Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia

Chapter 5

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--Ayez un peu de philosophie pratique, charmante cousine, c'est là une base sérieuse pour le bonheur et la seule philosophie qui me paraisse avoir le sens commun.

--Quel malheur que vous ne soyez pas ma tante, comme nous nous aimerions!

--Pour cela, j'en réponds! s'écria-t-il en riant, et nous n'aurions pas besoin de philosophie pour arriver à ce résultat. Mais si cela vous était égal, je préférerais ne pas changer de sexe et être votre oncle.

--Je ne demanderais pas mieux, car je ne suis pas comme François Ier, moi! j'ai une antipathie prononcée pour les femmes.

--Vraiment, reprit-il en riant de tout son coeur, vous connaissez les goûts de François Ier?»

Le curé fit un geste désespéré, auquel M. de Conprat répondit par un clignement d'yeux expressif qui voulait dire: «Soyez tranquille, je comprends!»

Cette pantomime me porta sur les nerfs, et je fis un violent effort pour en saisir le sens caché.

«À propos d'oncle, dis-je, vous connaissez beaucoup M. de Pavol?

--Oui, beaucoup; ma propriété est à une lieue de la sienne.

--Et sa fille, comment est-elle?

--J'ai joué bien souvent avec elle, quand elle était enfant; mais, depuis quatre ans, je l'ai perdue de vue. On la dit fort belle.

--Que je voudrais bien être au Pavol! soupirai-je. Nous nous verrions souvent.

--Qui sait, petite cousine? peut-être ne vous plairais-je plus si vous me connaissiez mieux. Cependant je puis certifier que je suis un brave garçon; sauf que j'ai une passion pour le dindon et que j'aime les jolies femmes à la folie, je ne me connais pas le plus petit vice.

--Aimer les jolies femmes, mais ce n'est pas un défaut! Moi, je déteste les gens laids, ma tante, par exemple. Mais assimiler un dindon à une jolie femme, c'est peu flatteur pour cette dernière, mon cousin.

--C'est vrai, je conviens que ma phrase était malheureuse.

--Je vous pardonne, dis-je avec vivacité. Ainsi, vous me trouvez jolie?»

Il y avait au moins deux heures que je me répétais, en mon for intérieur, qu'il ne fallait pas laisser échapper l'occasion de m'éclairer par un avis carré et compétent sur un sujet palpitant d'intérêt pour moi. Depuis le commencement du dîner, j'attendais avec impatience le moment de placer ma question. Non pas que j'eusse des doutes sur la réponse; mais s'entendre dire, bien directement et bien en face, qu'on est jolie par autre chose qu'un curé..., c'est vraiment délicieux!

«Jolie, ma cousine! vous êtes ravissante! Jamais je n'ai vu de plus beaux yeux et une plus jolie bouche!

--Quel bonheur! et comme c'est agréable, les hommes, quoi qu'en dise ma tante!

--Madame votre tante n'aime pas les hommes? Il est certain qu'elle a passé l'âge de la coquetterie.

--La coquetterie! on ne m'en parle jamais. Est-ce que vous trouvez qu'il faut être coquette?

--Sans doute, cousine; à mes yeux, c'est une grande qualité.

--Vous ne m'avez pas appris cela, monsieur le curé!» m'écriai-je.

Le malheureux curé, pendant cette conversation, avait un avant-goût des peines du purgatoire. Il s'épongeait la figure, et avalait avec effort son café, qui lui semblait plein d'amertume.

«M. de Conprat se moque de vous, me dit-il.

--Est-ce vrai, mon cousin?

--Mais pas du tout, répondit Paul de Conprat, qui m'avait l'air de s'amuser énormément. À mon avis, une femme qui n'est pas coquette n'est pas une femme.

--Bien, je vais tâcher de le devenir alors!

--Passons dans le salon, mademoiselle de Lavalle», dit le curé en se levant.

«Bon, pensai-je, voilà le curé fâché. Je n'ai pourtant rien dit de travers.»

La pluie avait cessé, les nuages s'étaient dispersés, et je proposai à Paul de Conprat de faire une promenade dans le jardin. Et nous voilà partis sans attendre de permission, suivis du curé qui nous lançait des regards presque sombres et pensait que sa chère brebis était en voie de perdition.

