Monsieur Barbe-Bleue... et Madame

Part 12

Chapter 122,740 wordsPublic domain

--Cent vingt-huit francs quatre-vingt dix centimes, constata M. Barillot, en consultant le dossier. Si on n’avait pas trouvé cette somme sur vous, peut-être courriez-vous encore les grandes routes. Il y a tant de vagabonds...

--Monsieur le président, je m’ promène, j’ suis pas un vagabond.

--Il est inutile d’insister sur ce point, répondit M. Barillot d’un air las. D’après vos aveux mêmes, tous les éléments qui constituent le délit de vagabondage existent. Vous êtes sans domicile depuis six semaines, vous ne cherchez pas de travail, et, d’autre part, on vous trouve en possession d’une somme considérable, eu égard à l’aspect de votre personne et à la vie misérable que vous menez.

--Mais j’ lui ai dit à c’ garde champêtre, dit Bossebœuf, j’ lui ai dit d’où qu’elle venait, c’t’ argent. Elle vient d’ la succession d’une tante! Mais il a rigolé, c’t’ andouille, il m’a dit: «Ta tante, j’ la connais! C’est elle qui vend des billets de banque à la foire d’empoigne.» Monsieur l’président, aussi vrai que j’ suis un honnête homme, aussi vrai qu’ j’ai jamais été condamné, j’ai une tante, une tante qu’est morte et qui m’a laissé trois mille francs de rente: y avait des obligations, y avait des actions... J’ suis riche à près de cinquante mille francs, c’est l’ notaire qui m’ l’a dit!

Il jeta sur sa redingote immonde un regard de fierté, comme si elle eût été couverte, illuminée, resplendissante d’or, et poursuivit:

--Moi, j’étais ouvrier filetier depuis dix ans chez Stuyvaërt frères, à Lille, quand il m’a écrit, c’ notaire. J’ suis été tout d’ suite à Arras pour le voir, et il m’a dit:

--Vous croyez que j’ peux vous les donner comme ça tout d’ suite, vos cinquante mille francs? Y a l’inventaire, y a la liquidation... Dans trois mois, on pourra voir.

«Tous les notaires, c’est des voleux. Ils sont connus pour garder l’argent. J’ lui ai dit. Alors il m’a fichu à la porte en me donnant cinq cents francs «en avance», qu’il a prétendu. C’est tout c’ que j’ verrai jamais, c’est pleuré... Avec les cinq cents francs, j’ m’ai acheté une redingote, un pantalon, un gilet de marié, et puis j’ai fait la noce, toute la journée. L’ matin, quand j’ m’ai réveillé et qu’ j’ai vu l’ soleil, j’ai marché. J’ sais pas pourquoi j’ai marché: j’avais jamais vu la campagne. Et, depuis c’ moment-là, j’ai continué à marcher dans c’te campagne. C’est drôle!»

Il ne trouvait plus de mots. A la rigueur, il pouvait expliquer des faits: mais des sentiments, un instinct, une maladie! Dix ans de sa vie qu’il avait passés sans remuer les jambes, excepté au régiment; dix ans qu’il avait fatigué ses reins, tout debout à surveiller des fils qui s’enroulent sur une bobine, et puis voilà qu’il s’était vu sur une route, une de ces routes du Nord qui vont tout droit, jusqu’à l’horizon. On pense: «il faut que j’aille jusqu’à cet arbre, le dernier que je vois, il le faut!» On va, on va, et il y en a d’autres, et ça ne finit pas. On continue. Et puis il y a les estaminets au bord de cette route, quand on se sent fatigué, il y a les chemins de halage, le long des canaux, qui sont bien plus verts, bien plus beaux encore que les routes, et si plats, si unis surtout. On croit qu’on glisse avec l’eau, on ne se fatigue pas. Il y a les gens qu’on rencontre, qui vont au marché, qui vont à la ville ou qui ne vont nulle part; des chemineaux, comme le chemineau qu’on est en train de devenir, et qui sont si rigolos, des fois. A la fin on se quitte, la tête un peu étourdie par les tournées qu’on s’est offertes, et on est content de se retrouver seul, on pense à des choses qu’on oublie à mesure, ou bien au contraire c’est une phrase qui vous revient, toujours la même. Et le lendemain c’est la même chose et autre chose: le même plaisir d’aller on ne sait où et de découvrir ce qu’on ne connaît pas. Enfin, le soir, quand les jambes se font lourdes et que vient la soif, la grande soif, le plaisir de boire et d’être ivre en se rafraîchissant, ivre à tomber, ivre à s’endormir! Voilà tout ce qu’il ne pouvait pas expliquer, Bossebœuf: il avait découvert sa voie, la voie publique de la République.

