Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia
Chapter 8
Il peignait souvent et nous apportait ses oeuvres. C'est le seul point sur lequel je n'aie jamais pu m'entendre avec lui. J'avais une antipathie invétérée pour les arts, mais surtout pour la musique, car la maudite étiquette empêche de se boucher les oreilles, tandis qu'il est facile de ne pas regarder un tableau ou de lui tourner le dos. Toutefois, quand M. de Conprat jouait des airs de danse, je l'écoutais volontiers et longtemps, mais c'était lui que j'aimais dans ses airs, et non les airs en eux-mêmes. Je marque ce sentiment en passant, parce que j'en fis un jour l'analyse, et que cette analyse me conduisit à une terrible découverte.
«Pourquoi peindre des arbres, mon cousin? disais-je. L'arbre le plus laid est encore mieux que ces petits paquets verts que vous mettez sur votre toile.
--Est-ce ainsi que vous comprenez l'art, jeune cousine?
--Croyez-vous que Junon n'est pas mille fois plus belle en réalité que sur son portrait?
--Si, certes, je le crois!
--Et ces petites fleurs bleues que vous mettez dans les arbres, qu'est-ce que cela?
--Mais c'est un coin du ciel, ma cousine!»
Je pirouettais et m'écriais d'un ton pathétique:
«Ô cieux, ô arbres, ô nature, que de crimes se commettent en vos noms!»
Mon oncle avait de nombreux amis à V...; il était allié à la plupart des familles du pays, et tenait table ouverte. Il était rare que nous n'eussions pas quelques convives à déjeuner ou à dîner. C'était un moyen pour moi de faire connaissance avec les usages mondains et d'apprendre, comme me l'avait dit le curé, à équilibrer mes sentiments. Mais je dois dire que je n'équilibrais pas grand'chose, et que je n'arrivais guère à dissimuler des impressions et des pensées souvent aussi saugrenues qu'impertinentes.
Mon oncle et Junon, absolument rigides sur le chapitre des convenances, m'adressaient quelques objurgations bien senties; mais autant en emportait le vent! Avec une ténacité vraiment désolante, je ne perdais pas l'occasion de commettre une bévue ou de dire une bêtise.
«Tu as été très impolie avec Mme A..., Reine.
--En quoi, Junon hypocrite? Je lui ai laissé voir qu'elle me déplaisait, voilà tout!
--C'est précisément ce qui est inconvenant, ma nièce.
--Elle est si laide, mon oncle! Voyez-vous, je ne me sens pas attirée vers les femmes; elles sont moqueuses, méchantes, et vous examinent de la tête aux pieds, comme si vous étiez une bête curieuse.
--Comment peux-tu leur reprocher d'être moqueuses, Reine? Tu passes ton temps à saisir le ridicule des gens et à les mimer.
--Oui, mais je suis jolie, par conséquent tout m'est permis. M. C... me le disait l'autre jour.
--Je ne vois pas bien la conséquence... Ensuite, crois-tu que les hommes ne t'examinent pas de la tête aux pieds?
--Oui, mais c'est pour m'admirer, tandis que les femmes cherchent des défauts à mon physique et en inventent au besoin. Vois-tu, j'ai déjà remarqué une foule de choses.
--Nous le voyons bien, ma nièce, mais tâchez de remarquer que la tenue est une qualité appréciable.»
Quand nos convives masculins étaient jeunes, ils nous faisaient la cour, à Blanche et à moi, et je m'amusais bien, mais quand c'étaient des vieux... Dieu! la politique qui surgissait toujours pour me donner la migraine. Ah! m'a-t-elle ennuyée, cette politique!
Ces bonnes gens arrivaient fortement excités contre quelques méfaits du gouvernement; ils en parlaient d'une façon discrète jusqu'au moment où un bonapartiste fougueux s'écriait qu'il voudrait fusiller tous les républicains pour les frapper de terreur. La naïveté du mot faisait rire, mais ce massacre imaginaire était le branle-bas des irritations et des radotages. Nous nous jetions la tête la première dans la politique et nous barbotions jusqu'à la fin du repas. Tout le monde s'entendait pour abominer république et républicains; mais quand chaque convive venait à tirer de sa poche un petit gouvernement qu'il avait eu soin d'apporter avec lui, on ne tardait pas à se lancer des regards furibonds et à devenir rouges comme des tomates.
