Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia
Chapter 9
Le 25 octobre, nous eûmes une dernière soirée dans un château situé près du Pavol. Je mis une robe bleu lumière avec deux ou trois pompons piqués dans mes cheveux noirs et me tombant sur le coin de l'oreille. J'étais extraordinairement jolie et, ce soir-là, j'eus un succès fou. Succès si sérieux que, la semaine suivante, cinq demandes en mariage me concernant furent adressées à mon oncle. Mais j'étais inquiète, fébrile, tourmentée, et, contre mon habitude, je ne jouis pas de l'engouement provoqué par ma beauté.
J'attendais avec impatience M. de Conprat pour l'observer avec des yeux qui commençaient à se dessiller. Il arrivait généralement fort tard, avec trois ou quatre jeunes gens composant la haute société fashionable de la contrée. Ces messieurs, étant blasés dès l'âge le plus tendre, et trouvant extrêmement fatigant, pénible et navrant de valser avec de jolies femmes, faisaient quelques invitations d'un air ennuyé, nonchalant, et assez impertinent, sauf Paul de Conprat, trop excellent, trop naturel, pour ne pas danser avec l'air satisfait que comportait la circonstance. Toutefois je dois dire que mon entrain dissipait l'ennui de ces victimes infortunées de l'expérience comme un beau soleil dissipe un léger brouillard. Je savais si bien les exciter, les émoustiller, les faire tourner à tous les vents de mes fantaisies, que mon oncle disait: «Elle a le diable au corps!»
Honni soit qui mal y pense!
Je remarquai avec dépit que Paul valsait souvent avec Blanche, tandis qu'il m'invitait rarement, sans y mettre ni formes ni empressement. Je redoublai de coquetterie pour attirer son attention; mais que lui importait! sa tête, son coeur étaient loin de moi, et je me réfugiai dans un coin reculé en refusant énergiquement de danser.
Il y avait quelques instants que je me dissimulais dans les draperies qui séparaient le grand salon d'un boudoir où plusieurs femmes étaient assises, quand je surpris la conversation de deux respectables douairières dont j'avais fait la conquête.
«Reine est ravissante, ce soir; comme toujours elle a tous les succès.
--Blanche de Pavol est plus belle, cependant.
--Oui, mais elle a moins de charme. C'est une reine dédaigneuse, et Mlle de Lavalle une adorable petite princesse des contes de fées.
--Princesse est le mot; elle a de la race, et ce qui choquerait chez les autres est charmant chez elle.
--On dit que le mariage de sa cousine est décidé avec M. de Conprat.
--Je l'ai entendu dire.»
Durant quelques secondes, orchestre, douairières, danseurs exécutèrent devant moi une danse sans nom, et pour ne pas tomber je me cramponnai à la draperie dans laquelle j'étais enfouie.
Lorsque je me remis de mon étourdissement, le salon brillant me parut voilé d'un crêpe épais; à la grande surprise de Junon, j'allai la supplier de partir immédiatement sans attendre le cotillon.
En revenant au Pavol je me disais: «Ce n'est pas vrai, je suis sûre que ce n'est pas vrai! Pourquoi tant me troubler?»
Mais je me déshabillai en pleurant, avec l'idée qu'un immense malheur allait fondre sur moi.
Néanmoins, comme rien n'est plus versatile qu'un esprit de seize ans, le lendemain je me reprenais à espérer et traitais le bavardage de ces dames de cancans sans portée. Je résolus d'observer soigneusement M. de Conprat, et j'étais dans une disposition morale qui permettait au moindre indice de donner un corps à des impressions même passées et fugitives.
Dans l'après-midi de ce jour néfaste, nous étions tous dans le salon. Le commandant et mon oncle faisaient une partie d'échecs, Blanche jouait une sonate de Beethoven, et moi, étendue dans un fauteuil, j'examinais, sous mes paupières à mi closes, l'attitude et la physionomie de Paul de Conprat. Assis près du piano, un peu en arrière de Junon, il l'écoutait d'un air sérieux, sans cesser de la regarder. Je trouvai que cette expression sérieuse ne lui allait pas et pouvait se qualifier d'ennuyée. Je me confirmai dans mon opinion en remarquant qu'il s'efforçait d'étouffer quelques petits bâillements intempestifs. C'est alors que subitement je fis un retour sur ma propre satisfaction quand il jouait des airs de danse. Je compris que j'aimais non les airs, mais bien l'exécutant, et que, pour lui, c'était identiquement le même sentiment. Il se souciait bien de Beethoven! mais il était épris de Blanche, et les choses antipathiques à sa nature lui plaisaient dans la femme qu'il aimait.