Nous courions comme des enfants dans l'herbe mouillée, nous trempant les pieds et les jambes en riant aux éclats. Nous causions, nous bavardions, moi surtout, racontant les événements de ma vie, mes petits chagrins, mes rêves et mes antipathies.

Oh! la bonne, la charmante, la délicieuse soirée!

M. de Conprat grimpa dans un cerisier, et l'arbre, secoué violemment, laissa tomber sur moi toute la pluie dont il était chargé. La bouche pleine de cerises, et du haut de son cerisier, il s'écriait que les gouttes d'eau brillaient dans mes beaux cheveux comme une parure idéale et qu'il n'avait jamais rien vu de si joli.

«Et Suzon, me disais-je, qui prétend que c'est un homme comme un autre! Est-il possible d'être aussi sotte!»

Nous revînmes dans le salon, où l'on fit une grande flambée pour nous sécher. Assis à côté l'un de l'autre, Paul de Conprat et moi, nous continuâmes la conversation sur un ton mystérieux.

Ma tante, abasourdie par mon audace, ma liberté et la joie qui rayonnait sur mon visage, ne disait rien. Le curé, ravi de me voir contente, n'en était pas moins si vivement préoccupé qu'il oubliait de se mettre en tiers entre nous. Ah! la bonne soirée!

Enfin, M. de Conprat se leva pour partir, et nous le conduisîmes dans la cour.

Il fit des adieux affectueux au curé et remercia ma tante; puis, arrivé à moi, il prit ma main et me dit à voix basse:

«J'aurais désiré que cette soirée n'eût jamais de fin, ma cousine.

--Et moi donc! mais vous reviendrez, n'est-ce pas?

--Certes; et dans peu de temps, j'espère!»

Il approcha ma main de ses lèvres, et il faut vraiment que la nature humaine ait un fonds bien grand de perversité, car cet hommage fut pour moi un plaisir si nouveau, si vif et si parfait que j'eus l'idée incongrue de..., mon Dieu! faut-il l'avouer?--Oui, j'eus l'idée,--que je n'exécutai pas,--de me jeter à son cou et de l'embrasser sur les deux joues, malgré ma tante, malgré le curé qui nous surveillait comme un dragon d'une nouvelle espèce, comme un excellent dragon joufflu et débonnaire.

VII

Mon esprit, après le départ de M. de Conprat, vécut pendant plusieurs jours dans une espèce de béatitude qu'il me serait difficile de décrire. J'éprouvais des sensations multiples qui se manifestaient à l'extérieur par des gambades ou des pirouettes, car ce dernier exercice, durant un temps assez long, a été ma manière d'exprimer une foule de sentiments.

Quand j'avais bien pirouetté, je me jetais sur l'herbe, et, les yeux au ciel, je songeais à une quantité de choses tout en ne pensant absolument à rien. Cet état moral exquis, pendant lequel l'âme vit dans une sorte de somnolence, dans une tranquillité rêveuse qui ressemble au sommeil, quoiqu'elle soit très éveillée, m'a laissé le plus doux souvenir. C'est même de ce temps que date ma passion folle pour la voûte céleste, qui, depuis lors, m'a toujours paru digne de sympathiser avec mes pensées qu'elles fussent tristes ou gaies, sérieuses ou légères.

Quand j'avais permis à mon imagination de s'égarer dans des sentiers ombreux, si obscurs qu'elle galopait à tâtons, je la laissais revenir à la lumière et contempler M. de Conprat. Je riais au souvenir de sa figure franche, de son bon rire, de ses dents blanches. J'aimais le baiser qu'il avait mis sur ma main, et j'éprouvais une véritable allégresse en songeant que, si j'avais suivi mon idée, j'aurais pu l'embrasser sur les deux joues. Je restais longtemps sur ces douces sensations, jusqu'à ce que j'en vinsse à me demander pourquoi mon âme passait par ces phases diverses.

Arrivée à ce point délicat, mon imagination commençait à entrer dans les ténèbres, où elle se battait avec des idées vaporeuses, tellement vaporeuses qu'en désespoir de cause j'abandonnais la partie pour penser derechef à une bouche qui m'avait plu, à des yeux qui m'avaient souri, à une expression que j'étais fermement décidée à ne jamais oublier.

Mais ces personnes bizarres, mes idées, ne me laissaient pas longtemps en repos, et je retombais peu à peu en leur pouvoir. Aussi me promenais-je dans le vague lorsque, m'avisant un jour de corroborer certaines impressions avec celles de mes héroïnes préférées, la lumière se fit sur un point capital.

