Monseigneur l'Éléphant

Part 7

Chapter 73,934 wordsPublic domain

«--Prenez ce que je vous donnerai, MacPhee, et contentez-vous-en. Seigneur, comme on perd du temps quand on devient vieux! Allez à bord du _Kite_, mon ami, le plus tôt possible. J’oubliais complètement qu’il y a un affrètement de Baltique qui vous attend à Londres. Ce sera votre dernier voyage, je pense, sauf pour votre plaisir.

«Les hommes de Steiner arrivaient à bord pour prendre la manœuvre du bateau et l’emmener à quai. En me rendant au _Kite_ je dépassai un canot où était le jeune Steiner. Il baissa le nez; mais MacRimmon me lance:

«--Voici celui à qui vous devez le _Grotkau_... à bon compte, Steiner... à bon compte. Permettez-moi de vous présenter M. MacPhee. Vous l’avez peut-être déjà rencontré; mais vous n’avez pas de veine en ce qui est de garder vos gens... à terre ou sur mer.

«A voir la colère du jeune Steiner, on aurait cru qu’il allait manger MacRimmon, lequel ricanait et sifflait de son vieux gosier aride.

«--Vous ne tenez pas encore votre prime! dit Steiner.

«--Non, non, dit le vieux avec un glapissement qu’on aurait pu entendre du Hoe, mais j’ai deux millions sterling et pas d’enfants, si vous voulez vous mesurer avec moi, espèce de youpin; et je mise livre pour livre jusqu’à ma dernière livre. Vous me connaissez, Steiner? Je suis MacRimmon de la maison MacNaughton et MacRimmon!

«--Pardieu, ajouta-t-il entre ses dents, une fois rassis dans le canot, j’ai attendu quatorze ans pour abattre cette firme de Juifs, et Dieu soit loué, j’y suis parvenu.

«Le _Kite_ se trouvait dans la Baltique tandis que le vieux opérait; mais je sais que les experts estimèrent le _Grotkau_, tout compte fait, à trois cent soixante mille livres--son manifeste était un coup de fortune--et que MacRimmon en reçut un tiers, pour sauvetage d’un navire abandonné. Voyez-vous, il y a une énorme différence entre remorquer un bateau avec un équipage et recueillir un navire abandonné... une énorme différence... en livres sterling. De plus, deux ou trois hommes de l’équipage du _Grotkau_ brûlaient de déposer au sujet de la nourriture, et il existait une note de Calder à la compagnie, concernant l’arbre d’hélice, qui aurait été fort gênante pour eux si on l’avait produite aux débats. Ils ne s’avisèrent pas de lutter.

«Puis le _Kite_ revint et MacRimmon nous régla lui-même, moi, Bell et le reste de l’équipage, au prorata, je crois que ça s’appelle. Ma part... notre part, pour mieux dire... fut juste de vingt-cinq mille livres.

A ce moment Janet se leva d’un bond et courut l’embrasser.

--Vingt-cinq mille livres. Or je suis un homme du Nord, et je ne suis pas de ceux qui jettent l’argent par les fenêtres, mais je donnerais bien quand même six mois de ma solde... cent vingt livres... pour savoir qui a inondé la chambre de la machine du _Grotkau_. Je connais trop le caractère de MacRimmon, et il n’a pas eu de part là dedans. Ce n’est pas Calder, car je lui ai posé la question et il a voulu me boxer. Ç’aurait été chez Calder un trop grand manque de conscience professionnelle... pas de boxer, mais d’ouvrir les prises d’eau à la cale... malgré cela j’ai cru un moment que c’était lui. Oui, je pensais que c’était lui... sous le coup de la tentation.

--Quelle est votre hypothèse? demandai-je.

--Eh bien, je croirais volontiers que ce fut là une de ces interventions de la Providence qui nous rappellent que nous sommes entre les mains des Puissances supérieures.

--La prise d’eau ne pouvait pas s’ouvrir et se refermer toute seule?