Junon termina son affreuse sonate, et Paul lui dit dans un mouvement d'enthousiasme dont je connaissais le motif caché:
«Quel maître que ce Beethoven! vous l'interprétez parfaitement, ma cousine.
--Vous avez bâillé! m'écriai-je en sautant si brusquement sur mes pieds que les joueurs d'échecs poussèrent un grognement furieux.
--Je te croyais endormie, Reine?
--Non, je ne dormais pas, et je te dis que Paul a bâillé pendant que tu jouais de ton maudit Beethoven.
--Reine déteste tant la musique, dit mon oncle, qu'elle attribue aux autres ses idées personnelles.
--Oui, oui, mes idées me font faire de belles découvertes! répondis-je d'une voix tremblante.
--Qu'est-ce qui te prend, Reine? Tu es de mauvaise humeur parce que tu n'as pas assez dormi cette nuit.
--Je ne suis pas de mauvaise humeur, Junon, mais je déteste l'hypocrisie, et je répète, soutiens et soutiendrai jusqu'à la mort exclusivement que Paul a bâillé, et encore bâillé.»
Après cette sortie, je m'enfuis avec le calme d'un tourbillon, laissant les habitants du salon plongés dans la stupéfaction.
Je m'enfermai chez moi et me promenai de long en large dans ma chambre, en maugréant contre mon aveuglement et en me donnant de grands coups de poing sur la tête, d'après la mode de Perrine quand elle se trouvait dans l'embarras. Mais les coups de poing sur la tête, outre qu'ils peuvent ébranler le cerveau, n'ont jamais servi de remède à un amour malheureux, et, profondément découragée, je me laissai tomber dans une bergère, où je restai longtemps à me morfondre et à me désoler.
Ainsi que dans toutes les circonstances de ce genre, je me rappelais des mots et des détails qui, me disais-je, auraient dû m'éclairer vingt fois pour une. Le sentiment dominant en moi, au milieu de beaucoup d'autres très confus, c'était celui d'une colère vive, et ma fierté, se réveillant, grande et irritée, me fit jurer que personne ne s'apercevrait de mon chagrin. J'étais sincère, et je croyais fermement qu'il me serait facile de dissimuler mes impressions alors que j'avais pour habitude de les jeter à la tête des gens.
Je traversais un de ces moments d'irritation pendant lesquels l'individu le plus placide ressent un désir violent d'étrangler quelqu'un ou de casser quelque chose. Les nerfs, qui ne peuvent se soulager par des larmes, ont besoin d'une détente quelconque, et je m'en pris à mes bonshommes en terre cuite dont les grimaces, les sourires me parurent tout à coup odieux et ridicules. Aussitôt je les jetai par la fenêtre, éprouvant un âpre plaisir à les entendre se briser sur le sable de l'allée.
Mais mon oncle, qui passait par là, en reçut un sur son chef vénéré, heureusement pourvu d'un chapeau, et, trouvant le procédé en dehors de toutes les lois de l'étiquette, il y répondit par une exclamation expressive.
«....À quel diable d'exercice vous livrez-vous là, ma nièce?
--Je jette mes bonshommes par la fenêtre, mon oncle, répondis-je en m'approchant de la croisée dont je me tenais assez éloignée pour lancer mes projectiles avec plus de force.
--Est-ce une raison pour me casser la tête?
--Mille pardons, mon oncle, je ne vous avais pas vu.
--Seriez-vous devenue folle subitement, ma nièce? Pourquoi brisez-vous ainsi vos bibelots?
--Ils m'agacent, mon oncle; ils m'impatientent, ils m'énervent!... Tenez, voilà la fin!»
J'en expédiai cinq à la fois, et, fermant brusquement la fenêtre, je laissai M. de Pavol tempêter contre les nièces, leurs fantaisies et le désordre de son allée.
Le soir, il me sermonna, mais je l'écoutai avec la plus grande impassibilité, un misérable sermon, au milieu de mes soucis graves, me produisant l'effet d'une bulle de savon crevant sur ma tête.
