est en portant au pouvoir des honnêtes gens que vous ferez cesser la persécution abominable qui sévit si cruellement à cette heure, et que vous empêcherez un gouvernement inique de mettre la main sur l'argent des pauvres. Votez tous pour

M. Joseph LACRISSE

AVOCAT A LA COUR D'APPEL

_Candidat de Saint-Antoine_

N'infligez point, messieurs, au bon saint Antoine cette douleur imméritée de voir échouer son candidat.

_Signé_: RIBAGOU, avocat; WERTHEIMER, publiciste; FLORIMOND, architecte; BÈCHE, capitaine en retraite; MOLON, ouvrier.

On voit par ces documents à quelle hauteur intellectuelle et morale le nationalisme a porté la discussion des candidatures municipales à Paris.

XXIII

Joseph Lacrisse, candidat nationaliste, mena très activement la campagne, dans le quartier des Grandes-Écuries, contre Anselme Raimondin, conseiller sortant, radical. Tout de suite il se sentit à l'aise dans les réunions publiques. Étant avocat et très ignorant, il parlait abondamment, sans que rien l'arrêtât jamais. Il étonnait, par la rapidité de son débit, les électeurs avec lesquels il demeurait en sympathie par le petit nombre et la simplicité de ses idées, et ce qu'il disait était toujours ce qu'ils auraient dit ou du moins voulu dire. Il prenait de grands avantages sur Anselme Raimondin. Il parlait sans cesse de son honnêteté et de l'honnêteté de ses amis politiques, répétait qu'il fallait nommer des honnêtes gens, et que son parti était le parti des honnêtes gens. Et comme c'était un parti nouveau, on le croyait.

Anselme Raimondin, dans ses réunions, répliqua qu'il était honnête et très honnête; mais ses déclarations, venant après les autres, semblaient fastidieuses. Et, puisqu'il avait été en place et mêlé aux affaires, on ne croyait pas facilement qu'il fût honnête, tandis que Joseph Lacrisse brillait d'innocence.

Lacrisse était jeune, agile, d'aspect militaire. Raimondin était petit, gros, à lunettes. Cela fut remarqué en un moment où le nationalisme avait soufflé dans les élections municipales le genre d'enthousiasme et même de poésie qui lui est propre, et un idéal de beauté sensible au petit commerce.

Joseph Lacrisse ignorait absolument toutes les questions d'édilité et jusqu'aux attributions des Conseils municipaux. Cette ignorance le servait. Son éloquence en était tout affranchie et soulevée. Anselme Raimondin, au contraire, se perdait dans les détails. Il avait pris le pli des affaires, l'habitude de la discussion technique, le goût des chiffres, la manie du dossier. Et, bien qu'il connût son public, il se faisait quelque illusion sur l'intelligence des électeurs qui l'avaient nommé. Il leur gardait un peu de respect, n'osait risquer des bourdes trop grosses et entrait dans des explications. Aussi semblait-il froid, obscur, ennui.

Ce n'était pas un innocent. Il avait le sens de ses intérêts et de la petite politique. Voyant depuis deux ans son quartier submergé par les journaux nationalistes, par les affiches nationalistes, par les brochures nationalistes, il s'était dit que, le moment venu, il saurait bien, lui aussi, faire le nationaliste, et qu'il n'était pas bien difficile de flétrir les traîtres et d'acclamer l'armée nationale. Il n'avait pas assez redouté ses adversaires, estimant qu'il pourrait toujours dire comme eux. En quoi il s'était trompé. Joseph Lacrisse avait, pour exprimer la pensée nationaliste, un tour inimitable. Il avait trouvé notamment une phrase dont il faisait un fréquent usage, et qui semblait toujours belle et toujours nouvelle, celle-ci: «Citoyens, levons-nous tous pour défendre notre admirable armée contre une poignée de sans-patrie qui ont juré de la détruire.» C'était exactement ce qu'il fallait dire aux électeurs des Grandes-Écuries. Cette parole, chaque soir répétée, soulevait dans l'assemblée entière un enthousiasme auguste et formidable. Anselme Raimondin ne trouva rien de si bon, à beaucoup près. Et si les mots patriotiques lui venaient, il n'avait pas le ton qu'il fallait et ne produisait pas d'effet.

Lacrisse couvrait les murailles d'affiches tricolores. Anselme Raimondin fit faire aussi des affiches aux trois couleurs. Mais soit que la peinture en fût trop lavée, soit que le soleil la mangeât, elles paraissaient pâles. Tout le trahissait; tous l'abandonnaient. Il perdait son assurance, il se faisait humble, prudent, petit. Il se dissimulait. Il devenait imperceptible.