Le légitimiste se drapait dans la dignité de ses traditions, de ses respects, de ses regrets et traitait l'impérialiste de révolutionnaire; celui-ci, en son for intérieur, traitait le légitimiste d'imbécile; mais la politesse ne lui permettant pas d'émettre son opinion, il criait comme un brûlé pour se dédommager. Puis on tombait derechef sur les républicains; on les accablait d'invectives, on les déportait, on les fusillait, on les décapitait, on les mettait en marmelade, bonapartistes et légitimistes s'unissant dans une haine commune pour balayer ces malheureux bipèdes de la surface de la terre. On pérorait avec passion, on gesticulait, on sauvait la patrie, on devenait cramoisi..., ce qui n'empêchait pas les choses, hélas! d'aller leur petit bonhomme de chemin.
Mon oncle, au milieu de ces divagations, lançait de temps à autre un mot spirituel ou plein de sens et mettait la discussion sur un terrain plus élevé que celui des intérêts personnels et des sympathies individuelles. Nullement légitimiste, n'ayant d'ailleurs aucune opinion déterminée, il n'en pensait pas moins que la France, depuis près d'un siècle, marche la tête en bas, et que, cette position étant anormale, elle finira par perdre l'équilibre et par tomber dans un précipice où on l'enterrera.
Il riait des mesquineries et de la bêtise des différents partis, mais il éprouvait souvent des écoeurements qui se manifestaient par quelque phrase plaisante. Je ne l'ai jamais vu s'emporter; il conservait son calme au milieu des rugissements divers de ses convives, sûr, du reste, d'avoir le dernier mot, car il voyait juste et loin. Cependant ses antipathies étaient vives et il exécrait les républicains. Non pas qu'il fût trop passionné pour ne point rester dans un juste milieu; il eût accepté une république s'il l'avait crue possible, et s'inclinait devant l'honnêteté de certains hommes qui luttent de bonne foi pour une utopie.
Je l'entendais quelquefois appeler nos gouvernants des joueurs de raquette, comparant les lois, que les deux Chambres se renvoient journellement, à des volants que les Français, le nez au ciel, regardent circuler d'un air béat jusqu'au moment où ils tombent sur leur respectable cartilage et l'aplatissent bel et bien. D'où je tirai, pour ma petite gouverne, quelques déductions que je raconterai en temps et lieu.
M. de Pavol aimait la causerie et même la discussion. S'il parlait peu, il écoutait avec intérêt. Sous une écorce rustique, il cachait des connaissances générales, un goût sûr, élevé, délicat, et un grand bon sens uni à une réelle hauteur de vue. Ce n'était ni un saint ni un dévot. Comme la plupart des hommes, il avait eu, je suppose, ses défaillances et ses erreurs; mais il croyait à Dieu, à l'âme, à la vertu, et ne considérait point l'incrédulité, l'ergotage, l'esprit de dénigrement, comme des signes de virilité et d'intelligence. Il aimait à écouter les matérialistes et les libres penseurs développer leurs systèmes, et sa bouche en disait bien long pendant qu'il observait son interlocuteur en rejoignant ses gros sourcils qui lui cachaient presque entièrement les yeux. Puis il répondait lentement, avec la plus grande tranquillité:
«Morbleu, monsieur, je vous admire! Vous en êtes presque arrivé à la parfaite humilité prêchée par l'Évangile. Je suis confus de ne pouvoir marcher sur vos traces, mais j'ai un diable d'orgueil qui m'empêchera toujours de me comparer à la chenille qui rampe à mes pieds ou au porc qui se vautre dans ma basse-cour.»
Toujours en guerre avec le conseil municipal de sa commune, il n'aimait pas les villageois, et prétendait que rien n'est plus fourbe et plus canaille qu'un paysan. Aussi, bien qu'il fût estimé, respecté, il n'était point aimé. Cependant il faisait des charités larges et acte de complaisance quand l'occasion s'en présentait, mais il ne se laissait jamais duper par les finasseries, les roueries des bons cultivateurs.