Je découvris que j'étais amoureuse et que l'amour était la plus charmante chose du monde. Cette découverte me transporta de la joie la plus vive. D'abord, parce que ma vie se trouvait embellie d'un charme qui, quoique vague, n'en était pas moins réel; ensuite, parce que si j'aimais, j'étais certainement aimée. En effet, j'aimais M. de Conprat parce qu'il m'avait paru charmant, par conséquent ma vue avait dû produire le même ravage dans son coeur, car il me trouvait ravissante. Ma logique, doublée d'une inexpérience complète, n'allait pas plus loin et suffisait amplement à asseoir mes raisonnements et à me rendre heureuse.

Une découverte en amène une autre, et j'en vins à penser que la charité pouvait bien ne jouer qu'un rôle très effacé dans la sympathie que François Ier éprouvait pour les femmes en général et Anne de Pisseleu en particulier; que l'amour ne ressemblait point à l'affection, puisque j'adorais mon curé et que je ne désirais jamais l'embrasser, tandis que je ne me serais pas fait prier pour sauter au cou de Paul de Conprat; qu'il était bien ridicule de prendre un ton mystérieux et des faux-fuyants pour parler d'une chose si naturelle dans laquelle, évidemment, il n'y avait pas l'ombre de mal.

«Mais un curé, pensais-je, doit avoir sur l'amour des idées erronées et extraordinaires, car, puisqu'il ne peut pas se marier, il ne peut pas aimer. Pourtant François Ier était marié, et... Je ne comprends rien à tout cela! et il faut que je m'éclaire.»

Il y avait un tel chaos dans mes pensées que, malgré mes préventions dédaigneuses sur les appréciations de mon curé, je résolus d'entamer avec lui ce sujet scabreux.

Ce pauvre curé s'apercevait parfaitement que mon esprit était dans un grand trouble, mais il avait trop de finesse et de bon sens pour avoir l'air d'attacher de l'importance à des impressions auxquelles la provocation d'une confidence aurait pu donner un corps. Il cherchait à me distraire par tous les moyens à sa portée, et, prenant le parti de venir chaque jour au Buisson, il prolongeait la leçon indéfiniment.

Nous étions assis à notre fenêtre; ma tante, souffrante depuis quelque temps, s'était retirée dans sa chambre; j'errais dans la lune, et le curé s'évertuait à m'expliquer mes problèmes.

«Voyez donc ce que vous avez fait, Reine! vous avez opéré sur des kilogrammes au lieu d'opérer sur des grammes. Et ici, étant donnés 3/5 multipliés par...

--Monsieur le curé, dis-je, devinez quelle est la chose la plus ravissante sur la terre?

--Quoi donc, Reine?

--L'amour, monsieur le curé.

--De quoi allez-vous parler, ma petite! s'écria le curé avec inquiétude.

--Oh! d'une chose que je connais très bien, répondis-je en secouant la tête d'un air entendu. Je me demande même pourquoi vous ne m'en avez jamais dit un mot, puisque cela se voit tous les jours.

--Voilà ce que c'est que de lire des romans, mademoiselle; vous prenez au sérieux ce qui n'est qu'imaginaire.

--Que c'est mal de parler contre votre pensée, monsieur le curé! Vous savez bien qu'on s'aime d'amour dans la vie et que c'est tout à fait charmant.

--C'est là un sujet qui ne regarde pas les jeunes filles, Reine, vous ne devez point en parler.

--Comment, cela ne regarde pas les jeunes filles! puisque ce sont elles qui aiment et sont aimées.

--Que je suis malheureux, s'écria le curé, d'avoir affaire à une tête pareille!

--Ne dites pas de mal de ma tête, mon curé; moi je l'aime beaucoup, surtout depuis que M. de Conprat l'a trouvée si jolie.

--M. de Conprat s'est moqué de vous, Reine. Soyez bien convaincue qu'il vous a prise pour une petite fille sans conséquence.

--Pas du tout, répliquai-je, offensée, car il m'a embrassé la main. Et savez-vous quelle a été mon idée, dans ce moment-là?

--Voyons? répondit le curé, qui était sur les épines.

--Eh bien, monsieur le curé, j'ai été sur le point de lui sauter au cou.

--Stupidité! On ne saute au cou de personne quand on ne connaît pas les gens.