--Ce n’est pas ce que je veux dire; mais un graisseur à demi affamé, ou peut-être un homme de renfort, a dû l’ouvrir un moment pour être sûr de quitter le _Grotkau_. C’est démoralisant de voir une salle de machine s’inonder après un accident à l’hélice... démoralisant et trompeur à la fois. Eh bien! l’homme a obtenu ce qu’il voulait, car ils sont partis à bord du courrier en s’écriant que le _Grotkau_ sombrait. Mais il est curieux de songer aux conséquences. En toute vraisemblance humaine, il est à l’heure actuelle maudit avec ensemble à bord d’un autre cargo; et me voilà ici, moi, avec vingt-cinq mille livres placées, résolu à ne plus naviguer... providentiel, c’est le mot exact... sauf comme passager, tu comprends, Janet.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

MacPhee tint parole. Avec Janet, il s’en alla faire un voyage en qualité de passager dans le salon de première classe. Ils payèrent leur place soixante-dix livres; mais Janet trouva une femme très malade dans le salon de seconde classe, si bien que durant seize jours elle vécut en bas, à bavarder avec la femme de chambre au pied de l’escalier des secondes, tandis que sa malade dormait. MacPhee resta passager tout juste vingt-quatre heures. Puis le mess des mécaniciens--où sont les tables à toile cirée--le reçut joyeusement dans son sein, et durant le reste du voyage cette compagnie-là bénéficia des services bénévoles d’un mécanicien des plus qualifiés.

L’HONNEUR DU SOLDAT ORTHERIS

La fournée d’automne de recrues destinées au Vieux Régiment venait de débarquer. Comme d’habitude on disait que c’était la pire classe qui fût jamais venue du dépôt. Mulvaney jeta un coup d’œil sur les dites recrues, poussa un grognement de mépris, et se fit porter aussitôt très malade.

--C’est la fièvre d’automne coutumière? lui dit le major, familiarisé avec les façons de Térence. Votre température est normale.

--Ce sont ces cent trente-sept bleus de malheur, monsieur le major. Je ne suis pas encore très malade, mais je serai mort si l’on me jette ces gars à la tête dans mon état de faiblesse actuelle. Mon Dieu, monsieur le major, supposez que vous ayez à soigner trois camps de cholériques...

--Allez donc à l’hôpital, vieux farceur, lui dit le major, en riant.

Térence s’affubla d’une robe de chambre bleue--Dinah Shadd[25] était au loin, à soigner la femme d’un major qui préférait Dinah sans un diplôme à toute autre avec cent--et, la pipe au bec, se pavana sur le balcon de l’hôpital, en exhortant Ortheris à se montrer un père pour les nouvelles recrues. Il lui dit avec un ricanement:

[25] L’épouse de Mulvaney.

--Ils sont pour la plupart de ton espèce, petit homme: la fine fleur de Whitechapel. Je les interrogerai quand ils ressembleront un peu plus à ce qu’ils ne seront jamais... je veux dire un bon et honnête soldat comme moi.

Ortheris poussa un jappement d’indignation. Il savait aussi bien que Térence ce que signifiait la besogne à venir, et il estimait abjecte la conduite de Térence. Puis il s’en alla jeter un coup d’œil au nouveau bétail, qui ouvrait de grands yeux ébahis devant le paysage exotique, et demandait si les vautours étaient des aigles et les chiens pariahs des chacals.

--Vrai, vous m’avez tout l’air de fameux lascars, vous autres, dit-il avec rondeur à un petit groupe de «bleus», dans la cour de la caserne. (Puis, les passant en revue:) Andouilles et mollusques, voilà à peu près votre genre. Dieu me bénisse, ne nous a-t-on pas envoyé aussi des Juifs aux yeux roses, Moïse, toi le type à la tête de lard, c’était un Salomon, ton père?

--Je me nomme Anderson, répondit une voix intimidée.

--Ah oui, Samuelson! Parfait, Samuelson! Et combien de tes pareils de youpins sont venus gâter la compagnie B?

Il n’y a pas de mépris plus complet que celui de l’ancien soldat pour le nouveau. Il est juste qu’il en soit ainsi. Une recrue doit apprendre d’abord qu’elle n’est pas un homme mais une chose, laquelle, en son temps, et par la grâce du Ciel, deviendra un soldat de la Reine si elle prend soin d’obéir aux bons avis. Ortheris avait sa tunique déboutonnée, son calot incliné sur un œil, et il marchait les mains derrière le dos, se faisant plus dédaigneux à chaque pas. Les bleus n’osaient pas répliquer, car eux qui s’étaient appelés soldats au dépôt dans la confortable Angleterre, n’étaient plus ici que de nouveaux élèves dans une école étrangère.