Enfin, si mon oncle n'avait embrassé aucune carrière, s'il n'avait été ni médecin, ni avocat, ni ingénieur, ni soldat, ni diplomate, ni même ministre, il remplissait sa tâche dans la vie en conservant des traditions saines, en respectant ce qui est respectable, en ne se laissant pas emporter dans les divagations du temps, en usant de son influence pour diriger certains esprits vers ce qui est bon et juste. En un mot, mon oncle était homme d'esprit, homme de coeur, homme de bien. Je l'aimais beaucoup, et s'il n'avait jamais parlé politique, je l'aurais cru sans défaut. Dans la vie privée, il était facile à vivre. Il adorait sa fille et m'octroya rapidement une grande affection.
«Quelle chose épouvantable que les gouvernements! disais-je à M. de Conprat. Il faudrait les supprimer tous; au moins nous n'entendrions plus parler politique. Deux choses à supprimer: le piano et la politique.
--Ma foi, je suis assez de votre avis, répondait-il en riant.
--Ah!... vous n'aimez pas le piano? Cependant vous écoutez Blanche avec plaisir; du moins, vous en avez l'air.
--C'est que ma cousine Blanche a un talent véritable.»
Cette explication me fit éprouver la sensation énervante causée par des moustiques qui s'agitent autour d'un dormeur: ils l'agacent sans troubler complètement son sommeil. Évidemment la raison n'était guère plausible, car, malgré le talent de Junon, moi qui n'aimais pas le piano, j'avais toujours envie de crier ou de me sauver quand elle exécutait des sonates de Mozart ou de Beethoven. Voilà des hommes qui peuvent se vanter d'avoir ennuyé l'humanité! Je me sentais navrée en songeant à leurs femmes.
Au milieu de cette vie douce, de mes espérances, de mes petites inquiétudes qui s'évanouissaient devant un mot aimable et les distractions d'une existence si nouvelle pour moi, nous arrivâmes à la fin de septembre. Mon oncle, avec la mine funèbre d'un homme qu'on mène à l'échafaud, se prépara à nous conduire dans les soirées annoncées par M. de Conprat.
XII
Je réponds que mon esprit d'observation ne s'exerça point à mon premier bal. De cette soirée, je me rappelle simplement un plaisir délirant et les bêtises que j'ai dites, parce qu'elles me valurent le lendemain une verte semonce.
De temps en temps, Junon me frappait sur le bras avec son éventail et me soufflait dans l'oreille que j'étais ridicule; mais elle donnait là des coups d'épée dans l'eau, et je m'envolais dans les bras de mes danseurs en songeant que si la valse n'est pas admise dans le ciel, ce n'est guère la peine d'y aller.
Parfois, mon cavalier croyait ingénieux de faire quelques frais de conversation.
«Il n'y a pas longtemps que vous habitez ce pays-ci, mademoiselle?
--Non, monsieur: six semaines environ.
--Où demeuriez-vous avant de venir au Pavol?
--Au Buisson; une affreuse campagne, avec une affreuse tante qui est morte, Dieu merci!
--Dans tous les cas, votre nom est très connu, mademoiselle; il y avait un chevalier de Lavalle enfermé au Mont-Saint-Michel, en 1423.
--Vraiment! Que faisait-il là, ce chevalier?
--Mais il défendait le mont attaqué par les Anglais.
--Au lieu de danser? Quel grand nigaud!
--C'est ainsi que vous appréciez vos ancêtres et l'héroïsme, mademoiselle?
--Mes ancêtres! Je n'y ai jamais pensé. Quant à l'héroïsme, je n'en fais aucun cas.
--Que vous a-t-il fait, ce pauvre héroïsme?
--Les Romains étaient héroïques, paraît-il, et je déteste les Romains! Mais valsons, au lieu de causer.»
Et je mettais mon danseur sur les dents.
Mon bonheur atteignit son apogée lorsque, dans ce salon plein de lumière, sous les yeux de ces femmes en grande toilette, au milieu de ce monde dont j'étais si loin peu de temps auparavant, je me vis valsant avec M. de Conprat. Il dansait mieux que tous les autres, c'est certain. Bien qu'il fût grand, et que je fusse extrêmement petite, sa jolie moustache blonde tordue en pointe me caressait la joue de temps en temps, et j'eus quelques petites tentations dont je ne parlerai pas, de peur de scandaliser mon prochain.
