Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia

Chapter 7

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«Enfin, Monsieur le curé, j'attends lundi avec impatience, seulement je ne vous dirai pas pourquoi. Ce jour-là, il se passera un événement qui fait battre mon coeur, un événement qui me donne envie de pirouetter à perte d'haleine, de lancer mon chapeau en l'air, de danser, de faire des folies. Dieu! que la vie est une belle chose!

«Mais rien n'est parfait, car vous n'êtes pas ici et vous me manquez bien. Je ne puis dire combien vous me manquez, mon pauvre curé! J'aimerais tant à vous faire admirer le château et les jardins bien entretenus qui ressemblent si peu au Buisson! J'aimerais tant à vous faire jouir de la vie large et confortable que l'on a ici! La moindre chose est en ordre dans ses plus petits détails, et vraiment je me crois dans le Paradis terrestre. À chaque instant, j'ai quelque nouveau sujet de plaisir et d'admiration, à chaque instant aussi je voudrais vous en faire part; je vous cherche, je vous appelle, mais les échos de ce beau parc restent muets.

«Adieu, mon cher bon curé; je ne vous embrasse pas, parce qu'on n'embrasse pas un curé (je me demande pourquoi, par exemple!), mais je vous envoie tout ce que j'ai dans le coeur pour vous, et ce tout est rempli de tendresse. Je vous adore, Monsieur le curé. «REINE.»

Il est certain que je m'habituai immédiatement à l'atmosphère de luxe et d'élégance dans laquelle j'étais brusquement transplantée. Il est également certain que, quoique Blanche fût très aimable avec moi et qu'elle eût décidé que nous nous tutoierions, elle m'intimida pendant les premiers jours qui suivirent mon arrivée au Pavol. Son port de déesse, son air un peu hautain, l'idée qu'elle avait beaucoup plus d'expérience que moi, tout cela m'imposait et m'empêchait d'être très libre avec elle. Mais cette impression eut la durée d'une gelée blanche sous un soleil d'avril, et, à la suite d'une conversation que nous eûmes le dimanche matin dans ma chambre, le prestige dont je l'avais parée disparut entièrement.

J'étais encore dans mon lit, sommeillant à moitié, me dorlotant avec béatitude, ouvrant de temps en temps un oeil pour contempler avec ravissement ma chambre gaie et confortable, mes petits bonshommes en terre cuite et les arbres que je voyais par ma fenêtre ouverte. Blanche entra chez moi, vêtue d'une robe traîtante, les cheveux sur les épaules et le front soucieux.

«Aussi belle que la plus belle des héroïnes de Walter Scott! dis-je en la regardant avec admiration.

--Petite Reine, me dit-elle en s'asseyant sur le pied de mon lit, je viens causer avec toi.

--Tant mieux. Mais je ne suis pas bien éveillée et mes idées s'en ressentiront.

--Même s'il est question de mariage? reprit Blanche, qui connaissait déjà mon opinion sur ce grave sujet.

--De mariage? Me voilà très éveillée, dis-je en me redressant subitement.

--Tu désires te marier, Reine?

--Si je désire me marier!... Quelle question! Je crois bien, et le plus tôt possible. J'adore les hommes, je les aime bien plus que les femmes, excepté quand les femmes sont aussi belles que toi.

--On ne doit pas dire qu'on adore les hommes, dit Blanche d'un air sévère.

--Pourquoi cela?

--Je ne sais pas trop pourquoi, mais je t'assure que ce n'est pas convenable pour une jeune fille.

--Tant pis!... D'ailleurs, c'est mon avis! répondis-je en me renfonçant sous mes couvertures.

--Enfant! dit Blanche en me regardant avec une sorte de pitié qui me parut assez offensante. Je suis venue pour te parler de mon père, Reine.

--Qu'y a-t-il?

--Voici. Comme toi, je veux me marier un jour ou l'autre; mon père a déjà refusé plusieurs partis pour moi, mais cela m'est égal, parce que je ne suis pas pressée. J'attendrai bien jusqu'à vingt ans; seulement je voudrais savoir s'il s'opposera toujours à mon mariage.

--Il faut le lui demander.

--Ah! voilà, reprit Blanche, un peu embarrassée; je t'avoue que mon père me fait peur, ou plutôt il m'intimide.»