Après le dîner, j'allai contempler mes petits bonshommes en terre cuite qui gisaient d'un air piteux dans l'allée. Brisés! pulvérisés!... absolument comme mes illusions et mon bonheur que je croyais à tout jamais perdu.
XIV
Peut-être s'étonne-t-on de mon manque de perspicacité, mais quel est celui qui, sans avoir l'excuse de mes seize ans, n'a pas donné, au moins une fois dans la vie, la preuve d'un aveuglement incroyable? Je voudrais bien savoir s'il existe un seul homme qui ne se soit pas traité d'imbécile en découvrant un fait qu'il ne voyait pas depuis longtemps, bien qu'il fût très visible? Ah! qu'il est facile de se dire perspicace! facile aussi de le prouver quand on vous met les points sur les i...
C'était un véritable supplice pour moi d'observer maintenant M. de Conprat, de saisir toutes les attentions délicates qu'il avait pour Blanche, en sachant fort bien quel en était le secret mobile. Comme je pleurais en cachette! mais jamais, je crois, je n'éprouvai un grand sentiment de jalousie contre Junon. Mon Dieu, non! j'étais une petite créature qui aimait sincèrement, profondément, mais pas l'ombre de passion farouche ne se mêlait à mon amour. Seulement j'étais dans une perpétuelle irritation contre M. de Conprat. Il était le bouc émissaire que je chargeais de ma mauvaise humeur avec mes chagrins et mes amertumes en sous-entendus. Je ne cessais pas de le taquiner et de lui dire des choses aigres-douces. Puis je me réfugiais dans ma chambre, où je me promenais à grands pas en m'adressant des discours.
«Comme c'est spirituel de s'éprendre d'une femme dont la nature ressemble si peu à la vôtre! Lui si gai, si bavard! aussi bavard que je suis bavarde, certes! et elle grave, silencieuse, adoratrice de l'étiquette, tandis qu'il en est quelquefois bien ennuyé, je le vois parfaitement. Nous nous convenions si bien! Comment ne l'a-t-il pas vu? Mais Blanche est aussi bonne que belle: il la connaît depuis longtemps, et enfin l'amour ne se commande pas...»
Mais ces beaux raisonnements ne me consolaient point.
Je sanglotais le soir dans mon lit, même la nuit parfois, et, malgré ma résolution bien prise de cacher mes impressions, au bout de quinze jours, habitants et habitués du Pavol s'étonnaient de mes allures fantasques. Le matin, j'étais gaie au point de rire durant des heures entières; le soir, je me mettais à table d'un air sombre et je ne desserrais pas les dents pendant le repas.
Ce silence, si contraire à mes habitudes, inquiétait beaucoup M. de Pavol.
«Que se passe-t-il dans votre petite tête, Reine?
--Rien, mon oncle.
--Vous ennuyez-vous? Voulez-vous faire un voyage?
--Oh! non, non, mon oncle; je serais désolée de quitter le Pavol.
--Si vous tenez essentiellement à vous marier, ma nièce, vous êtes libre, je ne suis pas un tyran. Regretteriez-vous le refus par lequel vous avez accueilli les demandes qui se sont succédé depuis quelque temps?
--Non, mon oncle; j'ai abandonné mon idée, je ne veux pas me marier.»
Ces malheureuses demandes ajoutaient encore à mes ennuis. Je ne pouvais plus entendre parler de mariage sans avoir envie de pleurer. Si M. de Pavol ne me pressait pas pour accepter, il me faisait voir les avantages de chaque parti et insistait un peu pour que je consentisse au moins à connaître mes chevaliers. Il les eût même assez facilement qualifiés de cas extraordinaires, et, parmi les nombreuses découvertes que je faisais journellement, l'inconséquence de mon oncle n'est pas celle qui m'ait le moins étonnée. Au fond du coeur, je pense qu'il était légèrement effrayé de la charge d'âme qui lui était incombée. Mais il me laissait entièrement libre et se contenta, pour refuser quelques partis, de mes raisons qui n'avaient ni queue ni tête.
«Pourquoi tant dire que tu étais pressée de te marier, Reine? me demanda Blanche.
--Je ne me marierai pas avant d'avoir trouvé ce que je désire.
--Ah!... et que désires-tu?
--Je ne le sais pas encore», répondis-je, la gorge serrée.
Blanche me prit le visage à deux mains et me regarda avec attention.
«Je voudrais lire dans ta pensée, petite Reine. Aimes-tu quelqu'un? Est-ce Paul?