Enivrée par la joie et les compliments qui bourdonnaient autour de moi, je dis toutes les bêtises imaginables et inimaginables; mais je fis la conquête de tous les hommes et le désespoir de toutes les jeunes filles.
Le cotillon provoqua chez moi le plus vif enthousiasme, et quand mon oncle, qui avait l'air d'un martyr dans son coin, nous fit signe qu'il était temps de partir, je criai d'un bout du salon à l'autre:
«Mon oncle, vous ne m'emmènerez que par la force des baïonnettes.»
Mais je dus me passer de baïonnettes et suivre Junon qui, belle et digne comme toujours, s'empressa d'obéir à son père sans se soucier de mes récriminations.
Rentrée dans ma chambre, je me déshabillai avec assez de calme; mais en robe de nuit et sur le point de me coucher, je fus prise d'une fringale irrésistible. Je saisis mon traversin et me mis à valser avec lui en chantant à tue-tête.
Junon, dont la chambre n'était pas éloignée de la mienne, entra chez moi d'un air un peu effrayé.
«Que fais-tu donc, Reine?
--Tu vois bien, je valse!
--Mon Dieu, es-tu enfant!
--Ma chère, si l'humanité avait de l'esprit, elle valserait jour et nuit.
--Voyons, Reine, il fait froid, tu vas attraper du mal. Je t'en prie, couche-toi.»
Je jetai mon traversin dans un coin et me glissai dans mes draps. Blanche s'assit au pied du lit et improvisa une harangue. Elle s'efforça de me prouver que le calme, dans tous les actes de la vie, est une grande qualité, que chaque chose doit se faire en temps et lieu, qu'après tout un traversin ne lui semblait point un danseur fort agréable, et...
«Quant à cela, je suis de ton avis! dis-je en l'interrompant vivement, il n'y a que les danseurs en chair et en os de sérieux et d'agréables, surtout quand ils ont des moustaches; des moustaches blondes, par exemple! Une petite, moustache qui vous caresse la joue en valsant, ah! c'est vraiment déli...»
Sur ce, je m'endormis et ne me réveillai que dans la journée, à trois heures.
Quand je fus habillée, M. de Pavol me pria de passer chez lui. Je me rendis aussitôt à cette invitation, pensant que la cervelle de mon oncle venait d'enfanter quelque sermon. À son air solennel, je vis que mes conjectures étaient justes, et, comme j'ai toujours aimé mes aises aussi bien pendant les sermons que dans les autres circonstances de la vie, j'avançai un fauteuil dans lequel je m'étendis confortablement; je croisai les mains sur mes genoux, et fermai les yeux dans une attitude de profond recueillement.
Au bout de deux secondes, n'entendant rien, je dis:
«Eh bien! mon oncle, allez donc!
--Faites-moi la grâce de vous redresser, Reine, et de prendre une attitude plus respectueuse.
--Mais, mon oncle, dis-je en ouvrant des yeux étonnés, je n'avais pas l'intention de vous manquer de respect, je prenais une pose recueillie pour vous mieux écouter.
--Ma nièce, vous me ferez perdre la tête!
--C'est bien possible, mon oncle, répondis-je tranquillement; mon curé m'a dit bien des fois que je le ferais mourir à la peine.
--En vérité, croyez-vous que j'aie envie de m'en aller au diable à cause d'une petite fille mal élevée?
--D'abord, mon oncle, j'espère que vous n'irez jamais au diable, bien que vous aimiez assez ce personnage; ensuite, je serais bien désolée de vous perdre, car je vous aime de tout mon coeur.
--Hum!... c'est bien heureux. Voulez-vous m'apprendre maintenant pourquoi, après mes leçons et mes conseils, vous vous êtes conduite cette nuit d'une façon si inconvenante?
--Spécifiez les accusations, mon oncle.
--Ce serait bien long, car tout ce que vous faisiez était mal fait, vous aviez l'air d'un cheval échappé. Entre autres sottises, quand vous avez aperçu M. de Conprat, vous l'avez appelé par son petit nom; j'étais près de vous, et j'ai vu que votre danseur trouvait cela fort étonnant.