Remplie de surprise, je me soulevai sur mon coude et j'écartai les cheveux qui couvraient mon visage, pour mieux voir ma cousine. En ce moment, elle dégringola des nuages olympiens sur lesquels je l'avais placée, et, sous ce beau corps de Junon, je découvris une jeune fille qui ne m'intimiderait plus jamais.

«Personne ne m'intimide, moi!» m'écriai-je en prenant mon oreiller pour l'envoyer promener au milieu de la chambre.

Blanche me regarda d'un air étonné.

«Que fais-tu donc, Reine?

--Ah! c'est mon habitude... Quand j'étais au Buisson, je jetais toujours mon oreiller n'importe où pour faire enrager Suzon, que cette façon d'agir mettait hors d'elle.

--Comme Suzon n'est pas ici, je te conseille de renoncer à cette habitude. Pour en revenir à ce que nous disions, te sens-tu le courage d'avoir avec mon père une discussion sur le mariage, qu'il critique sans cesse?

--Oui, oui, je suis très forte sur la discussion, tu verras! Tantôt j'attaque mon oncle, et je mène les choses rondement.»

Pendant le dîner, j'adressai une pantomime expressive à ma cousine pour lui apprendre que j'allais entrer en lutte. Mon oncle, qui flairait quelque danger, nous observait sous ses gros sourcils, et Blanche, déjà déconcertée, m'engagea par un signe à rester tranquille. Mais je fis claquer mes doigts, je toussai avec force et sautai résolument dans l'arène.

«Mon oncle, peut-on avoir des enfants si on n'est pas marié?

--Non certainement, répondit mon oncle, que ma question parut égayer.

--Serait-ce un malheur si l'humanité disparaissait?

--Hum! voilà une question grave. Les philanthropes répondraient oui, et les misanthropes, non.

--Mais votre avis, mon oncle?

--Je n'ai guère réfléchi à cela. Cependant, comme je trouve que la Providence fait bien ce qu'elle fait, je vote pour la perpétuation de l'espèce humaine.

--Alors, mon oncle, vous n'êtes pas conséquent avec vous-même quand vous blâmez le mariage.

--Ah! ah! dit mon oncle.

--Puisqu'on ne peut pas avoir d'enfants sans être marié et que vous votez pour la propagation du genre humain, il s'ensuit que vous devez adopter le mariage pour tout le monde.

--Ventre Saint-Gris! reprit M. de Pavol en relevant sa lèvre d'un air si moqueur que Blanche en devint rouge, voilà ce qui s'appelle raisonner! Qu'est-ce donc que le mariage à votre avis, ma nièce?

--Le mariage! dis-je avec enthousiasme; mais c'est la plus belle des institutions qui existent sur la terre! Une union perpétuelle avec celui qu'on aime! on chante, on danse ensemble, on s'embrasse la main... Ah! c'est charmant!

--On s'embrasse la main! Pourquoi la main, ma nièce?

--Parce que c'est..., enfin, c'est mon idée! dis-je en adressant un sourire plein de mystères à mon passé.

--Le mariage est une institution qui livre une victime à un bourreau, grogna mon oncle.

--Ah!!!

Junon et moi, nous protestâmes avec la plus grande énergie.

«Quelle est la victime, mon père?

--L'homme, parbleu!

--Tant pis pour les hommes, répliquai-je d'un ton décidé, qu'ils se défendent! Pour moi, je suis prête à me transformer en bourreau.

--Où voulez-vous en venir maintenant, mesdemoiselles!

--À ceci, mon oncle: c'est que Blanche et moi nous sommes les partisans dévoués du mariage, et que nous avons résolu de mettre nos théories en pratique. Je désire que ce soit le plus tôt possible.

--Reine! cria ma cousine, stupéfaite de mon audace.

--Je ne dis que la vérité, Blanche; seulement, tu veux bien attendre, mais moi je n'ai aucune patience.

--Vraiment, ma nièce! Je suppose cependant que vous n'avez pas d'inclination?

--Naturellement, dit Blanche en riant, elle ne connaît pas une âme!»