Le président Barillot se consulta avec ses assesseurs: remise à quinzaine pour enquête auprès du notaire d’Arras. Et quinze jours après Bossebœuf reparaissait devant le tribunal pour s’entendre acquitter du délit de vagabondage,--il avait des moyens d’existence, il avait bien réellement cinquante mille francs, donc il n’était pas un vagabond,--et condamner à trois jours de prison pour le fait d’ivresse publique. Mais il avait déjà tiré près de trois semaines de prévention; on lui dit: «Vous êtes libre.»

* * * * *

Et M. le président Barillot oublia. Il jugea d’autres prévenus, il en condamna, il en acquitta. Deux mois plus tard, le concierge du palais de justice vit un homme s’arrêter devant sa loge: c’était un homme de mauvaise mine. Il ne le reconnut pas, peut-être ne l’avait-il jamais vu.

--C’est moi, Bossebœuf, dit l’homme, comme un vieil ami.

Le concierge le regarda, étonné.

--Bossebœuf: j’ai passé en correctionnelle ici, vous savez bien!

Le concierge haussa les épaules.

--Je voudrais parler à M. le président.

Le concierge lui dit que M. le président était dans son cabinet, et où était le cabinet. Bossebœuf parcourut les couloirs d’un pied timide. Et il attendit debout très longtemps. Mais il finit par être reçu. Alors il recommença, en saluant:

--C’est moi, Bossebœuf, monsieur le président.

--... Bossebœuf? fit M. Barillot, qui ne se rappelait plus.

--J’ai passé en correctionnelle, dit l’homme, d’un air de confiance. Vous m’avez acquitté. Et après j’ suis été à Arras, chez le notaire... Il me les a donnés les cinquante mille francs, tout de même!

--Ah! oui, fit M. Barillot.

--Et j’ les ai ici, les v’là!

Bossebœuf portait toujours la même redingote, encore plus honteuse, trouée, souillée de terre. La semelle de ses forts souliers était encore solide, mais il en avait remplacé les lacets par des ficelles. Il ouvrit ce vêtement déshonoré, fouilla dans la poche intérieure, en retira son peigne, son miroir, et un gros paquet de titres, réunis par une ficelle.

--Eh bien? demanda M. Barillot, qui ne comprenait pas.

--M. le président, c’est pour que vous les gardiez... Quand vous m’avez acquitté, vous m’avez dit: «Vous êtes sur une voie bien dangereuse! Avec vos habitudes d’intempérance et d’oisiveté, je crains bien que la fortune mise entre vos mains ne disparaisse bientôt. Devenez un bon citoyen, tâchez d’acquérir des principes d’économie.» Oh! je m’ rappelle, je m’ rappelle! Et vous aviez bien raison... Alors j’ai pensé qu’ vous pourriez m’ conserver ça et m’ donner les revenus. J’ passerai les prendre. Ça m’ fait rien d’ passer, monsieur l’ président, j’aime ça. Ça m’ fera une occupation. Et j’ peux pas laisser l’ paquet chez l’ notaire, j’ vous ai dit qu’ j’ai pas confiance dans les notaires. J’ lui ai donc tout r’pris, à celui-là. Seulement, je m’ suis dit: «Un homme qu’est placé par le gouvernement pour condamner les autres, ça doit être honnête, il peut pas y avoir plus honnête!» Voilà: vous m’empêcherez de faire des bêtises, comme ça, monsieur le président.

--Mais je ne peux pas! cria M. Barillot. Je ne peux pas! Je ne suis gardien ni des deniers publics ni des deniers privés, je ne puis pas l’être, ce serait contraire à tous mes devoirs. Il y a les notaires...

--Mais puisque je vous dis que je n’ai pas confiance dans les notaires, insista Bossebœuf.

--Alors, adressez-vous aux banques, aux établissements de crédit.

--Mais, monsieur le président...

--Je ne peux pas! Quand je vous répète que je ne peux pas!

--Alors à quoi ça sert, la justice? fit Bossebœuf, sincèrement stupéfait.

Il reprit son paquet de titres et s’en alla, mélancolique.

LA CENTENAIRE

Avant la guerre, il avait été homme de lettres; il se fût offensé si on lui eût dit qu’il ne l’était point encore. Mais les temps sont durs pour les personnes de sa sorte, et il faut bien vivre. Triennes s’était trouvé heureux d’accepter un poste d’inspection dans les régions qu’a ruinées l’occupation allemande.