--Je l'en crois capable, il avait l'air d'une oie!
--Je ne suis pas une oie, Reine, et je vous dis que c'était inconvenant.
--Mais, mon oncle, c'est notre cousin, nous le voyons presque tous les jours. Blanche et moi nous l'appelons toujours Paul quand nous en parlons, et même quand nous nous adressons à lui directement.
--Cela passe dans l'intimité, mais non dans le monde, où chacun n'est pas tenu de connaître la parenté et les relations des gens.
--Ainsi, il faut agir d'une façon chez soi et d'une autre dans le monde?
--Je m'évertue à vous le dire, ma nièce.
--C'est de l'hypocrisie, ni plus ni moins.
--Au nom du ciel, soyez hypocrite, je ne demande que cela! Ensuite, il paraît que vous avez dit à cinq ou six jeunes gens qu'ils étaient très gentils?
--C'était bien vrai! m'écriai-je dans un élan de sympathie pour mes danseurs. Si charmants, si polis, si empressés! Puis je m'étais embrouillée dans mes promesses et je craignais de les avoir contrariés.
--En attendant, vous me contrariez beaucoup, Reine; voilà près de sept semaines que Blanche et moi nous essayons de vous apprendre qu'il est de bon goût de pondérer ses mouvements et l'expression de ses sentiments; néanmoins vous saisissez toutes les occasions de dire ou de faire des sottises. Vous avez de l'esprit, vous êtes coquette, malheureusement pour moi vous avez un visage dix fois trop joli, et...
--À la bonne heure! interrompis-je d'un ton satisfait, voilà comme j'aime les sermons!
--Reine, ne m'interrompez pas, je parle sérieusement.
--Voyons, mon oncle, raisonnons. La première fois que vous m'avez vue, vous avez dit: Vous êtes diablement jolie!
--Eh bien, ma nièce?
--Eh bien, mon oncle, vous voyez bien qu'on ne peut pas réprimer toujours un premier mouvement.
--C'est possible, mais on doit essayer et surtout m'écouter. Malgré votre grande jeunesse et votre petite taille, vous avez l'air d'une femme, tâchez d'en avoir la dignité.
--La dignité! dis-je étonnée; pourquoi faire?
--Comment..., pourquoi faire?
--Je ne comprends pas, mon oncle. Comment, vous venez me prêcher la dignité quand le gouvernement en a si peu!
--Je ne saisis pas le rapport... Quelle est cette nouvelle fantaisie?
--Mais, mon oncle, vous prétendez que le gouvernement passe son temps à jouer à la raquette; pour un gouvernement, franchement, ça manque de dignité. Pourquoi de simples individus seraient-ils plus dignes que des ministres et des sénateurs?»
Mon oncle se mit à rire.
«Il est difficile de vous gronder, Reine, vous glissez entre les doigts comme une anguille. Quoi qu'il en soit, je vous affirme que si vous ne voulez pas m'écouter, vous n'irez plus dans le monde.
--Oh! mon oncle, si vous faisiez une chose pareille, vous seriez digne des tortures de l'inquisition!
--L'inquisition étant abolie, je ne serai pas torturé, mais vous m'obéirez, soyez-en certaine. Je ne veux pas que ma nièce prenne des habitudes et des allures qui, supportables à son âge, la feraient passer plus tard pour..., hum!
--Pour qui, mon oncle?»
M. de Pavol eut une violente quinte de toux.
«Hum! pour une femme élevée dans les bois, ou quelque chose d'approchant.
--Ce ne serait pas si niais, cette appréciation! le Buisson et les bois se ressemblent beaucoup.
--Enfin, ma nièce, soyez convaincue que j'ai parlé sérieusement. Allez-vous-en, et réfléchissez.»
Pour le coup, je vis qu'il ne fallait pas plaisanter avec cette semonce formidable. Aussi je m'enfermai dans ma chambre, où je boudai durant vingt-huit minutes et demie, espace de temps pendant lequel je sentis germer dans mon coeur le désir louable de faire connaissance avec la pondération.
