Monsieur Bergeret à Paris: Histoire Contemporaine
Part 11
--Le fils Mulot. Il faisait des dettes à Paris. Le père Mulot l'envoya faire le tour du monde. Désiré Mulot, explorateur. C'est excellent, un candidat explorateur. Les électeurs espèrent qu'il ouvrira des débouchés nouveaux à leurs produits. Et surtout ils sont flattés.
Madame de Gromance devenait une femme sérieuse. Elle voulut connaître la proclamation aux électeurs sénatoriaux. Il la lui résuma et en récita les passages qu'il savait par coeur.
--D'abord nous promettons l'apaisement. Brécé et les nationalistes purs n'ont pas assez insisté sur l'apaisement. Ensuite nous flétrissons le parti sans nom.
Elle demanda:
--Qu'est-ce que c'est que le parti sans nom?
--Pour nous, c'est celui de nos adversaires. Pour nos adversaires, c'est le nôtre. Il n'y a pas d'équivoque possible... Nous flétrissons les traîtres, les vendus. Nous combattons la puissance de l'argent. Cela, très utile, pour la petite noblesse ruinée. Ennemis de toute réaction, nous répudions la politique d'aventures. La France veut résolument la paix. Mais le jour où elle tirerait l'épée du fourreau..., etc., etc. La Patrie repose ses regards avec orgueil et tendresse sur son admirable armée nationale.. Il faudra changer un peu cette phrase-là.
--Pourquoi?
--Parce qu'elle est littéralement dans les deux autres manifestes électoraux, dans celui des nationalistes et dans celui des ennemis de l'armée.
--Et vous me promettez que Dieudonné passera.
--Dieudonné ou Goby.
--Comment?... Dieudonné ou Goby? Si vous n'étiez pas plus sûr que ça, vous auriez dû me prévenir.... Dieudonné ou Goby!... A vous entendre, on dirait que c'est la même chose.
--Ce n'est pas la même chose. Mais dans les deux cas, Brécé échoue....
--Vous savez, Brécé est de nos amis.
--Et des miens!... Dans les deux cas, vous dis-je, Brécé échoue avec sa liste, et M. de Gromance, en contribuant à son échec, se sera acquis des titres à la reconnaissance du préfet et du gouvernement. Après les élections, quel qu'en soit le résultat, vous reviendrez voir mes Baudouin, et je fais votre mari... tout ce que vous voudrez qu'il soit.
--Ambassadeur.
Au scrutin du 28 janvier, la liste des nationalistes: comte de Brécé; colonel Despautères; Lerond, ancien magistrat; Lafolie, boucher, obtint cent voix en moyenne. La liste des républicains progressistes: Félix Panneton, industriel; Dieudonné de Gromance, propriétaire; Mulot, explorateur; docteur Fornerol, obtint cent trente voix en moyenne; Laprat-Teulet, compromis dans le Panama, ne réunit sur son nom que cent vingt suffrages. Les trois autres sénateurs sortants, républicains radicaux, obtinrent deux cents voix en moyenne.
Au second tour de scrutin, Laprat-Teulet tomba à soixante voix.
Au troisième tour, Goby, Mannequin, Ledru, sénateurs sortants radicaux, et Félix Panneton, républicain progressiste, furent élus.
XX
--Contemplez ce spectacle, dit, sur les marches du Trocadéro, M. Bergeret à M. Goubin, son disciple, qui essuyait les verres de son lorgnon. Voyez: dômes, minarets, flèches, clochers, tours, frontons, toits de chaume, d'ardoise, de verre, de tuile, de faïences colorées, de bois, de peaux de bêtes, terrasses italiennes et terrasses mauresques, palais, temples, pagodes, kiosques, huttes, cabanes, tentes, châteaux d'eaux, château de feu, contrastes et harmonies de toutes les habitations humaines, féerie du travail, jeux merveilleux de l'industrie, amusement énorme du génie moderne, qui a planté là les arts et métiers de l'univers.
--Pensez-vous, demanda M. Goubin, que la France tirera profit de cette immense Exposition?