Depuis mon arrivée au Pavol, j'avais beaucoup réfléchi à mon amour et à M. de Conprat, et je m'étais demandé plusieurs fois si je devais révéler à ma cousine l'intime secret de mon coeur. Mais, toutes réflexions faites, je me décidai, dans cette circonstance, à rompre avec tous mes principes pour m'unir à l'Arabe et trouver avec lui que le silence est d'or. Toutefois, devant l'assertion de Blanche et malgré ma ferme résolution de garder mon secret, je fus sur le point de le divulguer, mais je réussis à surmonter la tentation de parler.

«Dans tous les cas, j'aimerai un jour ou l'autre, car on ne peut pas vivre sans aimer.

--En vérité! Où avez-vous pris ces idées, Reine?

--Mais, mon oncle, c'est la vie, répondis-je tranquillement. Voyez un peu les héroïnes de Walter Scott: comme elles aiment et sont aimées!

--Ah!... est-ce le curé qui vous a permis de lire des romans et qui vous a fait un cours sur l'amour?

--Mon pauvre curé! l'ai-je fait enrager à propos de cela! Quant aux romans, mon oncle, il ne voulait pas m'en donner, il avait même emporté la clef de la bibliothèque, mais je suis entrée par la fenêtre en cassant une vitre.

--Voilà qui promet! Ensuite, vous vous êtes empressée de rêver et de divaguer sur l'amour?

--Je ne divague jamais, surtout là-dessus, car je connais bien ce dont je parle.

--Diable! dit mon oncle en riant. Cependant vous venez de nous dire que vous n'aimiez personne!

--C'est certain! répliquai-je vivement, assez confuse de mon pas de clerc. Mais ne pensez-vous pas, mon oncle, que la réflexion peut suppléer à l'expérience?

--Comment donc! j'en suis convaincu, surtout sur un sujet pareil. Et puis, vous m'avez l'air d'avoir une tête assez bien organisée.

--Je suis logique, mon oncle, simplement.

Dites moi, on n'aime jamais un autre homme que son mari?

--Non, jamais, répondit M. de Pavol en souriant.

--Eh bien! puisqu'on n'aime jamais un autre homme que son mari, qu'on aime toujours naturellement son mari d'amour et qu'on ne peut pas vivre sans aimer, j'en conclus qu'il faut se marier.

--Oui, mais pas avant d'avoir atteint l'âge de vingt et un ans, mesdemoiselles.

--Cela m'est égal, répondit Blanche.

--Mais moi, ça ne m'est pas égal du tout. Jamais je n'attendrai cinq ans!

--Vous attendrez cinq ans, Reine, à moins d'un cas extraordinaire.

--Qu'appelez-vous un cas extraordinaire, mon oncle?

--Un parti si convenable sous tous les rapports que ce serait absurde de le refuser.»

Cette modification au programme de mon oncle me fit tant de plaisir que je me levai pour pirouetter.

«Alors je suis sûre de mon affaire!» criai-je en me sauvant.

Je me réfugiai dans ma chambre, où Junon apparut bientôt d'un air majestueux.

«Comme tu es effrontée, Reine!

--Effrontée! C'est ainsi que tu me remercies quand j'ai fait ce que tu as voulu?

--Oui, mais tu dis les choses si carrément!

--C'est ma manière, j'aime les choses carrées.

--Ensuite, on eût dit que tu voulais taquiner mon père.

--Je serais désolée de le contrarier; il me plaît, avec sa figure moqueuse, et je l'aime déjà passionnément. Mais ne changeons pas la question, Blanche; c'est lui qui nous fait enrager en protestant contre le mariage, et enfin tu sais ce que tu voulais savoir.

--Certainement», répondit Blanche d'un air rêveur.

M. de Pavol apprit bientôt à ses dépens que si les femmes ne valent pas le diable, les petites filles ne valent pas mieux et foulent aux pieds sans sourciller les idées d'un père et d'un oncle.

X

Le lundi matin, je me levai avec le sentiment d'un bonheur très vif. Dans la nuit, j'avais rêvé à Paul de Conprat, et je m'étais éveillée en jetant un cri de joie.

Le plaisir de mettre pour la première fois une robe telle que je n'en avais jamais eu ajoutait encore à mon allégresse, et, lorsque je fus habillée, je me contemplai longuement dans une admiration silencieuse. Puis je me pris à tourbillonner dans un accès de bonheur exubérant, et je faillis renverser mon oncle dans un corridor.

«Où courez-vous ainsi, ma nièce?

--Dans les chambres, mon oncle, pour me voir dans toutes les glaces. Voyez comme je suis bien!