Il voyait ainsi de grandes misères, il y était sensible; il s’efforçait de les signaler, et, dans la mesure de ses forces, d’y parer par les dispositions que lui-même était autorisé à prendre. En même temps, il continuait de lire les journaux, dans l’espoir, et dans l’illusion, de se rendre compte de la direction générale des choses: alors, il s’épouvantait et perdait courage. L’avenir lui paraissait chargé des plus noires menaces. Il ne se rendait pas compte que le rôle de la presse est d’insister sur ce qui ne va point comme il faudrait, non point de remarquer, et de faire remarquer, ce qui ne prête à aucune critique. Ainsi la lecture des feuilles publiques peut-elle conduire à quelque pessimisme les gens d’un caractère quelque peu faible et impressionnable. Triennes était de ceux-ci, peut-être justement parce qu’il était un homme de lettres: depuis le romantisme, la littérature exige plus d’imagination que de jugement, et encore cette imagination s’exerce-t-elle dans un domaine plus restreint qu’on ne pense d’ordinaire. Les vrais hommes d’imagination, de notre temps, sont les hommes d’affaires, et les politiques. Leur profession exige, avec une bonne somme d’optimisme pratique, sans lequel ils ne sauraient agir, la faculté de vivre en avant, de discerner dans une certaine mesure ce que l’avenir produira de combinaisons inédites: tandis que l’imagination des écrivains se borne presque toujours à reconstruire, à faire une mosaïque à l’aide de cailloux empruntés au passé: car ce qui a été fut chargé, par les générations écoulées, de sentiments et d’émotions, alors que l’avenir, si grand que soit l’effort qu’on fait pour le distinguer, demeure à la fois sec et obscur. De là vient que la plupart des écrivains de nos jours, en même temps que romantiques, sont réactionnaires. Triennes ne l’était ni plus ni moins que la moyenne d’entre eux.

Ce sont sans doute les habitudes qu’il avait contractées dans son ancienne profession littéraire qui firent qu’une aventure demeurée pour d’autres simplement bizarre lui paraît encore, à cette heure, empreinte de mystérieuses significations. Les devoirs que lui imposent ses fonctions nouvelles l’amenèrent un jour dans une demeure que, par extraordinaire, l’ennemi n’avait point détruite, comme le reste de cette petite ville; ce qu’il est permis d’attribuer au fait que, par ses dimensions mêmes, son aspect de luxe héréditaire et solide, elle avait naturellement été choisie par les Allemands pour y loger des officiers supérieurs. Mais ses propriétaires possèdent des fermes, dont les bâtiments ont été rasés, les terres dévastées. Triennes, pour les réparations, devait se procurer auprès d’eux certains renseignements. Il fut accueilli par une de ces servantes comme on n’en trouve plus que dans les provinces lointaines, et qui paraissent faire corps avec les aîtres, destinées à y rester indissolublement attachées. Elle avertit le visiteur, avec une bonne grâce familière, que ses maîtres étaient absents, mais allaient rentrer, et le pria d’attendre dans le salon.

Triennes considérait depuis quelques minutes les traces indubitables qu’ont laissées les envahisseurs, même dans les maisons qu’ils ont en apparence épargnées: les coussins des sièges usés, déchirés, par les bottes qui s’y sont négligemment et insolemment accrochées; les tableaux de famille--et, dans les vieilles habitations, il s’en trouve toujours un ou deux qui ont du mérite, même s’ils ne sont pas de premier ordre: ce mérite du style, de l’ordre et de la conscience, qui n’appartient qu’aux époques classiques,--dont les châssis avaient été enlevés des cadres, les toiles roulées, pour les soustraire à l’avidité des envahisseurs. Il distinguait aussi, aisément, ce qui était là depuis longtemps, depuis des générations, et ce que la décadence du goût, générale dans la plupart des familles de notre bourgeoisie contemporaine, y avait par malheur introduit récemment. Quelques minutes venaient pour lui de s’écouler de la sorte, quand la porte s’ouvrit sur une apparition singulière--presque un fantôme.