--Pas une seule paire d’épaules dans tout le tas. J’ai déjà vu de mauvaises classes... de fichument mauvaises classes; mais celle-ci dame le pion à toutes. Jock, viens voir ces espèces d’empotés de pieds-bots.

Learoyd traversait la cour. Il arriva lentement, décrivit un cercle autour du rassemblement, telle une baleine autour d’un banc de menu fretin, ne dit rien, et s’en alla en sifflant.

--Oui, vous pouvez bien prendre un air piteux, grinçait Ortheris aux gars. Ce sont des gens comme vous qui brisent le cœur des gens comme nous. Il nous faut vous lécher jusqu’à vous donner forme, sans jamais recevoir un sou de supplément pour ça, et vous n’êtes jamais contents non plus. N’allez pas vous figurer que c’est le colonel ni même l’officier de compagnie qui vous fait. C’est nous, tas de bleusards... tas de fichus bleusards!

Vers la fin de ce discours, un officier de compagnie, qui était arrivé sans bruit derrière Ortheris, lui dit tranquillement:

--Vous avez peut-être raison, Ortheris, mais à votre place je ne le crierais pas si haut.

Les recrues ricanèrent, tandis qu’Ortheris saluait, tout penaud.

Quelques jours plus tard, j’eus le privilège de jeter un coup d’œil sur les nouvelles recrues. Elles étaient encore au-dessous des prévisions d’Ortheris. Quarante ou cinquante d’entre elles déshonoraient la compagnie B, et la façon dont celle-ci manœuvrait à l’exercice était un spectacle à faire frémir. Ortheris leur demanda affectueusement si on ne les avait pas envoyés par erreur outre-mer, et s’ils ne feraient pas bien d’aller retrouver leurs amis. Learoyd les étrillait méthodiquement l’un après l’autre, sans hâte mais sans rémission, et les autres soldats prenaient les restes de Learoyd et s’exerçaient sur eux de leur mieux. Mulvaney restait à l’hôpital, et grimaçait du haut du balcon lorsque Ortheris le traitait de lâcheur et autres noms pires.

--Par la grâce de Dieu, nous finirons par en faire des hommes, dit un jour Térence. Sois vertueux et persévère, mon fils. Il y a de quoi faire des colonels dans cette racaille si nous allons assez à fond... à coups de ceinturon.

--Nous! répliqua Ortheris, trépignant de rage. Tu en as de bonnes avec tes «nous». La compagnie B manœuvre à cette heure comme un régiment de miliciens saouls.

--On m’en a déjà avisé officiellement, répondit-on d’en haut; mais je suis trop malade ce coup-ci pour m’en assurer par moi-même.

--Dis donc, gros Irlandais, qui fais le fainéant là-haut à t’empiffrer d’arrow-root et de sagou...

--Et de porto... tu oublies le porto, Ortheris, ce n’est pas le plus mauvais.

Et Térence de se lécher les babines d’un air narquois.

--Alors que nous nous esquintons tous avec ces... kangourous. Sors donc de là, et gagne ta solde. Descends de là, et fais quelque chose, au lieu de grimacer là-haut comme un singe juif, espèce de sale tête de fenian[26].

[26] Membre du _sinn-fein_, société secrète irlandaise.

--Quand je serai guéri de mes diverses maladies, j’aurai un petit entretien particulier avec toi. En attendant... gare!

Térence lança une fiole pharmaceutique vide à la tête d’Ortheris, et se laissa retomber dans une chaise longue, et Ortheris vint m’exposer par trois fois son opinion sur Mulvaney... chaque fois en des termes entièrement inédits.

--Il y aura de la casse un de ces jours, conclut-il. Bah! ce n’est pas de ma faute, mais c’est dur pour la compagnie B.