--Pas mal, en effet.

--N'est-ce pas que ma taille est jolie avec une robe bien faite?

--Charmante! répondit M. de Pavol, que ma joie paraissait enchanter et qui m'embrassa sur les deux joues.

--Ah! mon oncle, que je suis heureuse! M'est avis, comme disait Perrine, que le cas extraordinaire se présentera bientôt.»

Là-dessus je disparus et me précipitai comme une trombe dans la chambre de Junon.

«Regarde! criai-je en tournant si vivement sûr moi-même que ma cousine ne pouvait voir qu'un tourbillon.

--Reste un peu tranquille, Reine, me dit-elle avec son calme habituel. Quand donc seras-tu pondérée dans tes mouvements? Oui, ta robe va bien.

--Regarde quel petit pied, dis-je en tendant la jambe.

--Ô coquette innée! s'écria Blanche en riant. Qui aurait cru qu'un loup comme toi en serait déjà arrivé à un tel point de coquetterie?

--Tu verras bien autre chose, répondis-je gravement. Je sais, vois-tu, que la coquetterie est une qualité, une sérieuse qualité.

--C'est la première fois que je l'entends dire. Qui t'a appris cela? Ce n'est pas ton curé, je suppose?

--Non, non, mais quelqu'un qui s'y connaissait bien. Avons-nous d'autres personnes que les de Conprat à déjeuner, Blanche?

--Oui, le curé et deux amis de mon père.»

Nous nous installâmes dans le salon en attendant nos convives, et bientôt mon oncle arriva, accompagné du commandant de Conprat, auquel il me présenta.

Mon Dieu, l'excellente figure que celle du commandant!

Il avait les yeux limpides comme ceux d'un enfant, avec des moustaches et des cheveux blancs comme la neige; une physionomie si bonne, si bienveillante, qu'il me rappela mon curé, bien qu'il n'y eût entre eux aucune ressemblance véritable. Je me sentis aussitôt attirée vers lui, et je vis que la sympathie était réciproque.

«Une petite parente dont j'ai entendu parler, me dit-il en me prenant les mains; permettez-moi de vous embrasser, mon enfant, j'ai été l'ami de votre père.»

Je me laissai embrasser de bonne grâce, non sans me dire tout bas qu'il serait bien préférable que son fils le remplaçât dans cette opération délicate.

Enfin, il entra!... et j'aurais bien échangé ma dot entière et ma jolie robe par-dessus le marché contre le droit de courir à lui et de l'embrasser à grands bras.

Il donna une poignée de main à ma cousine et me salua cérémonieusement que je restai interdite.

«Donnez-moi donc la main, dis-je; vous savez bien que nous nous connaissons.

--J'attendais votre bon plaisir, mademoiselle.

--Quelle bêtise!

--Eh bien, Reine! gourmanda mon oncle.

--Une fleur un peu sauvage, dit le commandant en me regardant avec amitié, mais une jolie fleur, vraiment!

Ces paroles ne réussirent pas à dissiper l'irritation que j'éprouvais sans trop savoir pourquoi, et je restai quelque temps silencieuse dans mon coin, à observer M. de Conprat, qui causait gaiement avec Blanche. Ah! qu'il me plaisait! et que le coeur me battait pendant que je retrouvais en lui ce bon rire, ces dents blanches, ces yeux francs auxquels j'avais tant rêvé dans mon affreuse vieille maison! Et ma tante, mon curé, Suzon, le jardin mouillé, le cerisier dans lequel il avait grimpé défilaient dans mes souvenirs comme des ombres fugitives.

Bientôt je me mêlai à la conversation, et j'avais recouvré une partie de ma bonne humeur quand nous passâmes dans la salle à manger.

Placée entre le curé et M. de Conprat, j'attaquai immédiatement celui-ci.

«Pourquoi n'êtes-vous pas revenu au Buisson? lui dis-je.

--Je n'ai pas été libre de mes actions, ma cousine.

--L'avez-vous regretté au moins?

--Vivement, je vous assure.

--Pourquoi donc ne me donniez-vous pas la main en arrivant?

--Mais c'était à vous de le faire, mademoiselle, selon l'étiquette.

--Ah! l'étiquette! vous n'y pensiez pas là-bas!

--Nous étions dans des conditions particulières et loin du monde, à coup sûr! répondit-il en souriant.