--Oh! oui, mais lui!... Et puis, si ç'avait été une femme, je n'aurais certainement pas eu cette idée-là.

--Pourquoi, Reine? Vous dites des bêtises.

--Oh! parce que...»

Un silence suivit cette réponse profonde, et j'examinais, en dessous, le curé qui se trémoussait, prisait pour se donner une contenance.

«Mon bon curé, dis-je d'un ton insinuant, si vous étiez bien aimable?

--Quoi encore, Reine?

--Eh bien, je vous ferais quelques petites questions sur des sujets qui me trottent par la tête?»

Le curé s'enfonça dans son fauteuil, comme un homme qui prend subitement un grand parti.

«Eh bien, Reine, je vous écoute. Mieux vaut parler ouvertement de ce qui vous préoccupe que de vous casser la tête et de divaguer.

--Je ne me casse rien du tout, monsieur le curé, et je ne divague pas; seulement je pense beaucoup à l'amour, parce que...

--Parce que?

--Rien. Pour commencer, dites-moi comment il se fait que si vous m'embrassiez la main je trouverais cela ridicule et pas très agréable, bien que je vous aime de tout mon coeur, tandis que c'est exactement le contraire quand il s'agit de M. de Conprat?

--Comment, comment? Que dites-vous donc, Reine?

--Je dis que j'ai trouvé très agréable que M. de Conprat m'embrassât la main, tandis que si c'était vous...

--Mais, ma petite, votre question est absurde, et l'impression dont vous parlez ne signifie rien et ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe.

--Ah!... ce n'est pas mon avis. J'y pense souvent, et voici ce que j'ai découvert: c'est que si l'action de M. de Conprat m'a paru agréable, c'est parce qu'il est jeune et qu'il pourrait être mon mari, tandis que vous êtes vieux et qu'un curé ça ne se marie jamais.

--Oui, oui, répondit machinalement le curé.

--Car on aime toujours son mari d'amour, n'est-ce pas?

--Sans doute, sans doute.

--Maintenant, monsieur le curé, dites-moi s'il est vrai qu'il arrive aux hommes d'aimer plusieurs femmes?

--Je n'en sais rien, dit le curé, agacé.

--Mais si, vous devez savoir ça. Ensuite un mari aime une autre femme que sa femme puisque François Ier aimait Anne de Pisseleu et qu'il était marié?

--François Ier était un mauvais sujet, s'écria le curé, exaspéré, et Buckingham, que vous aimez tant, en était un autre!

--Mon Dieu, repartis-je, chacun a son caractère, et je ne vois pas pourquoi on leur ferait un crime d'aimer plusieurs femmes. La reine Claude et Mme Buckingham ressemblaient peut-être à ma tante. D'ailleurs, je viens de découvrir que les sentiments ne se commandent pas, et ils ne pouvaient pas plus ne pas aimer que moi je.....

--Quoi, Reine?

--Rien, monsieur le curé. Mais j'ai peur d'avoir un faible pour les mauvais sujets, car Buckingham est bien ravissant!

--Mais enfin, ma petite, j'ai pourtant essayé de vous faire comprendre certaines choses depuis que vous lisez Walter Scott, et vous m'avez l'air de n'avoir absolument rien compris.

--Écoutez, mon cher curé, vos explications ne sont pas très claires, et il y a tant de vague dans ma tête!... Tout cela est bien singulier, continuai-je en rêvant. Enfin, expliquez-moi pourquoi l'amour excite votre indignation?

--Reine, dit le curé hors de lui, en voilà assez! Vous avez une telle manière de poser les questions qu'il est impossible de vous répondre. Je vous le dis très sérieusement, il y a des sujets dont vous ne devez pas parler et que vous ne pouvez pas comprendre, parce que vous êtes trop jeune.»

Le curé mit son chapeau sous son bras et s'enfuit. Je courus sur le pas de la porte et je criai:

«Vous direz tout ce que vous voudrez, mon cher curé, mais je connais bien l'amour; c'est la plus charmante chose du monde! Vive l'amour!»

Le curé resta deux jours sans venir au Buisson, si bien que, désolée de l'avoir tant taquiné, je m'acheminai le troisième jour vers le presbytère pour faire amende honorable. Je le trouvai dans sa cuisine, en face d'un maigre déjeuner qu'il dévorait avec autant d'entrain que d'appétit.

«Monsieur le curé, dis-je d'un ton relativement humble, vous êtes fâché?