--Elle en peut recueillir de grands avantages, répondit M. Bergeret, à la condition de n'en pas concevoir un stérile et hostile orgueil. Ceci n'est que le décor et l'enveloppe. L'étude du dedans donnera lieu de considérer de plus près l'échange et la circulation des produits, la consommation au juste prix, l'augmentation du travail et du salaire, l'émancipation de l'ouvrier. Et n'admirez-vous pas, monsieur Goubin, un des premiers bienfaits de l'Exposition universelle? Voici que, tout d'abord, elle a mis en déroute Jean Coq et Jean Mouton. Jean Coq et Jean Mouton, où sont-ils? On ne les voit ni ne les entend. Naguère on ne voyait qu'eux. Jean Coq allait devant, la tête haute et le mollet tendu. Jean Mouton allait derrière, gras et frisé. Toute la ville retentissait de leur _cocorico_ et de leur _bêe, bêe, bêe_; car ils étaient éloquents. J'ouïs, un jour de cet hiver, Jean Coq qui disait:
»--Il faut faire la guerre. Ce gouvernement l'a rendue inévitable par sa lâcheté.
»Et Jean Mouton répondait:
»--J'aimerais assez une guerre navale.
»--Certes, disait Jean Coq, une naumachie serait congruente à l'exaltation du nationalisme. Mais ne pouvons-nous faire la guerre sur terre et sur mer? Qui nous en empêche?
»--Personne, répondait Jean Mouton. Je voudrais bien voir que quelqu'un nous en empêchât! Mais auparavant il faut exterminer les traîtres et les vendus, les juifs et les francs-maçons. C'est nécessaire.
»--Je l'entends bien ainsi, disait Jean Coq, et ne partirai en guerre que lorsque le sol national sera purgé de tous nos ennemis.
»Jean Coq est vif, Jean Mouton est doux. Mais ils savent trop bien tous deux comment on trempe les énergies nationales pour ne pas s'efforcer, par tous les moyens possibles, d'assurer à leur pays les bienfaits de la guerre civile et de la guerre étrangère.
»Jean Coq et Jean Mouton sont républicains. Jean Coq vote, à chaque élection, pour le candidat impérialiste, et Jean Mouton pour le candidat royaliste; mais ils sont tous deux républicains plébiscitaires, n'imaginant rien de mieux, pour affermir le gouvernement de leur choix, que de le livrer aux hasards d'un suffrage obscur et tumultueux. En quoi ils se montrent habiles gens. En effet, il vous est profitable, si vous possédez une maison, de la jouer aux dés contre une botte de foin, car, par ce moyen, vous risquez de gagner votre maison, ce dont vous serez bien avancé.
»Jean Coq n'est pas pieux, et Jean Mouton n'est pas clérical bien qu'il ne soit pas libre penseur, mais ils vénèrent et chérissent la moinerie qui s'enrichit à vendre des miracles et qui rédige des papiers séditieux, injurieux et calomniateurs. Et vous savez si une telle moinerie pullule en ce pays et le dévore!
»Jean Coq et Jean Mouton sont patriotes. Vous pensez l'être aussi et vous vous sentez attaché à votre pays par les forces invincibles et douces du sentiment et de la raison. Mais c'est une erreur, et si vous souhaitez de vivre en paix avec l'univers, vous êtes un complice de l'étranger. Jean Coq et Jean Mouton vous le prouveront bien en vous assommant à coups de matraque, au cri de guerre: «La France aux Français!» Et ce sera bien fait pour vous. «La France aux Français», c'est la devise de Jean Coq et de Jean Mouton; et comme évidemment ces trois mots rendent un compte exact de la situation d'un grand peuple au milieu des autres peuples, expriment les conditions nécessaires de sa vie, la loi universelle de l'échange, le commerce des idées et des produits, comme enfin ils renferment une philosophie profonde et une large doctrine économique, Jean Coq et Jean Mouton, pour assurer la France aux Français, avaient résolu de la fermer aux étrangers, étendant ainsi, par un coup de génie, aux personnes humaines le système que M. Méline n'avait appliqué qu'aux produits que l'agriculture et de l'industrie, pour le plus grand profit d'un petit nombre de propriétaires fonciers. Et cette pensée, que conçut Jean Coq, d'interdire le sol national aux hommes des nations étrangères s'imposa par sa beauté farouche à l'admiration d'une assez grande foule de menus bourgeois et de limonadiers.