--Je te jure que non, dis-je en échappant à son étreinte, je n'aime personne! et quand j'aimerai, tu le sauras tout de suite.»
Si la mort n'était pas une chose si effrayante, je suis sûre que l'on m'eût tuée dans ce moment-là, avant de me faire avouer mon amour pour un homme qui aimait une autre femme, et quand cette autre femme était ma cousine. Heureusement, il n'était question ni de pal ni de guillotine, dont la vue eût probablement détruit mon stoïcisme.
«Je fais comme toi, Blanche, j'attends.
--Je n'ai pas les mêmes succès que mon petit loup du Buisson, répondit-elle en souriant. Cinq demandes à la fois!
--Ne m'en parle plus, je t'en prie, cela me fatigue, m'ennuie, m'excède!»
Par malheur, un sixième chevalier réunissant les qualités les plus rares, les plus extraordinaires, les plus complètes, se mit tout à coup sur le rang de mes adorateurs. Hélas! je récoltais ce que j'avais semé, car, dès mon entrée dans le monde, j'avais eu soin de raconter à tout venant que j'entendais me marier le plus tôt possible.
Mon oncle me fit appeler, et nous eûmes ensemble une longue conférence.
«Reine, M. Le Maltour sollicite l'honneur de vous épouser.
--Grand bien lui fasse, mon oncle!
--Vous plaît-il?
--Du tout.
--Pourquoi? Donnez-moi des raisons, de bonnes raisons; celles de l'autre jour, pour les partis que vous avez refusés d'emblée, ne valaient rien.
--Ils n'étaient pas présentables, vos partis, mon oncle!
--Voyons, M. de P... était très bien.
--Oh! un homme de trente ans... Pourquoi pas un patriarche?
--Et M. C...?
--Un nom affreux, mon oncle!
--M. de N..., garçon de mérite, très intelligent?
--J'ai compté ses cheveux, il n'en a plus que quatorze à vingt-six ans!
--Ah!... et le petit D...?
--Je n'aime pas les bruns. Ensuite, c'est la nullité la plus parfaite. Une fois marié, il adorerait sa figure, ses cravates et ma dot, voilà tout!
--Je vous l'abandonne. Mais j'en reviens au baron Le Maltour; que lui reprochez-vous?
--Un homme qui n'a jamais dansé que des quadrilles avec moi parce que je ne valse pas à trois temps! m'écriai-je avec indignation.
--Sérieux grief! Reine, je vous le répète, je trouve absurde de se marier si jeune; mais, malgré votre dot et votre beauté, peut-être ne retrouverez-vous jamais un parti comme celui-là. C'est un charmant cavalier, j'ai les meilleurs renseignements sur sa moralité et sur son caractère; une fortune immense, un titre, une famille honorable et très ancienne...
--Ah! oui; des aïeux! comme dit Blanche, interrompis-je avec dédain. J'ai horreur des aïeux, mon oncle.
--Pourquoi cela?
--Des gens qui ne pensaient qu'à batailler et à se faire casser le nez! Quel idiotisme!
--Eh bien! je sais que le greffier du tribunal de V... vous trouve charmante; il n'a pas d'aïeux; voulez-vous qu'on lui dise que, pour cette raison, Mlle de Lavalle est disposée à l'épouser?
--Ne vous moquez pas de moi, mon oncle, vous savez bien que je suis patricienne jusqu'au bout des ongles, répondis-je en saisissant cette occasion d'admirer ma main et l'extrémité de mes doigts effilés.
--C'est ce que je crois, si votre physique n'est pas trompeur. Maintenant, ma nièce, écoutez-moi bien. Vous ne connaissez pas assez M. Le Maltour pour avoir une appréciation sur lui, et je veux absolument que vous le voyiez plusieurs fois avant de donner une réponse définitive. Je vais écrire à Mme Le Maltour que la décision dépend de vous, et que j'autorise son fils à se présenter au Pavol quand bon lui semblera.
--Très bien, mon oncle, il en sera ce que vous voudrez.»
Cinq minutes après, j'errais dans les bois, en proie à la plus violente agitation.
«Ah! c'est ainsi! disais-je en mordant mon mouchoir pour étouffer mes sanglots; il sera bien reçu, ce Maltour! Dans quatre jours, je veux qu'il ait disparu de mon existence. Et mon oncle qui ne voit rien, qui ne comprend rien!...»