Et lorsque dans une salle de mastroquet, devant un décor de bastringue, il se levait pour parler, ce n'était plus qu'une ombre blafarde, d'où sortait une voix faible que couvraient la fumée des pipes et les rumeurs des citoyens. Il rappelait son passé. Il était, disait-il, un vieux lutteur. Il défendait la République. Cela aussi coulait sans bruit et sans nul écho sonore. Les électeurs des Grandes-Écuries voulaient que la République fût défendue par Joseph Lacrisse, qui avait conspiré contre elle. C'était leur idée.

Les réunions n'étaient pas contradictoires. Une fois seulement, Raimondin fut invité à se rendre à une réunion nationaliste. Il y vint; mais il ne put parler et il fut flétri par un ordre du jour voté dans le tumulte et l'obscurité, le propriétaire ayant coupé le gaz lorsque l'on commençait à briser les banquettes. Les réunions, aux Grandes-Écuries comme dans tous les quartiers de Paris, furent tumultueuses médiocrement. On y déploya de part et d'autre la molle violence propre à ce temps, et qui est le caractère le plus sensible de nos moeurs politiques. Les nationalistes y jetèrent, selon l'usage, ces injures monotones dans lesquelles les noms de vendu, de traître et d'infâme prennent un air de faiblesse et de langueur. Les cris qu'on y poussa témoignaient d'un extrême affaiblissement physique et moral, d'un vague mécontentement uni à une profonde stupeur et d'une inaptitude définitive à penser les choses les plus simples. Beaucoup d'invectives et peu de rixes. C'est à peine s'il y eut chaque nuit deux ou trois blessés ou contus, dans les deux partis. On portait ceux de Lacrisse chez Delapierre, pharmacien nationaliste, à côté du manège, et ceux de Raimondin chez Job, pharmacien radical, vis-à-vis du marché. Et à minuit, il n'y avait plus personne dans les rues.

Le dimanche, 6 mai, à six heures, Joseph Lacrisse, entouré de ses amis, attendait le résultat du scrutin dans une boutique à louer, décorée d'affiches et de drapeaux. C'était le siège du Comité. M. Bonnaud, charcutier, vint lui annoncer qu'il était élu par deux mille trois cent neuf voix contre mille cinq cent quatorze données à M. Raimondin.

--Citoyen, lui dit Bonnaud, nous sommes bien contents. C'est une victoire pour la République.

--Et pour les honnêtes gens, répondit Lacrisse.

Il ajouta avec une bienveillance pleine de dignité:

--Je vous remercie, monsieur Bonnaud, et je vous prie de remercier en mon nom nos vaillants amis.

Puis, se tournant vers Henri Léon, qui se tenait à son côté:

--Léon, lui dit-il à l'oreille, rendez-moi un service, je vous prie: télégraphiez tout de suite à Monseigneur notre succès.

Cependant des cris partaient de la rue joyeuse:

--Vive Déroulède! vive l'Armée! vive la République! A bas les traîtres! à bas les juifs!

Lacrisse se jeta en voiture au milieu des acclamations. La foule barrait la rue. Le baron israélite Golsberg se tenait à la portière. Il saisit la main du nouveau conseiller municipal.

--J'ai voté pour vous, monsieur Lacrisse.

Vous entendez, j'ai voté pour vous. Parce que, je vais vous dire, l'antisémitisme, c'est une blague--je le sais bien, et vous le savez comme moi--une pure blague, tandis que le socialisme, c'est sérieux.

--Oui, oui. Adieu! monsieur Golsberg.

Mais le baron ne le lâchait point.

--Le socialisme, c'est le danger. M. Raimondin faisait des concessions aux collectivistes. C'est pourquoi j'ai voté pour vous, monsieur Lacrisse.

Cependant la foule criait:

--Vive Déroulède! Vive l'Armée! A bas les dreyfusards! A bas Raimondin! Mort aux juifs!

Le cocher parvint à fendre le flot des électeurs.

Joseph Lacrisse trouva madame de Bonmont chez elle, seule, émue, triomphante.

Elle savait déjà.

--Élu! lui dit-elle, le regard au ciel et les bras ouverts.

Et ce nom d'élu, sur les lèvres d'une dame si pieuse, prenait un sens mystique.

Elle le pressa dans ses beaux bras:

--Ce dont je suis le plus heureuse, c'est que tu me dois ton élection.

Elle n'y avait pas contribué de ses deniers. Les fonds, certes, n'avaient pas manqué, et le candidat nationaliste avait puisé à plus d'une caisse. Mais la tendre Elisabeth n'avait rien donné, et Joseph Lacrisse ne comprenait pas ce qu'elle voulait dire. Elle s'expliqua:

--J'ai fait brûler tous les jours un cierge à saint Antoine. C'est pourquoi tu as eu ta majorité. Saint Antoine accorde tout ce qu'on lui demande. Le père Adéodat me l'a affirmé et j'en ai fait l'expérience plusieurs fois.

Elle le couvrit de baisers. Et une idée lui vint, qu'elle trouvait belle et rappelant les usages de la chevalerie. Elle lui demanda:

--Mon ami, les conseillers municipaux portent une écharpe, n'est-ce pas? Ces écharpes sont brodées, dis?... Je veux t'en broder une...

Il était très fatigué. Il tomba accablé dans un fauteuil. Mais elle, agenouillée à ses pieds, murmura:

--Je t'aime!

Et la nuit seule entendit le reste.

Ce même soir, Anselme Raimondin apprit le résultat de l'élection dans son petit logement «d'enfant du quartier», comme il disait. Il y avait sur la table de la salle à manger une douzaine de litres de vin et un pâté froid. Son échec l'étonna.

--Je m'y attendais, dit-il.

Et il fit une pirouette. Il la fit mal et se tordit le pied.

--C'est ta faute, lui dit en manière de consolation le docteur Maufle, président de son Comité, vieux radical à face de Silène. Tu as laissé empoisonner le quartier par les nationalistes; tu n'as pas eu le courage de les combattre. Tu n'as rien tenté pour dévoiler leurs mensonges. Au contraire, tu as, comme eux, avec eux, entretenu toutes les équivoques. Tu savais la vérité, tu n'as pas osé détromper les électeurs quand il en était temps encore. Tu as été lâche. Tu es battu, c'est bien fait!

Anselme Raimondin haussa les épaules.

--Tu es un vieil enfant, Maufle. Tu ne comprends pas le sens de cette élection. Il est pourtant bien clair. Mon échec n'a qu'une cause: le mécontentement des petits boutiquiers écrasés entre les grands magasins et les sociétés coopératives. Ils souffrent; ils m'ont fait payer leurs souffrances. Voilà tout.

Et avec un pâle sourire:

--Ils seront bien attrapés!

XXIV

M. Bergeret, rencontrant dans une allée du Luxembourg MM. Goubin et Denis, ses élèves:

--J'ai, dit-il, une heureuse nouvelle à vous annoncer, messieurs. La paix de l'Europe ne sera pas troublée. Les Trublions eux-mêmes m'en ont donné l'assurance.

Et voici ce que conta M. Bergeret:

--J'ai rencontré Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon et Gilles Singe qui, à l'Exposition, épiaient le craquement des passerelles. Jean Coq s'approcha de moi et m'adressa ces paroles sévères:

»--Monsieur Bergeret, vous avez dit que nous voulions la guerre et que nous la ferions, que je débarquerais à Douvres, que j'occuperais militairement Londres avec Jean Mouton, et que je prendrais ensuite Berlin et diverses autres capitales. Vous l'avez dit; je le sais. Vous l'avez dit méchamment, pour nous nuire, en faisant croire aux Français que nous sommes belliqueux. Or, sachez, monsieur, que cela est faux. Nous n'avons point de sentiments guerriers; nous avons des sentiments militaires,--ce qui est tout autre chose. Nous voulons la paix, et, quand nous aurons établi en France la République impériale, nous ne ferons pas la guerre.

»Je répondis à Jean Coq que j'étais prêt à le croire; qu'au surplus je voyais bien que je m'étais trompé et que mon erreur était manifeste, que Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon, Gilles Singe et tous les Trublions avaient suffisamment montré leur amour de la paix en se défendant de partir pour la Chine, où ils étaient conviés par de belles affiches blanches.

»--J'ai senti dès lors, ajoutai-je, toute la civilité de vos sentiments militaires et la force de votre attachement à la patrie. Vous n'en sauriez quitter le sol. Je vous prie, monsieur Coq, d'agréer mes excuses. Je me réjouis de vous voir pacifique comme moi.

»Jean Coq me regarda de cet oeil qui fait trembler le monde:

»--Je suis pacifique, monsieur Bergeret. Mais, Dieu merci! je ne le suis pas comme vous. La paix que je veux n'est pas la vôtre. Vous vous contentez bassement de la paix qui nous est imposée aujourd'hui. Nous avons l'âme trop haute pour la supporter sans impatience. Cette paix molle et tranquille, dont vous êtes satisfait, offense cruellement la fierté de nos coeurs. Quand nous serons les maîtres, nous en ferons une autre. Nous ferons une paix terrible, éperonnée et sonore, équestre! Nous ferons une paix implacable et farouche, une paix menaçante, horrible, flamboyante et digne de nous, grondante, tonnante, fulgurante, qui lancera des éclairs; une paix qui, plus épouvantable que la plus épouvantable guerre, glacera d'effroi l'univers et fera périr tous les Anglais par inhibition. Voilà, monsieur Bergeret, voilà comment nous serons pacifiques. Dans deux ou trois mois, vous verrez éclater notre paix: elle embrasera le monde.