»Jean, Coq et Jean Mouton n'ont point de méchanceté. C'est avec innocence qu'ils sont les ennemis du genre humain. Jean Coq a plus d'ardeur, Jean Mouton plus de mélancolie; mais ils sont simples tous deux, et ils croient ce que dit leur journal. C'est là qu'éclate leur candeur. Car ce que dit leur journal n'est pas aisément croyable. Je vous atteste, imposteurs célèbres, faussaires de tous les temps, menteurs insignes, trompeurs illustres, artisans fameux de fictions, d'erreurs et d'illusions, vous dont les fraudes vénérables ont enrichi la littérature profane et la littérature sacrée de tant de livres supposés, auteurs des ouvrages apocryphes grecs, latins, hébraïques, syriaques et chaldaïques, qui ont abusé si longtemps les ignorants et les doctes, faux Pythagore, faux Hermès-Trismégiste, faux Sanchoniathon, rédacteurs fallacieux des poésies orphiques et des Livres sibyllins, faux Enoch, faux Esdras, pseudo-Clément et pseudo-Timothée; et vous seigneurs abbés qui, pour vous assurer la possession de vos terres et de vos privilèges, forgeâtes sous le règne de Louis IX, des chartes de Clotaire et de Dagobert; et vous, docteurs en droit canon, qui appuyâtes les prétentions du saint siège sur un tas de sacrées décrétales que vous aviez vous-mêmes composées; et vous, fabricants à la grosse de mémoires historiques, Soulavie, Courchamps, Touchard-Lafosse, faux Weber, Bourrienne faux; vous, feints bourreaux et policiers feints, qui écrivîtes sordidement les Mémoires de Samson et les Mémoires de M. Claude; et toi Vrain-Lucas qui de ta main sus tracer une lettre de Marie-Madeleine et un billet de Vercingétorix, je vous atteste; je vous atteste, vous dont la vie entière fut une oeuvre de simulation, faux Smerdis, faux Nérons, fausses Pucelles d'Orléans qui trompâtes les frères même de Jeanne d'Arc, faux Démétrius, faux Martin Guerre et faux ducs de Normandie; je vous atteste, ouvriers en prestiges, faiseurs de miracles par qui les foules furent séduites, Simon le Magicien, Apollonius de Tyane, Cagliostro, comte de Saint-Germain; je vous atteste, voyageurs qui, revenant de loin, eûtes toutes facilités de mentir et en usâtes pleinement, vous qui nous dites avoir vu les Cyclopes et les Lestrygons, la montagne d'aimant, l'oiseau Rok et le poisson-évêque; et vous Jean de Mandeville, qui rencontrâtes en Asie des diables crachant du feu; et vous beaux faiseurs de contes, de fables et de gabs, ô ma Mère l'Oie, ô Till l'Espiègle, ô baron de Münchhausen! et vous Espagnols chevaleresques et picaresques, grands hâbleurs, je vous atteste; soyez témoins qu'à vous tous, vous n'avez pas accumulé autant de mensonges, en une longue suite de siècles, que n'en assemble en un jour un seul des journaux que lisent Jean Coq et Jean Mouton. Après cela comment s'étonner qu'ils aient tant de fantômes dans la tête!
XXI
Impliqué dans les poursuites intentées aux auteurs du complot contre la République, Joseph Lacrisse mit en sûreté sa personne et ses papiers. Le commissaire de police chargé de saisir la correspondance du Comité royaliste était trop homme du monde pour ne pas avertir préalablement de sa visite MM. les membres du Comité. Il les en avisa vingt-quatre heures à l'avance, mettant ainsi sa courtoisie d'accord avec le légitime souci de bien conduire ses affaires, car il croyait, conformément à l'opinion commune, que le ministère républicain serait bientôt renversé et remplacé par un ministère Méline ou Ribot. Quand il se présenta au siège du Comité, tous les cartons et tous les tiroirs étaient vides. Le magistrat y apposa les scellés. Il mit pareillement sous scellés un Bottin de 1897, le catalogue d'un constructeur d'automobiles, un gant d'escrime et un paquet de cigarettes, qui se trouvaient sur le marbre de la cheminée. De cette manière, il observa les formes de la loi, ce dont il convient de le féliciter; on doit toujours observer les formes de la loi. Il se nommait Jonquille. C'était un magistrat distingué et un homme d'esprit. Il avait composé, dans sa jeunesse, des chansons pour les cafés-concerts. Une de ses oeuvres, _les Cancrelats dans le pain_, obtint un grand succès aux Champs-Elysées, en 1885.