C’était très dur pour la compagnie B, car vingt vétérans ne peuvent mettre au pas deux fois ce nombre de niguedouilles et se maintenir eux-mêmes au pas. On aurait dû distribuer les recrues dans le régiment avec plus d’équité, mais le colonel trouvait bon de les masser en une compagnie où il y avait une bonne proportion d’anciens soldats. Il en fut récompensé un matin, de bonne heure, où le bataillon s’avançait par échelons de compagnie en partant de la droite. L’ordre fut donné de former les carrés de compagnie, qui sont des petits blocs d’hommes compacts, auxquels une ligne de cavalerie qui charge n’aime pas du tout de se frotter. La compagnie B était sur le flanc gauche et avait tout le temps de savoir ce qui se passait. Pour cette raison, probablement, elle s’amalgama en quelque chose d’analogue à un buisson d’aloès flétri, dont les baïonnettes pointaient dans toutes les directions possibles et imaginables, et elle garda cette forme de buisson, ou de bastion informe, jusqu’au moment où la poussière se fut abattue et où le colonel put voir et parler. Il fit les deux, et la partie oratoire fut reconnue par le régiment comme le plus beau chef-d’œuvre où le vieux eût jamais atteint depuis ce jour exquis où, à un combat simulé, une division de cavalerie trouva moyen de passer sur le ventre à sa ligne d’éclaireurs. Il déclara, quasi en pleurant, qu’il n’avait pas donné l’ordre de former des groupes, et qu’il aimait voir un peu d’alignement çà et là parmi les hommes. Il s’excusa ensuite d’avoir pris par erreur la compagnie B pour des hommes. Elle n’était, dit-il, composée que de frêles petits enfants, et comme il ne pouvait leur offrir à chacun une petite voiture et une nourrice (ceci peut sembler comique à lire, mais la compagnie B l’entendit de ses oreilles et sursauta), ils n’avaient apparemment rien de mieux à faire que de retourner à l’école de section. Dans ce but il se proposait de les envoyer, en dehors de leur tour, en garnison au fort Amara, à huit kilomètres de distance--la compagnie D, qui était la prochaine désignée pour ce service odieux, faillit acclamer le colonel. Il espérait sincèrement qu’une fois là, leurs gradés viendraient à bout de les dresser jusqu’à la mort, puisqu’ils ne servaient à rien dans leur vie actuelle.

Ce fut une scène excessivement pénible. Quand l’exercice fut terminé et les hommes libres de s’entretenir, je me hâtai de m’approcher du quartier de la compagnie B. Il n’y eut tout d’abord pas d’entretien, car chaque ancien soldat prit un bleu et le rossa très solidement. Les sous-offs n’eurent pour ces incidents ni yeux ni oreilles. Ils laissèrent les casernes à elles-mêmes, et Ortheris améliora la situation par un laïus. Je n’entendis pas ce laïus, mais on en citait encore des bribes plusieurs semaines plus tard. Il concernait l’origine, la parenté et l’éducation de chaque homme de la compagnie désigné nominalement; il donnait une description complète du fort Amara, du double point de vue hygiénique et social; et il se terminait par un extrait des devoirs généraux du soldat: quel est le rôle des bleus dans la vie, et le point de vue d’Ortheris sur le rôle et le sort des recrues de la compagnie B.

--Vous ne savez pas manœuvrer, vous ne savez pas marcher, vous ne savez pas tirer... bande de bleusards! A quoi servez-vous donc? Vous mangez et vous dormez, et puis vous remangez et vous allez trouver le major pour avoir des médicaments quand vos boyaux sont détraqués, tout comme si vous étiez, n. d. D., des généraux. Et maintenant vous avez mis le comble à tout, tas de bougres aux yeux de chauves-souris, en nous faisant partir pour cette ordure de fort Amara. Nous vous fortifierons quand nous serons là-bas; oui, et solidement encore. Ne croyez pas que vous êtes venus à l’armée pour boire de l’eau purgative, encombrer la compagnie et rester couchés sur vos lits à gratter vos têtes de lard. Vous pouviez faire ça chez vous en vendant des allumettes, ce qui est tout ce dont vous êtes capables, tas d’ouvreurs de portières, marchands de jouets d’un sou et de lacets de bottines, rabatteurs louches, hommes-sandwiches! Je vous ai parlé aussi bien que je sache, et vous donne bon avis, parce que si Mulvaney cesse de tirer au flanc... s’il sort de l’hôpital... quand vous serez au fort, je gage que vous regretterez de vivre.