XIII
Je sus bientôt que parfois les proverbes n'usurpent point leur réputation de sagesse, que, dans certains cas, vouloir c'est pouvoir, et qu'avec un peu de bonne volonté je pourrais mettre en pratique les conseils de mon oncle. Je ne veux pas dire par là que je n'aie plus commis de sottises, oh! non, la chose arrivait encore assez fréquemment, mais je réussis à me dégriser et à prendre possession d'un calme relatif.
Du reste, si mon oncle m'avait grondée, c'était plutôt, comme il le disait lui-même, en prévision de l'avenir, car je me trouvais dans un milieu où mes actes et mes paroles étaient jugés avec la plus grande indulgence. Milieu plein d'aménité, de politesse, de traditions courtoises, dans lequel, sans m'en douter, j'avais bon nombre de parents et d'alliés.
Grâce à mon nom, à ma beauté, à ma dot, beaucoup de péchés contre les convenances me furent pardonnés. J'étais l'enfant gâté des douairières, qui racontaient avec complaisance des anecdotes sur mes grands-parents, mes arrière-grands-parents et certains aïeux dont les faits et gestes avaient dû être bien remarquables pour que ces aimables marquises en parlassent avec tant de chaleur. Je découvris avec satisfaction que les ancêtres servent à quelque chose dans la vie, et couvrent de leur égide poussiéreuse les hardiesses et les lubies des jeunes descendantes qui sortent du fond des bois.
J'étais l'enfant gâté des maris en perspective qui, dans mes beaux yeux, voyaient briller ma dot; l'enfant gâté des danseurs, que ma coquetterie amusait, et je confesse bien bas, très bas, que j'éprouvais un immense bonheur à ravager les coeurs et à métamorphoser certaines têtes en girouettes.
Ô coquetterie, quelle charme renfermé dans chaque lettre de ton nom!
Il fallait que ce sentiment fût inné chez moi, car, après deux ou trois soirées, j'en connaissais les détails, les nuances et les ruses.
Je voudrais être prédicateur, rien que pour prêcher la coquetterie à mon auditoire et refuser l'absolution à mes pénitentes assez privées de jugement pour ne pas se livrer à ce passe-temps charmant. Peut-être ne resterais-je pas longtemps dans le giron de l'Église, mais, dans ma courte carrière, je crois que je ferais quelques prosélytes. Je plains les hommes qui, croyant tout connaître, ignorent les plaisirs les plus fins, les plus délicats. À mes yeux, ils mènent une vie de cornichon..., de melon tout au plus.
Pendant que je me donnais beaucoup de mouvement et que je révolutionnais les coeurs, Blanche passait, belle et fière, trop sûre de sa beauté pour faire des frais, trop digne pour s'abaisser aux agitations et aux roueries qui faisaient ma joie.
Néanmoins, quand la première effervescence fut calmée, j'en vins bien vite à réfléchir que M. de Conprat mettait un temps infini à s'éprendre de moi. Il me voyait sous toutes les faces, en grande toilette, en demi-toilette, coquette, sérieuse, parfois mélancolique, rarement, je dois l'avouer, et, malgré cette diversité d'aspects qui empêchait la monotonie de s'attacher à ma personne, non seulement il ne se déclarait pas, mais il avait l'air vraiment de me traiter en enfant. Le mot de mon curé: «Soyez sûre qu'il vous a prise pour une petite fille sans conséquence», commençait à me troubler grandement.
Nonobstant ma coquetterie, mes plaisirs, mes nombreuses distractions, jamais mon amour ne s'altéra un instant. Sans doute l'animation de ma vie m'empêchait d'y attacher constamment ma pensée, et c'est ce qui explique mon long aveuglement; mais je n'eus jamais l'idée de trouver un homme plus charmant que Paul de Conprat.
Pourtant, dans la cour qui se pressait sur mes pas, plusieurs courtisans offraient une similitude réelle avec les types de Walter Scott que j'avais beaucoup admirés. Je me suis demandé maintes fois comment mon gros héros au visage réjoui, à l'appétit merveilleux, avait pu m'émouvoir à ce point étonnant, alors que mon esprit était sous l'influence de personnages imaginaires qui lui ressemblaient fort peu. Voilà un sujet psychologique que je livre aux méditations des philosophes, car, moi, je n'ai pas le temps de m'y arrêter; je constate le fait, je salue la philosophie et je passe.