--Un peu, petite Reine, vous ne voulez jamais m'écouter.

--Je vous promets de ne plus parler de l'amour, monsieur le curé.

--Tâchez, surtout, Reine, de ne pas penser à des choses que vous ne comprenez pas.

--Oh! que je ne comprends pas..., m'écriai-je en prenant feu immédiatement, je comprends très bien, et, en dépit de tous les curés de la terre, je soutiendrai que...

--Allons, interrompit le curé, découragé, vous voilà déjà en défaut!

--C'est vrai, mon cher curé, mais je vous assure qu'un curé n'entend rien à tout cela.

--Et Reine de Lavalle non plus. J'irai vous donner votre leçon aujourd'hui, ma petite.»

C'est ainsi que se termina la dispute la plus grave que j'aie jamais eue avec mon curé.

Cependant, les jours s'écoulant et Paul de Conprat ne revenant pas, mon système nerveux s'ébranla et manifesta une irritabilité de mauvais augure. Un mois après l'aventure mémorable, j'avais perdu mes espérances, ma quiétude, et, l'ennui aidant, je tombai dans une morne tristesse.

C'est alors que le curé se brouilla avec ma tante, qui le mit à la porte.

Assise sous la fenêtre du salon, j'entendis la conversation suivante:

«Madame, dit le curé, je viens vous parler de Reine.

--Pourquoi cela?

--Cette enfant s'ennuie, madame. La visite de M. de Conprat a ouvert à son esprit des horizons déjà éclaircis par les quelques romans qu'elle avait lus. Il lui faut de la distraction.

--De la distraction! Où voulez-vous que je la prenne? Je ne peux pas remuer, je suis malade.

--Aussi, madame, je ne compte pas sur vous pour la distraire. Il faut écrire à M. de Pavol et le prier de prendre Reine chez lui pendant quelque temps.

--Écrire à M. de Pavol!... certes non! La petite ne voudrait plus revenir ici.

--C'est possible, mais c'est là une considération secondaire dont on s'occupera plus tard. Ensuite, elle est appelée à vivre un jour ou l'autre dans le monde, il me paraît nécessaire qu'elle change sa manière de vivre et voie beaucoup de choses dont elle n'a pas la moindre idée.

--Je n'entends pas cela, monsieur le curé, Reine ne sortira pas d'ici.

--Mais, madame, repartit le curé qui s'échauffait, je vous répète que c'est urgent. Reine est triste, sa tête est vive et travaille beaucoup, je suis certain qu'elle s'imagine être éprise de M. de Conprat.

--Ça m'est égal! dit ma tante, qui était bien incapable de comprendre les raisons du curé.

--On a écrit que la solitude était l'avocat du diable, madame, et c'est parfaitement vrai pour la jeunesse. La solitude est contraire à Reine; un peu de distraction lui fera oublier ce qui n'est, en somme, qu'un enfantillage.»

«Qu'un curé a de drôles d'idées! pensai-je. Traiter légèrement une chose si sérieuse et croire que j'oublierai un jour M. de Conprat!»

«Monsieur le curé, reprit ma tante de sa voix la plus sèche, mêlez-vous de ce qui vous regarde. Je ferai à ma tête, et non à la vôtre.

--Madame, j'aime cette enfant de tout mon coeur et je n'entends pas qu'elle soit malheureuse! répliqua le curé sur un ton que je ne lui connaissais pas. Vous l'avez enterrée au Buisson, vous ne lui avez jamais donné la moindre satisfaction, et je puis dire que, sans moi, elle eût grandi dans l'ignorance, l'abrutissement, et qu'elle eût été une petite plante sauvage ou étiolée. Je vous le répète, il faut écrire à M. de Pavol.

--C'est trop fort! s'écria ma tante, furieuse; ne suis-je pas la maîtresse chez moi? Sortez d'ici, monsieur le curé, et n'y remettez pas les pieds.

--Très bien, madame, je sais maintenant ce que je dois faire, et je vois clairement aujourd'hui que, si je n'ai pas agi plus tôt, c'est que j'étais aveuglé par le plaisir égoïste de voir ma petite Reine constamment.»

Le curé me trouva dans l'avenue tout éplorée.

«Est-il possible, mon bon curé!... Mis à la porte à cause de moi!... Qu'allons-nous devenir si nous ne nous voyons plus?

--Vous avez entendu la discussion, mon petit enfant?

--Oui, oui, j'étais sous la fenêtre. Ah! quelle femme! quelle...

--Allons, allons, du calme, Reine, reprit le curé, qui était tout rouge et tout tremblant. Ce soir même, j'écris à votre oncle.

--Écrivez vite, mon cher curé. Pourvu qu'il vienne me chercher tout de suite!

--Espérons-le», répondit le curé avec un bon sourire un peu triste.

Mais différents devoirs l'empêchèrent d'écrire le soir même à M. Pavol, et, le lendemain, ma tante, qui luttait depuis quelques semaines contre la maladie, tombait dangereusement malade. Cinq jours plus tard, la mort frappait à la porte du Buisson et changeait la face de ma vie.

VIII

Je me réfugiai au presbytère immédiatement après la mort de ma tante, qui, pas une fois pendant sa maladie, ne demanda à me voir, et que Suzon soigna avec beaucoup de dévouement.

Le curé avait écrit à M. de Pavol pour lui apprendre que Mme de Lavalle était malade, mais les progrès du mal furent si rapides que mon oncle reçut la dépêche lui annonçant le dénouement fatal avant d'avoir pu répondre à la lettre du curé. Il télégraphia aussitôt pour nous prévenir qu'il lui serait impossible d'assister au service funèbre.

Le lendemain, nous reçûmes une lettre dans laquelle il disait que, imparfaitement remis d'un accès de goutte, il ne viendrait pas au Buisson. Il priait le curé de me conduire quelques jours plus tard à C..., espérant être assez bien pour venir m'y chercher.

Ma tante fut enterrée sans faste et sans cérémonie. Elle n'était pas aimée et partit pour l'autre monde sans un grand cortège de sympathies.

Je revins de l'enterrement en faisant beaucoup d'efforts pour éprouver un peu de désolation, mais sans pouvoir y parvenir. Quelles que fussent les remontrances de ma conscience, un sentiment de délivrance s'agitait dans ma tête et dans mon coeur. Cependant, si j'avais connu le mot d'un homme célèbre, je me le serais certainement approprié, et j'affirme que j'aurais crié dans un superbe accès de misanthropie:

«Je ne sais pas ce qui se passe dans le coeur d'une misérable, mais je connais celui d'une honnête petite fille, et ce que j'y vois m'épouvante!»

Mais, ce mot m'étant totalement inconnu, je ne pus pas m'en servir pour satisfaire aux mânes de ma tante.

Mon oncle avait fixé le jour de mon départ au 10 août, nous étions au 8, et je passai ces deux jours avec le curé, dont la bonne figure s'altérait d'heure en heure à la pensée de notre séparation.

Le mardi matin, il me fit préparer un excellent déjeuner, et nous nous installâmes une dernière fois en face l'un de l'autre pour essayer de prendre des forces. Mais chaque bouchée nous étouffait, et j'avais toutes les peines du monde à retenir mes larmes.

La nuit, pour le pauvre curé, s'était passée sans sommeil. Il avait trop de chagrin pour dormir, et d'ailleurs, ne pouvant m'accompagner à C..., il avait écrit à mon oncle une lettre de dix-sept pages dans laquelle, comme je l'appris plus tard, il énumérait mes qualités, petites, grandes et moyennes. De défauts, il n'était point question.

«Mon cher petit enfant, me dit-il après un long silence, vous n'oublierez pas votre vieux curé?

--Jamais, jamais! dis-je avec élan.

--Vous n'oublierez pas non plus mes conseils. Méfiez-vous de l'imagination, petite Reine. Je la compare à une belle flamme qui éclaire, vivifie une intelligence lorsqu'on la nourrit discrètement; mais si on lui donne trop d'aliments, elle devient un feu de joie qui embrase la maison, et l'incendie laisse derrière lui de la cendre et des scories.

--Je m'efforcerai de gouverner la flamme avec sagesse, monsieur le curé; mais je vous avoue que j'aime assez les feux de joie.

--Oui, mais gare à l'incendie! Ne jouons pas avec le feu, Reine.

--Rien qu'un petit feu de joie, monsieur le curé, c'est charmant! Et si on a peur de l'incendie, on jette un peu d'eau froide sur le foyer.

--Mais où trouve-t-on l'eau froide, ma petite?

--Ah! je n'en sais rien encore, mais je l'apprendrai peut-être un jour.