--Est-ce que le monde empêche d'être aimable?

--Mais pas précisément; seulement, les convenances répriment souvent l'élan de l'amitié.

--C'est bien niais!» dis-je d'un ton bref.

Mais je fus assez satisfaite de l'explication pour retrouver tout mon entrain. Toutefois, je m'aperçus, en causant avec lui, qu'il n'attachait point la même importance que moi aux paroles qu'il m'avait dites au Buisson. Mais j'étais si heureuse de le voir, de lui parler, que, dans le moment, cette petite déception glissa sur mon âme sans entamer sa sécurité.

M. de Conprat nous apprit qu'il y aurait plusieurs bals dans le mois d'octobre.

«J'en suis charmée, répondit Junon.

--Tu m'apprendras à danser, dis-je en sautant déjà sur ma chaise.

--Je demande à être professeur, s'écria Paul de Conprat.

--Paul est un valseur émérite, dit le commandant; toutes les femmes désirent valser avec lui.

--Et puis il est charmant!» répliquai-je avec onction.

Le commandant et son fils se mirent à rire; le curé et les deux amis de mon oncle me regardèrent en souriant et en hochant la tête d'une façon paternelle. Mais le visage de M. de Pavol prit une expression mécontente, et ma cousine releva ses sourcils par un mouvement qui lui était particulier quand quelque chose lui déplaisait, mouvement rempli d'un tel dédain que j'eus la sensation pénible d'avoir dit une bêtise.

Après le déjeuner, nous circulâmes dans les bois; j'avais retrouvé ma gaieté et je parlais sans m'arrêter, m'amusant à contrefaire la tournure et l'accent d'un de nos convives dont les ridicules m'avaient frappée.

«Reine, que tu es mal élevée! disait Blanche.

--Il parle ainsi», répondis-je en me pinçant le nez pour imiter la voix de ma victime.

Et M. de Conprat riait; mais Junon s'enveloppait dans une dignité imposante qui ne me troublait pas le moins du monde.

Il arriva un moment où je me trouvai près de lui pendant que ma cousine marchait devant nous d'un air nonchalant. Je m'aperçus qu'il la regardait beaucoup.

«Qu'elle est belle, n'est-ce pas?» lui dis-je dans l'innocence de mon coeur.

--Belle, bien belle!» répondit-il d'une voix contenue qui me fit tressaillir.

Un doute et un pressentiment me traversèrent l'esprit; mais, à seize ans, ces sortes d'impressions s'envolent et disparaissaient comme les papillons qui voltigeaient autour de nous, et je fus d'une gaieté folle jusqu'au moment où nos invités prirent congé de M. de Pavol.

Quand ils furent partis, mon oncle se retira dans son cabinet et me fit comparaître devant lui.

«Reine, vous avez été ridicule!

--Pourquoi donc, mon oncle?

--On ne dit pas à un jeune homme qu'il est charmant, ma nièce.

--Mais puisque je le trouve, mon oncle.

--Raison de plus pour ne pas le dire.

--Comment! repartis-je, interloquée. Alors je devais dire que je le trouvais anticharmant?

--Vous ne deviez pas aborder ce sujet. Ayez l'opinion qu'il vous plaira d'avoir, mais gardez-la pour vous.

--C'est pourtant bien naturel de dire ce qu'on pense, mon oncle!

--Pas dans le monde, ma nièce. La moitié du temps, il faut dire ce que l'on ne pense pas et cacher ce que l'on pense.

--Quelle affreuse maxime! dis-je avec horreur. Jamais je ne pourrai la pratiquer.

--Vous y arriverez; mais en attendant, conformez-vous à l'étiquette.

--Encore l'étiquette!» répondis-je en m'en allant de mauvaise humeur.

Le soir, en rêvant à ma fenêtre, ainsi que j'en avais pris l'habitude, mes rêves furent troublés par une sourde inquiétude que je n'arrivai pas à bien définir. Je méditai sur cette journée, attendue avec tant d'impatience, et je ne pus pas me dissimuler que les choses ne s'étaient point passées comme je l'avais désiré. Qu'avais-je espéré? Je n'en savais rien, mais je me débitai à moi-même un long discours pour me convaincre que M. de Conprat était amoureux de moi, et ma péroraison se termina par un attendrissement de mauvais augure.