Après l'étonnement causé par une poursuite inattendue, Joseph Lacrisse se rassura. Il s'aperçut vite que, sous le présent régime, on risque moins à conspirer qu'on ne risquait sous le premier Empire et sous la royauté légitime, et que la troisième République n'est pas sanguinaire. Il l'en estima moins, mais il en éprouva un grand soulagement. Madame de Bonmont seule le considérait comme une victime. Elle l'en aima davantage, car elle était généreuse, et elle lui témoignait son amour dans les larmes, les sanglots et les spasmes, en sorte qu'il passa avec elle, à Bruxelles, quinze jours inoubliables. Ce fut tout son exil. Il bénéficia d'une des premières ordonnances de non-lieu rendues par la Haute Cour. Je ne m'en plains pas, et si l'on m'en avait cru, la Haute Cour n'aurait condamné personne. Puisqu'on n'osait pas poursuivre tous les coupables, il n'était pas très élégant de condamner seulement ceux dont on avait le moins de peur, et de les condamner pour des faits qui n'étaient pas, ou du moins ne semblaient pas suffisamment distincts des faits pour lesquels ils avaient été déjà poursuivis. Enfin que, dans un complot militaire, seuls des civils fussent impliqués, cela pouvait paraître étrange.
A quoi d'excellentes gens m'ont répondu:
--On se défend comme on peut.
Joseph Lacrisse n'avait rien perdu de son énergie. Il était prêt à renouer les fils rompus du complot, mais on reconnut vite que c'était impossible. Bien que, pour la plupart, les commissaires de police qui avaient reçu un mandat de perquisition eussent agi à l'égard des prévenus royalistes avec la même délicatesse que M. Jonquille, la malice du hasard ou l'imprudence des conspirateurs mit malgré eux, entre leurs mains, assez de papiers pour révéler au procureur de la République l'organisation intime des Comités. On ne pouvait plus conspirer en sûreté, et toute espérance était perdue de voir le Roi revenir avec les hirondelles.
Madame de Bonmont vendit les six chevaux blancs qu'elle avait achetés dans le dessein de les offrir au Prince pour rentrée à Paris, par l'avenue des Champs-Elysées. Elle les céda, sur l'avis de son frère Wallstein, à M. Gilbert, directeur du Cirque national du Trocadéro. Elle n'eut point la douleur de les vendre à perte. Elle fit même un petit bénéfice dessus. Cependant ses beaux yeux pleurèrent quand ces six chevaux blancs comme des lis quittèrent son écurie pour n'y plus revenir. Il lui semblait qu'ils prenaient les funérailles de cette royauté dont ils devaient conduire le triomphe.
Cependant la Haute Cour, qui avait instruit l'affaire avec une curiosité limitée, siégeait longuement.
Un jour, chez madame de Bonmont, le jeune Lacrisse se donna la naturelle satisfaction de maudire les juges qui l'avaient acquitté, mais qui retenaient quelques accusés.
--Quels bandits! s'écria-t-il.
--Ah! soupira madame de Bonmont, le Sénat est aux gages du ministère. Nous avons un gouvernement affreux. Ce n'est pas M. Méline qui aurait fait cet abominable procès. C'était un républicain, M. Méline, mais c'était un honnête homme. S'il était resté ministre, le Roi serait aujourd'hui en France.
--Hélas! le Roi en est loin, aujourd'hui, dit Henri Léon, qui n'avait jamais eu beaucoup d'illusions.
Joseph Lacrisse secoua la tête. Et il y eut un grand silence.