Je me trompais. Mon oncle, malgré mes prétentions soudaines à la dissimulation, voyait très clair, mais il agissait sagement. Il ne pouvait pas empêcher M. de Conprat d'aimer sa fille et renoncer au rêve que lui et le commandant caressaient depuis longtemps. D'ailleurs, bien convaincu que mon sentiment avait peu de profondeur et que beaucoup d'enfantillage s'y mêlait, il pensait que le meilleur remède pour guérir ce caprice c'était de détourner mes idées sur un homme qui, en m'aimant, saurait se faire aimer, de par cet axiome: l'amour attire l'amour.
Le raisonnement eût été parfait, s'il n'avait pas péché par la base.
Deux jours plus tard, Mme Le Maltour et son fils arrivaient au Pavol, le sourire aux lèvres et l'espoir dans le regard. L'excellente dame me dit cent choses aimables, auxquelles je répondis avec la mine sinistre et refrognée d'un portier de Jésuites.
Le baron était un bon garçon...; permettez, je ne veux point dire par là que ce fût une bête; pas du tout! Il était intelligent, spirituel, mais il n'avait que vingt-trois ans. Il était timide et très amoureux, dernière particularité qui ne lui déliait pas l'esprit, mais que j'aurais eu mauvaise grâce à lui reprocher.
Le lendemain, il vint nous voir sans sa mère et s'efforça de causer avec moi.
«Regrettez-vous qu'il n'y ait plus de soirées, mademoiselle?
--Oui, répondis-je d'un ton aussi rogue que celui de Suzon.
--Vous êtes-vous amusée, l'autre jour, chez les ***?
--Non.
--C'était brillant, cependant. Quelle jolie robe vous aviez! Vous aimez le bleu?
--Évidemment, puisque j'en porte.»
M. Le Maltour toussa discrètement pour se donner du courage.
«Aimez-vous les voyages, mademoiselle?
--Non.
--Vous m'étonnez! Je vous aurais cru l'esprit entreprenant et voyageur.
--Idiotisme! j'ai peur de tout.»
La conversation dura quelque temps sur ce ton. Déconcerté par mon laconisme et l'intérêt avec lequel, de l'air le plus impertinent du monde, je suivais les évolutions d'une mouche qui se promenait sur le bras de mon fauteuil, le baron se leva un peu rouge et abrégea sa visite.
Mon oncle le conduisit jusqu'à la porte du jardin et revint me trouver en colère.
«Cela ne peut pas continuer ainsi, Reine! C'est de l'insolence, pardieu! aussi bien pour moi que pour ce pauvre garçon qui est timide et que vous démontez complètement. M. Le Maltour n'est pas un homme qu'on puisse traiter comme un pantin, ma nièce! Personne ne vous forcera à l'épouser, mais je veux que vous soyez polie et aimable. Dieu sait si vous avez la langue bien pendue quand vous le voulez! Tâchez qu'il en soit ainsi demain; M. Le Maltour déjeunera ici.
--Bien, mon oncle; je parlerai, soyez tranquille.
--Ne dites pas de sottises, au moins.
--Je m'inspirerai de la science, mon oncle, répondis-je avec majesté.
--Comment, de...
--Ne vous tourmentez pas, je ferai ce que vous désirez, je parlerai sans désemparer.
--Il ne s'agit pas, ma nièce...»
Mais je laissai mon oncle confier sa pensée aux meubles du salon, et je courus dans la bibliothèque chercher ce dont j'avais besoin pour exécuter l'idée qui venait de me passer par la tête. J'emportai chez moi la philosophie de Malebranche et une étude sur la Tartarie.
Malebranche faillit me donner un transport au cerveau, et je l'abandonnai pour me rejeter sur la Tartarie, qui m'offrit plus de ressources. Jusqu'à minuit, j'étudiai attentivement quelques pages, en grognant et maugréant contre les habitants de la Boukharie, qui s'affublent de noms si baroques. Je réussis cependant à retenir quelques détails sur le pays et plusieurs mots étranges dont j'ignorais tout à fait la signification. Je me couchai en me frottant les mains.
«Nous verrons, me dis-je, si Le Maltour résistera à cette épreuve. Ah! mon brave oncle, j'aurai le dessus, soyez-en convaincu! et, dans quelques heures, je serai débarrassée de cet intrus.»