»Je fus bien forcé, après ce discours, de reconnaître que les Trublions étaient pacifiques, et ainsi me fut confirmée la vérité de cet oracle écrit par la sibylle de Panzoust sur une feuille de sycomore antique:

Toi qui de vent te repais, Trublion, ma petite outre, Si vraiment tu veux la paix, Commence par nous la f...

XXV

Le salon de madame de Bonmont était singulièrement animé et brillant depuis la victoire des nationalistes à Paris et l'élection de Joseph Lacrisse aux Grandes-Écuries. La veuve du grand baron réunissait chez elle la fleur du parti nouveau. Un vieux rabbin du faubourg Saint-Antoine croyait que la douce Elisabeth avait attiré à elle les ennemis du peuple saint par un décret spécial du Dieu d'Israël. La main, pensait-il, qui mit la nièce de Mardochée dans le lit d'Assuérus s'était plu à rassembler les chefs de l'antisémitisme et les princes des Trublions autour d'une juive. Il est vrai que la baronne avait abjuré la foi de ses pères. Mais qui peut pénétrer les desseins d'Iaveh? Aux yeux des artistes qui, comme Frémont, se rappelaient les figures mythologiques des palais allemands, sa grasse beauté d'Erigone viennoise semblait l'allégorie des vendanges nationalistes.

Ses dîners avaient un air de joie et de puissance, et chez elle le moindre déjeuner prenait un caractère vraiment national. C'est ainsi que, ce matin-là, elle avait réuni à sa table plusieurs illustres défenseurs de l'Église et de l'armée. Henri Léon, vice-président des Comités royalistes du Sud-Ouest, qui venait d'adresser des félicitations aux élus nationalistes de Paris. Le capitaine de Chalmot, fils du général Cartier de Chalmot, et sa jeune femme, Américaine, qui exprimait dans les salons ses sentiments nationalistes en un tel gazouillis qu'on croyait, à l'entendre, que les oiseaux des volières prenaient part à nos querelles. M. Tonnellier, professeur suspendu de cinquième au lycée Sully; on sait que M. Tonnellier, convaincu d'avoir fait à ses jeunes élèves l'apologie d'un attentat commis sur la personne de M. le Président de la République, avait été frappé d'une peine disciplinaire et tout aussitôt reçu dans le meilleur monde, où il se tenait bien, à cela près qu'il faisait des jeux de mots. Frémont, ancien communard, inspecteur des beaux-arts, qui, sur le déclin de l'âge, s'accommodait à merveille de la société bourgeoise et capitaliste, fréquentait assidûment les juifs riches, gardiens des trésors de l'art chrétien, et aurait volontiers vécu sous la dictature d'un cheval, pourvu qu'il caressât, toute la journée, de ses mains délicates, des bibelots d'une matière précieuse et d'un fin travail. Le vieux comte Davant, teint, ciré, verni, toujours beau, un peu morose, remémorant l'âge d'or des juifs, quand il fournissait aux grands financiers fastueux des meubles de Riesener et des bronzes de Thomyre. Rabatteur du baron, il lui avait procuré pour quinze millions d'objets d'art et d'ameublement. Aujourd'hui, ruiné par des spéculations malheureuses, il vivait parmi les fils, regrettant les pères, chagrin, amer, parasite des plus insolents, sachant que ce sont les seuls qui se fassent supporter. Elle avait aussi à sa table Jacques de Cadde, un des promoteurs de la souscription Henry, Philippe Dellion, Astolphe de Courtrai, Joseph Lacrisse, Hugues Chassons des Aigues, président du Comité nationaliste de la Celle-Saint-Cloud, et Jambe-d'Argent, en veste et culotte de serpillère, au bras le brassard blanc à fleurs de lis d'or, très chevelu sous son chapeau rond, que jamais il ne quittait, non plus que son chapelet de noyaux d'olives. C'était un chansonnier de Montmartre, nommé Dupont, qui, s'étant fait chouan, était reçu dans le meilleur monde. Il y mangeait sur le pouce, un vieux fusil à pierre entre les jambes, et il y buvait sec. Depuis l'Affaire, un nouveau classement s'est fait dans la haute société française.

Le jeune baron Ernest tenait, en face de sa mère, la place du maître de la maison.

La conversation vint à rouler sur la politique.

--Vous avez tort, dit Jacques de Cadde à Philippe Dellion, croyez-moi, vous avez tort de ne pas travailler le coup du père François... On ne sait pas ce qui peut arriver... après l'Exposition... Et du moment que nous faisons des réunions publiques...