--C'est peut-être un bien pour vous, reprit Henri Léon.
--Comment?
--Je dis que, d'une manière, c'est plutôt un avantage pour vous, Lacrisse, que le Roi reste en exil. Et même vous devriez en être enchanté, abstraction faite de vos sentiments patriotiques, naturellement.
--Je ne comprends pas.
--C'est pourtant bien simple. Si vous étiez financier, comme moi, la monarchie pourrait vous être profitable. Ne serait-ce que l'emprunt du sacre... Le Roi aurait fait un emprunt peu après son avènement, car il aurait eu besoin d'argent pour régner, ce cher prince. Il y avait gros à gagner pour moi, dans cette affaire-là. Mais vous, un avocat, qu'est-ce que vous auriez gagné à la restauration? Une préfecture? La belle affaire! Vous pouvez avoir beaucoup mieux comme royaliste dans la République. Vous parlez très bien... Ne vous en défendez pas. Vous parlez avec facilité, avec élégance. Vous êtes un des vingt-cinq ou trente membres du jeune barreau que le nationalisme a mis en vue. Vous pouvez m'en croire, je ne vous flatte pas. Un homme qui parle a tout à gagner à ce que le Roi ne revienne pas. Philippe à l'Elysée, vous êtes mis en devoir d'administrer, de gouverner. On s'use vite à ce métier. Vous prenez les intérêts du peuple, vous mécontentez le Roi, il vous chasse. Vous êtes dévoué au Roi, le public murmure, et le Roi vous congédie. Il fait des fautes, vous en faites, et vous êtes puni des vôtres et des siennes. Populaire ou impopulaire, vous vous coulez fatalement. Mais tant que le Prince est en exil, vous ne pouvez commettre de fautes. Vous ne pouvez rien: vous n'avez pas de responsabilité. C'est une situation excellente. Vous n'avez à craindre ni la popularité ni l'impopularité: vous êtes au-dessus de l'une et de l'autre. Vous ne pouvez être maladroit: aucune maladresse n'est possible au défenseur d'une cause perdue. L'avocat du malheur est toujours éloquent. Dans une république on est royaliste sans danger quand on l'est sans espoir. On fait au pouvoir une opposition sereine; on est libéral; on a la sympathie de tous les ennemis du régime existant et l'estime du gouvernement que l'on combat sans lui nuire. Serviteur de la monarchie déchue, la vénération avec laquelle vous vous agenouillerez aux pieds de votre Roi rehaussera la noblesse de votre caractère, et vous pouvez sans bassesse épuiser sur lui toutes les flatteries. Vous pouvez également, sans inconvénient aucun, faire la leçon au Prince, lui parler avec une rude franchise, lui reprocher ses alliances, ses abdications, ses conseillers intimes, lui dire, par exemple: «Monseigneur, je vous avertis respectueusement que vous vous encanaillez». Les journaux recueilleront cette noble parole. Votre renom de fidélité en grandira et vous dominerez votre propre parti du toute la hauteur de votre âme. Avocat, député, vous avez au Palais, à la tribune, les plus beaux gestes; vous êtes incorruptible... Et les bons Pères vous protègent. Lacrisse, connaissez votre bonheur.
Lacrisse répliqua sèchement:
--C'est peut-être drôle, ce que vous dites, Léon; mais je ne trouve pas. Et je doute que vos plaisanteries soient très à propos.
--Je ne plaisante pas.
--Si! vous plaisantez. Vous êtes sceptique. J'ai horreur du scepticisme. C'est la négation de l'action. Moi je suis pour l'action, toujours et quand même.
Henri Léon protesta:
--Je vous assure que je suis très sérieux.