Telle fut la péroraison d’Ortheris, et elle fit donner à la compagnie B le nom de Brigade des Cireurs de Bottes. Leurs piètres épaules chargées de cette honte, ils se rendirent au fort Amara en service de garnison, avec leurs officiers, qui avaient reçu l’ordre de leur serrer la vis. Le métier militaire, à la différence de toute autre profession, ne peut s’enseigner au moyen de manuels à un shilling. D’abord on doit souffrir, puis on doit apprendre et son métier, et le sentiment de dignité que procure cette connaissance. La leçon est dure, dans un pays où le militaire n’est pas un personnage en rouge, qui arpente la rue pour se faire regarder, mais une réalité vivante et cheminante, dont on peut avoir besoin dans le plus bref délai, alors qu’on n’a pas le temps de dire: «Ne vaudrait-il pas mieux?» et «Voudriez-vous, je vous prie?»

Les trois officiers de la compagnie exerçaient à tour de rôle. Quand le capitaine Brander était fatigué, il passait le commandement à Maydew, et quand celui-ci était enroué il transmettait au sous-lieutenant Ouless la tâche de seriner aux hommes l’école de section et celle de compagnie jusqu’à ce que Brander pût reprendre. En dehors des heures d’exercice les anciens soldats parlaient aux recrues comme il convient à des vétérans, et sous l’action des quatre forces à l’œuvre sur eux, les hommes de la nouvelle classe commençaient à se tenir sur leurs pieds et à sentir qu’ils appartenaient à une arme honorable. Ceci fut démontré par ce qu’une ou deux fois ils se regimbèrent contre les conférences techniques d’Ortheris.

--Laisse tomber ça, mon gars, lui dit Learoyd en venant à la rescousse. Les loupiots se rebecquent. Ils ne sont pas aussi mauvais que nous le pensions.

--Ah! oui. Vous vous croyez maintenant des soldats, parce que vous ne tombez plus l’un sur l’autre à l’exercice, n’est-ce pas? Vous croyez que parce que la poussière ne vous encrasse pas d’un bout de la semaine à l’autre, vous êtes des gens propres. Vous croyez que parce que vous savez tirer votre flingot sans fermer les deux yeux, vous êtes capable de vous battre, n’est-ce pas? Vous verrez ça plus tard, dit Ortheris à la chambrée en général. Non que vous ne valiez pas un peu mieux qu’au début, ajouta-t-il avec un geste aimable de son brûle-gueule.

Ce fut durant cette période de transition que je rencontrai une fois de plus la nouvelle classe. Les officiers, oubliant, dans le zèle de la jeunesse, que les anciens soldats qui encadraient les sections devaient souffrir également d’avoir ce matériel brut à forger, les avaient rendus tous un peu aplatis et mal en train, à force de les exercer sans cesse dans la cour, au lieu de faire marcher les hommes en plein champ et de leur faire faire du service en campagne. Le mois de service de garnison au fort était presque terminé, et la compagnie B était tout à fait capable de manœuvrer avec un régiment qui se respectait à moitié. Ils manquaient encore d’élégance et de souplesse--cela viendrait en son temps--mais dès à présent ils étaient passables. Un jour je rencontrai Maydew et m’informai de leur santé. Il me dit que le jeune Ouless était cet après-midi-là en train de donner le coup de fion à une demi-compagnie d’entre eux dans la grande cour près du bastion est du fort. Comme il était samedi je sortis pour savourer la beauté plénière de l’oisiveté en regardant d’autres hommes peiner dur.

Sur le bastion est, les canons trapus de quarante livres se chargeant par la culasse faisaient un lit de repos très convenable. On pouvait s’étaler de tout son long sur le fer échauffé à la température du sang par le soleil d’après-midi et découvrir une bonne vue du terrain d’exercice qui s’étendait entre la poudrière et la courtine du bastion.