Le jour suivant, il se présenta avec l'air heureux et dégingandé d'un homme qui marche sur des aiguilles, mais je le reçus d'une façon si gracieuse qu'il prit pied sur un terrain naturel et que les inquiétudes de M. de Pavol se dissipèrent.
Les de Conprat et le curé déjeunaient avec nous. J'avais le coeur serré en regardant Paul causer joyeusement avec Blanche, tandis que j'étais condamnée à subir les prévenances timides de M. Le Maltour, dont la jolie figure me portait sur les nerfs.
«J'ai changé d'avis depuis hier, lui dis-je brusquement, j'aime beaucoup les voyages.
--Je partage votre goût, mademoiselle, c'est la plus intelligente des distractions.
--Vous avez voyagé?
--Oui, un peu.
--Connaissez-vous les Ruddar, les Schakird-Pische, les Usbecks, les Tadjics, les Mollahs, les Dehbaschi, les Pendja-Baschi, les Alamane? dis-je tout d'un trait, confondant races, classes et dignités.
--Qu'est-ce que tout cela? demanda le baron, abasourdi.
--Comment! est-ce que vous n'êtes jamais allé en Tartarie?
--Mais non, jamais.
--Jamais allé en Tartarie! dis-je avec mépris. Connaissez-vous au moins Nasr-Oullah-Bahadin-Khan-Melic-el-Mounemin-Bird-Blac-Bloc et le diable?»
J'ajoutai quelques syllabes de ma façon au nom de Nasr-Oullah pour faire plus d'effet, pensant que l'ombre de ce digne homme ne sortirait pas de la tombe pour me le reprocher.
Mon oncle et ses convives se mordaient les lèvres afin de ne pas rire, la physionomie de M. Le Maltour offrant l'expression du plus complet effarement, et Blanche s'écria:
«Perds-tu la tête, Reine?
--Mais non, du tout. Je demande à monsieur s'il partage ma vive sympathie pour Nasr-Oullah, un homme qui avait tous les vices, paraît-il. Il passait son temps à égorger son prochain, à jeter les ambassadeurs dans des cachots où il les laissait pourrir; enfin, il était doué d'énergie et ignorait la timidité, horrible défaut, à mon avis! Et son pays!... Quel charmant pays! Toutes les maladies y règnent, et j'y enverrai mon mari. La phtisie, la petite vérole, des vomissements qui durent six mois, des ulcères, la lèpre, un ver appelé rischta qui vous ronge; pour le faire sortir on...
--Assez, Reine, assez; laissez-nous déjeuner en repos.
--Que voulez-vous? mon oncle, je me sens attirée vers la Tartarie. Et vous? dis-je à M. Le Maltour.
--Ce que vous dites n'est pas très encourageant, mademoiselle.
--Pour les gens qui n'ont pas de sang dans les veines! répondis-je dédaigneusement. Quand je serai mariée, j'irai en Tartarie.
--Dieu merci, vous ne serez pas libre, ma nièce!
--Bien sûr que si, mon oncle; je ne ferai qu'à ma tête, jamais à celle de mon mari. Du reste, je le mènerai à Boukhara pour qu'il soit mangé par les vers.
--Comment? mangé par... murmura le baron timidement.
--Oui, monsieur, vous avez bien entendu. J'ai dit mangé par les vers, car, à mes yeux, la plus charmante position dans la vie, c'est celle de veuve...»
Haut et puissant baron Le Maltour, bien que d'une race de preux, ne résista pas à l'épreuve. Comprenant le sens caché de mes lubies _tartariennes_, il s'en alla et ne revint plus.
Mon oncle se fâcha, mais je ne m'en émus point. Je fis une pirouette et lui dis d'un ton sentencieux:
«Mon oncle, qui veut la fin veut les moyens!»
XV
J'avais tenu ma promesse au curé, et je lui écrivais très exactement deux fois par semaine. Cette habitude lui parut si douce, si consolante que, lorsque j'interrompis tout à coup la régularité de ma correspondance, il fut plongé dans le chagrin et l'inquiétude.
Absorbée par mes soucis, je restai quinze jours sans lui donner signe de vie; puis, cédant à ses instantes sollicitations, je lui expédiai des missives dans le genre de celle-ci:
«L'homme est stupide, Monsieur le curé, je viens de découvrir cela. Qu'en pensez-vous, mon curé? Je vous embrasse en envoyant les convenances au diable.»
Ou bien: