Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia

Chapter 6

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--Plaise à Dieu que! non! s'écria le curé. L'eau froide, mon cher petit enfant, ce sont les désillusions et les chagrins, et je prierai chaque jour ardemment pour qu'ils soient écartés de votre route.»

Les larmes me gagnaient en entendant mon curé parler ainsi, et j'avalai un grand verre d'eau pour calmer mon émotion.

«Avant de vous quitter, repris-je, je dois vous prévenir que je me crois un goût très prononcé pour la coquetterie.

--C'est là le point faible chez toutes les femmes, je sais cela, dit le curé avec son bon sourire, mais pas trop n'en faut, Reine. Du reste, la fréquentation du monde vous apprendra à équilibrer vos sentiments, et votre oncle, d'ailleurs, saura bien vous guider.

--Que ce doit être charmant, le monde, monsieur le curé! et je suis sûre de plaire, étant si jolie...

--Sans doute, sans doute, mais défiez-vous des compliments exagérés, défiez-vous de la vanité.

--Bah! c'est si naturel d'aimer à plaire, il n'y a aucun mal à cela.

--Hum! voilà une morale un peu lâche, répondit le curé en s'ébouriffant les cheveux. Enfin, ces raisonnements sont de votre âge, et, Dieu merci! vous n'en êtes point encore à dire avec l'Ecclésiaste: Tout est vanité, et rien que vanité!

--Que cet Ecclésiaste est exagéré! Et puis, il est si vieux! J'imagine que ses idées doivent être bien surannées.

--Allons, allons, laissons cela. Je sais bien que l'Écriture sainte et les pensées d'un pauvre curé de campagne ne peuvent pas être comprises par une fille jeune, jolie, et qui me semble assez éprise de sa figure.»

Il me regarda en souriant, mais ses lèvres tremblaient, car l'heure du départ approchait.

«Prenez garde d'avoir froid en route, Reine.

--Mais, monsieur le curé, nous sommes au mois d'août, on étouffe!

--C'est vrai, répondit le curé, qui perdait un peu la tête. Alors ne vous couvrez pas trop, de peur d'attraper un refroidissement.»

Nous nous levâmes après avoir fait de vains efforts pour grignoter quelques miettes de pain et de pâté.

«Que j'ai de chagrin, m'écriai-je en éclatant subitement en sanglots, que j'ai de chagrin de vous quitter, mon cher curé!

--Ne pleurons pas, ne pleurons pas, c'est tout à fait absurde, dit le curé, sans s'apercevoir que de grosses larmes coulaient le long de ses joues.

--Ah! mon curé, repris-je, saisie d'un remords subit, je vous ai fait bien enrager!

--Non, non, vous avez été la joie de ma vie, tout mon bonheur.

--Qu'allez-vous devenir sans moi, mon pauvre curé?»

Le curé ne répondit rien. Il fit quelques pas de long en large dans la salle, se moucha fortement et réussit à dominer l'émotion qui, l'étreignant à la gorge, ne demandait qu'à se faire jour par quelques sanglots.

La maringote était à la porte. Perrine, dans tous ses atours, devait m'accompagner jusqu'à C... et me mettre dans les bras de mon oncle.

Le fermier était chargé de nous conduire à la place de Suzon, qui, tout entière à son chagrin, restait provisoirement à la garde du Buisson.

Je dis à Jean d'aller en avant, et le curé et moi nous fîmes à pied un petit bout de chemin pour être plus longtemps ensemble.

«Je vous écrirai tous les jours, monsieur le curé.

--Je n'en demande pas tant, mon cher enfant. Écrivez-moi seulement une fois par mois, et bien intimement.

--Je vous écrirai tout, absolument tout, même mes idées sur l'amour.

--Nous verrons ça! dit le curé avec un sourire incrédule. La vie que vous aurez sera si nouvelle pour vous, remplie de tant de distractions, que je ne compte pas beaucoup sur votre exactitude.»

Jean s'était arrêté pour nous attendre, et je vis qu'il fallait partir. Je saisis les mains de mon curé en pleurant de tout mon coeur.

«La vie a de bien vilains moments, monsieur le curé!

--Ça passera, ça passera, répondit-il d'une voix entrecoupée. Adieu, mon cher bon petit enfant, ne m'oubliez pas, et méfiez-vous, méfiez-vous...»

Mais il ne put achever sa phrase et m'aida précipitamment à monter dans la carriole.

Je pris l'ancienne place de ma tante, écrasée d'un côté par une malle qui n'avait plus de serrure, de l'autre par d'innombrables paquets, de la forme la plus bizarre, confectionnés par Perrine.

«Adieu, mon curé, adieu mon vieux curé», m'écriai-je.

Il fit un geste affectueux et se détourna brusquement. À travers mes larmes, je le vis s'éloigner à grands pas et mettre son chapeau sur sa tête, preuve péremptoire que son moral était non seulement dans la plus violente agitation, mais absolument sens dessus dessous.

Après avoir sangloté dix bonnes minutes, je jugeai qu'il était temps de suivre l'avis de Perrine, laquelle répétait sur tous les tons:

«Faut se faire une raison, mamselle, faut se faire une raison!»

Je fourrai mon mouchoir dans ma poche et je me mis à réfléchir.

Vraiment, la vie est une chose bien étrange! Qui aurait cru, quinze jours plus tôt, que mes rêves se réaliseraient si promptement et que je verrais prochainement M. de Conprat? Cette idée séduisante chassa les derniers nuages qui assombrissaient mon esprit, et je me pris à songer que le firmament était beau, la vie douce, et que les tantes qui s'en vont au ciel ou dans le purgatoire sont douées d'une raison supérieure.

Ma seconde pensée fut pour mon oncle. Je m'inquiétais extrêmement de l'impression que j'allais produire sur lui, et j'avais conscience que la robe noire et le singulier chapeau dont Suzon m'avait fagotée étaient bien ridicules. Ce malheureux chapeau me causait une torture véritable, j'entends une torture morale. Fabriqué avec du crêpe qui datait de la mort de M. de Lavalle, il offrait l'apparence d'une galette que des limaçons effrontés auraient choisie pour théâtre de leurs ébats. Il m'enlaidissait évidemment, et, cette idée ne pouvant pas se supporter, j'ôtai mon chapeau, j'en fis un bouchon et je le mis dans ma poche, dont l'ampleur, la profondeur faisaient honneur au génie pratique de Suzon.

Ensuite j'étais tourmentée par la crainte de paraître stupide, car je savais qu'une multitude de choses, qui semblent naturelles à tout le monde, seraient pour moi la source de surprises et d'admirations. Je résolus donc, pour ne point mettre mon amour-propre en péril de moquerie, de dissimuler soigneusement mes étonnements.

Ces diverses préoccupations m'empêchèrent de trouver la route longue, et je me croyais encore bien loin de C..., lorsque nous étions sur le point d'y entrer. Nous nous rendîmes directement à la gare, après avoir traversé la ville aussi rapidement que le permettaient les jambes raides de notre cheval.

Mon oncle n'étant ni grand ni maigre, je me l'étais naturellement figuré sec et long. Aussi fus-je assez étonnée quand je vis un bonhomme à la démarche lourde s'approcher de la carriole et s'écrier,--si tant est que mon oncle criât jamais:

«Bonjour, ma nièce; je crois vraiment que j'ai failli attendre.»

Il me donna la main pour descendre de voiture et m'embrassa cordialement. Après quoi, m'examinant de la tête aux pieds, il me dit:

«Pas plus haute qu'une elfe, mais diablement jolie!

--C'est bien mon avis, mon oncle, répondis-je en baissant modestement les yeux.

--Ah! c'est votre avis?

--Mais oui; et celui de mon curé, et celui de... Mais voici une lettre du curé pour vous, mon oncle.

--Pourquoi n'est-il pas ici?

--Il a été retenu par plusieurs cérémonies religieuses.

--Tant pis, j'aurais été content de le voir. Vous n'avez pas de chapeau, ma nièce?

--Si, mon oncle; il est dans ma poche.

--Dans votre poche! Pourquoi cela?

--Parce qu'il est affreux, mon oncle.

--Belle raison! A-t-on jamais vu porter son chapeau dans sa poche! On ne voyage pas sans chapeau, ma petite. Dépêchez-vous de vous coiffer pendant que je fais enregistrer vos bagages.»

Assez déconcertée par cette algarade, je replantai mon chapeau sur ma tête, non sans constater qu'un voyage dans une poche n'était nullement hygiénique pour ce spécimen de l'industrie humaine.

Après cela je fis mes adieux à Jean et à Perrine.

«Ah! mamselle, me dit Perrine, vous seriez une belle et bonne vache que je n'aurais pas plus de chagrin en vous quittant.

--Grand merci! dis-je moitié riant, moitié pleurant. Embrassons-nous, et adieu!»

J'embrassai les joues fermes et rouges de Perrine, sur lesquelles, je le crains bien, plus d'un mécréant au parler doux avait déposé quelques baisers furtifs ou retentissants.

«Adieu, Jean.

--À vous revoir, mamselle», dit Jean en riant bêtement, manière comme une autre de manifester de l'émotion.

Quelques instants après, j'étais dans le train, assise en face de mon oncle, absolument effarée étourdie par le mouvement de la gare et la nouveauté de ma position.

Quand je fus un peu remise, j'examinai M. de Pavol.

Mon oncle, de hauteur moyenne, bien charpenté, avec des épaules larges, des mains épaisses, rouges, peu soignées, n'offrait point au premier abord un aspect aristocratique. Il avait le visage coloré, le front haut, le nez gros et les cheveux en brosse coupés très court; les yeux étaient petits, scrutateurs, profondément enfoncés sous des sourcils touffus et proéminents. Mais, sous ces dehors communs, on découvrait promptement l'homme du monde et l'homme de race. Le trait saillant de son visage, ce qui frappait le plus chez lui, c'était sa bouche. D'un dessin ferme, vigoureux et assez beau, quoique la lèvre inférieure fût un peu épaisse, cette bouche avait une expression fine, ironique, moqueuse, narquoise, gouailleuse qui démontait les moins timides et les clouait au carreau. En l'étudiant, on oubliait complètement les vulgarités que pouvait présenter le physique de mon oncle, ou, pour mieux dire, on ne trouvait plus rien de vulgaire en lui, et l'on convenait que sa nature rustique était un cadre qui faisait admirablement ressortir cette bouche spirituelle.

Mon oncle ne parlait pas beaucoup, et toujours avec lenteur, mais le mot portait généralement. Il se plaisait parfois à employer des expressions énergiques qui produisait un effet d'autant plus singulier qu'elles étaient dites lentement et posément. Il n'avait guère que soixante ans; néanmoins, étant sujet à de fréquents accès de goutte, son esprit était un peu alourdi par la souffrance physique. Mais, s'il n'avait plus la vivacité de repartie d'autrefois, sa bouche, par un mouvement souvent presque imperceptible, exprimait toutes les nuances qui existent entre l'ironie, la finesse, la moquerie franche ou gouailleuse, et j'ai vu des gens pulvérisés par mon oncle avant qu'il eût articulé un mot.

J'étais naturellement trop inexpérimentée pour faire immédiatement une étude approfondie de M. de Pavol, mais je le regardais avec le plus grand intérêt. Lui, de son côté, tout en lisant la lettre que j'avais apportée, jetait de temps en temps un regard observateur sur moi, comme pour constater que ma physionomie ne contredisait pas les assertions du curé.

«Vous me regardez bien fixement, ma nièce, me dit-il; me trouveriez-vous beau, par hasard?

--Pas le moins du monde.»

Mon oncle fit une légère grimace.

«Voilà de la franchise, ou je ne m'y connais pas. Et pourriez-vous me dire pourquoi vous êtes si pâle?

--Parce que je meurs de peur, mon oncle.

--Peur! et de quoi?

--Nous allons si vite, c'est effrayant!

--Ah! très bien, je comprends, c'est la première fois que vous voyagez. Rassurez-vous, il n'y a aucun danger.

--Et ma cousine, mon oncle, est-elle au Pavol?

--Certainement; elle se réjouit beaucoup de faire votre connaissance.»

Mon oncle m'adressa quelques questions sur ma tante, sur ma vie au Buisson, puis il prit un journal et ne dit plus un mot jusqu'à notre arrivée à V...

Nous montâmes alors dans un landau à deux chevaux, qui devait nous conduire au Pavol. On empila comme on put mes colis grossiers dans cet élégant véhicule, où ils faisaient une piètre figure qui m'humiliait profondément.

À peine installé, mon oncle me donna un sac de gâteaux pour me réconforter et se plongea dans un nouveau journal.

Cette manière de procéder commença à m'agacer.

Outre qu'il n'est pas dans ma nature de rester silencieuse très longtemps, j'avais un grand nombre de questions à faire. De sorte que lorsque je fus blasée sur le plaisir de me sentir emportée dans une voiture jolie, douce, bien capitonnée, je me hasardai à rompre le silence. «Mon oncle, dis-je, si vous vouliez ne plus lire, nous pourrions causer un peu.

--Volontiers, ma nièce, répondit mon oncle en pliant immédiatement son journal. Je croyais vous être agréable en vous abandonnant à vos pensées. Sur quoi allons-nous disserter? Sur la question d'Orient, l'économie politique, l'habillement des poupées ou les moeurs des sapajous?

--Tout cela m'intéresse peu; et quant aux moeurs des sapajous, j'imagine, mon oncle, que j'en sais autant que vous là-dessus.

--Très possible, en effet, répliqua M. de Pavol, assez étonné de mon aplomb. Eh bien, choisissez votre sujet.

--Dites-moi, mon oncle, n'êtes-vous pas un peu mécréant?

--Hein! que diable dites-vous là, ma nièce?

--Je vous demande, mon oncle, si vous n'êtes pas un peu mécréant ou sacripant?

--Vous... moquez-vous de moi? s'écria mon oncle en employant un verbe fort peu parlementaire.

--Ne vous fâchez pas, mon oncle, c'est une étude de moeurs que je commence, plus intéressante que celle concernant les sapajous. Je veux savoir si ma tante avait raison; elle prétendait que tous les hommes sont des sacripants?

--Votre tante n'avait donc pas le sens commun?

--Elle en a eu beaucoup quand elle est partie pour l'autre monde, mais pas autrement», répondis-je tranquillement.

M. de Pavol me regarda avec une surprise manifeste.

«Ah! vraiment, ma nièce! voilà une manière un peu crue d'exprimer votre pensée. Vous ne vous entendiez donc pas avec Mme de Lavalle?

--Pas du tout. Elle était très désagréable et m'a battue plus d'une fois. Demandez au curé, qu'elle a mis à la porte à cause de moi parce qu'il défendait mes intérêts. Et comment se fait-il, mon oncle, que vous m'ayez laissée si longtemps avec elle? C'était une femme du peuple, et vous ne l'aimiez pas.

--Quand vos parents sont morts, Reine, ma femme était très malade, et je fus trop heureux que ma belle-soeur voulût bien se charger de vous. Je vous revis lorsque vous aviez six ans; vous paraissiez alors gaie et bien soignée, et depuis, ma foi! je vous avais presque oubliée. Je le regrette vivement aujourd'hui, puisque vous n'étiez pas heureuse.

--Vous me garderez toujours auprès de vous maintenant, mon oncle?

--Certes, oui, répondit M. de Pavol presque avec vivacité.

--Quand je dis toujours..., je veux dire jusqu'à mon mariage, car je me marierai bientôt.

--Vous vous marierez bientôt! Comment, vous sortez à peine de nourrice et vous parlez vous marier! Le mariage est une sotte invention, apprenez cela, ma nièce.

--Pourquoi donc?

--Les femmes ne valent pas le diable!» répondit mon oncle d'un accent convaincu.

Je me rejetai, saisie, dans mon coin, tout en pensant que cette appréciation n'était pas bien flatteuse pour ma tante de Pavol. Quand j'eus ruminé la sentence de mon oncle, je repris:

«Mais puisque j'épouserai un homme, cela m'est parfaitement égal que les femmes ne valent pas le diable. Mon mari se débrouillera avec moi comme il pourra.

--Voilà de la logique. Vous savez raisonner, à ce qu'il paraît! Les jeunes filles ont la rage de se marier, c'est connu.

--Ma cousine partage donc mes idées?

--Oui, répondit mon oncle, assombri.

--Ah! tant mieux! dis-je en me frottant les mains. Est-elle grande, ma cousine?

--Grande et belle, répliqua M. de Pavol avec complaisance, une véritable déesse et la joie de mes yeux. Du reste, vous allez la voir dans un instant, car nous arrivons.»

Nous tournions en effet dans une avenue de grands ormes qui conduisait au château.

Ma cousine nous attendait sur le perron. Elle me reçut dans ses bras avec la majesté d'une reine qui accorde une grâce à ses sujets.

«Dieu, que vous êtes belle!» dis-je en la regardant avec stupéfaction.

Certes, il est rare de rencontrer des beautés incontestables, mais celle de ma cousine s'imposait et ne pouvait être discutée. Elle ne plaisait pas toujours, sa physionomie étant hautaine et parfois un peu dure, mais ceux même qui l'admiraient le moins étaient obligés de dire avec mon oncle:

«Elle est diablement belle!»

Elle avait des cheveux bruns plantés bas sur le front, un profil grec d'une pureté parfaite, une carnation superbe, des yeux bleus avec des cils foncés et des sourcils bien dessinés. Grande, forte, avec la poitrine très développée, elle eût porté plus de dix-huit ans si sa bouche, malgré un arc un peu dédaigneux qui menaçait de trop s'accentuer plus tard, n'avait eu des mouvements enfantins dénotant une grande jeunesse. Sa démarche et ses gestes étaient lents, un peu nonchalants, toujours harmonieux sans aucune affectation. Un ami de M. de Pavol avait dit un jour en riant qu'à vingt-cinq ans elle ressemblerait trait pour trait à Junon. Le nom lui en resta.

Je me pris subitement d'une passion véritable pour ma splendide cousine, et mon oncle s'amusait beaucoup de mon ébahissement.

«Vous n'avez donc jamais vu de jolies femmes, ma nièce?

--Je n'ai rien vu du tout, puisque j'étais enterrée vive dans un trou.

--Vous pouviez vous regarder dans la glace, Reine; M. de Conprat nous avait bien dit que vous étiez jolie.

--Paul de Conprat? m'écriai-je.

--C'est vrai, reprit mon oncle, j'ai oublié de vous parler de lui. Il paraît qu'il s'est réfugié au Buisson un jour d'orage?

--Je m'en souviens bien, répondis-je en rougissant.

--Viendra-t-il déjeuner lundi, Blanche?

--Oui, père; le commandant a écrit un mot aujourd'hui pour accepter l'invitation. Qui donc vous a habillée, Reine?

--Suzon, un diminutif de ma tante pour le mauvais goût et la bêtise, répondis-je avec dépit.

--Nous remédierons à la pénurie de votre toilette dès demain, ma nièce. Seulement, ayez un peu plus de respect pour la mémoire de Mme de Lavalle. Vous ne l'aimiez pas, mais elle est morte, et paix à son âme! Venez dîner, Junon vous conduira ensuite dans vos appartements.»

Je passai une partie de la nuit à ma fenêtre, rêvant délicieusement et contemplant les masses sombres des hauts arbres de ce Pavol, où je devais rire, pleurer, m'amuser, me désoler, et voir ma destinée s'accomplir.

Je me trouvais si heureuse que mon curé, ce soir-là, n'était plus dans mes souvenirs qu'un point imperceptible.

IX

Mais je demande qu'on ne me suppose pas un coeur léger et inconstant, car cet oubli ne fut que momentané, et, trois jours après mon arrivée au Pavol, j'écrivis à mon curé la lettre suivante:

«Mon cher curé, j'ai tant de choses à vous dire, tant de découvertes à vous apprendre, tant de confidences à vous faire que je ne sais par où commencer. Figurez-vous que le ciel est plus beau ici qu'au Buisson, que les arbres sont plus grands, que les fleurs sont plus fraîches, que tout est plaisant, qu'un oncle est une heureuse invention de la nature, et que ma cousine est belle comme une fée. Vous aurez beau me sermonner, me gronder, me prêcher, mon cher curé, vous ne m'ôterez pas de la tête que si François Ier aimait des femmes aussi belles que Blanche de Pavol, il était doué d'un jugement bien solide. Vous-même, Monsieur le curé, vous-même tomberiez amoureux d'elle en la voyant. Mais je vous avoue que ses manières de reine m'intimident un peu, moi que rien n'intimide. Et puis elle est grande.....et j'aurais bien voulu qu'elle fût petite, cela m'eût consolée, quoique je sache aujourd'hui que ma taille, dans sa petitesse, est souple, élégante, parfaitement proportionnée. C'est égal! quelques centimètres de plus à ma hauteur, je vous demande un peu ce que cela aurait fait au bon Dieu! Avouez, Monsieur le curé, que le bon Dieu est quelquefois bien contrariant?

«Je ne vous parlerai pas de mon oncle, parce que je sais que vous le connaissez, mais je vois déjà que je l'aimerai et que j'ai fait sa conquête. C'est un grand bonheur d'avoir une jolie figure, mon cher curé, beaucoup plus grand que vous ne vouliez bien me le dire; on plaît à tout le monde, et quand je serai grand'mère, je raconterai à mes petits-enfants que c'est là la première et ravissante découverte que j'aie faite en entrant dans la vie. Mais nous avons le temps d'y penser.

«Bien que je marche de surprise en surprise, je suis déjà parfaitement habituée au Pavol et au luxe qui m'entoure. Cependant, je jetterais parfois des exclamations d'étonnement si je ne craignais pas de paraître ridicule; je dissimule mes impressions, mais à vous, mon cher curé, je puis confier que je suis souvent dans un grand ébahissement.

«Nous sommes allés à V... avant-hier, afin de m'acheter un trousseau, les oeuvres de Suzon étant décidément des horreurs. Ne nous faisons pas d'illusions, mon pauvre curé, malgré votre admiration pour certaines robes, je suis arrivée ici fagotée, horriblement fagotée.

«Ah! que c'est plaisant une ville! je me suis extasiée, émerveillée sur les rues, les magasins, les maisons, les églises, et Blanche s'est moquée de moi, car elle appelle V... un trou sur une hauteur. Que dire du Buisson, alors? Après une séance de trois heures chez la couturière et la modiste, ma cousine, qui est très dévote, est allée à confesse et m'a laissée faire quelques emplettes avec la femme de chambre. Mon oncle m'avait donné de l'argent pour l'employer à des acquisitions utiles et pratiques; mais croiriez-vous que je ne sais point apprécier l'utile et le pratique? J'ai commencé par courir chez le pâtissier et par me bourrer de petits gâteaux; je m'en accuse humblement, mon curé, j'ai une passion pour les petits gâteaux. Pendant que je me livrais à cet exercice aussi utile qu'agréable, vous en conviendrez, car, après tout, c'est un devoir important de nourrir ce corps de boue, j'ai remarqué de bien jolis objets dans la boutique faisant face à celle du pâtissier. J'y suis allée aussitôt et j'ai acheté quarante-deux petits bonshommes en terre cuite, tout ce qu'il y avait dans le magasin. Après cela, non seulement je ne possédais plus un sou, mais j'étais fortement endettée, ce qui m'importe peu, car je suis riche. Ma cousine a beaucoup ri, mais mon oncle m'a grondée. Il a voulu me faire comprendre que la raison doit lester la tête des humains, grands ou petits, qu'elle est bonne à tout âge et que sans elle on fait des bêtises. Exemple: on achète quarante-deux bonshommes en terre cuite, au lieu de se pourvoir de bas et de chemises. J'ai écouté ce discours d'un air contrit et humilié, mon cher curé, mais pendant la fin, qui était, ma foi, très bien, mon esprit rebelle donnait à la raison un corps disgracieux, un nez long, voire même romain, une figure sèche et grincheuse, et ce personnage ressemblait tellement à ma tante que, séance tenante, j'ai pris la raison en grippe. Tel a été le résultat de l'éloquence déployée par mon oncle. En attendant, j'ai quarante-deux bonshommes pleurant, souriant, grimaçant, disséminés dans ma chambre et je suis contente.

«Hier soir, j'ai causé avec Blanche de l'amour, Monsieur le curé. Que me disiez-vous donc qu'il n'existait que dans les livres et qu'il ne regardait pas les jeunes filles?... Ah! mon curé, mon curé! j'ai peur que vous ne m'ayez bien souvent attrapée.--Nous irons dans le monde lorsque les premières semaines de deuil seront écoulées. Mon oncle me trouve trop jeune, mais je ne puis rester seule au Pavol. S'il en était question, vous comprenez, Monsieur le curé, que je n'aurais plus qu'une chose à faire: ou me jeter par la fenêtre, ou mettre le feu au château.

«Il paraît que j'ai grandement raison de m'attendre à beaucoup de succès, car si je suis jolie, en revanche j'ai une grosse dot. Blanche m'a appris qu'une jolie figure sans dot n'a que peu de valeur, mais que les deux choses combinées forment un ensemble parfait et un plat rare. Je suis donc, mon cher curé, un mets savoureux, délicat, succulent, qui sera convoité, recherché et avalé en un clin d'oeil, si je veux bien le permettre. Je ne le permettrai pas, soyez tranquille, à moins que... Mais chut!