Néanmoins, le lendemain, mes inquiétudes avaient entièrement disparu, mais, dans l'après-midi, je reçus une longue missive de mon curé, missive remplie de bons conseils et se terminant ainsi:

«Petite Reine, votre lettre est venue me consoler et me réjouir dans ma solitude, ne vous lassez pas de m'écrire, je vous en prie. Je ne sais que devenir sans vous et je n'ose aller au Buisson de peur de pleurer comme un enfant. Je me reproche mon égoïsme, car vous êtes heureuse, mais, comme le dit l'Écriture, la chair est faible, et mon presbytère, mes devoirs, mes prières n'ont pu encore me consoler.

«Adieu, cher bon petit enfant, mon dernier mot sera pour vous dire: Méfiez-vous de l'imagination.»

Et cette phrase produisit une impression désagréable sur mon esprit ébranlé.

XI

J'étais installée depuis trois semaines au Pavol et mon oncle prétendait que j'avais assez embelli pour qu'il fût impossible au curé de me reconnaître s'il me rencontrait. Il me comparait à une plante vivace, qui pousse belle dans un terrain ingrat parce qu'elle a bon caractère, et dont la beauté se développe tout d'un coup d'une façon incroyable lorsqu'on la transplante dans une terre favorable à sa nature.

Quand je me regardais dans la glace, je constatais que mes yeux bruns avaient un éclat nouveau, que ma bouche était plus fraîche et que mon teint de Méridionale prenait des tons rosés et délicats qui excitaient chez moi une vive satisfaction.

Cependant, peu de jours après le déjeuner dont j'ai parlé, j'avais décidément découvert que, dans ma grande naïveté, je m'étais grossièrement trompée en croyant M. de Conprat amoureux de moi. Mais je n'ai jamais été pessimiste, et je m'empressai de me raisonner pour me consoler. Je me dis que tous les coeurs nécessairement ne doivent pas être construits de la même manière, que les uns se donnent en une minute, mais que les autres ont le droit de méditer, d'étudier avant de s'enflammer; que si M. de Conprat ne m'aimait pas, il en arriverait là un jour ou l'autre, attendu qu'il était clair qu'une véritable ressemblance existait entre nos goûts et nos caractères respectifs. De sorte que, bien que la déception eût été grande, ma tranquillité, durant bon nombre de jours, ne fut pas sérieusement troublée. Et je m'épanouissais dans un milieu sympathique à tous mes goûts; je me chauffais aux rayons de mon bonheur, comme un lézard aux rayons du soleil.

Ma cousine était très musicienne. Le commandant, qui adorait la musique, venait au Pavol plusieurs fois par semaine, et son fils l'accompagnait toujours. La porte lui était d'ailleurs ouverte par ses relations d'enfance avec Blanche et les liens de parenté qui unissaient les deux familles. En outre, mon oncle voyait cette intimité avec plaisir, car, de concert avec le commandant et malgré ses paradoxes sur le mariage, il désirait vivement marier sa fille avec M. de Conprat, trouvant avec assez de raison qu'il représentait un cas extraordinaire.

J'appris ce projet plus tard, en même temps que d'autres faits qu'il m'eût été facile de découvrir si j'avais eu plus d'expérience.

En général, ces messieurs arrivaient pour déjeuner. Paul, doué de l'appétit qu'on connaît, déjeunait plantureusement et collationnait ensuite solidement vers trois heures. Après cela, si nous étions seuls, Blanche me donnait une leçon de danse pendant que lui jouait avec entrain une valse de sa composition. Quelquefois, il devenait professeur: ma cousine se remettait au piano, le commandant et mon oncle nous regardaient d'un air réjoui, et je tournais dans les bras de M. de Conprat au milieu d'une joie inénarrable. Ah! les bons jours!

Nous ne faisions aucun projet sans qu'il y fût mêlé. Sa gaieté communicative, son esprit conciliant, le génie de l'organisation et des inventions drolatiques qu'il possédait au plus haut degré en faisaient un compagnon charmant, égayaient notre vie et développaient mon amour. Adroit, industrieux, complaisant, il était bon à tout et savait tout faire. Quand nous cassions une montre, un bracelet, ou n'importe quel objet, Blanche et moi nous disions:

«Si Paul vient aujourd'hui, il nous le raccommodera.»