--Eh bien! mon cher ami, j'ai le regret de vous dire que vous ne comprenez pas le moins du monde l'esprit de votre époque. Vous avez dessiné là un bonhomme genre Berryer, qui aurait l'air d'un portrait de famille, d'un trumeau. On pouvait lui trouver une certaine allure, à votre royaliste, sous le second Empire. Mais je vous assure qu'aujourd'hui il paraîtrait vieux jeu et bigrement démodé. Le courtisan du malheur serait tout bonnement ridicule, au XXe siècle. Il ne faut pas être vaincu et les faibles ont tort. Voilà notre morale, mon cher. Est-ce que nous sommes pour la Pologne, pour la Grèce, pour la Finlande? Non, non! Nous ne pinçons pas de cette guitare-là. On n'est pas des naïfs!... Nous avons crié «Vivent les Boërs!» c'est vrai. Mais nous savions ce que nous faisions. C'était pour ennuyer le gouvernement en lui créant des difficultés avec l'Angleterre, et parce que nous espérions que les Boërs seraient victorieux. D'ailleurs je ne suis pas découragé. J'ai bon espoir que nous renverserons la République, avec l'aide des républicains.
»Ce que nous ne pouvons faire tout seuls, nous le ferons avec les nationalistes de toutes nuances. Avec eux nous étranglerons la gueuse. Et tout d'abord il faut travailler les élections municipales.»
XXII
Joseph Lacrisse l'avait dit: il était homme d'action. L'oisiveté lui pesait. Secrétaire d'un Comité royaliste qui n'agissait plus, il entra dans un Comité nationaliste qui agissait beaucoup. L'esprit en était violent. On y respirait un amour haineux de la France et un patriotisme exterminateur. On y organisait des manifestations assez farouches, qui avaient lieu soit dans les théâtres, soit dans les églises. Joseph Lacrisse prenait la tête de ces manifestations. Lorsqu'elles avaient lieu dans les églises, madame de Bonmont, qui était pieuse, s'y rendait en toilette sombre. _Domus mea domus orationis._ Un jour, après s'être joints aux nationalistes, dans la cathédrale, pour y prier avec éclat, madame de Bonmont et Lacrisse se mêlèrent, sur la place du Parvis, à des hommes qui exprimaient leur patriotisme par des cris frénétiques et concertés. Lacrisse I unit sa voix à la voix de la foule, et madame de Bonmont anima les courages par les sourires humides de ses yeux bleus et de ses lèvres rouges, qui brillaient sous la voilette.
La clameur fut auguste et formidable. Elle grandissait encore, quand, sur un ordre de la Préfecture, une escouade de gardiens de la paix marcha contre les manifestants. Lacrisse la vit venir sans s'étonner, et dès que les agents furent à portée de la voix, il cria: «Vive la police!»
Cet enthousiasme ne manquait point de prudence, et il était sincère. Des liens d'amitié avaient été noués entre les brigades de la Préfecture et les manifestants nationalistes aux temps à jamais regrettables, si l'on ose dire, du ministre laboureur, qui laissait les porteurs de matraque assommer sur le pavé des rues les républicains silencieux. C'est ce qu'il appelait agir avec modération! O douces moeurs agricoles! O simplicité première! O jours heureux! qui ne vous a pas connus n'a pas vécu! O candeur de l'homme des champs, qui disait: «La République n'a point d'ennemis. Où voyez-vous des conspirateurs royalistes et des moines séditieux? Il n'y en a point.» Il les avait tous cachés sous sa longue redingote des dimanches. Joseph Lacrisse n'avait pas oublié ces heures fortunées. Et sur la foi de cette antique alliance des émeutiers avec les agents, il acclamait les brigades noires. Au premier rang des ligueurs, agitant son chapeau au bout de sa canne, en signe de paix, il cria vingt fois: «Vive la police!» Mais les temps étaient changés. Indifférents à cet accueil amical, sourds à ces cris flatteurs, les agents chargèrent. Le choc fut rude. La troupe nationaliste oscilla et plia. Juste retour des choses humaines, Lacrisse, qui avait cessé de saluer et s'était couvert devant les assaillants, eut son chapeau défoncé d'un coup de poing. Indigné de l'offense, il cassa sa canne sur la tête d'un sergot. Et, sans l'effort de ses amis qui le dégagèrent, il aurait été mené au poste et passé à tabac, comme un socialiste.
L'agent, qui avait la tête fendue, fut porté à l'hôpital où il reçut de M. le préfet de police une médaille d'argent. Joseph Lacrisse fut désigné par le Comité nationaliste du quartier des Grandes-Écuries comme candidat aux élections municipales du 6 mai.