Je vis arriver une demi-compagnie commandée pour l’exercice, puis Ouless sortit de son quartier en achevant d’ajuster ses gants, et j’entendis le premier «... tion!» qui stabilise les rangs et montre que le travail a commencé. Alors je m’évadai en mes propres pensées: le grincement des bottes et le claquement des fusils leur faisait un bon accompagnement, et la ligne de vestes rouges et de pantalons noirs un arrière-plan convenable. Je songeais à la formation d’une armée territoriale pour l’Inde... une armée d’hommes à solde spéciale, enrôlés pour vingt ans de service dans les possessions indiennes de Sa Majesté, avec faculté de s’appuyer sur des certificats médicaux pour obtenir une prolongation de cinq ans, et une pension assurée au bout. Cela ferait une armée comme on n’en avait jamais vu... cent mille hommes entraînés recevant d’Angleterre chaque année cinq, non, quinze mille hommes, faisant de l’Inde leur patrie, et autorisés, bien entendu, à se marier. Oui, pensais-je, en regardant la ligne d’infanterie évoluer çà et là, se scinder et se reformer, nous rachèterions Cachemir à l’ivrogne imbécile qui en fait un enfer, et nous y établirions nos régiments des plus mariés--les hommes qui auraient servi dix ans de leur temps--et là ils procréeraient des soldats blancs, et peut-être une réserve de combattants Eurasiens[27]. Cachemir en tout cas était le seul pays de l’Inde que les Anglais pussent coloniser, et, si nous prenions pied là, nous pourrions...

[27] Métis d’Européen et d’Asiatique.

Oh! c’était un beau rêve! Je laissai loin derrière moi cette armée territoriale forte d’un quart de million d’hommes, poussai de l’avant jusqu’à une Inde autonome, louant des cuirassés à la mère-patrie, gardant Aden d’une part et Singapour de l’autre, payant l’intérêt de ses emprunts avec une régularité admirable, mais n’empruntant pas d’hommes d’au delà de ses frontières propres... une Inde colonisée, manufacturière, avec un budget toujours en excédent et son pavillon à elle. Je venais de m’introniser moi-même comme vice-roi, et, en vertu de ma fonction, venais d’embarquer quatre millions de vigoureux et entreprenants indigènes, à destination de l’archipel malais où l’on demande toujours de la main-d’œuvre et où les Chinois se répandent trop vite, quand je m’aperçus que les choses n’allaient pas tout droit pour la demi-compagnie. Il y avait beaucoup trop de traînement de pieds, d’évolutions et de «au temps». Les sous-offs harcelaient leurs hommes, et je crus entendre Ouless appuyer un de ses ordres d’un juron. Il n’était pas autorisé à le faire, vu que c’était un cadet qui n’avait pas encore appris à émettre deux fois de suite ses commandements sur le même diapason. Tantôt il glapissait, et tantôt il grondait; et une voix claire et sonore, douée d’un accent mâle, a plus d’influence sur la manœuvre qu’on ne le pense. Il était nerveux aussi bien à l’exercice qu’au mess, parce qu’il avait conscience de n’avoir pas encore fait ses preuves. L’un de ses chefs de bataillon avait dit en sa présence:

--Ouless a encore à faire peau neuve une fois ou deux et il n’a pas l’intelligence de s’en apercevoir.

Cette remarque était restée dans l’esprit d’Ouless, et elle le faisait réfléchir sur lui-même dans les petites choses, ce qui n’est pas le meilleur entraînement pour un jeune homme. Au mess il s’efforçait d’être cordial, et devenait trop expansif. Alors il s’efforçait de s’enfermer dans sa dignité, et se montrait morne et bourru. Il ne faisait que chercher le juste milieu et la note exacte, et n’avait trouvé ni l’un ni l’autre, parce qu’il ne s’était jamais vu en face d’une grande circonstance. Avec ses hommes il était aussi mal à l’aise qu’avec ses collègues du mess, et sa voix le trahissait. Je l’entendis lancer deux ordres, et ajouter:

--Sergent, que fait donc cet homme du dernier rang, n. d. D.?

C’était passablement mauvais. Un officier de compagnie ne doit jamais demander de renseignement aux sergents. Il commande, et les commandements ne sont pas confiés à des syndicats.

Il y avait trop de poussière pour distinguer nettement la manœuvre, mais je pouvais entendre la grêle voix irritée du sous-lieutenant s’élever d’une octave à l’autre, et le frisson de mécontentement des files excédées ou de mauvaise humeur courir le long des rangs. Ouless était venu à l’exercice aussi dégoûté de son métier que les hommes l’étaient du leur. Le soleil ardent avait influé sur l’humeur de tous, mais surtout sur celle du plus jeune. Il avait d’évidence perdu la maîtrise de lui-même, et comme il ne possédait pas l’énergie ou l’art de s’abstenir jusqu’à ce qu’il l’eût recouvrée, il faisait de mal en pis par ses gros mots.