C’était une vieille femme, une femme si vieille qu’elle paraissait avoir dépassé les bornes assignées par la nature à l’existence humaine, incroyablement maigre, vêtue d’une robe noire toute simple, mais dont l’étoffe de soie marquait la classe de celle qui la portait, la tête couverte d’un bonnet de dentelles noires, que de rares cheveux blancs, en désordre, dépassaient. Ses yeux, extraordinairement clairs, comme en ont certains vieillards, s’arrêtèrent sur Triennes qui se leva avec une politesse respectueuse, eurent l’air de le fixer, et cependant, de toute évidence, ne l’aperçurent point. En tout cas ce fut, durant toute cette scène, comme si le visiteur n’existait pas pour elle. Et Triennes comprit bientôt à tous ses mouvements, à tous ses gestes, que cette espèce d’apparition ne cherchait rien, ne voulait rien voir, sinon il ne savait quoi, qui restait invisible. Elle ouvrit une porte, qui donnait sur la salle à manger, regarda d’un air triste, déçu, et la referma. Puis ce fut le tour d’un vaste placard, dissimulé dans la muraille, et où il n’y avait que des pots de confitures. Enfin, elle baissa son corps desséché jusque sous les tables, souleva les rideaux des fenêtres. Et, de sa bouche édentée, d’une voix mélancolique:

--Ils se cachent! fit-elle. Ils se cachent toujours! Où sont-ils?

Elle reprit sa marche à travers la pièce, ouvrant les bras avec des mines de jeu puéril, comme abandonnée à quelque étrange et fatidique colin-maillard. Presque épouvanté, Triennes, quand elle allait l’atteindre, passait à droite ou à gauche, pour l’éviter. Cela lui sembla durer longtemps, très longtemps. En tout cas, il en avait assez! Il se sentait ridicule, il éprouvait en plus la crainte d’être indiscret. Ce fut avec un indicible soulagement qu’il entendit des pas dans le vestibule, de vrais pas humains, et des pas d’homme, cette fois.

--... Mon Dieu! fit le maître de la maison, pénétrant dans le salon, grand’mère!... Elle est encore descendue toute seule, elle s’est sauvée de sa chambre!

Il prit doucement la vieille femme par le bras.

--Il faut remonter, grand’mère. Je vais vous reconduire.

--... Ils se cachent! répéta la singulière apparition. Ils se cachent! Pourquoi ne viennent-ils pas?...

Le maître de la maison la poussa tendrement. On entendit qu’il l’aidait à monter l’escalier. Il revint en s’excusant:

--Vous voudrez bien pardonner, monsieur, dit-il à Triennes. Je l’appelle grand’mère: c’est mon arrière grand’mère, en réalité. Elle a cent ans. Vous voyez qu’elle marche encore gaillardement, sa vue est bonne, son ouïe aussi... Seulement, ses yeux ont beau ne pas lui faire défaut, ni ses oreilles, elle ne voit, elle n’entend plus, dans son esprit, personne de vivant; vous êtes, je suis moi-même pour elle comme si nous n’étions pas. Il n’existe plus, dans sa pensée, que son mari, mort il y a quarante ans, son père, disparu il y a plus d’un demi-siècle, et ceux de ses enfants qui sont déjà dans la tombe. Elle ne conçoit point qu’ils ne soient pas là, près d’elle. Elle les cherche, elle les cherchera jusqu’à sa mort à elle-même. C’est très triste... Parlons maintenant de ce qui vous amène, voulez-vous, monsieur...

* * * * *

Triennes eut beaucoup de peine à retrouver dans sa mémoire l’objet de sa démarche. Il était déconcerté. Sa pensée retournait toujours à l’étrange vision, qui continuait de le poursuivre. Et il songeait que les vieilles, très vieilles nations, telles que la France, sont comme cette centenaire, qui ne distingue plus rien du présent, mais le seul passé, s’égare à ouvrir toutes les portes, à fouiller tous les recoins, pour y découvrir, non pas ce qui est, mais ce qui a été, et ne sera jamais plus. Et il se demandait aussi, avec inquiétude: «Est-ce que moi, moi aussi, l’écrivain, je ne suis pas un peu comme cette pauvre femme, est-ce que je ne passe point ma vie, inutilement, à ce pourchas illusoire? Est-ce qu’il n’y a pas mieux à faire; ne serait-il pas possible, enfin, de voir en avant?...»

TABLE DES MATIÈRES

Monsieur Barbe-Bleue... et Madame 1 Comment M. Boubal en fut 19 En Diligence 27 L’Épouvantail 39 La Théologienne 49 Les Ombres reviennent 59 Une Femme d’affaires 67 Le Retour 77 Le Verglas 85 Une Robe de soie 93 Combats de boxe 103 Moustache 111 La Consultation 121 En une Nuit... 131 La Justice immanente 141 Rhéa 151 La Choulette 161 Réconciliation 169 Le Testament 177 La Haine 185 Un vrai Pêcheur 195 Albert 205 Bossebœuf, vagabond 217 La Centenaire 227

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 15 SEPTEMBRE 1922, PAR FRAZIER-SOYE, 168, BOULEVARD DU MONTPARNASSE, A PARIS, POUR LA SOCIÉTÉ D’ÉDITION “LE LIVRE”